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Dialogue avec les oeuvres

La première guerre de Hitler



un livre de Thomas Weber



édition originale : Oxford University Press, 2010

édition française : Perrin, 2012

Disons-le d’emblée : cet ouvrage présente des défauts, mais ses qualités justifient largement son achat par toutes les bonnes bibliothèques, publiques ou privées, spécialisées en histoire ou prétendant comporter, dans cette discipline, un rayon convenablement fourni et actualisé.

Il s’agit à la fois du premier livre d’historien sur le comportement de Hitler pendant la Première Guerre mondiale, et d’une monographie de qualité sur un régiment allemand ordinaire au cours de cette guerre. L’auteur fustige à bon droit la tendance des biographes à démarquer le récit de Mein Kampf, qui fait de son auteur et héros un combattant passionnément désireux de voir vaincre son pays et mortifié par sa défaite au point de vouloir contribuer à une prompte revanche. Lisant de près (et il est bien l’un des tout premiers à le faire) les lettres et cartes expédiées par le soldat Hitler (découvertes par Werner Maser dans les années 1970 et exhaustivement éditées par Eberhardt Jäckel en 1980), examinant d’un oeil critique l’ensemble des témoignages sur Hitler de ses supérieurs ou de ses compagnons de régiment et confrontant ce matériel avec les données disponibles sur l’activité de ce régiment et le devenir de ses membres après la guerre, Weber met au jour de façon sûre et convaincante la fabrication d’une légende nazie, largement surfaite.

Ainsi de la fonction d’estafette, que Hitler avait exercée du 9 novembre 1914 jusqu’à la fin de son séjour au front, après quelques semaines en première ligne. Il s’en était soigneusement caché dans Mein Kampf, laissant entendre qu’il avait servi dans les tranchées -sans toutefois le prétendre noir sur blanc. Lorsqu’il ne fut plus possible de dissimuler qu’au lieu de tenir un fusil et de subir des assauts, ou d’en entreprendre, il portait des courriers, on vit fleurir des commentaires disant que c’était là un poste beaucoup plus dangereux qu’un créneau fixe à l’abri d’une tranchée, et que la mortalité des estafettes était des plus élevées. Les publications qui colportaient ces arguments en profitaient volontiers pour suggérer que, si Hitler avait survécu, c’était une preuve de son élection divine à une haute destinée. Weber ruine tout cela en montrant que Hitler était estafette de régiment, et non de bataillon ou de compagnie, seules ces deux catégories, et surtout la dernière, ayant une espérance de vie limitée. Hitler n’a sans doute jamais porté des courriers à moins de trois kilomètres du front, ce qui certes l’exposait aux obus mais non aux balles, et il était logé dans des conditions relativement sûres et confortables au quartier général du régiment, avec une dizaine de camarades... qui tous survécurent !

Non moins intéressant à démystifier est son antisémitisme. Weber prend nettement parti, après Brigitte Hamann (1996) et contre Ian Kershaw (sans se référer explicitement à leurs écrits), pour la thèse d’un Hitler devenu antisémite après la Première Guerre, et non avant ni pendant (contrairement, là encore, au récit de Mein Kampf qui fait état d’une conversion progressive, entamée vers 1910). En témoignent ses relations d’estime réciproque avec plusieurs membres juifs du régiment List et notamment avec son commandant en second, Hugo Guttmann.

Son zèle démolisseur de légendes entraîne cependant Weber, à l’occasion, dans des excès inverses. Hitler n’était pas un héros, soit. Il ne s’est guère démené pour échanger sa relative sécurité contre un poste plus exposé, sans doute. Mais peut-on pour autant le traiter de poltron, comme Weber y tend ? Sa propre documentation confirme qu’il était actif, bien noté, peu suspect d’avoir jamais préféré sa sécurité au service. Il fut décoré au début de la guerre de la croix de fer de seconde classe, largement distribuée aux soldats qui avaient tenu bon sous le feu, mais aussi, vers la fin, de celle de première classe, fait rarissime pour un caporal et nécessairement justifié par une manière de servir sortant de l’ordinaire. Si les exploits héroïques censés, sous le Troisième Reich, lui avoir valu cette distinction semblent parfaitement légendaires, en revanche l’explication de Weber suivant laquelle il s’était simplement fait bien voir des officiers est un peu courte. Elle jure d’ailleurs avec l’éloge que fait l’auteur du professionnalisme de Hugo Guttmann, l’officier qui propose la décoration et n’était pas homme à surnoter un favori.

Weber devient même, p. 76, assez sordide, lorsqu’il chicane Hitler (à travers ses historiens anglo-saxons ou français) sur son titre de caporal -la seule promotion militaire qu’il ait jamais obtenue avant de devenir d’un coup commandant en chef de toutes les forces armées allemandes, le 4 février 1938. Sous prétexte que, dans les armées de l’OTAN (donc après 1949), le grade de caporal suppose une autorité sur des hommes, Weber décide que, lorsque Hitler, le 3 novembre 1914, est nommé Gefreiter, sans pour autant avoir des soldats sous ses ordres, il ne s’agit que d’un aménagement de sa condition de simple soldat : ce que dans l’armée française on appelle "première classe". Du coup, le traducteur français Michel Bessières substitue, avec une obstination digne d’une meilleure cause, "première classe Hitler" au classique "caporal Hitler", fidèle en cela à Weber qui le traite constamment de "private". Or, à moins de soupçonner les dictionnaires de favoriser sournoisement le nazisme, il faut se rendre à l’évidence : ils donnent constamment "caporal", en français, comme équivalent de "Gefreiter", et en anglais "corporal" n’est pas rare.

L’auteur, dans son zèle à mettre en cause les préjugés favorables à Hitler, reste souvent inattentif à ceux qui, dans la littérature militante antinazie, le dévalorisent. Ainsi donne-t-il droit de cité, sans le moindre répondant documentaire, à l’idée qu’il se détournait de toute relation sexuelle avec des Françaises, tarifée ou non. Il rejoint par là, consciemment ou pas, la forêt des légendes sur sa sexualité anormale ou inexistante. Même s’il met sagement en doute l’unique témoignage de soldat qui le présente comme homosexuel.

Weber dénonce en même temps que le mythe d’une guerre héroïque de Hitler, et avec autant d’intensité, une autre légende : celle du régiment List lui-même, censé avoir été une unité d’élite, combative face à l’ennemi, saisie, lors de la défaite, d’une vive rancune envers les trahisons de l’arrière et brûlant pendant l’entre-deux-guerres d’un ardent désir de revanche. Le livre démonétise cette unité de diverses manières : sa valeur combative était médiocre au point que le commandement ne l’engageait qu’en dernier recours dans des secteurs difficiles, elle avait un moral fluctuant et un lot de déserteurs non négligeable, elle n’était pas en novembre 1918 d’humeur à jouer les prolongations et ses anciens ne se rallièrent pas, ensuite, au mouvement nazi plus que la moyenne des Allemands. Ces informations sont précieuses, mais plus peut-être pour montrer les destinées d’un régiment allemand très ordinaire que pour démolir une légende, car en l’occurrence la propagande nazie n’avait guère mis en avant cette unité ni ses anciens combattants.

La principale leçon qui se dégage de ces pages est que le peuple allemand en général, et le peuple bavarois en particulier, ne montraient guère de prédispositions pour le racisme ni de penchants antidémocratiques. Et que la Première Guerre mondiale n’y avait rien changé : sans nommer George Mosse, Weber prend inlassablement le contre-pied (à l’instar, en France, d’un Antoine Prost) de son diagnostic d’une "brutalisation" durable des populations européennes sous l’effet de ce conflit. Du coup, il nous laisse devant un vide explicatif, que je propose pour ma part de combler au moyen de deux ingrédients, l’un en filigrane ici, la folie hitlérienne déclenchée à la fin de la guerre, l’autre bien absent, la culture artistique de ce fou, qui en fit un meneur politique déroutant et d’autant plus efficace.

Weber prend en effet au sérieux l’épisode de la cure psychiatrique subie par Hitler à Pasewalk, découverte au milieu des années 1970 par l’Américain Rudolph Binion et confirmée par des travaux récents. Mais il s’en sert surtout pour prendre Hitler en flagrant délit de mensonge (il laissait entendre qu’il était dans un service ophtalmologique et non psychiatrique), et de troubles mentaux inavoués, sans relier précisément ceux-ci à sa carrière future, mais plutôt au passé récent : il n’aurait "pas tenu la distance" de la guerre. Quant à sa culture, il la dénigre de toutes les manières possibles, en le traitant de "peintre de cartes postales" alors que cette activité n’avait jamais été qu’alimentaire, en prétendant sans preuve que son passe-temps favori, la lecture, rapporté par tous les témoins du temps de guerre, favorables ou non, ne saurait avoir porté que sur des livres médiocres, en passant complètement sous silence sa passion pour Richard Wagner.

En conclusion, ce livre est non seulement de qualité, mais pourrait jouer un rôle charnière dans l’évolution de l’historiographie du nazisme. Balayant consciencieusement toute idée d’une prédisposition allemande, ou européenne, il dégage la voie pour une remise au premier plan de la personnalité de Hitler. Ce n’est pas, comme Weber le répète presque à chaque page, la Première Guerre mondiale qui l’a fait, de même qu’elle n’a pas donné au peuple allemand une soif inextinguible de revanche, mais c’est bien la défaite de 1918, à laquelle il n’avait assisté que de l’arrière, qui a plongé ce solitaire, probablement psychotique depuis l’enfance, dans une crise qu’il n’a pu résoudre qu’en se donnant une mission sanglante. A l’approche de ses trente ans, il avait accumulé une culture historique et une habileté graphique qui lui ont permis, et de relire d’un coup l’histoire humaine comme une lutte entre les Aryens et la "Juiverie", et de créer des organisations politiques ou paramilitaires parées de symboles mobilisateurs. La guerre a bien été pour lui, après coup, une seconde matrice. Comme en témoignent ses liens durables, détaillés par Weber, avec deux anciens officiers du régiment, Max Amann et Fritz Wiedemann. Il n’était pas encore "lui-même" avant 1918, et n’avait pas déployé pendant les combats une exaltation nationaliste hors du commun, mais il a bel et bien donné après coup un sens nouveau à cette expérience. Il ne l’a pas sublimée seulement dans un souci de propagande, mais avant tout par une nécessité intérieure.

le 10 juin 2012



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