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Stéphane Courtois et la vérité : après des décennies de disputes, la rupture définitive ?



quand la mort de Raymond Aubrac fait perdre toute mesure



sur le site "Causeur", 14 avril 2012

un refus de dialogue du même sur Arte en 2001

Raymond Aubrac meurt le 10 avril 2012.

Le 11, Jean-Dominique Merchet, chroniqueur militaire de Marianne, interviewe Courtois pour son blog et il dit ceci, en tout et pour tout, sur les actions résistantes du couple en 1943 :

« Q.- Son rôle durant la Résistance a fait l’objet de polémiques. On se souvient d’un procès contre l’historien Gérard Chauvy et d’une table ronde organisée en 1997 par Libération. Qu’en pensez-vous ?

R.- Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu’il s’était évadé à la suite d’une opération de la Résistance. Or, Arthur Kriegel - qui a participé à cette action commando - assurait qu’Aubrac n’était pas là quand elle eut lieu. Puis Aubrac a reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu’il ne s’était pas évadé, mais qu’il avait été libéré. »

Le lendemain, interviewé moi-même, je déclare :

«  Q.- Que sait-on de l’épisode de ses évasions à Lyon durant l’occupation ?

R.- Rien que d’honorable. Le récit fameux de son épouse Lucie peut être corrigé sur des détails mais n’a été contredit par aucun témoin ni aucune archive sur l’essentiel - alors qu’il a été au contraire abondamment recoupé. La Gestapo s’est tout bonnement fait avoir par une ruse habile.

J’ajoute que Courtois utilise une grosse ficelle, à moins qu’il ne commette une confusion par une grave méconnaissance du dossier. Il prétend que Raymond aurait fini par reconnaître, devant Pascal Convert, "qu’il avait été libéré". Or il n’a jamais varié sur ce point, qui concerne la première arrestation et la première libération, au printemps 43, l’épisode où Lucie va menacer de mort le procureur. Parler, comme le fait Courtois, de l’évasion ou de la libération au singulier, incite à croire qu’il s’agit de l’épisode le plus connu, celui de l’attaque du fourgon le 21 octobre 1943, et que Raymond n’était pas dans ledit fourgon, la Gestapo profitant de l’épisode pour remettre en circulation son "agent" : Courtois se situe exactement sur la position de Gérard Chauvy et de Jacques Vergès. »

Le 14 avril, donc deux jours après la parution de mon interview chez Merchet, Courtois donne un article à Causeur, dans lequel les faits sont présentés ainsi :

« En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire (Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres - radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance - tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance - jusque devant le tribunal - par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens. »

Analyse

Il est peu probable que Courtois, qui a traité par le mépris les nombreux internautes qui ont commenté son interview, en ne reparaissant pas une seule fois pour leur donner la réplique (ce que j’ai fait moi-même à plusieurs reprises, après les deux interviews), ait lu entre le 11 et le 14 avril le gros livre de Pascal Convert. Il l’avait donc fait avant, et en avait tiré ses prétendues informations sur une reconnaissance, par Raymond Aubrac, du fait qu’il ne se serait pas évadé mais aurait été libéré.

Or, si la méthode constante des détracteurs du couple, consistant à se saisir de variations dans les récits pour mettre en doute la réalité de leurs actes de résistance et les muer en une entente coupable avec la Gestapo, a pu s’appuyer dans certains cas sur des différences certes mineures, mais réelles, ce n’est même pas le cas ici.

Pascal Convert a mené, sous sa propre responsabilité, sa propre enquête -ce que n’ont fait ni Vergès, ni Chauvy, ni Courtois, qui se sont toujours contentés (lorsqu’ils éprouvaient le besoin d’étayer leurs calomnies) de picorer çà et là puis d’enfiler comme des perles des éléments à charge. Cette enquête a permis à Convert de mettre en rapport la relative mansuétude des autorités vichystes, notamment judiciaires, vis-à-vis des résistants arrêtés le 15 mars 1943 par la police française (Aubrac, Ravanel, Kriegel-Valrimont et Morin-Forestier) avec le fait que les papiers saisis faisaient état de contacts entre Aubrac et des généraux de l’armée d’armistice. Vichy se serait efforcé de faire passer ses captifs pour du menu fretin, aux yeux de l’occupant, de peur qu’il ne s’intéressât auxdits généraux.

Raymond Aubrac a trouvé l’hypothèse intéressante. Or elle n’est nullement contradictoire avec le fameux récit où Lucie raconte qu’elle est allée menacer de mort le procureur s’il ne signait pas la mise en liberté provisoire de Raymond. Les deux facteurs au contraire ont très bien pu se conjuguer... même s’il est bien difficile aujourd’hui de déterminer la part de chacun. Il est bien évident qu’un vice-président d’association de médaillés, préfacier du livre de Chauvy et intervenant dans le procès en diffamation comme témoin en sa faveur (et en celle de l’éditeur, Albin Michel), est relativement incompétent sur ce genre de détail ; il n’a d’ailleurs rien exprimé d’autre que sa surprise, qui ne saurait prouver quoi que ce soit, devant l’audace de la résistante et la couardise du magistrat.

Ces éléments ne permettent pas davantage de remettre en question l’évasion de l’hôpital de l’Antiquaille de Ravanel, Kriegel-Valrimont et Morin-Forestier, quelques jours après la mise en liberté d’Aubrac, par un commando dont le couple faisait partie. On voit au passage que Courtois, entre ses deux interventions, fait disparaître Arthur Kriegel, frère de Valrimont, qui n’avait rien à faire là et que son souvenir brouillé avait sans doute confondu avec lui.

On voit donc ici comment fonctionne un cerveau de délateur : Courtois s’est jeté sur le livre de Convert (paru en mars 2011), en a retenu l’hypothèse d’un comportement de Vichy dicté par le souci de protéger ses généraux, et s’est imaginé que cette explication excluait celle des menaces au procureur. Pour l’instant, on peut croire à la sincérité de celui que Merchet interroge en urgence, juste après l’annonce de la disparition de Raymond Aubrac. Stupidité, précipitation, confiance excessive en sa mémoire alors qu’il y va de l’honneur d’un homme qui vient de mourir (et auquel, de surcroît, on cherche querelle en alléguant des flottements de sa mémoire !), rien de tout cela ne mérite le terme de "forfaiture".

Ce qui le mérite, en revanche, c’est de revenir à loisir sur l’affaire deux ou trois jours plus tard et de se contenter d’une prose un peu plus longue, un peu moins inexacte et clairement centrée sur les libérations et évasions du mois de mai 1943, sans revenir sur la calomnie qu’on a mise en circulation chez Merchet, et qui continue d’y recevoir des commentaires, dont certains très favorables.

Se contenter en effet de dire "Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu’il s’était évadé à la suite d’une opération de la Résistance", cela ne peut renvoyer le lecteur qu’à l’évasion du 21 octobre, objet principal des soins de Vergès et de Chauvy qui s’étaient acharnés à faire accroire que Raymond n’était pas dans le fourgon attaqué par la Résistance et qu’il avait été libéré par la Gestapo, dont il était l’agent, à la faveur de cette affaire.

Relevons tout de même, pour finir, les erreurs de Courtois dans le second texte, qu’il est censé avoir préparé à loisir -et qui aurait dû tenir compte de ma propre prestation chez Merchet, pas seulement pour distinguer enfin les évasions de mai et d’octobre :

-  Le titre du livre de Chauvy Aubrac Lyon 1943 devenu Aubrac. L’Affaire (un effet, peut-être, du désir d’en créer une de toutes pièces !).

-  "sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943" : une autre (petite) forfaiture, puisque Chauvy (après Vergès) veut absolument que l’arrestation ait eu lieu le 13 mars, pour pouvoir caser un stage de formation rapide d’Aubrac au métier d’agent allemand. Alors que cette date, manifestement erronée (et sans doute contaminée par celle de l’arrestation du résistant Curtil, qui avait permis à la police de remonter la filière), figure dans un document postérieur, tous les rapports de police établis sur le moment et tout le dossier judiciaire parlant du 15. Tout en datant l’arrestation correctement, Courtois ne peut s’empêcher de faire une discrète allégeance au mensonge de Vergès, repris par Chauvy, en laissant entre parenthèses l’option du 13.

-  Chauvy est censé n’avoir, dans son livre, mis en doute que les événements du mois de mai et n’avoir dû qu’à cela sa condamnation -alors que son livre, comme les attendus de ses quatre procès perdus (XVIIème chambre, appel, cassation et cour européenne des droits de l’homme), sont centrés sur l’évasion spectaculaire du 21 octobre, fondement de la renommée du couple, un fait d’armes qu’il est indispensable de mettre en doute -comme Courtois le fait encore chez Merchet le 11 avril dernier- si on veut les faire passer pour de faux résistants.

Conclusion

Stéphane Courtois n’est pas un pur affabulateur. Certains de ses livres contiennent des analyses historiques pertinentes, notamment celui sur Eugène Fried, écrit en collaboration avec Annie Kriegel [1]. Sur la prétendue affaire Aubrac -en fait, la calomnie lancée par Vergès en 1983, longtemps sans grand écho puis mise brusquement à la mode en 1997 par le livre de Chauvy-, il ne s’était à ma connaissance jamais beaucoup exprimé sinon, indirectement, pour défendre Chauvy (allant jusqu’à témoigner lors de son premier procès, sous la foi du serment, qu’il avait "suivi une méthode historique" !). Il a donc été saisi, devant la tombe ouverte de Raymond Aubrac, d’une brusque frénésie qui lui a fait oublier à la fois toute décence et toute rigueur. Persuadé sans doute depuis longtemps qu’Aubrac était un membre important de l’appareil communiste international et enrageant de ne pas arriver à le démontrer, il s’est soudain jeté à l’eau et a décidé de l’affirmer bien haut. En guise de démonstration, il met bout à bout tous les moments où Raymond Aubrac apparaît en contact avec des communistes, du Front populaire à la fin de la guerre du Vietnam, et convertit ce bouquet disparate et discontinu en preuve d’étroite appartenance et d’inféodation, ce qui reste précisément à démontrer. Or lui-même a participé, pendant les années 1990, à tout un courant de publicistes divers, dont quelques uns étaient diplômés en histoire, qui attendait comme le Messie des archives russes censément ravageuses sur l’emprise soviétique dans divers milieux influents de France. Rien n’est venu, ou presque. Mais nous venons d’assister en direct au naufrage d’un esprit qui n’a pu s’empêcher de transformer son espoir en certitude, en s’affranchissant de tout souci de preuve.

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le 20 mai 2012

[1] Eugen Fried , le grand secret du PCF, Paris, Seuil, 2001.

La parenté des méthodes de Courtois avec le stalinisme qu’il prétend combattre saute aux yeux. Le sens des insinuations et autres amalgames est simplement inversé : dans les procès de Moscou ou de Prague, on mettait bout à bout vos moindres fréquentations "bourgeoises". Ici, on tresse en gerbe serrée vos relations communistes de toute nature. C’est la négation même de l’histoire, et de l’humain.



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