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Hitler



Article principal d’un dossier dirigé par l’auteur (Histoire de guerre no 13, mars 2001)



pour débattre de ce dossier

Les Bienveillantes : Hitler un peu trop oublié

a-t-il acheté les Allemands ?

(note de février 2004 : cette analyse est désormais à compléter par les acquis de mon travail des années 2000-2002 sur les rapports Hitler-Churchill, notamment dans les derniers temps de la guerre ; voir ici)

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Hitler "homme de l’année" (Time Magazine, 1938)
Une photographie qui, lors d’un procès en 2003, a été jugée libre de droits. Profitons-en pour nous remémorer la complaisance d’une grande partie de la presse mondiale.

Introduction

La personne de Hitler, longtemps mythifiée ou négligée, fait l’objet depuis quelques années d’une attention plus rigoureuse. L’universitaire anglais Ian Kershaw s’est fait récemment remarquer par une étude monumentale et on a vu aussi apparaître une première biographie française, signée de François Delpla. Ce collaborateur de notre revue, qui a présenté dans les numéros précédents ses recherches sur l’arrêt devant Dunkerque et la rencontre de Montoire, nous offre ici un dossier fourni, illustré de photos peu connues en France, avec l’assistance de deux autres spécialistes, Edouard Husson et Nicolas Bernard. Les méthodes et les initiatives du dictateur dans l’ordre militaire sont éclairées par l’ensemble de sa personnalité et de son comportement. Beaucoup d’idées reçues sont remises en cause.

_____________

1) L’artiste

Le récit des années de formation de Hitler est souvent parasité par l’adulte qu’il est devenu. Les traits les plus communs (père un peu trop dur, mère un peu trop douce, échecs scolaires, deuils familiaux) sont présentés comme prémonitoires.

Dès avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, une légende antifasciste s’est forgée, à l’initiative du journaliste Konrad Heiden. Il a fourni des clichés encore actifs, comme le « peintre raté », le « peintre en bâtiment », le membre du « Lumpenproletariat » viennois, l’autodidacte tributaire d’une sous-culture. Divers auteurs ont, autour de 1970, ruiné tout cela, en produisant des textes et des comptes financiers qui prouvent que ce fils de fonctionnaire moyen n’avait au grand jamais été un sous-prolétaire, que sa marginalité viennoise, autour de 1910, relevait bien plutôt de l’éternelle condition étudiante, que la peinture n’avait été pour lui, à partir de dix-neuf ans, qu’un moyen d’existence, au demeurant lucratif, et que, loin d’en être réduit aux journaux et aux brochures, il avait le plus souvent les moyens de s’acheter des livres.

Si nous voulons résumer d’un mot le premier quart de siècle de son existence, c’est bien celui d’artiste qui s’impose. On peut l’affirmer sans verser dans l’admiration. Et en déduire que, sans la première guerre mondiale, il aurait connu un destin tout différent. Notre personnage, né en 1889, a 25 ans au début du conflit. On sait que ce dernier a brisé beaucoup de jeunesses, cassé une quantité inouïe de potentialités. Pourquoi dérober les siennes à l’examen ? Serait-ce un crime, de ne pas s’être affirmé avant cet âge ? Il nous dit dans Mein Kampf que son père a contrarié sa vocation de peintre et aucun témoin ne l’a démenti. C’est la meilleure explication de son échec scolaire. Excellent à l’école primaire, il quitte le collège sans diplôme en 1905 après n’avoir travaillé que les matières qui l’intéressaient, sans doute, au départ, pour ne pas risquer d’être reçu aux concours auxquels son père le destinait. Puis, ce père étant mort en 1903, et son entourage ébloui par ses dessins lui promettant une entrée facile aux beaux-arts de Vienne, qui recrutaient sur concours, on s’explique qu’il n’ait pas retrouvé une grande motivation scolaire. S’il s’est alors marginalisé et a cultivé sa différence en s’estimant supérieur et incompris, il est dangereux d’expliquer ses difficultés par la paresse, et plus encore de projeter ce diagnostic sur l’ensemble de son existence.

L’échec de 1907 aux beaux-arts réoriente sa vocation. Les examinateurs l’ayant jugé plus doué pour la représentation des édifices que pour celle de la figure humaine, il se met en tête de devenir architecte. Mais là ses carences scolaires sont plus handicapantes et, après avoir retenté, sans conviction semble-t-il, le concours de dessin, il sombre probablement dans une période de désespoir et de clochardisation, plutôt brève : un an et demi tout au plus et seulement quelques mois au fond de la misère, à dormir dans des asiles de nuit. Après quoi il trouve un revenu stable dans la vente de tableaux alimentaires représentant des monuments, et forme le projet de s’engager comme dessinateur dans un cabinet d’architecte de Munich -raison possible de son déménagement dans cette ville, en 1913.

(note du 12 décembre 2006 :

Brigid Hitler, l’ex-épouse d’Alois Hitler junior -demi-frère d’Adolf, né en 1882-, a écrit ou du moins signé un mémoire, connu par un exemplaire unique déposé à la bibliothèque publique de New-York. Elle y conte par le menu -sur 5 pages- un séjour fait par Adolf en 1912-1913 dans l’appartement de Liverpool qu’elle occupait avec son époux Alois et leur jeune fils, William Patrick Hitler. les historiens qui ont eu vent de ce récit -ce qui n’était pas mon cas lorsque j’ai écrit ma biographie, ni publié le présent dossier- l’ont écarté comme invraisemblable, sans prendre la peine d’en faire une critique serrée. Brigitte Hamann, la première, a tenté d’argumenter son rejet, au moyen de fiches domiciliaires censées prouver la présence de Hitler à Vienne au moment considéré. Après un échange de mels avec les services d’archives viennois qui auraient possédé ces preuves, j’a conclu qu’elles ne prouvaient rien. Cf., sur ce site, les informations relatives au livre sur William Patrick que j’ai traduit et postfacé.

Ce récit et ses détails mériteraient à tout le moins une étude attentive, non encore entreprise. Car, comme tout écrit antinazi de la période de guerre -la date de rédaction reste dans le vague, mais une partie au moins a été écrite pendant la SGM, et l’ensemble procède d’une préoccupation de lutte antinazie-, il est suspect de déformations et d’exagérations. L’invention pure et simple d’un séjour de Hitler à Liverpool paraît cependant, en l’état actuel du dossier et des recherches, beaucoup moins vraisemblable que sa réalité).

Outre la peinture et l’architecture, ses goûts le portaient vers la musique et en particulier vers l’opéra. Il idolâtrait Richard Wagner et cela n’est pas sans importance. De lui il a sans doute appris l’antisémitisme, mais à retardement : il n’en apparaît pas le moins du monde infecté avant 1919 -et on sait qu’il se rattrape alors assez vite. Tout se passe comme s’il avait été familier de longue date avec l’idée wagnérienne que les Juifs sont des égoïstes incapables de patriotisme, et l’avait, après des années d’incubation, brusquement adoptée.

Ce qu’il a sans doute plus directement et plus immédiatement emprunté à Wagner, c’est son goût pour les grandes fresques où tout se tient. On retrouvera, en tout cas, dans sa politique, une transposition de la conception wagnérienne de « l’oeuvre d’art totale ».

2) Le caporal

Hitler fait une guerre courageuse. Il est deux fois décoré de la croix-de-fer, une distinction rare. On peut s’étonner de son absence de promotion, au-delà du grade de caporal obtenu dans les premières semaines. Une explication possible, en l’absence de tout document émanant de ses supérieurs, est qu’il se sentait bien dans ses fonctions d’estafette portant les ordres en première ligne, qui permettaient de montrer du courage mais non des aptitudes au commandement.

Son goût de l’isolement dans la lecture a dû faire le reste. Il déclarait avoir lu alors Schopenhauer, un philosophe assez ardu. Sa conversation et son idéologie en porteront des traces, mais avec ses compagnons de régiment l’échange n’a pas dû aller très loin. Dans une lettre de 1915, il indique qu’après la victoire il faudra s’en prendre à l’ennemi intérieur, qui avant guerre prêchait l’internationalisme. La diatribe vise de toute évidence le parti socialiste, membre de la Deuxième Internationale... et nullement les Juifs, alors que nombre d’Allemands, et notamment les pangermanistes, auxquels on l’assimile trop volontiers, mêlaient déjà étroitement antisocialisme et antisémitisme. Ajoutons que des intellectuels raffinés comme Thomas Mann, futur adversaire implacable de Hitler pendant la guerre suivante et dès 1933, auraient pu à l’époque signer ce passage... et ont pu l’inspirer.

Le 11 novembre 1918 le surprend dans un hôpital militaire, à Pasewalk (Poméranie), où il se remet d’un gazage qui, en octobre, lui avait brûlé les yeux. Dans Mein Kampf, il indique que, alors qu’il recouvrait lentement la vue, il était brusquement retombé dans une cécité totale à l’annonce de la défaite et s’était juré, s’il en guérissait, d’entrer en politique pour participer à la revanche.

Ce récit a longtemps été admis par les biographes, qui cependant ne lui accordaient guère d’importance. Car sous l’influence de Mein Kampf ils attribuaient à Hitler bien avant 1914, notamment sur la question juive, des idées politiques arrêtées : l’épisode de Pasewalk était donc tout au plus un jalon dans un processus déjà bien entamé. Le premier, un psycho-historien américain, Rudolph Binion, s’est posé la bonne question : quand et comment le Hitler introverti d’avant guerre, qui passait inaperçu, était-il devenu un meneur d’hommes sûr de sa voie ? Il s’était adressé à l’historien Ernst Deuerlein, qui l’avait orienté vers un roman d’Ernst Weiss, Le témoin oculaire, rédigé à la fin des années trente par cet écrivain antinazi, alors en exil à Paris. Ce texte, publié en 1963, racontait le traitement, à Pasewalk, du soldat A.H., soigné pour cécité, guéri sous hypnose par le docteur F. et décidant, à la suggestion de ce dernier, de devenir le sauveur de l’Allemagne. Le psychiatre lui aurait notamment susurré : « Croyez en vous aveuglément et vous cesserez d’être aveugle ».

Binion put reconstituer la genèse de l’information de Weiss. Le psychiatre, qui s’appelait Edmund Forster, avait gardé un dossier sur cette cure et en 1933 la police hitlérienne le serrait de près. Il vint à Paris dans l’été et remit deux exemplaires du dossier à un groupe d’émigrés, après quoi il rentra en Allemagne pour y mourir, chez lui, d’un coup de revolver, à un moment où la Gestapo l’interrogeait tout en le laissant libre de ses mouvements. Weiss avait sans doute été chargé par ses camarades d’exploiter le dossier, mais on ne pouvait l’interroger car il s’était suicidé lors de l’entrée des Allemands dans Paris.

D’autre part, Binion a remarqué qu’au début des années 20 Hitler parlait volontiers d’une « vision » qu’il avait eue à Pasewalk, et que par la suite il n’en avait jamais reparlé.

D’autres affirmations de Binion sont moins convaincantes : il diagnostique dans l’esprit de Hitler une identification entre l’Allemagne parasitée par les Juifs et sa mère cancéreuse, soumise par le docteur Bloch à des traitements aussi douloureux qu’impuissants... d’où son antisémitisme, d’abord latent puis brusquement activé par la crise de Pasewalk. Voilà qu’après avoir permis aux autres de s’en affranchir en mettant en lumière le rôle de Forster, il retombe dans un travers très répandu, récemment dénoncé par Ron Rosenbaum : la tendance à chercher la source de l’antisémitisme nazi dans les relations entre Hitler et un Juif précis. Il psychanalyse également la pauvre Klara Hitler, en affirmant que son cancer du sein était une auto-punition inconsciente pour l’amour trop exclusif qu’elle aurait porté au jeune Adolf au détriment de ses autres enfants... Mais sur la cure de Pasewalk, Binion est en terrain solide, il a mené une enquête sérieuse, il n’en extrapole pas les conclusions.

Son livre, publié en 1976, n’a guère retenu l’attention des biographes. Marlis Steinert et Ian Kershaw dénigrent ses « sources douteuses ». Le premier, Lionel Richard a fait un effort pour justifier son scepticisme. Mais il lui arrive de verser dans l’hypercriticisme. Il considère Forster comme un mythomane et fait observer que le dossier médical n’a pas été produit : Binion ne s’appuie, dit-il, que sur une oeuvre de fiction. Or il n’est pas indifférent qu’elle ait adopté les initiales d’une personne réelle, sur laquelle les amis politiques de l’auteur avaient reçu des informations de première main. On ne peut réduire Hitler, comme le fait Lionel Richard, à un pantin désarticulé auquel brusquement un environnement d’extrême droite donne vie et cohérence dans l’été 1919. Sa cohérence, il la tient avant tout de son parcours antérieur. Sa période d’ « artiste » l’habitue à se croire différent et supérieur, son expérience de soldat lui donne le sentiment d’une communion nationale, la brusque défaite prive sa vie de sens et l’oriente vers la recherche d’un coupable, la cure, enfin, lui procure une confiance métaphysique en ses capacités de sauveur.

3) Le militant

Il faut attendre encore près d’un an pour cerner ses idées politiques, notamment grâce à ses discours. Obscure est la période révolutionnaire qu’il passe à Munich, encore sous les drapeaux. Probablement il observe les affrontements avec curiosité, sans y prendre part. Lorsque, au début de mai 1919, les corps francs ont définitivement écrasé les Rouges en Bavière, il accepte une fonction d’épurateur, dénonçant ceux qui, dans son régiment, ont montré des sympathies pour l’extrême gauche. Il est alors recruté comme instructeur, pour prêcher à la troupe les vertus patriotiques, et se fait remarquer (peut-être d’abord de lui-même) comme orateur.

Les origines du parti nazi [1], fondé au début de 1919 par Anton Drexler, ne sont pas des plus claires. On ne sait guère à qui il était lié, et pas davantage comment Hitler s’est trouvé en contact avec lui, beaucoup de détails parmi ceux qu’il donne dans son autobiographie ne pouvant être recoupés. Ce qui est certain, c’est qu’après quelques semaines de fréquentation de ce groupuscule Hitler en devient, au début de 1920, la figure dominante, puis le maître absolu en juillet 1921, par un coup de force interne. Dès l’été précédent on avait vu apparaître le drapeau à croix gammée, le service d’ordre des SA [2]et les grandes lignes de l’argumentaire antisémite [3]. C’est comme orateur que Hitler d’abord s’impose, ce sont ses discours, dans des salles de plus en plus grandes, qui font progresser l’audience du mouvement. Il prône une prompte revanche militaire et se veut le « tambour » de la révolution allemande, non son chef. Vraie ou fausse modestie ? La chose est controversée. C’est bien lui, en tout cas, qui, lorsque les troubles immenses provoqués en 1923 par l’occupation française de la Ruhr lui donnent l’occasion de tenter, avec le général Ludendorff, un putsch à Munich présenté comme le prélude d’une marche sur Berlin, est désigné pour occuper le poste de chancelier du Reich.

Le procès et l’emprisonnement qui suivent l’échec de ce coup sont pour Hitler l’occasion d’une méditation et d’un complément de formation qui vont peser lourd. Une vision du monde et de la politique, qui emprunte à beaucoup mais n’appartient qu’à lui, se met en place définitivement. A partir de la tradition pangermaniste et des théories racistes alors en honneur, il forge un système à la fois rigide et mobile, articulant un mythe racial (supériorité des Aryens sur les Slaves, parasitisme mortifère des Juifs), une récupération d’éléments du marxisme pour mieux combattre l’original et un projet territorial cohérent. Le tout ne pouvant être mené à bien que par un chef, qui définit en son for intérieur une stratégie et des étapes, pour ne pas provoquer l’avortement immédiat du programme par l’action conjointe de ceux dont il prône l’abaissement ou la destruction.

4) Le candidat

Hitler sort de prison à Noël 1924 après s’être engagé, auprès des autorités bavaroises, à ne viser le pouvoir que par les voies légales. Il s’assagit, en effet. Il ne tente plus, par exemple, d’interdire par la force un défilé syndical, comme il avait prétendu le faire à Munich le 1er mai 1923. Mieux, interdit lui-même de parole dans la plupart des Länder, il obéit et attend patiemment que les interdictions se lèvent, les gouvernements s’inclinant l’un après l’autre, en quelque deux ans, devant son ralliement apparent à la légalité. Pendant ce temps, il forge son parti -une besogne dont la portée historique a été insuffisamment perçue. Ce parti est un redoutable instrument de conquête du pouvoir, car il flatte les aspirations des masses tout en lançant des clins d’oeil complices aux élites. Dans ces années 1925-1930, Hitler rode une de ses techniques favorites : la manipulation des dirigeants nazis, avec ou sans leur complicité, pour tenir des discours contradictoires, à des clientèles diverses.

Il utilise ainsi la figure de Gregor Strasser, un démagogue spécialisé dans les menaces physiques contre les puissants. Hitler le laisse devenir le numéro deux du parti, tout en le privant de pouvoir réel. Il n’aura plus qu’à orchestrer une rupture progressive, conclue par le meurtre de Strasser lors de la « nuit des Longs couteaux » (30 juin 1934), pour rassurer les élites, avant comme après la prise du pouvoir. Au passage, il a intégré au premier cercle de ses fanatiques un lieutenant de Strasser, le journaliste Joseph Goebbels. Le jeune Heinrich Himmler, également, est recruté dans l’entourage de Strasser. Hitler le nomme en 1929 au commandement de sa garde personnelle, la SS.

La voie légale vers le pouvoir semble bien être une impasse lorsque, trois ans après la sortie de prison de son chef, le parti nazi obtient 2,6 % des voix aux élections législatives de 1928. Cependant une échéance approche, qui lui autorise quelques espoirs : la fin du plan Dawes sur les réparations, signé pour cinq ans en 1924 pour dénouer la crise de la Ruhr. Une négociation s’engage à Paris sous la direction du financier américain Young et ses conclusions, publiées en juillet 1929 avec l’agrément du gouvernement allemand et de son ministre des Affaires étrangères Stresemann, offrent matière à critique pour les milieux nationalistes d’outre-Rhin : les annuités sont réduites ainsi que la dette globale mais son échelonnement jusqu’en 1988 choque.

Les nazis réussissent, après s’être d’ailleurs fait prier, à s’allier à une grande force politique, le parti national-populaire (DNVP) du richissime industriel Alfred Hugenberg. Cette coalition obtient l’organisation d’un référendum d’initiative populaire sur le plan Young. Elle est loin de l’emporter et, déjà, les antinazis se rassurent à bon compte en daubant sur le « nouveau désastre » électoral des nazis. Or ils viennent tout bonnement d’obtenir leur première percée dans un scrutin national.

Parmi les facteurs qui vont alors déstabiliser la république de Weimar, on ne saurait exagérer le rôle de la crise de 1929. Elle frappe tôt et fort l’Allemagne où le chômage s’emballe dès l’été de cette année-là, sans attendre le « jeudi noir » de New-York (24 octobre). Les difficultés qui s’ensuivent pour le financement de la protection sociale entraînent dès le mois de mars 1930 la chute d’un gouvernement à direction socialiste et l’accession au pouvoir du centriste catholique Heinrich Brüning. Cependant, on surestime un autre facteur : on prétend que la république elle-même, chargée du péché de la défaite, ne se serait jamais acclimatée en Allemagne. A ce compte, en France aussi, on aurait pu désespérer de l’idée républicaine une quinzaine d’années après la défaite de 1871 -au moment où un nommé Boulanger avait cru son heure venue.

La démocratie allemande pouvait vaincre tout autant que la française, sans la punition de 1945, ses maladies de jeunesse, et la défaite de 1918 sonner, au contraire, le glas des vieilles aristocraties. Question complexe, qu’on n’effleure ici que pour mettre en relief un facteur sous-estimé : Hitler s’est montré plus expert que Boulanger dans l’art de capitaliser les frustrations.

Brüning aurait, lit-on souvent, conspiré sans relâche pour une restauration monarchique et, pour ce faire, dissous imprudemment la Chambre (plus exactement, obtenu du président Hindenburg qu’il le fasse) en juillet 1930, alors que les nazis avaient le vent en poupe. Les électeurs auraient renvoyé une Chambre ingouvernable, sans majorité possible, d’où la déplorable habitude d’un gouvernement par décrets-lois, antichambre de la dictature. On entrerait dans la période des « cabinets présidentiels » et on quitterait par là même le régime parlementaire.

Beaucoup est à revoir dans cette présentation. Le parlement garde une capacité pleine et entière de censure, c’est d’ailleurs pourquoi il est souvent dissous. Les partis « constitutionnels » (essentiellement le Centre catholique et la social-démocratie) pourraient constituer une majorité jusqu’en juillet 1932 (date à laquelle le total des nazis et des communistes dépasse le leur). Le problème vient donc, avant cette date, du fait que le Centre et les socialistes ne s’allient pas. Or Hitler n’y est pas pour rien.

Aux élections de septembre 1930, son parti obtient 18% des voix et 107 députés. Une percée fulgurante en deux ans, mais dont personne n’imagine qu’elle sera redoublée deux ans plus tard. Hitler commence à intéresser, à angoisser, mais sans plus. Si Brüning a dissous, ce n’est pas pour restaurer Guillaume II, mais bien plutôt pour faire cautionner, face à la crise, une politique d’inspiration libérale, rognant les revenus du travail et inacceptable aux socialistes, eux-mêmes menacés par une progression communiste.

Cependant, ces socialistes sont loin d’être des foudres de guerre sociale. Ils ont seulement besoin qu’on ne les provoque pas trop. Ils vont le prouver en soutenant négativement Brüning : s’ils le privent de majorité et l’obligent à gouverner par décrets (un détournement de l’article 48 de la constitution, qui ne devrait jouer qu’en cas de péril national gravissime, ce qui est le cas, sans doute, mais précisément peu de contemporains s’en rendent compte), ils pourraient à chaque session mettre en débat ces décrets, et ne le font pas. Ils se débrouillent, en apparence, assez bien, sauvegardant l’essentiel de leurs positions alors même que leur clientèle électorale paie un dur tribut à la crise. Cependant, quelqu’un creuse sous lesdites positions de gigantesques galeries de mines.

Le patronat est peu satisfait, et des socialistes, et de Brüning. Pour autant, en dépit d’une légende tenace, il ne se rallie pas aux nazis. Ses financements continuent d’aller très majoritairement aux partis classiques [4]. Dans cette Allemagne, on ne peut pas dire qu’en dehors des nazis eux-mêmes et de leurs partisans déclarés, des méchants conspirent pour qu’ils arrivent au pouvoir et appliquent leur programme. Ce dont on peut accuser tous les partis sans exception, c’est justement de rejouer des scénarios politiciens déjà vus, alors que la situation est profondément inédite. C’est de sous-estimer les nazis... y compris lorsqu’en 1932 ils atteignent 37% des voix. Cela arrive deux fois, d’abord au second tour de l’élection présidentielle, en avril ; on y voit un effet temporaire de l’éloquence du Führer nazi face au charisme évanescent de son rival Hindenburg... mais ses camarades candidats à la députation en obtiennent tout autant, en juillet suivant.

Entre autres erreurs lamentables, la présentation, contre un Hitler en pleine forme de 43 ans, d’un maréchal usé qui en a 85. C’est une idée de Brüning, qui montre combien la droite en a peu, et aussi la social-démocratie, qui dès le premier tour ne présente personne et appelle à voter pour ce vieil adversaire « de classe ». Il se retrouve avec une courte majorité, beaucoup d’électeurs de droite ayant voté Hitler pour ne pas se mêler à une social-démocratie vue comme « marxiste ». Mais à Hindenburg aussi il déplaît fort de devoir son salut à ces gens et Brüning l’apprend à ses dépens. Son ambitieux ministre de la Guerre, le général von Schleicher, ayant intrigué contre lui, il est remercié un mois et demi après l’élection.

Brochant sur les querelles des partis, celles des personnes vont devenir déterminantes. Pour succéder à Brüning, Schleicher croit bon de promouvoir Franz von Papen, un autre député centriste, plutôt insignifiant, dont l’amitié de longue date avec Hindenburg devrait faciliter les choses. L’heure semble décidément venue d’un règlement de comptes avec la gauche. C’est le sens de la nouvelle dissolution. Papen, lui, est hostile à la république, bien plus nettement que Brüning, et son « cabinet de barons » espère trouver une majorité de droite, où les monarchistes prédomineraient. Las, c’est encore aux nazis que l’opération profite. Il faut en effet noter qu’avant la prise du pouvoir ils ne mordent quasiment pas sur l’électorat de gauche, ni même sur celui du Centre catholique, mais sur d’autres partis plus à droite, dont le DNVP de Hugenberg, plusieurs fois laminé.

Vient alors pour Hitler le temps de l’épreuve de force avec Hindenburg. Celui-ci, obligé de le rencontrer à plusieurs reprises, lui témoigne une froideur ostensible. Encore un handicap que Hitler transforme en aubaine : on croit que du vivant du maréchal il n’a aucune chance d’être nommé chancelier et il en paraît moins dangereux. Il s’offre même le luxe de refuser la vice-chancellerie et les portefeuilles que lui offre le président après son triomphe législatif et cela, apparemment, lui coûte cher : une nouvelle dissolution, à l’automne, lui vaut son premier recul électoral (de 37 à 34%) et d’innombrables observateurs à travers le monde exultent, aussi prompts à prolonger cette courbe vers le bas qu’ils avaient été lents à prévoir les ascensions précédentes. Le parti nazi est abandonné par des opportunistes, ses finances sont réputées au plus mal... sans qu’on s’aperçoive suffisamment que c’est lui-même, bien souvent, qui étale sa pauvreté et ses divisions. Parmi celles-ci, une menace de dissidence de Strasser, qui apparaît assez grave... et, à Schleicher, assez intéressante. Il convainc Hindenburg qu’il possède une solution-miracle et se fait nommer à la place de Papen, empêchant celui-ci de tirer profit de la relative défaite des nazis... mais lui rendant, du même coup, une liberté dangereuse.

La recette de Schleicher consiste à s’entendre et avec Strasser, et avec les syndicats (sans doute aussi espère-t-il la neutralité bienveillante des socialistes) pour rompre quelque peu avec la politique libérale et distribuer des miettes aux travailleurs. Pendant ce temps, le parti nazi est censé s’effondrer comme un soufflé. Le patronat apprécie d’autant moins ce coup de barre à gauche que le parti communiste, lors des élections de novembre, a progressé de 14,6 à 16,9 % et franchi pour la première fois la barre symbolique des cent députés.

Le dernier round est proprement fulgurant : le 8 décembre, Strasser démissionne de toutes ses fonctions dans le parti nazi, ce qui rend celui-ci plus sympathique aux milieux d’affaires, comme s’il avait enfin maîtrisé sa prétendue aile gauche ; mais le vaincu n’ose entrer en dissidence et, écoeuré, abandonne la politique. Le 4 janvier, l’un des rares banquiers nazis, Schröder, organise une rencontre entre Hitler et Papen. Ils tombent d’accord pour gouverner ensemble... mais chacun réclame le poste de chancelier. De nouvelles rencontres ont lieu au domicile d’un autre homme d’affaires nazi, Joachim von Ribbentrop, auxquelles participe également Göring. Nous n’avons pas encore présenté ce célèbre aviateur de la guerre précédente, chef des SA au moment du putsch de 1923, bourgeois d’origine et de manières, qui s’emploie à introduire le nazisme dans les milieux d’affaires où il est, en quelque sorte, l’anti-Strasser. L’année précédente, il avait présenté Hitler au grand technicien financier Hjalmar Schacht et ce dernier, depuis, faisait campagne pour lui.

Le mois ne s’achève pas sans que soit consommée, le 30 janvier, la lune de miel entre nazis et conservateurs, par la constitution d’un gouvernement Hitler, Schleicher ayant rendu le tablier deux jours plus tôt après avoir vu tous les appuis se dérober. Le fils de Hindenburg a été associé aux dernières discussions et il finit par convaincre son père que, dans un gouvernement Hitler où ils n’auront que deux portefeuilles, les nazis seront solidement tenus en bride par la droite classique, qu’il s’agisse de Papen, vice-chancelier, ou de l’inévitable Hugenberg, titulaire de deux portefeuilles à lui tout seul, le plus sot et le plus ridicule des marchepieds inconscients. Mais que ceux-ci sont donc nombreux !

5) Le chancelier

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Hitler apprenant (dit la légende) les résultats d’une consultation électorale (carte postale)

La photographie est un des principaux vecteurs de la propagande. D’autres pièces de la même série, où la demeure de l’Obersalzberg est baptisée "Haus Wachenfeld" et non "Berghof" (voir photo suivante du même dossier), suggèrent que le document date du début du régime : il s’agit peut-être des élections du 5 mars 1933, ou encore du référendum du 12 novembre, consacrant la sortie de la SDN. DR

Note du 12 janvier 2007 : hé non ! Le livre-album "Adolf Hitler", paru en 1936 aux éditions Cigaretten-Bildernis, légende ainsi cette photo : "Au matin du 15 janvier 1935 / Hitler remercie le gauleiter Bürckel pour la victoire en Sarre".

Les nazis se mettent au travail en toute hâte. Le Reichstag, contrairement aux accords passés avec Papen et Hindenburg, est une nouvelle fois dissous, et la campagne électorale sert de prétexte, sous couvert d’anticommunisme, à une répression croissante que dirige essentiellement Göring, ministre sans portefeuille du cabinet national et ministre de l’Intérieur en Prusse. Mais surtout, le Reichstag brûle, le 27 février... et après avoir communément tenu Hitler pour coupable, la profession historienne presque tout entière s’est ravisée dans les années 60. Avec des arguments plutôt faibles, fondés surtout sur l’absence de preuve, ce qui, avec un dissimulateur aussi expert, devrait inciter à la prudence.

Il est curieux de voir à quel point cette idée d’un Hitler faisant discrètement incendier un bâtiment dont il détestait et l’architecture, et la fonction, fait résistance. Les preuves indirectes, cependant, abondent. Ne serait-ce que la présence à Berlin des principaux chefs nazis, notamment Hitler et Göring, alors qu’on est en campagne électorale. Ils se rendent aussitôt sur les lieux et prennent à toute vitesse des décrets d’une grande portée [5]. Si l’incident les avait surpris ne se seraient-ils pas accordé quelques instants pour s’informer sur l’ampleur de la rébellion qu’il semblait inaugurer ? Puisqu’ils ne se donnent même pas la peine de paraître délibérer, c’est que déjà on est dans une Blitzkrieg, où l’effet de surprise prime toute autre considération. Il fallait créer le sentiment d’une atteinte gravissime à la sûreté de l’Etat, pour extorquer au président Hindenburg son soutien à la suspension des libertés et surprendre dans leur lit le maximum de cadres communistes, le tout sans dégoûter l’électeur allemand d’exercer son droit de vote.

C’est ainsi que les élections du 5 mars, les dernières (si ce n’est qu’ensuite il y aura plusieurs renouvellements du Reichstag... sur liste unique), ne sont pas entachées, à part l’incendie du Reichstag, d’irrégularités voyantes. Les nazis atteignent assez petitement leur objectif : une majorité absolue avec l’appoint des voix de Hugenberg. Même les communistes conservent l’essentiel de leurs mandats... ce qui permet, en les invalidant aussitôt pour cause de complicité dans l’incendie du Reichstag, d’augmenter le pourcentage nazi, alors qu’en cas d’invalidation plus précoce de nombreux socialistes auraient sans doute été élus à leur place. La description de la mise au pas de l’Allemagne dans les trois derniers trimestres de 1933, doit prendre garde de ne pas privilégier à l’excès son aspect répressif et de présenter, à l’exemple de Peter Reichel, les satisfactions substitutives que le nazisme met en place pour faire oublier les institutions et les libertés perdues, du sport aux loisirs en passant par les grands rituels unificateurs -qui vont culminer dans les Jeux Olympiques et se voir immortalisés par le cinéma de Leni Riefenstahl.

Ces observations permettent aujourd’hui de trancher le débat surgi en RFA dans les années 60, entre des historiens « fonctionnalistes » pour qui les nazis, certes très méchants, étaient aussi très bêtes et n’avaient rien maîtrisé, et un courant « intentionnaliste », qui veut qu’ils aient appliqué un « programme » mais s’en soient souvent écartés sous la pression des circonstances.

Aujourd’hui est à l’ordre du jour une synthèse. C’est d’une telle ambition que se réclame le plus en vue des récents biographes, Ian Kershaw. Programme salutaire, du point de vue qui nous intéresse ici, celui de la connaissance. Cependant, il faut s’entendre sur son contenu. Si en politique ou en diplomatie le compromis consiste à donner un peu raison à tout le monde, en science une telle méthode est à déconseiller. Hitler ne peut pas être à la fois le maître de la manoeuvre et le jouet des forces contradictoires de la société allemande -or Kershaw, souvent, affirme l’un puis l’autre.

La dictature nazie se réclame d’un slogan simple, d’application compliquée : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». Le peuple et l’empire n’ont pas eu le temps de prendre tournure, faute d’une stabilisation des frontières permettant de nettes exclusions et des mesures générales d’eugénisme pour favoriser un certain type physique. En revanche, rien ne s’opposait à ce qu’il n’y eût qu’un Führer, et un seul, mais cette idée a toujours eu du mal à faire son chemin, tant chez les adversaires du nazisme (en particulier s’ils sont historiens) que chez ses adhérents ou sympathisants.

Les adversaires répugnent à penser qu’un individu médiocre ait pu tenir tous les leviers de pouvoir d’un grand pays. Ils exagèrent son inculture et sa paresse. Quant aux partisans et aux indulgents, comme toujours lorsqu’on refuse de voir en face les tares d’une tyrannie, ils surestiment le rôle des subalternes et l’autonomie de certains rouages, comme la SS. Les deux tendances, finalement, se rejoignent sur bien des points. Quand le régime connaît des réussites qui, fût-ce pour servir des buts regrettables, requièrent un grand talent, ce serait le fait de professionnels instruits : l’ingénieur Todt, l’architecte Speer, le journaliste Goebbels, la cinéaste Leni Riefenstahl, les officiers de carrière Guderian, Rommel, Manstein, Jodl, Dönitz, voire Göring. A côté de cette pléiade de talents, la cohorte des incapables qui font tout rater : Hess, Himmler, Bormann, Keitel... et là aussi Göring, censé avoir mal évolué. Pour les sympathisants, il y a les bons et les mauvais conseillers. Pour la plupart des adversaires, un enchevêtrement de compétences où plus personne ne se retrouve, obligeant à des choix faits dans l’urgence.

Cette dernière théorie connut un âge d’or, dans les années 70-80. Martin Broszat et Hans Mommsen, régnant sur l’université de RFA et impressionnant les chercheurs étrangers, mettaient au point la vulgate fonctionnaliste, le premier avec une modération de langage qu’ignorait le second, pour qui Hitler était, il fallait y penser, un « dictateur faible ». Tous deux parlaient à tout propos d’un « processus cumulatif », en vertu duquel les guerres ou les génocides s’expliquaient par une accumulation de contradictions, qui aurait appelé une solution radicale. Cela choquait, à bon droit, ceux qui voyaient dans le génocide des Juifs quelque chose de plus calculé. Il formèrent l’essentiel des rangs, clairsemés et dispersés, des auteurs « intentionnalistes ». D’autres étudiaient l’idéologie du régime, notamment à partir de Mein Kampf, et en venaient à estimer qu’elle s’appliquait trop exactement, dans trop de domaines, pour que cela pût résulter entièrement d’une coïncidence avec quelque processus que ce fût.

Ils ont fini par être entendus. Le fonctionnalisme pur est aujourd’hui discrédité, et le « dictateur faible » a repris des couleurs. Il s’agit souvent, cependant, d’un ravalement de façade. Ainsi Kershaw, qui attribue à l’idéologie un grand rôle, essaie de la marier avec les nécessités fonctionnelles. Hitler, incapable d’ouvrir un dossier et de s’atteler à un travail suivi, aurait été un adepte du « darwinisme politique », une méthode de gouvernement consistant à charger plusieurs lieutenants du même dossier pour les faire s’étriper et donner raison au vainqueur. Cette analyse tire un parti démesuré d’une expression qui n’est même pas de Hitler et que cet auteur trouve une seule fois dans la bouche d’un nazi, au tout début du régime : « travailler en direction du Führer » [6]. Les bureaucrates livrés à eux-mêmes auraient ainsi tout de même disposé d’une boussole. Connaissant les opinions générales de Hitler, ils auraient eu à coeur de les faire entrer le mieux possible dans la réalité, faute d’obtenir son approbation explicite, tant il trônait à des hauteurs inaccessibles. Quant à lui, il aurait, par goût de la dictature, supprimé toute forme de « gouvernement collégial » mais aussi, par méfiance, refusé de déléguer, se réservant le droit d’intervenir en tout.

La littérature fonctionnaliste, dans sa pureté d’origine ou ses avatars récents, est loin d’être stérile. Elle a cerné beaucoup de détails du fonctionnement du régime, et aidé à l’appréhender dans sa diversité spatiale et temporelle, après la période d’après guerre où il apparaissait comme un indistinct « triomphe du mal ». Cependant, une véritable cohérence explicative ne peut être atteinte qu’en remettant à sa place le facteur qu’on a voulu éliminer. Il y avait bien un Führer à la barre, mettant en oeuvre des qualités exceptionnelles : mémoire, concentration, sens de l’essentiel, connaissance des hommes, suite dans les idées, bref la panoplie exigible de tout candidat à de hautes fonctions ; ce qui est plus spécifique au nazisme, c’est l’utilisation de cette panoplie au service, non pas tant d’une idéologie que d’un programme de remodelage de la planète et de ses habitants. Cette entreprise sans précédent était considérée comme suffisamment vitale et salutaire pour n’avoir à s’embarrasser d’aucune espèce de norme. Hitler, précisément, savait déléguer. Si par exemple, pendant la guerre, il ne se soucie guère de culture, il a confié le domaine à Goebbels et on ne peut pas dire que ce soit, compte tenu du programme, un mauvais choix. Il ne l’a pas confié à Himmler ! Inversement, l’as de la propagande n’aurait probablement pas fait merveille à la tête de la SS, dont l’imagerie de pacotille l’aurait vite lassé. Précisément Hitler, qui n’est compétent en rien de particulier mais s’est initié à beaucoup de choses, a une compétence, celle de diriger un vaisseau complexe et d’en maintenir le cap, en faisant concourir le moindre matelot à la manoeuvre.

La géographie gouvernementale aurait dû mettre les chercheurs sur la voie. Deux lieux de pouvoir flambants neufs sont mis en place, la chancellerie de Berlin et l’Obersalzberg. Les quelques dirigeants qui comptent (et qui, contrairement à la théorie du « darwinisme », sont remarquablement stables) ont leur bureau ou leur résidence dans un faible rayon. Plus tard, pendant la guerre, des quartiers généraux soigneusement installés permettront à un Führer qui s’absorbe dans les questions militaires de garder le contrôle de toutes les autres, par l’intermédiaire de Lammers et de Hess, puis de Bormann.

Certes les compétences s’enchevêtrent : c’est un moyen d’éviter la constitution de petits bastions personnels. Mais c’est surtout un moyen de gouvernement très rationnel... dans l’acception nazie du terme. On peut prendre l’exemple de l’action « T4 », d’assassinat d’un certain nombre de malades mentaux et autres « bouches inutiles » au début de la guerre. Elle est confiée à Philip Bouhler, chef d’un petit bureau en pleine croissance, la « chancellerie du Führer ». Les ministres de la Santé, de l’Intérieur, etc., sont court-circuités, ainsi que d’autres spécialistes de la sélection raciale, à commencer par Himmler. Mais tous ont de l’ouvrage, et ont désappris à se vexer. Le Führer sait ce qu’il veut, ce qu’il fait... et on est alors dans une période de grands succès militaires, succédant aux triomphes diplomatiques des années 30 : il peut tout se permettre et donc, suivant la conception nazie, il le doit. Ce ministre de la Santé qui se laisse enlever ses malades, ces policiers qui n’ont plus à connaître de certains meurtres et ne démissionnent pas, feront d’excellents sujets d’un Reich qui a besoin de sang pour asseoir ses fondations.

Le traitement réservé à l’institution militaire offre un bon exemple des méthodes hitlériennes. Dans ce secteur comme dans tous les autres, la mise au pas est économe de moyens répressifs et déploie toutes les ressources de la manipulation. Celle-ci est aussi à usage externe : il s’agit de chloroformer l’étranger, en masquant l’agressivité du régime et, surtout, son aptitude à polariser l’énergie du pays.

6) Le maître de la Wehrmacht

30 juin 1934 : en tuant, lors de la « nuit des Longs couteaux » qui s’étale en fait sur trois jours, le chef des SA, Roehm, et quelques-uns de ses adjoints (moins qu’on ne le croit d’ordinaire), Hitler réoriente le développement des forces paramilitaires nazies, faisant de la SA un rameau secondaire au profit d’une nouvelle branche maîtresse, la SS. Surtout, il séduit les chefs militaires, à qui lui-même avait fait craindre que la SA ne fût privilégiée à leur détriment, et il les compromet, à la manière d’un chef mafieux, en les amenant à couvrir un crime d’Etat. La manoeuvre est couronnée le 2 août, lors du décès prévisible de Hindenburg : avec la bénédiction des généraux il cumule les fonctions de chef de l’Etat et du gouvernement, et c’est désormais à lui, et non plus à la constitution, que les officiers prêtent serment -ce qui sera lourd de conséquences.

Mais de cette pierre Hitler fait bien d’autres coups. Il abrège en même temps les jours de certaines personnes qui n’ont rien à voir avec la SA : Gregor Strasser, le général von Schleicher et plusieurs collaborateurs du vice-chancelier von Papen. Par ces mises à mort, il montre aux Allemands qui est leur maître. Mais la manoeuvre vise aussi à berner l’étranger. Certains antinazis, parmi les plus résolus, tombent dans le panneau, en estimant que l’heure des nazis est passée et que le pauvre Hitler a dû se résigner la mort dans l’âme, pour gagner quelque sursis, à sacrifier sa force de frappe « révolutionnaire » au profit des élites traditionnelles. D’autre part, la rumeur de terribles luttes internes au Reich jette un écran de fumée sur la préparation de sa première grande entreprise extérieure, la tentative d’Anschluss qui aboutit à l’assassinat du chancelier autrichien Dollfuss, en juillet (sans doute un coup de boutoir, destiné à tester les réactions européennes).

Parmi bien d’autres, l’écrivain et journaliste antinazi Eugène Dzélépy estime, et dit dans un livre, que Hitler a perdu le contrôle de la situation et s’est mis sous la coupe de l’état-major. On comprend que ce dernier s’en laisse persuader ! Or il se conduit là comme le corbeau de la fable. Hitler a beau, lors du discours du 13 juillet où il s’explique sur les massacres, confirmer à l’armée le « monopole des armes », la SS, sous la conduite de Himmler qui par ailleurs a reçu, en avril, le commandement des polices de Prusse, et coiffera en juin 1936 celles de toute l’Allemagne, va non seulement être armée mais constituer des régiments, puis des divisions. Pendant la guerre, ces « Waffen SS » prolifèreront et, prêtés au commandement pour les opérations, n’en resteront pas moins au pouvoir de Himmler, qui ainsi deviendra le quatrième commandant d’armes de la Wehrmacht. Mais déjà l’un d’eux s’appelait Göring, cet officier de carrière ayant sans grande contestation reçu dès 1933 le commandement d’une Luftwaffe embryonnaire. La marine, aux mains du terne Raeder puis d’un admirateur de Hitler, l’amiral Dönitz, sera elle aussi un corps fidèle. Seules les forces armées de terre abriteront des foyers d’opposition, qui finiront par attenter aux jours du Führer comme à ceux du régime, dans un coup d’Etat manqué de justesse, le 20 juillet 1944. Mais à elle seule la date est révélatrice : ces gens ont été longtemps paralysés et même, pour beaucoup d’entre eux, aveuglés par les succès, et ils se réveillent bien tard. Si Hitler n’a évidemment pas fomenté lui-même ce coup d’Etat, il a en revanche tiré le meilleur parti des velléités conspiratrices antérieures.

Il connaît bien les officiers supérieurs, les reçoit souvent, les oppose et les manipule. Dès le complot aboutissant à la prise du pouvoir, il s’acoquine, contre Schleicher qui est à la fois son principal concurrent politique et le ministre de la Guerre, avec Werner von Blomberg. Celui-ci est d’accord pour succéder, en tant que ministre, à Schleicher, dont on fait courir avec succès le bruit qu’il prépare un putsch. Voilà qui aide Blomberg à passer par profits et pertes la sauvage exécution de Schleicher, de son épouse et de son adjoint, le général von Bredow, lors de la nuit des Longs couteaux.

Tout cela ne rend pas l’homme très populaire dans sa caste, où il passe pour trop lié aux nazis, de même que son adjoint Reichenau. Cependant, Hitler l’encourage à étoffer son état-major et à y faire entrer notamment Keitel et Jodl. Il se crée là un embryon inédit d’état-major général dont l’armée de terre, alors dirigée par Fritsch, ne peut que prendre ombrage.

Hitler renforce sa position en mars 1936, lorsqu’il remilitarise la Rhénanie en dépit des cris d’alarme des généraux, en prévoyant que les puissances ne réagiront pas, du moins militairement, ce qui est en effet le cas. Ce succès lui permet de dire que les militaires n’ont qu’à faire leur métier et qu’il se charge de créer des conditions diplomatiques favorables : il les enferme de plus en plus dans leur spécialité.

Il ne néglige pas cependant de les flatter, en leur dévoilant des pensées politiques. Ainsi ce 5 novembre 1937 où, à la veille de recevoir l’important ministre anglais Halifax, il convoque les chefs des trois armes ainsi que Blomberg et le ministre des Affaires étrangères Neurath pour s’ouvrir, apparemment, de ses plans de guerre. En fait il ne laisse entrevoir que des conflits locaux, jusqu’en 1943 (notamment un, dès 1938, avec la Tchécoslovaquie), et le procès-verbal rédigé par le colonel Hossbach, chef de sa maison militaire, sera assez indument une pièce à charge au procès de Nuremberg. Il n’aurait pas fallu le lire au premier degré. Le crime de Hitler n’est nullement d’avoir programmé une guerre mondiale en 1943, mais bien en 1939, et d’avoir trompé à cet égard non seulement ses généraux, mais Mussolini. Il s’agissait de leur mettre le doigt dans l’engrenage, et ils se sont laissés faire tout en prodiguant, les uns et les autres, des conseils de prudence.

Alors se noue une conspiration dans laquelle le rôle de Hitler est malaisé à saisir, mais dont il tire un profit évident : sous l’impulsion de Ludwig Beck, chef d’état-major de l’armée de terre, et sous un certain contrôle de Göring, qui affecte lui-même de redouter l’aventurisme de Hitler et de ses « mauvais conseillers » comme Ribbentrop, des officiers vont prendre contact avec Londres, en adjurant les Britanniques de menacer l’Allemagne d’une guerre si elle attaque la Tchécoslovaquie pour s’emparer des Sudètes. Londres à la fois obtempérera... et fera tout pour décider la Tchécoslovaquie, ainsi que la France, à céder pacifiquement les Sudètes !

Mais entre-temps le décor a changé : l’année 1938 est celle de la grande lessive des généraux. Beck, Fritsch et Blomberg sont remplacés respectivement par Halder, Brauchitsch et... Hitler lui-même, qui s’empare du ministère. Beck paye, en août, son hostilité trop voyante sur le dossier tchécoslovaque, mais Blomberg et Fritsch avaient été débarqués dès février, sur la foi de dossiers de basse police ayant trait à leurs moeurs et fabriqués, bien entendu, par Himmler. Cette crise, dénouée le 4 février, s’était étalée sur une quinzaine, au cours de laquelle on avait joué sur les nerfs des gradés en faisant courir la rumeur du remplacement de Blomberg par Göring et de Fritsch par Reichenau... ou Himmler ! Le fidèle Keitel, sondant Brauchitsch, lui avait fait déclarer qu’il était disposé à « rapprocher le commandement de l’Etat et de ses idées », et à accepter le remplacement de son chef d’état-major par un officier animé des mêmes dispositions (Halder étant désigné, dès ce moment, pour remplacer Beck en cas de besoin). Mais si ces assurances le lient, elles sont données en catimini et les officiers respirent en voyant nommer, en lieu et place des nazis évoqués, un homme de leur caste. En même temps, les fonctions de Keitel et de son adjoint Jodl reçoivent un lustre nouveau : leurs bureaux du ministère sont promus au rang d’Oberkommando der Wehrmacht (OKW), ce qui leur donne théoriquement le pas sur l’armée de terre à laquelle ils transmettent les ordres de Hitler, promu commandant suprême de la Wehrmacht. Enfin, comme Blomberg était maréchal et seul à porter ce titre, il échoit à Göring, ce qui lui donne la prééminence, au moins dans les cérémonies, sur Brauchitsch et Raeder.

Cette crise montre le talent du Führer pour concentrer les leviers du pouvoir entre ses mains et celles de ses plus proches complices tout en paraissant reculer et faire droit aux prétentions d’autres catégories. Il a également tout mis en oeuvre pour apparaître, non comme un joueur d’échecs appliquant une tactique dévastatrice que l’adversaire n’a pas vu venir, mais comme un improvisateur surpris par les événements et arbitrant dans l’urgence entre des pressions contradictoires.

7) L’agresseur

Hitler a-t-il voulu la seconde guerre mondiale ? La réponse a connu et connaît encore de grandes oscillations.

Les contemporains se sont, pour leur malheur, partagés entre l’idée d’une brute enragée, sautant sur tout le monde, et celle d’un patriote allemand un peu susceptible, qui ne demandait qu’à être compris et respecté. Pour les uns, il fallait le mettre hors d’état de nuire en congédiant tous les autres problèmes, y compris le débat entre capitalisme et communisme. Pour les autres, c’était précisément la chose à ne pas faire, pour ne pas pousser Hitler à bout : en faisant de lui l’ennemi public, on lui donnait un sentiment insupportable d’injustice et d’encerclement, qui ne faisait que souder autour de lui la population allemande. Après la guerre, en raison de la victoire et du fait qu’elle avait précisément été obtenue en unissant les contraires, c’est la thèse du fou furieux, agresseur tous azimuts, qui a prévalu, notamment au procès de Nuremberg. On y inventa un délit, le « crime contre la paix », et on prit au premier degré toute parole nazie prévoyant l’éclatement d’une guerre, à commencer par le « protocole Hossbach ». Les historiens emboîtèrent le pas, avant de se souvenir progressivement que la déontologie leur commandait de tout réexaminer, dans un esprit bien différent de celui d’un tribunal, quitte à provoquer, chez leurs lecteurs, des condamnations citoyennes au moins aussi sévères que les verdicts judiciaires. Mais alors, comme nous l’avons vu, prévalut la mode « fonctionnaliste », qui voyait Hitler comme un fétu pris dans une tourmente. Ici aussi Kershaw présente une tentative de synthèse ; il remet Hitler au centre du processus mais fait droit encore, beaucoup, aux circonstances du moment, qui auraient limité ses choix. A mon sens, la conciliation peut et doit se faire ainsi : c’est bien lui le maître, mais c’est aussi un observateur attentif des jeux de forces, qu’il s’agisse de son plus proche entourage, des groupes et partis d’Allemagne ou des gouvernements de tous les grands pays, et il excelle, plus que tout autre stratège connu, à mettre les mouvements et les aspirations les plus divers au service de ses plans.

A partir de 1933 (et même à certains égards dès la première poussée électorale des nazis en septembre 1930), aucun des grands problèmes économiques ou politiques de la planète ne devrait être étudié sans que soit attentivement scruté le rôle de Hitler, décryptées ses attentes et analysées ses interventions. Ainsi, la nomination du docteur Schacht, enfant chéri du capitalisme allemand, comme patron de la Reichsbank en 1933 et, deux ans plus tard, comme ministre de l’Economie, n’a rien à voir avec quelque « politique du grand capital », que les nazis devraient tolérer. Ce sont eux, et plus précisément leur chef, qui mènent le jeu et les patrons suivent comme ils peuvent, se donnent bonne conscience comme il peuvent... Ils se disent notamment que, tant que cet ignare de Führer a besoin de leurs compétences, aucun engrenage ne happera dangereusement leurs doigts.

Sous cet éclairage, au lieu d’être, suivant les écoles, le fruit d’un instinct agressif qu’alimentent et encouragent les « faiblesses des démocraties », l’effet d’une gestion économique calamiteuse obligeant à faire la guerre pour éviter la faillite et la révolution, ou un processus de réactions en chaîne échappant à tous ses acteurs [7], la marche à la guerre est un ballet bien réglé, avec sans doute des temps d’improvisation (comme l’Anschluss) et des moments où diverses variantes sont en balance, mais dont le crescendo est tellement bien rythmé qu’on est obligé d’y voir la main d’un stratège :

-  1933 : mise au pas interne, réarmement clandestin, colère devant le non-désarmement des autres et désertion de la SDN ;

-  1934 : achèvement de la mise au pas (Longs couteaux, succession de Hindenburg) dans des conditions qui font croire que le régime est plutôt affaibli, d’autant que sa première entreprise extérieure a connu un échec spectaculaire, puisque le chancelier Dollfuss, assassiné par des nazis autrichiens, est remplacé par un homme du même parti qui déclare vouloir suivre la même politique, aux applaudissements de Mussolini ;

-  1935 : récupération pacifique et « versaillaise » de la Sarre, traité de Versailles jeté aux orties par le rétablissement officiel de la Luftwaffe puis du service militaire, protestations internationales calmées par l’accord naval anglo-allemand du 18 juin, division des adversaires potentiels par l’exploitation d’une alliance franco-russe mal vue des conservateurs, notamment britanniques, début de recrutement d’un allié par un soutien discret à l’agression italienne en Ethiopie ;

-  1936 : remilitarisation de la Rhénanie sous prétexte d’ encerclement franco-soviétique compensée par l’ « offre généreuse », qui va faire diversion pendant presque deux ans, d’un nouvel accord de démilitarisation des frontières, Jeux Olympiques maniés à la fois comme une démonstration de puissance et de pacifisme, pacte anti-komintern avec le Japon, qui paraît viser moins l’URSS que le caractère missionnaire de sa doctrine ;

-  1937 : calme apparent sauf en Espagne, comité de « non-intervention » sur ce même conflit espagnol à Londres, donnant à l’Allemagne une aura de négociateur fréquentable, extension du pacte anti-komintern à l’Italie (première esquisse, timide et limitée, de ce qu’on appelera l’Axe à partir de Pearl Harbor -l’expression ne désignant, avant 1941, que le lien entre Rome et Berlin) ;

-  1938 : démarrage des conquêtes, sous le paravent de la récupération de minorités malheureuses en bordure du Reich, accords de Munich discréditant et démobilisant les Occidentaux tout en approfondissant le fossé entre eux et Moscou ;

-  1939 : occupation de la Tchécoslovaquie, à partir du 15 mars, déchirant ostensiblement les accords de Munich, pour faire comprendre aux Allemands qu’il y aura la guerre, menaces sur la Pologne, que la plupart des Allemands détestent, pour faire réagir les Occidentaux et les rendre responsables de la dégradation du climat, négociation secrète avec les Soviétiques entravant leur rapprochement avec l’Occident et enfin pacte avec ces derniers, rendant la guerre inévitable et peu risquée.

On ne peut ici entrer dans une démonstration serrée montrant que Hitler a enchaîné consciemment ces étapes. Des documents le suggèrent mais leur interprétation n’est pas toujours facile, car il est rarement d’une sincérité absolue, même lorsqu’il parle en petit comité à des nazis de haut rang. Non, décidément, la démonstration la plus probante est celle qu’on vient de lire : la création progressive des conditions politiques, militaires, économiques, diplomatiques d’une nouvelle guerre bien acceptée par l’Allemagne et débutant, pour elle, sous les meilleurs auspices, face à des adversaires mal préparés dans la plupart des domaines. Pour cela il fallait un cerveau ; son intervention est en tout cas beaucoup moins difficile à concevoir qu’une série de coïncidences concourant à un tel résultat.

8) Le conquérant exterminateur

Ici encore, comme devant toute réussite hitlérienne, le regard de l’historien doit s’abstraire d’une couche épaisse de préjugés politiques. Le caporal incompétent, l’idéologue obsédé, le tribun vociférant ne peuvent que par hasard avoir présidé à l’une des plus fulgurantes progressions militaires de l’histoire. Il faut que cela tienne entièrement, ou presque, à la valeur des généraux, aux fautes des adversaires, à la chance : à tout ce qu’on voudra, sauf l’action du chef et son intelligence.

Il est vrai que le Führer manquait de formation militaire. Si on admet, en se fiant au témoignage, en particulier, de Keitel, qu’il avait beaucoup lu et retenu sur la question, cela ne remplace certes pas la pratique. Restent deux possibilités, qu’on néglige trop souvent : il pouvait, comme tout bon gouvernant, savoir s’entourer des meilleurs spécialistes ; il pouvait d’autre part donner à ses armées les meilleures chances, par d’adéquates préparations politiques, tendant à optimiser leur rendement et à perturber celui de l’adversaire. Sur le premier point, la cause est entendue, avec le tandem Keitel-Jodl, qu’il remarque tout d’abord dans l’entourage de Blomberg, puis promeut lors du remplacement de ce dernier. Si on reconnaît un grand talent militaire à Jodl, on est en général moins généreux avec Keitel, surnommé « Lakeitel » (un jeu de mots télescopant son nom avec « Lakai », le mot allemand signifiant « laquais »). Mais n’est-ce pas l’effet d’un grand art du commandement ? Le chef en titre obéit, jusqu’au bout. L’individu le plus brillant est maintenu en position seconde, ce qui permet de recueillir ses avis et, au besoin, de s’en affranchir. Mais il ne s’agit là que de l’Oberkommando der Wehrmacht (OKW), une structure légère, disposant certes du pouvoir suprême(sous ses ordresà lui, qui est le chef des forces armées, Keitel étant une sorte de chef d’état-major). Elle coiffe le pouvoir militaire allemand traditionnel,héritier du grand état-major de Moltke et de Schlieffen, le commandement de l’armée de terre : l’OKH ( Oberkommando des Heeres ). Ce dernier, géographiquement plus loin du Führer, a une certaine impression d’autonomie, qui n’est pas pour rien dans les succès. Le professionnalismeallemand s’y déploie pour le meilleur,loin de toute ingérence idéologique... Toutefois, le Führer lui-même a pourvu les postes, en chassant par divers procédés ceux qui auraient pu lui faire de l’ombre. Après s’être débarrassé dans les conditions qu’on a dites, en février 1938, du très capable et très populaire général von Fritsch, il le remplace par Brauchitsch, plus lourdaud, flanqué du compétent Halder. Ce sont là des techniciens non nazis, à qui personne ne demande de l’être (cela facilitera, le moment venu, leur limogeage), et des gens qui tiennent les capacités du Führer en piètre estime, ce qui est très pratique pour faire croire à leurs subordonnés, avant la guerre et au cours des premières campagnes, que l’armée ne fait que son métier, qu’elle n’est liée ni de près ni de loin aux lubies du régime.

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Hitler sur la terrasse de sa maison de Berchtesgaden (carte postale, vers 1933)
Quel contraste entre l’image du brouillon tiraill ? entre des clans rivaux que Hitler s’efforce de donner aux diplomates ?trangers, et celle du sage dominant l’Allemagne et la situation que v ?hicule la propagande ! NB.- La vue porte sur l’Autriche et la ville, dans le lointain, est Salzbourg. Un discret avant-go ?t d’Anschluss... DR

La campagne de Pologne est, dit-on, gagnée par les seuls généraux, Hitler ne s’en étant pas mêlé. C’est faire bon marché de son versant politique, en l’occurrence essentiel. Il n’y avait guère de mérite à vaincre un pays trois fois moins peuplé et à écraser rapidement une armée hippomobile avec des divisions blindées (encore convient-il de signaler que Hitler avait pris une part personnelle dans la promotion de cette tactique et de son concepteur, Guderian). La difficulté était de libérer l’armée allemande de toute autre tâche pendant ce temps. C’est l’effet de trois facteurs dont on disputera difficilement les droits d’auteur à Hitler : le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, l’absence d’une offensive franco-anglaise (fondée sur l’espoir qu’une simple déclaration de guerre au Reich entraîne son effondrement), enfin l’offensive soviétique du 17 septembre sur les arrières polonais, réclamée vigoureusement par l’Allemagne à un Staline peu empressé [8] et fatale au moral de l’ennemi.

Puis vient la campagne de Norvège, premier engagement contre les forces franco-britanniques et premier succès de la nouvelle armée allemande contre des adversaires à sa taille. Là encore Hitler prend une part essentielle, puisque l’OKH est dessaisi et que le choix du moment relève de la haute politique.

Dans le même temps, les plans de l’offensive contre la France sont arrêtés. Il est notoire que c’est contre le sentiment de l’OKH... mais on attribue volontiers tout le mérite à un général alors de second rang, Erich von Manstein. Il y a bien des raisons de penser que Hitler s’est servi de lui, et non l’inverse. Notamment parce que Manstein n’avait nullement prévu l’encerclement des troupes alliées dans la poche de Dunkerque, qui fournit une première occasion, manquée de justesse, de contraindre et la France et l’Angleterre à la paix [9]. Si on en juge par tout ce qui a suivi, le difficile était d’obtenir de l’Angleterre un tel geste, et Manstein ne s’en était guère soucié, se contentant, si on l’eût laissé faire, de hacher menu les soldats ennemis. Après l’armistice français Hitler va, dit-on, commettre deux erreurs, un assaut manqué contre l’Angleterre par la seule force aérienne, puis, surtout, une guerre sur deux fronts en attaquant l’URSS alors que l’Angleterre restait en guerre.

Il faut apporter deux correctifs. D’une part, Hitler était le premier à mesurer le danger d’une guerre sur deux fronts, auquel il consacre dans Mein Kampf des pages accablantes pour Guillaume II, et il a fait beaucoup d’efforts pour obtenir de l’Angleterre la paix pendant cette année 1940-41 où elle restait seule en guerre contre lui, notamment en juillet, en octobre et en mai. Efforts infructueux certes, mais point sots et pleins de ressources. D’autre part, il ne s’agissait pas exactement d’une guerre sur deux fronts. L’ennemi unique était à l’est. Tout était fait pour le prouver à qui réfléchissait froidement, et le Führer pouvait espérer que c’était le cas au moins de quelques têtes dirigeantes, outre-Manche et outre-Atlantique. Tel va, du moins, être son espoir constant, non seulement lorsqu’il va préparer et lancer son assaut vers l’est, mais jusqu’à la fin de la guerre. Il joue de l’égoïsme national anglais et américain, ainsi que de l’anticommunisme, pour tenter de faire accepter l’ambition étalée dès 1925 dans son livre-manifeste, d’une forte extension du Reich aux dépens des Slaves. De tout cela on peut conclure qu’il n’a failli ni dans la planification ni dans l’exécution. Il n’a été ni grisé par le succès, ni démoralisé par les difficultés. Il s’est heurté essentiellement à un facteur que personne plus que lui n’avait vu venir, la résolution churchillienne, certes affirmée contre lui et contre tout revanchisme allemand dès le début des années 30, mais longtemps impuissante à orienter les choix de l’Etat britannique et n’y parvenant qu’au tout dernier moment, juste après le lancement de l’offensive de mai 1940 (qui aurait été, sans cela, très probablement décisive), et de façon longtemps précaire.

La guerre n’est poussée à fond que sur un front, celui où on a décrété qu’il y avait une race « inférieure », plus ou moins manipulée par la race « parasite ». De ce point de vue d’ailleurs, il faut bien voir que le maintien en guerre de l’Angleterre, et même l’arrivée des Etats-Unis à sa rescousse, mal compensée par le renfort japonais du côté de l’Axe, jouent en faveur du programme nazi même si le Führer, par prudence, avait tout fait pour rétablir la paix avec la première et la maintenir avec les seconds. Il lui convient de tremper « l’âme allemande » par des crimes, commis à l’échelon le plus subalterne possible, et le péril encouru par ce Reich qui a maintenant beaucoup d’ennemis permet d’exiger, avec un indéniable succès, de telles besognes.

Les victimes seront des Slaves, dont il s’agit de voler les terres au nom d’une « supériorité raciale », et des Juifs, censément coupables, eux les apatrides, de dresser l’univers contre le droit de l’Allemagne à son espace. Dès la phase de préparation, la guerre à l’est est émaillée d’ordres de massacres allant très au-delà des besoins de la sécurité des armées, et même, à cet égard, tout à fait contre-productifs. On en fait d’ailleurs volontiers une autre « erreur » : le conquérant aurait dû mieux mesurer la détestation du communisme dans les masses soviétiques et se faire accueillir en libérateur, au moins par les minorités, par exemple les Ukrainiens. Dire cela, c’est ne rien comprendre au nazisme, dont la haine raciale était l’unique recette pour l’agrandissement du Reich et son accession à un statut de puissance mondiale.

Un libérateur des Slaves asservis par le communisme ne se serait pas appelé Hitler, n’aurait pas pris le pouvoir en 1933 en trompant les conservateurs, pas liquidé le traité de Versailles par étapes en disant chaque fois que c’était la dernière, etc.

9) Le vaincu

lire le chapitre correspondant des "Tentatrices" (2005)

Hitler se suicide peu avant l’investissement de son Bunker par l’Armée rouge. Comme cela se passe à Berlin et qu’il s’agit de la capitale, on croit volontiers qu’il n’avait rien d’autre à faire, puisqu’il n’entendait pas tomber vivant aux mains de l’ennemi... et on se trompe. La chute du Reich ne survient qu’une semaine plus tard : c’est donc que le 30 avril, lors de ce coup de feu suivant de dix jours la cérémonie, avec musique et champagne, de son cinquante-sixième anniversaire, il restait des territoires non envahis, en particulier dans les montagnes. Le psychiatre américain Walter Langer, en conclusion d’un rapport demandé par les services de renseignements de son pays, prédisait un suicide sur le nid d’aigle de Berchtesgaden et beaucoup, en Allemagne et ailleurs, pensaient que le dernier acte se jouerait là. Ce suicide à Berlin, un peu avant l’échéance, a un sens politique. Le dictateur l’expose dans divers documents testamentaires, prolongés par le communiqué sur sa mort : il fait dire qu’il est tombé au combat, à la tête de ses troupes. A l’heure où des millions de ses compatriotes fuient vers l’ouest pour ne pas tomber aux mains des Russes, il reste sur place pour mourir le plus près d’eux possible.

Il se trouve que, pendant les semaines précédentes, les chefs des SS, particulièrement Himmler et Karl Wolff, avaient cherché le contact des Alliés occidentaux, pour leur proposer un combat commun contre la progression soviétique. Dans le cas de Wolff , il est prouvé que Hitler était informé et avait donné son aval, à la mi-avril. Dans le cas de Himmler, qui voit quatre fois le comte Bernadotte, délégué de la Croix-Rouge suédoise, et le charge de messages pour les Occidentaux, la chose est moins évidente. Himmler lui-même fait des mystères et donne l’impression qu’il pourrait, le cas échéant, évincer le Führer et prendre sa place (c’est le cas aussi dans une lettre au général de Gaulle, cf. infra). Il y a aussi une bien étrange affaire Göring (cf. encadré « du nouveau sur les relations Hitler-Göring »). Pendant qu’il est arrêté sous une accusation de trahison, Himmler, qui semble malgré tout persuadé que Göring va bientôt le charger de constituer un gouvernement, dresse la liste de ses ministres, mais le dernier de ses entretiens avec Bernadotte et la réponse occidentale, négative, font l’objet d’une annonce par la radio alliée, le 28. Elle provoque son propre renvoi par Hitler, qui l’accuse à son tour de trahison.

On a ajouté foi facilement à ces traîtrises de dernière minute, obligeamment signalées par le Führer en personne. Que des criminels se déchirent lorsque l’échec de leur entreprise devient patent, quoi de plus naturel ? Or si on réfléchit au fonctionnement de la direction nazie, ces désertions sont très surprenantes. Himmler et Göring ont, tout autant que Hitler, voué leur vie à leur cause, et n’en ont aucun remords. Ils ont l’un et l’autre assez de fierté pour ne pas gâcher la fin par une mesquinerie, et le prouveront, l’un par son suicide lors de son arrestation, l’autre, au contraire, en se livrant théâtralement aux Américains et en assurant crânement la défense du régime à Nuremberg avant de choisir, grâce à une pastille de cyanure qui aurait échappé à toutes les fouilles, la même fin que Himmler.

Tout cela jure avec la trahison... mais non avec la manipulation. Tout se passe comme si Hitler voulait donner une efficience à son cadavre. Il s’immole dans la croisade antisoviétique, tout en faisant l’hypothèse que peut-être les refus américains opposés à Himmler ne tiennent qu’à sa personne. Si elle disparaît, en léguant ses pouvoirs à un gouvernement Doenitz-Goebbels-Bormann qui n’a aucune chance de voir le jour puisque les deux derniers, cernés avec lui dans le Bunker, sont bien en peine de rejoindre leur poste, qui sait si les Occidentaux ne vont pas revoir leur copie et s’entendre avec Himmler et Göring, jouant aux nazis en rupture de ban ? En effet, Göring a entretenu sans relâche son image de « colombe », notamment en n’apparaissant pas en première ligne dans la Solution finale, tandis que Himmler, qui certes n’est pas dans ce cas, peut se présenter comme un repenti : sa monnaie d’échange avec Bernadotte est en effet la libération immédiate des déportés survivants, qui en attendant subissent, au vu et au su des Alliés, les affreuses « marches de la mort ». Jusqu’au bout, ce régime fait profit de tout...

Deux autres pièces peuvent être utilisées dans ce puzzle : une étrange lettre à de Gaulle, et la fin plus étrange encore des rapports entre Hitler et Speer. En 1959, dans le dernier tome de ses mémoires, le président français révèle qu’il a reçu, peu avant la mort du Führer, un message signé de Himmler, lui proposant une réconciliation avec des autorités « de fait » qui auraient souhaité conduire l’Allemagne « dans une direction nouvelle » (cf. encadré ci-contre). Il est douteux que Himmler ait été capable de concevoir une telle démarche, et de parler à de Gaulle d’égal à égal. C’est bien plus vraisemblablement le fait de son maître -même si la démarche impliquait sa disparition. Outre la propension de Hitler à jouer, jusqu’au bout, la moindre carte, et à chercher des alliés pour que son œuvre survive au moins en partie, il faut peut-être considérer que le chef nazi, du fond de son abîme, se remonte le moral en songeant à la miraculeuse résurrection de la combativité française, sous l’impulsion d’un chef autoproclamé.

Quant à ses rapports avec Speer, qui s’était élevé d’une fonction de maître des liturgies et de leur enrobage architectural à celle d’un tout-puissant ministre de la production de guerre, ils sont marqués, à partir de février 1945, d’un illogisme profond. Le ministre est chargé d’appliquer devant l’avance ennemie, sur tous les fronts, une politique de « terre brûlée » dangereuse pour la survie même du peuple allemand, que les armées adverses ne sauraient soigner ni alimenter convenablement avant des semaines. Or Speer désobéit et, sauf zèle de nazis locaux, les destructions ordonnées n’ont pas lieu. Si on considère le contrôle que Hitler exerce jusqu’à la fin, il est clair qu’il coopère au sabotage de ses ordres. Ceux-ci ont une finalité politique (faire apparaître une intransigeance absolue) mais c’est, comme très souvent avec le nazisme, une politique à double fond : on ne saurait proposer à l’Occident les services de l’ Allemagne contre les hordes rouges sans maintenir son potentiel de production... et Speer figure, comme par hasard, dans l’organigramme du futur gouvernement Himmler.

On doit donc accueillir avec les plus expresses réserves les phrases par lesquelles Hitler aurait justifié, devant un Speer très contrarié, son ordre de « terre brûlée » : « Si la guerre est perdue, le peuple allemand est perdu lui aussi (...). Ceux qui resteront après ce combat, ce sont les médiocres, car les bons sont tombés [10]. »

Sous cet éclairage il faut peut-être aussi réexaminer le fameux mariage avec Eva Braun (cf. encadré sur « Hitler et les femmes »). Elle avait un beau-frère, Hermann Fegelein, qui était général SS et représentait Himmler dans le Bunker de Berlin. Or, lorsque Hitler apprend par la radio l’échec des pourparlers Himmler-Bernadotte et hurle à la trahison, il fait aussitôt juger puis fusiller Fegelein, détenu depuis la veille sous une trouble accusation de désertion. Epousant quelques heures plus tard, après de courts préparatifs, sa compagne, il fait de sa dernière victime son beau-frère : il a l’air de vouloir prouver, avec les moyens du bord, qu’il est bien brouillé avec Himmler, au point d’immoler son représentant, en un drame cornélien, malgré leurs liens familiaux.

Simple hypothèse. Mais sur les raisons du meurtre de Fegelein, elles ne sont pas légion.



ENCADRÉS

Hitler et les femmes

Le peu qu’on sait sur les relations féminines de Hitler vient de quelques proches. Des amis masculins : August Kubizek, Emil Maurice, Albert Speer. Quelques secrétaires qui n’étaient pas courtisées mais recueillaient des confidences : Christa Schröder, Traudl Junge. Et quelques femmes pour lesquelles il ressentait une inclination : Stefanie Rabatsch, Maria Reiter, Henriette Hoffmann. En recoupant ces témoignages on voit se dessiner une virilité assez banale : adolescence timide et rêveuse, initiation probable par la prostitution, goût des femmes jeunes et, pour finir, installation monogame avec une beauté entretenue, disponible et peu encombrante. Du témoignage de Hitler et de beaucoup d’autres, il ressort que sa demi-nièce Geli Raubal fut la femme qui lui inspira les sentiments les plus vifs, mais il semble avoir renoncé à l’épouser par peur qu’elle ne contrariât sa « mission ». Le mobile probable du suicide de la jeune femme en septembre 1931, à l’âge de 23 ans, est qu’elle avait pu nourrir à cet égard quelques illusions : leur lien s’était en effet affirmé après les élections catastrophiques de 1928 qui pouvaient sembler en faire, à jamais, un marginal disposé à étancher ses frustrations auprès d’une épouse attentionnée. Inversement, les élections de 1930 ouvrent une carrière à son rêve de gouverner l’Allemagne. Elle se tue exactement un an plus tard. Il garde sa chambre en l’état... et se plonge dans sa mission, ne laissant plus jamais l’amour envahir sa vie. Quant à Eva Braun, qui a peut-être obtenu dès 1935, après deux tentatives de suicide, le monopole de ses attentions, il ne lui a jamais témoigné une grande considération, jusqu’à quelques heures de leur commun suicide. Alors, coup sur coup il l’épouse, puis dit grand bien d’elle et de leur amour dans son « testament privé ». Un comportement aussi incohérent amène à soupçonner une manoeuvre politicienne (cf. ci-contre, « le vaincu »).

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déviriliser : dernier avatar d’un tic militant (février 2006)



Churchill et Hitler

Loin d’être chimérique, le programme de Hitler a failli se réaliser, au printemps de 1940. Au moment de la bataille de Dunkerque, il ne manquait plus grand-chose. La France, seule puissance qui se soit un peu opposée, en s’exposant, à ses vues, était militairement à genoux, et prête, comme le montre le comité de guerre tenu le 25 mai par ses dirigeants, à signer la paix, si l’Angleterre en faisait autant. Or il était peu concevable que cette voisine, qui depuis 1933 s’était souvent montrée plus molle que la France et avait systématiquement sapé ses velléités d’action, se montrât tout-à-coup plus dure. Certes elle s’était donné au dernier quart d’heure un premier ministre combatif, Churchill, mais d’une part l’argument premier de sa politique antinazie, « on peut compter sur l’armée française », était en train de montrer ses limites ; d’autre part, sa carrière politique déjà longue n’avait brillé ni par une capacité particulière de convaincre ses concitoyens, ni par un grand art de la manoeuvre politique. Or c’était un secret de polichinelle que son arrivée à la tête du gouvernement ne lui donnait pas exactement le pouvoir et qu’il devait encore compter avec les barons de la politique d’appeasement des années trente, Chamberlain et surtout Halifax, un ministre des Affaires étrangères puissant et intrigant [11]. Et si l’Angleterre signait la paix, comment l’URSS, partout décriée depuis son pacte avec le nazisme et universellement honnie depuis la guerre de Finlande, eût-elle pu résister seule ? L’Ukraine serait devenue sous peu, avec ou sans guerre, la réserve de matières premières d’un Reich inexpugnable. Si Hitler était un des hommes politiques les plus calculateurs de tous les temps, quelqu’un dont il faut d’abord lire les textes et les actes au second degré, le Churchill maladroit d’avant 1940 et d’après 1945 était en fait un albatros, qui avait besoin de circonstances exceptionnelles pour déployer ses ailes. Son génie manoeuvrier et son éloquence se montrèrent tout d’un coup supérieurs à ceux de Hitler. De Gaulle l’avait senti, qui écrivait au général Catroux en septembre 1940 : « la partie se joue entre Hitler et lui. ». Mais combien d’historiens l’ont, pour l’instant, racontée ainsi ? Un auteur a montré la voie, l’Américain John Lukacs, dans un livre fondamental, Le duel Churchill-Hitler (1990). On peut lui adresser quelques critiques : il s’arrête au 31 juillet 40, considérant que dès cette date l’Angleterre est moins seule parce que Roosevelt « commence à bouger », il n’affirme pas avec toute la clarté souhaitable que Hitler ménageait les Anglais au maximum pour se payer sur la Russie, enfin il a tendance à borner les menées pacifistes de Halifax, pour solde de tout compte, aux derniers jours de mai 1940 : il va jusqu’à suggérer que Churchill, en juin-juillet, encourageait les diplomates britanniques qui, par la voie de la Suède ou de la Suisse, cherchaient à nouer des contacts avec l’Allemagne, afin de leurrer celle-ci et de gagner du temps pour parfaire la défense de la Grande-Bretagne. Reste que Lukacs a dégagé l’essentiel : c’est Churchill qui, en 1940, se met en travers du « sans faute » que Hitler allait obtenir, réalisant en l’espace d’un septennat le changement le plus ambitieux de la donne planétaire jamais conçu par un cerveau humain.



Du nouveau sur les derniers jours du Führer : un télégramme inédit de Göring

un article sur les relations Hitler-Göring

Le 23 avril 1945, Göring, depuis sa résidence de Berchtesgaden, envoie trois télégrammes lourds de conséquences, deux à Hitler et un au ministre des Affaires étrangères, Ribbentrop. Il commence par dire au Führer, dans l’après-midi, qu’en l’absence de nouvelles de lui à 22h il prendra la direction du Reich, en application de la loi de succession du 29 juin 1941. Un peu plus tard, il écrit dans le même sens à Ribbentrop, lui disant de se tenir à ses ordres à partir de minuit, sauf avis contraire de lui ou de Hitler. Ce télégramme, dont une copie est parvenue dans le Bunker, permet à Bormann (d’après le témoignage de Speer) de persuader Hitler qu’il est trahi par Göring. Il lui demande alors de renoncer à toutes ses fonctions, moyennant quoi il lui laissera la vie sauve, et Göring s’exécute dans la demi-heure. Il est néanmoins arrêté par les SS et soumis pendant quelques jours à une captivité plutôt débonnaire. Dans mon livre, j’ai estimé vraisemblable une fausse brouille, pour donner les coudées plus franches à Göring dans ses négociations projetées avec les Américains, après la disparition du Führer. Une découverte récente dans les archives anglaises m’incite à nuancer ce point de vue. Un autre télégramme, daté du 24, figure en effet dans une chemise contenant des messages interceptés et décryptés par le renseignement britannique. Le voici, traduit de l’anglais :

« Mon Führer,

Du fait que Lammers et Bouhler [12] ont été arrêtés aussi je déduis qu’on vous a donné une interprétation erronée. J’avais ces deux personnes avec moi comme témoins lors du dramatique rapport du G(énéral) Koller [13] et j’ai demandé à Lammers ce qui allait arriver dans ces circonstances, après quoi il m’a pressé de prendre avant tout contact avec vous et de demander des instructions. Dans toutes les communications j’ai continuellement souligné le fait que moi le premier je m’efforçais de recueillir vos ordres et de savoir si les destinataires pouvaient recevoir des instructions directement de vous. Je n’ai donné aucun ordre, sinon de retirer au plus vite les travailleurs étrangers de la montagne et de renforcer sa défense, car l’ennemi était déjà signalé au nord de Munich. Bien plus, j’ai demandé aux deux représentants de la chancellerie du parti de maintenir le plus étroit contact avec moi, spécialement dans le cas où des messages pourraient encore être reçus par radio de Berlin. Lors de la communication du rapport de Koller, j’ai imposé le secret le plus absolu. Mon Führer, si vous aviez entendu le rapport de Koller, vous comprendriez que j’avais le devoir de poser ces questions. Je suis à présent complètement désemparé. Je ne veux ni ne peux croire que vous doutiez de ma loyauté. Mon comportement, constant pendant deux décennies, doit vous enseigner que je n’ai pas été amené à ces réflexions sans la plus pénible des luttes. Je vous demande de reconsidérer la question. Je suis en droit d’attendre que ma requête soit examinée avec autant de sérieux que l’accusation, dont je suis ignorant. Cette heure est l’heure la plus terrible de ma vie, parce que vous, mon Führer, doutez de ma loyauté . »

Ce texte jure avec l’hypothèse d’un scénario convenu entre les deux hommes. Si tel était le cas, le Reichsmarchall devrait tempêter, dire que Hitler est fini, jouer précisément, à l’usage des Américains, la partition de la trahison et essayer de retourner ses geôliers au nom de l’urgence d’arrêter la guerre à l’ouest -sans risque de déplaire du côté allemand puisque nous nous plaçons dans l’hypothèse que les dés sont pipés, que les SS, en aucun cas, ne se fâcheront. Il semble donc bien que l’auteur de ces lignes craigne réellement pour sa vie et juge plus urgent de protester, auprès de ses compatriotes, de son loyalisme, que de convaincre l’ennemi du contraire. Il doit penser que quelque coterie de jaloux a enfin réussi à le perdre dans l’esprit de son maître. Alors il récapitule fébrilement ses faits et gestes depuis le 20, date de son départ du Bunker, avec le souci de prouver qu’il est resté dans la discipline et n’a nullement anticipé la succession. Du côté de Hitler, cependant, comme toujours la colère est feinte. S’il croyait son second coupable de ce dont il l’accuse, on ne voit pas pourquoi il lui laisserait la vie sauve et, s’il la lui laisse, c’est que la mission d’essayer de négocier avec l’ennemi après sa mort tient toujours. Simplement, il aura estimé qu’une brouille réelle, un désaveu total de sa part placeraient la négociation sous de meilleurs auspices, et il a omis d’en avertir l’intéressé... ou il n’a pensé à ce perfectionnement du scénario qu’après leur dernière entrevue. Il est possible que la dramatique réunion du 22 ait été l’une des nombreuses comédies du Führer. Renseigné comme il l’est, il doit bien savoir que Koller avertira Göring, peut-être même est-ce lui qui s’arrange pour cela. Dans ce cas le Reichsmarschall, comme il l’explique très bien, est obligé de venir aux nouvelles, de demander confirmation du fait que Hitler délaisse tout sauf la défense de Berlin et de prendre, dans l’affirmative, les commandes immédiatement. La présence à ses côtés de Bouhler et de Lammers atteste qu’il est en train de se constituer un état-major politique, et le fait qu’il en tire argument auprès de Hitler prouve qu’il ne le fait pas dans son dos. Ce texte est donc à la fois pathétique et hilarant. On en viendrait presque à plaindre son auteur, si l’on ne se souvenait qu’il a fait subir à des milliers de victimes le sort qui est à présent le sien, à commencer par les morts nazis de la nuit des Longs couteaux, qui eux aussi clamaient leur loyauté envers le Führer. Au terme de ces vingt ans de complicité qu’il invoque, il est bel et bien tombé à son tour dans un piège hitlérien. Lors de son départ le 20 avril il était assuré d’une proche succession, puis voilà que Hitler semble tout lâcher, l’obligeant, malgré les précautions de style qu’il détaille, à paraître briguer avant terme l’héritage. Le Führer aura sans doute estimé que, pour convaincre les Américains de leur brouille, mieux valait encore lui donner les apparences de la réalité, par une manœuvre dont, cette fois, le Reichsmarschall n’était pas complice.



Encadré sur les relations Himmler-de Gaulle (cet encadré n’avait pas figuré, faute de place, dans la revue)

Mémoires de guerre, tome 3, p. 205

"A moi-même, Himmler fait parvenir officieusement un mémoire qui laisse apparaître la ruse sous la détresse. « C’est entendu ! vous avez gagné, reconnaît le document. Quand on sait d’où vous êtes parti on doit, général de Gaulle, vous tirer très bas son chapeau... Mais maintenant, qu’allez-vous faire ? Vous en remettre aux Anglo-Saxons ? Ils vous transformeront en satellite et vous feront perdre l’honneur. Vous associer aux Soviets ? Ils soumettront la France à leur loi et vous liquideront vous-même... En vérité, le seul chemin qui puisse mener votre peuple à la grandeur et à l’indépendance, c’est celui de l’entente avec l’Allemagne vaincue. Proclamez-le tout de suite ! Entrez en rapport, sans délai, avec les hommes qui, dans le Reich, disposent encore d’un pouvoir de fait et veulent conduire leur pays dans une direction nouvelle... Ils y sont prêts. Ils vous le demandent... Si vous dominez l’esprit de vengeance, si vous saisissez l’occasion que l’Histoire vous offre aujourd’hui, vous serez le plus grand homme de tous les temps. » "



On trouvera ici une critique de la biographie signée d’Emmanuel Le Roy Ladurie (Le Figaro, 28/1O/1999). Le grand historien reconnaît l’originalité de ce travail, affirme qu’il cerne assez bien certains problèmes, sans autre précision, et l’amalgame un peu trop avec celui de Kershaw.

le 12 janvier 2007

[1] D’abord « parti des travailleurs allemands » (Deutsche Arbgeiterpartei ou DAP), il devient en mars 1920 le NSDAP, par adjonction de l’adjectif « national-socialiste ».

[2] baptisé ainsi en octobre 1921 mais créé en 1920 sous le couvert d’une « société de gymnastique ».

[3] Cf. la première édition française de son discours du 13 août 1920 dans Hitler, op. cit., annexe du chapitre 2.

[4] cf. Delpla (François), « Hitler vient au pouvoir sans l’argent du patronat », Historia, mars 2000

[5] qui suspendent toutes les libertés ; avalisés le lendemain par l’unanimité des ministres, ils seront prolongés le 23 mars par une loi (votée par tous les députés à l’exception des socialistes) qui sera reconduite jusqu’à la fin du Troisième Reich.

[6] Il s’agit de Werner Willikens, secrétaire d’Etat au ministère prussien de l’Agriculture : cf. Kershaw (Ian), Hitler, t. 1, ch. XIII, début.

[7] cf. l’excellente présentation de ces thèses dans Kershaw (Ian), The Nazi Dictatorship, 1985, tr. fr. augmentée Qu’est-ce que le nazisme ?, Paris, Gallimard, 1995, ch. 6.

[8] Cf. par exemple le télégramme du 10 septembre de l’ambassadeur allemand en URSS à Ribbentrop, in Archives secrètes de la Wilhelmstrasse , VIII, 1, Paris, Plon, 1957, p. 38.

[9] cf. La ruse nazie, op. cit., et le dossier du n° 8 d’Histoire de guerre (septembre 2000) « 24 mai 1940 : Hitler arrête ses Panzer devant Dunkerque ».

[10] Speer (Albert) , Au cœur du Troisième Reich, 1969, tr. fr. Fayard, 1971, p. 579.

[11] Sur les intrigues de Halifax, on peut lire les précédents articles de François Delpla dans Histoire de guerre, n°s 6, 8 et 9.

[12] Respectivement chefs de la chancellerie du Reich et de celle du Führer.

[13] Chef d’état-major de la Luftwaffe. Son rapport à Göring, le 23 avril, porte sur la réunion du 22 après-midi dans le Bunker au cours de laquelle Hitler, dénonçant la trahison de tous les officiers, SS compris, avait annoncé qu’il se consacrerait désormais à la défense de Berlin, avant de se suicider.

Sigles

-  NSDAP : Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (parti nazi)
-  DNVP : Deutsche Nationale Volkspartei (parti national-allemand)
-  SA : Sturmabteilungen (divisions d’assaut)
-  SS : Schutzstaffeln (escadrons de protection)



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