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Le monde commet une erreur désastreuse -1933



le dernier article de Marc-André Charguéraud (juin 2012)



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« Le jour du boycott a été le jour de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté, tout ce qui suivit ne serait pas arrivé », écrit après la guerre Léo Baeck [1]. Le rabbin se réfère au boycott des magasins et des affaires juives organisé par les nazis le 1er avril 1933. Il dénonce la passivité et le soutien à Hitler de la population allemande et des dirigeants étrangers pendant les six mois qui ont suivi sa nomination comme Chancelier du Reich, le 31 janvier 1933.

11 millions de protestants, soit près de 90%, ont voté pour les nazis en juillet 1932 [2]. Sans surprise, la plupart, regroupés dans le mouvement inféodé aux nazis des « Chrétiens allemands », ont continué dans la même voie l’année suivante. On aurait toutefois pensé que les pasteurs, qui allaient fin 1933 fonder « l’Eglise confessante » pour contrer les « Chrétiens allemands », se seraient montrés plus critiques. Il n’en fut rien.

Otto Dibelius, cofondateur avec Martin Niemöller de l’Eglise confessante, affirme à la radio le 4 avril 1933 que le gouvernement a bien raison d’organiser un boycott. « L’Eglise ne doit pas et ne peut pas empêcher l’Etat de maintenir l’ordre par des mesures sévères (...) et vous savez, mes amis, que nous sommes des gens d’ordre, de droit et de discipline » [3]. Quelques semaines plus tard, Niemöller déclare dans le Völkischer Beobachter : « Dans notre peuple, en de nombreux groupements, l’espoir a surgi d’une association nouvelle entre la nation et l’église chrétienne, entre notre nation et Dieu » [4].

Les catholiques à l’appel de leur clergé ont massivement et constamment voté pour leurs propres partis contre les nazis [5]. Ils vont cependant apporter les voix décisives au Führer lors du vote des pleins pouvoirs du 23 mars [6]. Un changement de politique dicté par le pape Pie XI qui constate que depuis les élections du 3 mars les nazis possèdent la majorité au Reichstag. Il s’estime obligé de composer. Hitler a plusieurs fois déclaré qu’il revendique la sphère politique mais qu’il garantit le religieux aux Eglises [7]. Le Vatican, qui depuis longtemps cherche un accord formel avec le gouvernement allemand, pense qu’il faut saisir l’occasion pour négocier un Concordat, quitte à abandonner toute participation au pouvoir politique. Un Concordat s’appliquera dans la durée et Rome pense à tort que le gouvernement nazi n’est que transitoire.

Dans l’attitude de Pie XI, il ne faut pas négliger une phobie du bolchevisme. Il aurait dit à François Charles-Roux, l’ambassadeur français auprès du Saint Siège : « J’ai modifié mon opinion sur M. Hitler à la suite du langage qu’il a tenu ces jours-ci sur le communisme. C’est la première fois, il faut bien le dire, que s’élève une voix de gouvernement pour dénoncer le bolchevisme en termes aussi catégoriques et se joindre à la voix du pape [8].

Les marxistes allemands ont eu un comportement étrange qui les a conduits à accepter dans les faits la mise en place du régime nazi. Ils sont pourtant 13 millions, bien organisés avec leurs milices entraînées et armées qui font le coup de feu chaque jour et des syndicats ouvriers puissants qui sont à leurs ordres. Entre leurs mains deux armes redoutables qu’ils ont déjà utilisées au début des années vingt : la grève générale et l’utilisation de la force.

Mais les marxistes obéissent aux directives de Staline. Comme Pie XI et de nombreux observateurs bien informés, Staline estime « que le régime nazi doit tôt ou tard s’effondrer et se briser entre les différents groupes qui le composent. Il a une base sociale diffuse, celle d’un parti de protestation, il n’a pas de programme politique clair à offrir » [9] . L’historien Ian Kershaw donne une excellente analyse de la situation : « Son aversion pour les socialistes est à l’origine de l’invraisemblable politique que Staline impose au Parti Communiste allemand (...) Il aide Hitler à détruire la république de Weimar, comptant sur lui pour détruire les social-traîtres et ne croyant pas que le nazisme leur survivra. Ainsi la voie serait libre pour faire la révolution (...) Mais Hitler n’élimine pas seulement les socialistes, il se débarrasse aussi des communistes ... » [10]

Hitler n’a pas de soucis à se faire du côté des démocraties occidentales. Déjà en décembre 1930 dans le Populaire, Léon Blum écrivait : « Je crois que l’astre hitlérien est déjà monté au plus haut de sa course, qu’il a touché son zénith ». D’ailleurs, ajoute-t-il, si un jour « l’absurde baladin du racisme arrivait tout de même au pouvoir, il sentirait tomber sur lui le lourd manteau de prudence et l’on pourrait s’attendre à l’une de ces métamorphoses opportunes comme il s’en produit souvent » [11] . Après le boycott du 1er avril 1933, Léon Blum met publiquement en garde contre « toutes réactions nationalistes ». Dans la grande tradition de vœux pieux imprégnés de rhétorique humanitaire, il estime qu’il vaut mieux répondre à la force par la « révolte des consciences » [12].

Aux Etats-Unis, le 16 mai 1933, le président Roosevelt lance un appel au désarmement et à la paix. Le jour suivant, Hitler lui répond devant le Reichstag dans son fameux discours de paix. Il approuve l’appel de Roosevelt et ne réclame qu’une chose, l’égalité avec les autres nations sur le plan de l’armement. A Washington le porte-parole déclare : « Le Président a été enthousiasmé par la façon dont Hitler a accepté ses propositions » [13]. Six semaines à peine après le boycott des affaires et magasins juifs en Allemagne, Roosevelt ne demande qu’à être rassuré.

En Grande-Bretagne, le ton est donné par Winston Churchill qui, malgré son grand sens politique, montre qu’il n’arrive pas à saisir la personnalité de Hitler. En 1935 encore, il prend une position équivoque à l’égard du Führer. Il se demande si Hitler « va déclencher sur le monde une nouvelle guerre désastreuse pour la civilisation, ou bien s’il prendra sa place dans l’histoire comme l’homme ayant rendu l’honneur et l’esprit de paix à la grande nation allemande, sereine et forte, au premier rang du cercle de famille qu’est l’Europe » [14].

Paradoxe de ces temps troublés, face au danger bolchevique la communauté juive allemande est à l’unisson. Le rabbin Léo Baeck déclare en public à la fin mars 1933 : « La révolution allemande et nationale que nous vivons en ce moment montre deux directions qui tendent à se rejoindre : la lutte pour surmonter le bolchevisme et celle qui vise à rénover l’Allemagne. Comment se situe le judaïsme face à ces deux objectifs ? Le bolchevisme étant un mouvement athée est l’ennemi le plus violent et le plus acharné du judaïsme (...) Un Juif qui se fait bolcheviste est un renégat. L’idéal et la nostalgie des Juifs allemands est bien la rénovation de l’Allemagne » [15].

Cette « nostalgie » pousse certains intellectuels Juifs à aller jusqu’à déclarer qu’ils auraient approuvé le régime nazi s’il n’avait pas été antisémite. En témoignent ces mots du rabbin Elie Munk : « C’est à partir du judaïsme que je rejette la doctrine marxiste, je me reconnais dans le socialisme national une fois ôtée sa composante antisémite. Sans l’antisémitisme, le socialisme national trouverait ses plus chauds partisans chez les Juifs fidèles à leur tradition » [16]. Au vu de toutes ces prises de positions, est-il exagéré de conclure que pour la plupart des acteurs l’arrivée du national-socialisme au pouvoir a plutôt été considérée avec sympathie et pour le moins n’a pas été combattue ? Certes des voix se sont élevées pour dénoncer les emprisonnements d’opposants politiques, l’abandon de l’habeas corpus, les renvois arbitraires de fonctionnaires et autres dérives inadmissibles d’un régime totalitaire qui s’installe. Le soulagement de voir l’Allemagne s’éloigner d’un chaos total qui l’aurait détruite a relégué ces mesures scélérates au second plan.

Fin 1932, la gauche marxiste et les nationaux-socialistes totalisent les trois quarts des représentants du Reichstag. Il ne reste que deux choix de régime possibles, le marxisme ou le nazisme. Hitler a éloigné le spectre angoissant pour les occidentaux d’une Allemagne bolchevique. En juillet 1932, la droite et la gauche se battent à Hambourg : 19 victimes et 285 blessés. Rien qu’en Prusse, entre le 1er et le 20 juin 1932, il y eut 461 échauffourées qui firent 82 morts [17].. Entre 1928 et 1932, la production industrielle allemande a chuté de 42%, une situation économique et sociale insupportable [18]. Hitler a rétabli l’ordre, condition essentielle à la reprise économique. Quant aux mesures odieuses décidées par le régime nazi, un consensus se dégage pour penser qu’il ne s’agit que d’une situation momentanée car le régime ne durera pas. Cette erreur de jugement grave a eu des conséquences catastrophiques.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

Remarques de François Delpla

Au-delà de quelques remarques de détail [19], et tout en saluant un propos qui contrairement à beaucoup de proses sur les responsabilités des forces politiques et spirituelles dans la montée du nazisme, n’oublie personne dans la distribution des mauvais points, je voudrais souligner que, comme beaucoup d’écrits sur ce sujet, celui-ci oublie le rôle de Hitler. Plus exactement, il se borne à évoquer la noirceur de ses projets... et non la pureté candide dont il se parait, avec une adresse certaine, aux yeux de chacune des tendances qu’il voulait séduire ou neutraliser.

L’erreur principale me semble concerner Churchill. D’une part, ce n’est nullement lui qui, à l’époque, "donne le ton" en Grande-Bretagne, d’autre part, dès 1932, c’est un dénonciateur inlassable du revanchisme allemand, et l’arrivée des nazis au pouvoir ne le voit nullement fléchir à cet égard. Son article de 1935 sur Hitler, peu remarqué à l’époque, est la seule intervention de lui dont certaines formules puissent prêter à équivoque... à condition de les isoler, et encore : même l’extrait cité montre noir sur blanc sa méfiance, et son pressentiment du cataclysme ; simplement, il se refuse à s’y résigner : c’est le seul sens possible du passage où il dit espérer que Hitler s’assagisse, et se contente d’être le chef qui aura rendu à l’Allemagne sa dignité. Il dit pendant toute la période, et dans cet article même, que la politique d’apaisement pratiquée par la Grande-Bretagne est à la fois indigne et impuissante, et il propose de la remplacer par une attitude ferme, obligeant l’Allemagne à choisir au plus vite entre une vraie négociation sur les points litigieux dans le cadre de la SDN, et une guerre contre une coalition très supérieure, intégrant l’URSS.

La conclusion, enfin, affaiblit le propos, par une addition des voix nazies, socialistes et communistes qui regroupaient effectivement, fin 1932, environ les trois quarts de l’électorat allemand. Mais il est faux d’en conclure, en confondant communistes et socialistes sous l’étiquette "marxiste" que l’Allemagne n’avait plus "que deux choix de régime possibles"... alors qu’un abîme séparait les communistes des socialistes, qui avaient déjà perdu beaucoup de leurs références marxiennes. Cette idée des "deux choix" était précisément agitée par Hitler pour s’imposer aux milieux conservateurs et rien ne le montre mieux que l’incendie du Reichstag... dont la mention complèterait et corrigerait utilement l’article de Marc-André Charguéraud.

Je voudrais souligner en terminant un grand mérite, encore trop rare, de ce texte : suggérer que, s’il y avait un moment où on pouvait arrêter Hitler, c’était bien 1933, et que la tolérance dont les diverses forces politiques et spirituelles firent preuve devant la provocation de son arrivée au pouvoir contribuait au contraire à enraciner celui-ci, en un processus qu’il devenait difficile d’inverser sans faire parler, et très fort, la poudre.

Un livre de l’auteur

sera bientôt commenté sur ce site :

Cinquante idées reçues sur la Shoah

tome 1er : "De Accueil à Joint"

Genève, Labor et Fides, 2012

Le présent article y figure, p. 196.

le 5 juin 2012

[1] LEVIN Nora, The Holocaust Years,The Nazi Destruction of European Jewry, 1933-1945, Robert Krieger, Malabar Florida, 1990, p. 22. Léo Baeck deviendra en septembre 1933 président de la Reichsvertretung des Deutschen Juden, l’organisation faîtière des Juifs d’Allemagne.

[2] REYMOND Bernard, Une Eglise à croix gammée : Protestantisme allemand au début du régime nazi, 1932- 1935, L’Age d’Homme, Lausanne, 1980, p.79.

[3] GUTTERIDGE Richard, Open thy Mouth for the Dumb : The German Evangelical Church and the Jews 1879- 1950, Harper Row, New York, 1976, p.78.

[4] CONWAY J.S, La Persécution nazie des églises 1933-1945, Editions France Empire, Paris, 1969, p. 89. 19 juillet 1933.

[5] Parti du centre et Parti bavarois.

[6] Il fallait pour les pleins pouvoirs une majorité des deux tiers alors que les nazis et leurs alliés n’avaient qu’une majorité simple.

[7] CONWAY, op.cit. p. 61. « Le gouvernement national voyant dans le christianisme le fondement inébranlable de la vie morale de notre peuple, attache la plus haute importance au développement et au maintien des relations les plus amicales avec le Saint Siège (...). Les droits des églises ne seront pas touchés, leurs relations avec l’état ne seront pas changées. » Discours de Hitler au Reichstag le 23 mars 1933.

[8]  »LACROIX-RIZ, Annie, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p 154. Propos rapportés par l’Ambassadeur.

[9] KERSHAW Ian, Hitler’s Myth’s, Images and Reality in the Third Reich, Oxford Clarendon Press, Oxford, 1983, p. 29.

[10] JELEN Christian, Hitler ou Staline : le prix de la paix, Flammarion, Paris, 1988, p. 16 et 17. Une première fois Staline sous-estime Hitler.

[11] GREILSAMMER Ilan, Blum, Flammarion, Paris, 1996. p. 272.

[12] THALMANN Rita, L’Antisémitisme en Europe Occidentale et les réactions face aux persécutions nazies des Juifs pendant les années trente dans L’Allemagne et le génocide Juif, François Furet, (Direction) Gallimard, Le Seuil, Paris, 1985, p. 140.

[13] SHIRER William, Le IIIème Reich, Stock, Paris, 1990, p.231.

[14] FEDIER François, Martin Heidegger, Ecrits Politiques, 1933-1939, Gallimard, Paris, 1995, p. 60.

[15] IBID, p. 15.

[16] MUNK Elie, Le Judaïsme face à ce qui l’entoure, Frankfurt, 1933, cité par FEDIER, op. cit. p. 14 et 15.

[17] SHIRER, op. cit. p. 184

[18] FEDIER, op. cit. p. 55.

[19] notamment l’expression "les marxistes" qui, quand elle mélange les socialistes et les communistes allemands, interdit d’écrire qu’ils "obéissent à Staline" ! de même, il est bien excessif d’écrire que leurs milices tirent "tous les jours" avec des armes à feu, sinon le bilan des victimes eût été différent. Enfin, il me semble qu’en empêchant les communistes allemands de faire barrage à la montée de Hitler, Staline, comme toujours, pare au plus pressé, et, plutôt que de nourrir de grands desseins de révolution mondiale, cherche surtout à créer en Allemagne un désordre paralysant.

D’autre part, les estimations des opinions religieuses des électeurs allemands sont un peu rapides, notamment pour les catholiques, censés voter comme un seul homme pour "leurs" partis et point du tout pour les nazis.



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