Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Articles/docs

Hitler et les Juifs




(fragment inédit du dossier sur Hitler)

Disponible au format PDF (2 pages)

PDF - 81.2 ko

Les analyses oscillent entre deux positions extrêmes : soit Hitler aurait eu depuis 1919 le projet d’exterminer les Juifs, au moins en Europe, et serait passé à l’acte dès que les circonstances l’auraient permis, soit il les haïssait sans avoir d’idée précise sur le sort à leur réserver, et aurait été conduit au génocide par une série de circonstances. La seconde idée est la plus aisément critiquable. Ce n’est que l’application à la question juive du postulat fonctionnaliste, qui fait des nazis des brutes à courte vue, prisonniers de processus qu’ils ont déchaînés. C’était à l’origine une réaction corporative d’historiens de RFA, plutôt à gauche, férus d’histoire sociale, soucieux de reconnaître une large culpabilité allemande tout en l’excusant partiellement par le poids des circonstances.

Le premier point de vue est surtout le fait d’auteurs juifs, désireux de démontrer que leur « peuple » était le premier et, d’une certaine manière, le seul visé par le projet nazi. Mais ici, les arguments fonctionnalistes ne sont pas sans portée : Hitler est loin de s’être lancé dans le meurtre de masse dès qu’il en a eu les moyens. Ainsi, au début de la campagne de Russie, il a fallu quelques mois pour passer du meurtre des élites juives à celui des adultes masculins, puis au génocide total, avec de fortes disparités régionales, qu’il est tentant d’expliquer par des tâtonnements et des besoins « fonctionnels » différents suivant les moments et les lieux. Cependant, dès ses premiers textes connus sur la question, fin 1919, Hitler emploie pour désigner « le Juif » des termes médicaux ou agricoles qui appellent la destruction totale par des agents chimiques, tels que « bacille » ou « parasite ». Quand un chercheur invite à ne voir là que « métaphores », il est difficile de le suivre.

La démarche fonctionnaliste souffre d’un défaut radical de méthode : elle prend l’absence de preuve pour la preuve de l’absence. Des milliers de pages glosent sur le fait qu’on n’a pas retrouvé un ordre, clair et daté, de génocide, du moins avant le protocole de la conférence de Wannsee, qui planifie les choses au plan européen le 20 janvier 1942, en réunissant des cadres de ministères sous la présidence du commandant en second de la SS, Heydrich. Mais comme le génocide systématique dans les territoires de l’est commence un peu plus tôt, en octobre 1941, on s’interroge gravement sur les parts respectives, dans la décision, de Hitler et de tel cadre SS, national ou régional. On écrit couramment que Hitler n’aurait pas donné d’ordre du tout, ou se serait contenté d’approuver une suggestion de Himmler, peut-être d’un simple « signe de tête ».

On peut dépasser ces positions antagonistes en considérant le fonctionnement d’ensemble du nazisme, avant comme après la prise du pouvoir. Il est, d’un bout à l’autre, la chose de Hitler. Certes il n’a pas tout inventé. L’idée d’une race supérieure, d’ailleurs fort vaguement délimitée (allemande ? aryenne ? nordique ? blanche ?), il l’a trouvée dans ses lectures, ou dans la fréquentation de quelques mentors comme Dietrich Eckart, et l’antisémitisme aussi. Mais c’est bien lui qui, sous l’aiguillon de la défaite et du traité de Versailles, fonde une religion terriblement dogmatique, en prenant au pied de la lettre ce qui précisément, chez les autres, contient une part souvent dominante de métaphore et fonctionne dans une sphère idéologique, où on se soulage par des invectives contre des ennemis mythifiés sans viser sérieusement leur élimination physique.

Beaucoup d’Allemands pensent que les marxistes ont affaibli les capacités militaires du Reich, mais il faut s’appeler Hitler pour poser une équation entre marxistes et Juifs, en faisant du meurtre des derniers nommés une panacée, comme il le fait à la page 775 de Mein Kampf.

Lorsqu’on veut critiquer ceux qui privilégient les Juifs parmi les cibles du nazisme, on dit souvent : « et les Tziganes ? » De fait, lorsque les nazis les ont attrapés, leur sort a été fort comparable. Mais ils ont été chargés de moins de péchés et poursuivis moins systématiquement. Il est sans doute plus fécond de rapprocher le meurtre des Juifs, non de celui d’une autre entité ethnique, mais du meurtre en général, et ici un point de comparaison s’offre avec une catégorie tout aussi exécrée par l’auteur de Mein Kampf, celle des handicapés.

Le nazisme est un projet sans précédent, par son caractère systématique et expéditif, de remodelage de l’espèce humaine. L’Etat y a droit de vie et de mort sur les individus, non point, comme par exemple chez Staline, au nom d’une lutte contre des ennemis supposés, mais en raison de leur condition biologique. La « race juive » est coupable de s’opposer, par essence et indépendamment des actes de ses membres, à la juste domination des races fortes. Or une telle logique met en péril aussi les membres de ces prétendues races, particulièrement en Allemagne : la stérilisation et l’extermination sont promises à ceux qui, par un décret souverain du Führer, sont qualifiés de ratés et d’inutiles [1]. N’importe qui peut donc être frappé, au moins dans sa descendance, lorsqu’il produit des rejetons jugés déficients. On voit par là que les Juifs sont certes statistiquement plus exposés, mais au nom d’une règle de modelage de l’espèce par l’Etat qui n’est rassurante pour personne.

Le nazisme n’a donc rien d’une « guerre contre les Juifs ». Il est une guerre pour la renaissance et l’affirmation définitive de l’Allemagne, dans laquelle les ennemis sont nombreux et les victimes fort diverses.

Quant à savoir par qui, quand et pourquoi la « solution finale » a été décidée, deux livres de la fin des années 80 ont apporté du neuf, La Solution finale dans l’histoire d’Arno Mayer et Hitler et les Juifs de Philippe Burrin. Le premier relie ce massacre à la dureté programmée de la guerre à l’est et le second, plus précisément, à la défaite, entrevue dès septembre 1941 car l’offensive ne progressait pas assez vite pour aboutir à une victoire avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. En conséquence, force est de constater que, s’il avait atteint son objectif (une victoire sur la France et l’URSS avalisée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis), Hitler n’aurait pu se livrer à un tel massacre, possible seulement dans la tension de la guerre et à l’abri de celle-ci.

Le meurtre des Juifs européens n’était donc pas un projet. C’était une éventualité, certes considérée comme souhaitable, mais subordonnée à l’objectif essentiel et susceptible de lui être sacrifiée.

(écrit au début de 2001)

Post scriptum (septembre 2011)

La décennie a porté conseil : grâce notamment aux travaux d’Edouard Husson, j’ai pris conscience que le projet d’installation des Juifs à Madagascar, caressé par la direction nazie entre 1938 et le milieu de 1940, était à la fois sérieux et génocidaire (je le prenais jusque là pour un leurre pédagogique, destiné à habituer les fonctionnaires allemands à l’idée de rafler et de déplacer les Juifs).

Voir sur le site :

* sur ma vision ancienne

* sur la correction de trajectoire

le 1er février 2004

[1] Signalons que le tome 1 de Mein Kampf parle clairement de tuer les handicapés et le tome 2, seulement, de les stériliser : entre 1925 et 1927, Hitler est devenu plus expert en dissimulation (cf., du même auteur, Hitler, p. 135). Au reste, ce projet de stérilisation est aussi de nature meurtrière : on peut à la rigueur tolérer l’existence individuelle des "dégénérés", l’essentiel est qu’ils cessent de contaminer l’espèce.



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations