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Le piège du Massilia



De la différence entre Mandel et de Gaulle



Chapitre 2 de mon Qui a tué Georges Mandel ? (L’Archipel, 2008)

Victime de lui-même ?

[résumé des épisodes précédents : Georges Mandel, le plus influent des hommes politiques qui s’opposent frontalement à la politique d’armistice entreprise à partir du 16 juin 1940 par le nouveau gouvernement dirigé par Pétain, manque diverses occasions de passer en Angleterre, malgré des objurgations de Spears et de Jean Monnet, notamment. Il va s’embarquer sur le paquebot Massilia, à destination de Casablanca, restant par là sur ds territoires français... et au pouvoir du gouvernement Pétain.]

Un essayiste français d’origine juive, Emmanuel Berl, pousse alors le désespoir jusqu’à collaborer aux premiers discours de Pétain. Il se détachera vite de lui et vivra discrètement à la campagne avec son épouse, la chanteuse Mireille. C’est au début de mai 1968, alors que s’accumulent au-dessus de la France les prémices d’un orage qui traumatisera un lycéen destiné à écrire sur Mandel, que Berl fait paraître une analyse historique de la débâcle de 1940, où il reconnaît sportivement :

Plus l’histoire du IIIème Reich se dévoile, plus il apparaît que si Hitler a gardé quelque temps quelque mesure envers la France, ç’a été à raison de l’Angleterre. La plupart d’entre nous ne l’ont pas compris. Obsédés par le « Gott strafe England » de Guillaume II, nous avons cru que plus les Français se détacheraient de l’Angleterre, moins Hitler les haïrait. Or il ne pouvait savoir beaucoup de gré à ceux qui auraient souhaité la ruine de l’Empire britannique, vu que lui-même ne la souhaitait pas .

Le même Berl, brossant dans ce livre un portrait sans complaisance de Georges Mandel après avoir indiqué qu’il déjeunait avec lui toutes les semaines pendant l’entre-deux-guerres, le dépeint comme un autre de Gaulle, que tout avait préparé à passer en Angleterre en juin 1940, et il conclut :

La suite des faits, la logique, l’exemple de De Gaulle montraient assez clairement que Mandel n’avait pas à viser Casablanca, mais bien Londres. Qu’il ne l’ait pas compris me paraît incompréhensible et continue à me le paraître, même quand on me l’explique. On me dit qu’il était affaibli par son appartenance au judaïsme, qu’elle pouvait lui faire craindre de nuire aux causes qu’il soutenait. Je le croirais de Léon Blum, guère de lui : très détaché du judaïsme (...), il avait toujours été l’ennemi de l’Allemagne ; on ne pouvait se scandaliser qu’il le fût de Hitler quand il l’avait été de Stresemann, de Rathenau... non plus que de le voir « jusqu’auboutiste » en 1940, comme Clemenceau et lui-même l’avaient été en 1917. Dupe plutôt de ce que le mot « émigré » garde de désobligeant depuis la Révolution. Je pense aussi qu’il a dû participer à l’accablement, à la stupeur générale que produisait la défaite et qu’aggravait l’exode .

Dans la littérature qui a cherché à expliquer le comportement de Mandel entre la nomination de Pétain et l’appareillage du Massilia, ces lignes ne sont pas les moins subtiles. Surtout l’avant-dernière phrase. Il ne voulait pas être un émigré et peut-être, dans cette attitude, le souvenir de la période révolutionnaire jouait-t-il un certain rôle : les camarillas nobiliaires complotant depuis Coblence ou Turin, pour rétablir la plénitude des pouvoirs de Louis XVI à grand renfort d’armées étrangères, ne devaient pas être un modèle pour ce grand lecteur de biographies d’hommes d’Etat, dont la période favorite était la Restauration .

Un peu plus haut, Berl relève justement que Mandel ne s’est guère démené pour arracher Reynaud à sa passivité. Plutôt que dans l’accablement et la stupeur, la cause paraît devoir en être cherchée dans le mécanisme des institutions. « Mon heure ne peut être que celle d’un péril plus grand », avait-il dit à Jules Jeanneney le 19 mars 1940, à propos de la chute prévisible du cabinet Daladier, et il avait conclu que c’était celle de Reynaud qui sonnait. Il sentait venir la sienne, à coup sûr, dans cette débâcle. Mais, plus encore que le respect des formes légales, c’est l’analyse de la situation qui paraît avoir détourné Mandel d’un geste de type gaullien : il n’avait pas prévu l’effondrement général en métropole, et moins encore dans l’empire colonial. Ayant dirigé au sens plein du terme, pendant plus de deux ans, le ministère des Colonies jusqu’au mois précédent, il en avait nommé ou maintenu à leurs postes presque tous les administrateurs et devait compter, en particulier, sur le général Noguès, résident général au Maroc depuis le Front populaire, gendre de Delcassé -le ministre des Affaires étrangères le plus anti-allemand de la Troisième République- et chargé par Daladier et Gamelin, au début de la guerre, du commandement de toutes les forces militaires d’Afrique du Nord. Cet homme clé, s’il restait sourd depuis le 19 juin aux appels à la dissidence dont de Gaulle le bombardait depuis Londres, écrivait encore à Weygand, le jour de l’entrée en vigueur de l’armistice, qu’il souhaitait proclamer une dissidence de l’empire... pour peu que ce fût avec l’accord discret du maréchal ! C’est cette carte, sur laquelle beaucoup vont spéculer dans les années suivantes, que Mandel a cru pouvoir jouer dès juin 1940. Son erreur résidait moins dans une surestimation de Noguès que dans une sous-estimation de Hitler.

Probablement, comme son convive Berl, voyait-il en lui un Guillaume II plus brutal, et certainement pas un être plus malin, ô combien, que le balourd empereur. Sans doute raisonnait-il comme de Gaulle dit l’avoir fait dès la percée allemande à Sedan -« cette guerre commence trop mal, il faut qu’elle continue » - et croyait-il, non seulement que le patriote républicain Noguès et beaucoup d’autres dirigeants civils et militaires, en métropole et aux colonies, partageaient cet avis, mais aussi que Hitler leur donnerait à la fois le temps et les raisons de poursuivre la lutte, par ses conditions d’armistice et de paix. Sans parler de Mussolini, entré en guerre le 10 juin sans beaucoup d’effets pratiques, dont les appétits de territoires français étaient inversement proportionnels à sa part dans le combat.

Or Hitler affiche des ambitions étonnamment modestes, et les archives allemandes saisies en 1945, ou encore le journal de Ciano, publié dès 1947, dévoilent comiquement les seaux d’eau glacée qu’il déverse, lors de la journée décidément cruciale du 18 juin 1940, sur les espoirs de Mussolini, convoqué à Munich. Semblant anticiper l’appel émis le soir par de Gaulle, il explique à son émule effondré qu’il faut à tout prix éviter une scission de la France entre une métropole occupée et des colonies libres que rejoindrait la flotte : ce n’est donc qu’en accordant au gouvernement Pétain un armistice apparemment « généreux », qui maintienne son contrôle sur les colonies et bloque la flotte en métropole, voire la pousse à se saborder, qu’on évitera une dissidence dangereuse, qui augmenterait la puissance britannique et encouragerait l’obstination churchillienne.

Il faut ici serrer de près la chronologie :
-  le 20 juin en fin d’après-midi, Mandel et une trentaine d’autres parlementaires embarquent sur le Massilia, dans l’avant-port bordelais du Verdon ;
-  au même moment, la délégation française aux négociations d’armistice, commandée par le général Huntziger, prend contact sur la Loire avec une escorte allemande qui va l’emmener passer la nuit à Maisons-Laffitte ; on n’a pas encore la moindre idée des conditions allemandes d’armistice ;
-  le 21 juin à 13h 30, le Massilia appareille pour Casablanca ;
-  ce même jour à partir de 2O h 20, Huntziger téléphone à Weygand le texte des conditions, que le général Keitel vient de lire à Rethondes, dans le wagon même qui avait abrité la signature de 1918. Au moment, donc, où Mandel se résigne à partir, Hitler apparaît comme un vainqueur sadique, qui retarde au maximum le dévoilement de ses conditions (il aurait pu les communiquer dès le matin du 17 par la filière espagnole) pour occuper le plus possible de terrain et augmenter le nombre des prisonniers, ce qui ne laisse pas présager des conditions clémentes. Mandel peut escompter que Pétain sera peut-être tenté de les accepter, mais qu’alors lui-même, depuis le Maghreb, sera en position de force pour faire basculer Noguès, et à sa suite tout l’empire colonial, dans la désobéissance.

Ainsi, le Mandel qui s’embarque est un putschiste putatif qui prend soin d’être en situation régulière le plus longtemps possible. Si Pétain en vient à accepter des clauses déshonorantes, telles que l’occupation totale du territoire, la livraison de tout ou partie de la flotte ou celle de bases dans l’empire, lui, Mandel, débarquant dans cet empire dont il était le ministre un mois plus tôt, sera en mesure d’animer une dissidence aussi puissante que nationale ; mais il se peut aussi que l’affaire traîne, soit du fait de Hitler -ne la fait-il pas traîner depuis près de 5 jours ?-, soit du fait des parlementaires antinazis qu’il laisse derrière lui, les Reynaud, Herriot et Jeanneney : peut-être vont-ils retenir Pétain de signer tout de suite et peut-être, en arrivant au Maroc, Mandel sera-t-il en mesure de les aider en agitant la menace de la dissidence de l’empire. Le risque, c’est que pendant les trois jours de la traversée, l’armistice soit signé... et c’est ce qui se passe.

Car Hitler a soudain changé de rythme, comme il sait le faire pour remporter chacune de ses victoires. Alors que les négociateurs s’attendaient à revenir à Bordeaux munis d’un texte à présenter au conseil des ministres, le général Keitel explique que ces conditions « modérées », qui ne touchent ni à la flotte, ni à l’empire, ne sont pas négociables et qu’il faut signer tout de suite si on veut éviter l’écrasement total de la France. C’est tout juste si on permet à Huntziger de téléphoner à Bordeaux, puis d’attendre les conclusions d’un conseil des ministres qui doit se tenir le lendemain matin. De menus aménagements sont demandés (il sera question plus loin de l’un d’eux, portant sur les Allemands réfugiés en France), Keitel en prend note puis revient dire de la part du Führer que le texte, à d’infimes détails près, restera en l’état, des assurances verbales étant données sur des points qui paraissent inquiétants, et que la signature doit maintenant être apposée sans retard. Ce qui est fait le 22 juin à 18h 50, après un ultime coup de fil à Bordeaux. Mais le diabolique dictateur, une fois empoché l’essentiel, brouille les pistes et désarme les éventuelles oppositions par un nouveau délai, l’entrée en vigueur de l’armistice étant conditionnée par la signature d’une convention de même type avec l’Italie. Il faut improviser un voyage à Rome de la délégation, qui n’a aucune idée de l’état d’esprit de Mussolini... ce qui, à Bordeaux, rend espoir à certains, comme Herriot, de voir finalement tout échouer, cependant que les partisans de l’armistice font feu de tout bois et incluent en catastrophe dans le gouvernement Pierre Laval, présumé bien vu de l’Italie. Or Mussolini, chapitré par Hitler, est lui-même étonnamment « modéré » et l’affaire est bouclée, le 24, en quelques heures, ce qui permet un cessez-le-feu général le 25 juin à l’aube. Soit une journée seulement après l’accostage du Massilia.

La réaction de Mandel à l’annonce de l’armistice a été contée par Gabriel Delattre, député radical des Ardennes, qui était venu lui annoncer la nouvelle dans sa cabine : « Ah, les salauds, ils ont fait ça ! », dit-il avant de montrer sa malle en disant : « Celui-ci les accuse et les méprise ! » . L’autorité invoquée était celle de Clemenceau, présent dans le bagage sous la forme d’un buste, que Mandel devait tenir ostensiblement lors de son débarquement. Cette réaction achève de prouver qu’il ne s’attendait pas à une telle conclusion, surtout si tôt.

Point n’est besoin d’aller chercher une défaillance ni de s’interroger gravement sur ses causes. Nous n’avons pas affaire à un héritier de Clemenceau auquel son parrain aurait dit qu’il avait l’étoffe d’un éternel second, et qui se sentirait tout-à-coup indigne de la première place, après l’avoir néanmoins convoitée . Si le modèle du Tigre mérite d’être ici invoqué, c’est plutôt parce qu’il a été suivi trop fidèlement. Car de Gaulle, lui, s’est placé « en dehors de toutes les séries », comme il devait l’écrire un jour. Il n’est que d’examiner sa rencontre du 13 juin avec Mandel, la première, qui devait demeurer la seule.

Le ministre de l’Intérieur, peu après le conseil, déjà mentionné, où il a tenu la dragée haute à Weygand, convoque de Gaulle car il en a appris de belles à son sujet. Le général secrétaire d’Etat se prépare à signifier sa démission à Paul Reynaud, en raison du dernier conseil suprême interallié tenu à la préfecture de Tours quelques heures plus tôt. En sa présence, Reynaud avait demandé implicitement à Churchill l’autorisation de signer un armistice, en le prévenant que, si l’Angleterre ne déliait pas la France de sa parole de ne pas traiter séparément avec l’ennemi, il démissionnerait, et que le nouveau gouvernement passerait outre au veto britannique. De Gaulle écrit à Reynaud qu’il ne saurait demeurer dans un gouvernement qui « roule vers la capitulation ». C’est alors, écrit-il, que Mandel, prévenu par Jean Laurent (chef de cabinet du général), lui demande de passer le voir et le convainc de retarder sa démission. « Qui sait, dit-il, si nous n’obtiendrons pas que le gouvernement aille, tout de même, à Alger ? ». Il ajoute que la guerre mondiale n’en est qu’à ses débuts, que de Gaulle aura « de grands devoirs » à remplir et que sa fonction ministérielle pourra « le cas échéant, lui faciliter les choses ». De Gaulle n’enverra pas sa lettre de démission .

Le ministre a sans doute rendu là un service inestimable au mouvement gaulliste, puisqu’en démissionnant le général serait retombé sous la coupe de Weygand et aurait perdu les facilités de déplacement, et de renseignement, qui allaient permettre ses allées et venues décisives des 16 et 17 juin entre Londres et Bordeaux. Mandel n’en a pas moins montré ses limites, et celles de la marge de manœuvre qu’il s’accordait. C’est à l’intérieur du gouvernement qu’il se bat, comme au moment de Munich, et, comme alors, il estime avoir plus de possibilités d’action dedans que dehors. Cela tient peut-être en partie au fait qu’il a toujours été un homme politique sans parti ni soutiens durables. A l’urgence aussi sans doute : où donc, dans une période où les choses vont si vite, trouver le chemin d’une action efficace si on quitte le navire gouvernemental ? A l’étranger, puisque le pays s’abandonne ? Il faut être de Gaulle pour le concevoir, il faut avoir son âge, son ambition, peut-être aussi sa frustration d’avoir passé en captivité le plus clair de la Première Guerre mondiale et de n’avoir pu alors contribuer à la victoire. Plus décisif peut-être encore, et les Mémoires de guerre le laissent clairement entendre, a été son contact prolongé en deux mémorables occasions, le 9 à Londres et le 11 à Briare, avec le feu sacré churchillien -auquel Mandel, pour sa part, n’a été exposé que brièvement, dans la confusion de la journée du 13. Mandel, ancien bras droit de Clemenceau, est un peu revenu de tout. Il prend une pose de spectateur sarcastique, que Baudouin, l’un de ses plus farouches adversaires, croque sans doute avec justesse ce même soir, en commentant le conseil des ministres :

Jeudi 13 juin 1940 (...) MM Louis Marin, Campinchi et Rio constituent les irréductibles ainsi que M. Mandel, silencieux aujourd’hui comme hier, forteresse de mépris dont l’oeil glacé s’amuse à constater chez tous ses collègues une peur et une médiocrité supérieures à ses larges prévisions .

Mandel a sans doute une foi aussi intense que de Gaulle dans les destinées de la patrie, mais il pense qu’on peut encore attendre. Alors que le 14 juin, au lendemain de cette terrible journée, certes de Gaulle n’a pas démissionné, mais il ne s’en tient pas moins le plus près possible de la Grande-Bretagne, en tentant assez désespérément de mettre sur pied le fameux « réduit breton ».

S’en est-on moqué, de ce réduit ! De Gaulle se serait fait des illusions sur la possibilité de tenir la Bretagne derrière de dérisoires obstacles, dressés à la hâte pour briser l’élan des Panzer de Rommel. Ce faisant, il aurait affaibli sa propre option résistante, par des arguments qui offraient aux défaitistes des cibles faciles. Tout aurait dû, selon ces augures rétrospectifs dont Dominique Leca offre un bon échantillon , être subordonné à la préparation d’une résistance en Afrique du Nord. Tenter de faire dévier le repli gouvernemental après la Touraine, prévu en direction de Bordeaux, vers Quimper, c’était ajouter à la confusion. En fait de Gaulle, qui avait trouvé en arrivant au gouvernement le 6 juin ce projet de réduit armoricain dans les cartons de Paul Reynaud, s’y était rallié pour servir deux objectifs : sur le plan militaire, il s’agissait de reprendre le plus possible l’initiative tout en retardant l’avance ennemie et, à cet effet, de lancer une guérilla non pas seulement ni spécialement en Bretagne, mais dans toutes les zones non encore envahies qui s’y prêtaient ; sur le plan politique, il convenait d’encourager Reynaud à persévérer dans cette idée qu’il avait chargé Weygand d’étudier dès le 29 mai et aussi, surtout peut-être, de reconstituer une étroite unité d’action avec les Britanniques. Si l’éventualité d’un réduit breton, agitée par Reynaud devant le général en chef le 29 mai, est vague et générale, deux semaines plus tard elle a pris une forme concrète : la région est en passe de recevoir des troupes en repli, tant anglaises que françaises. Faisant la connaissance de Churchill le 9 juin à Londres, le retrouvant le 11 à Briare et ayant avec lui une longue conversation encore aujourd’hui bien mystérieuse, le voyant encore le 13 à la préfecture de Tours, de Gaulle a de toute évidence envisagé dans cette période la possibilité de soulever l’étendard de la révolte, en appelant le maximum de Français à rallier le panache antinazi de Churchill, au cas de plus en plus probable où le gouvernement Reynaud signerait l’armistice ou, ce qui revenait au même, s’effacerait pour ouvrir la voie à une telle signature.

Churchill, de son côté, faisant flèche de tout bois pour contenir les tendances défaitistes dans son propre cabinet, avait dès sa réunion du 9 au soir proclamé qu’en France tout était changé puisqu’un jeune général en pleine ascension voulait se battre. La bataille envisagée ce soir-là est conforme aux usages militaires en vigueur : il ne s’agit encore que de former et de manœuvrer des divisions. Cependant, lors de la réunion de cabinet du 11, juste avant de s’envoler pour le conseil suprême de Briare, Churchill commence à parler de guérilla, en émettant l’idée que la lutte pourrait se poursuivre « dans les régions les plus accidentées au sud de Paris » : la convergence avec les options gaulliennes est remarquable et, moyennant la prudence requise lorsqu’on doit reconstituer par des données indirectes une conversation capitale, on peut s’autoriser à en conclure que l’entretien de Briare porte au moins en partie sur le réduit breton. D’autant plus que, le lendemain matin, le conseil suprême interallié tient une nouvelle séance et que le presque quinquagénaire de Gaulle -dont la séance de la veille était tout bonnement la première participation à une instance politique de haut niveau !- se dispense de celle-ci pour aller inspecter et stimuler la mise en défense de la Bretagne. Le 13 au soir, donc, lorsqu’il veut adresser à Reynaud sa démission de ministre, c’est d’une part avec l’idée que l’armistice est imminent, d’autre part avec l’intention de gagner le massif Armoricain et d’y faire cause commune avec les Anglais. Sans l’éclairage de ce contexte, le langage dissuasif de Mandel est d’ailleurs incompréhensible :

De toute façon nous ne sommes qu’au début de la guerre mondiale. Vous aurez de grands devoirs à remplir, Général ! Mais avec l’avantage d’être au milieu de nous tous un homme intact. Ne pensez qu’à ce qui doit être fait pour la France et songez que, le cas échéant, votre fonction actuelle pourra vous faciliter les choses.

Démissionnant d’un gouvernement parce qu’il « roule vers la capitulation », de Gaulle serait peut-être impuissant mais ne cesserait pas pour autant, bien au contraire, d’être « intact ». Ce terme est lourd de sens. Il signifie tout d’abord que Mandel, lui, ne se juge pas si intact que cela. Sans doute songe-t-il avant tout à Munich, le traité honteux qu’il a cautionné en demeurant au gouvernement, mais aussi à tout ce qu’il n’a pas fait, faute de pouvoir convaincre ses collègues, dans tous les cabinets qui ont cédé à Hitler ou l’ont mal combattu, de celui de Sarraut en 1936 à celui de Reynaud présentement. Mandel, par ce simple mot, montre qu’il se sent entraîné dans la débâcle de la Troisième République. Mais cela ne nous dit pas en quoi de Gaulle, démissionnant, ne serait plus intact : il a bien fallu qu’il lui parle de son idée d’une dissidence, solitaire au besoin, pour continuer la lutte aux côtés des Anglais. Cette attitude est tout bonnement inconcevable pour Mandel. « Qui sait si nous n’obtiendrons pas que le gouvernement aille, tout de même, à Alger ? ». Et si cela n’advient pas ? Mandel n’a pas de politique de rechange. Il parie, et de façon bien imprudente. Or c’est, toute sa carrière le montre, le contraire d’un aventurier. Il pense sans doute que son risque est bien calculé. Sur quoi peut-il donc encore spéculer, en ce jour où Reynaud oscille entre armistice et démission, bref, où tout s’effondre en France politiquement, à la suite du château de cartes militaire qui s’affaisse depuis le 10 mai ? Reste un acteur : l’Allemagne hitlérienne. Seules ses conditions d’armistice pourraient permettre un sursaut patriotique. Mandel, journaliste puis maître de la censure lors de la guerre précédente, avait inlassablement détaillé ou laissé détailler devant les Français les buts de guerre de Guillaume II. Hitler serait-il plus modéré ? Tout montre que Mandel n’en croit rien, au point de ne pas envisager qu’il soit capable de dissimuler provisoirement son appétit pour des raisons tactiques. Ce tyran qui tient la France à sa merci après en avoir rêvé pendant vingt ans ne saurait, dans son esprit, que brûler de la mettre en pièces et, dès lors, il devrait redonner aux patriotes une marge de manœuvre.

La partie se poursuit, le 14, à Bordeaux. De Gaulle file à nouveau vers la Bretagne, puis l’Angleterre, pour laquelle il s’embarque sur un contre-torpilleur dans la soirée du 15. A Londres l’attend la première d’une longue série de déceptions : Churchill a oublié le réduit breton ! Ou plus exactement son général en chef sur le continent, Brooke, l’a convaincu qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de rembarquer au plus vite et Eden, très gêné, annonce à de Gaulle, ce 16 au matin, que les troupes anglaises abandonnent la France en général et la Bretagne en particulier .

Que croyez-vous que fasse de Gaulle ? Il change très vite son fusil d’épaule, après l’avoir rechargé auprès de son contemporain français le plus célèbre, mais au total peu souvent d’accord avec lui, à savoir Jean Monnet, dont il fait la connaissance ce matin-là à Londres ! Monnet, déjà passionné de coopération entre les nations d’Europe, mais soucieux pour l’heure de mater l’Allemagne avant que de l’apprivoiser, préconisait depuis des semaines une fusion des gouvernements français et britannique. Il avait intéressé à ce projet des diplomates anglais, ainsi que Chamberlain, alors second personnage du gouvernement, mais Churchill, méfiant, l’avait fait repousser par le cabinet la veille. Monnet convainc de Gaulle qu’il faut revenir à la charge, à son tour il convainc Churchill, qui obtient l’aval du cabinet, et tous deux téléphonent à Reynaud dans l’après-midi pour le persuader de faire approuver la fusion immédiate des deux pays par son conseil des ministres avant de venir parapher le lendemain à Concarneau, aux côtés de Churchill, un traité dans ce sens : le projet d’union est, accessoirement, une relance du réduit breton, et fait suspendre pendant quelques heures les embarquements britanniques.

La balle est donc, à nouveau, dans le camp de Mandel. Car plus que jamais il fait figure, au sein du gouvernement, de chef des « durs » opposés à l’armistice. Or depuis la veille un tiers-parti s’est constitué, sous la direction de l’autre vice-président du conseil (à part Pétain), le radical Camille Chautemps. Il se dit opposé à l’armistice, mais curieux d’en connaître les conditions ! Pour Mandel et les autres résolus, Campinchi, Marin etc., c’est une supercherie, car toute prise de contact avec l’Allemagne anéantirait la combativité, déjà mal en point, du pays. Mais Chautemps a rassemblé derrière lui un certain nombre de ministres qui jusque là se taisaient ou passaient pour adversaires de l’armistice. Au point que Reynaud a télégraphié la veille à Churchill pour lui demander (en vertu de l’accord franco-anglais du 28 mars qui interdit toute paix ou armistice séparés) l’autorisation, non pas de conclure un cessez-le-feu avec l’ennemi, mais de se renseigner sur les conditions qu’il y mettrait.

A cet instant entre en scène un témoin, le meilleur qui soit. Marie-Michel Tony-Révillon, né en 1891, sénateur radical de l’Ain, journaliste, arrive à Bordeaux et décide de tenir un journal. Il est le fils d’Antoine Révillon, dit Tony, lui-même homme politique, journaliste et aussi romancier. Ce père, ami de Gambetta et de Clemenceau, faisait partie, dans la geste républicaine des années 1860 à 1890, des seconds rôles, ceux que les livres d’histoire ignorent mais dont les militants conservent le souvenir pendant quelques générations. Ainsi, une dynastie républicaine délègue son héritier devant le lit de mort de la République. Son reportage paraîtra dès la Libération, en novembre 1944. Il comprend de nombreuses notes de bas de page, dont, à la date du 18 juin, le premier appel du général de Gaulle... dont le nom, dans le texte, n’apparaît que le 25 ! Voilà un honnête homme, qui ne retouche pas un original, même s’il l’entoure de gloses dont on pourrait se passer.

Il a deux entretiens instructifs avec Mandel, les 15 et 18 juin. Il commence par lui demander pourquoi le gouvernement ne remplace pas le général Weygand, notoirement résigné à la défaite, et Mandel lui répond qu’il l’aurait déjà fait s’il était président du conseil : preuve qu’il sent son heure, à présent, venue, et indice que peut-être il regrette de n’avoir pas tenté de s’imposer plus tôt. Il chiffre à 14 contre 10, au sein du conseil, les ministres favorables à la continuation de la guerre, mais sent que certains fléchissent et prédit à juste titre que le gouvernement, divisé, va démissionner le lendemain. Il ajoute, toujours aussi pertinemment : « Un ministère Pétain est probable et ce sera la défaite de la France ». A Révillon qui lui demande ce qu’il peut faire, il conseille d’aller voir les ministres car « nos adversaires ne sont pas inactifs ». Revenons à la proposition « Chautemps » de demander à Hitler, non pas un armistice, mais une information sur les conditions qu’il stipulerait. Le cabinet anglais, dans sa réunion, au demeurant confuse, du 16 juin au matin, avait donné son accord en posant lui-même une condition : que la flotte française fût dirigée vers des ports britanniques pour la durée des « négociations ». Les télégrammes exposant cette position avaient été rendus caducs, dans l’après-midi, par le projet d’union franco-britannique, et l’ambassadeur Campbell était venu les reprendre. Les témoignages, à propos du conseil des ministres français de la fin de l’après-midi du 16 juin, varient sur bien des points mais convergent sur les deux suivants : Reynaud a lu (par deux fois) le texte du projet d’union d’un ton monocorde et sceptique, comme s’il s’acquittait d’une corvée ; cette lecture est tombée à plat, tout le monde s’attendant à une réponse anglaise au sujet de la proposition Chautemps et se trouvant fort dérouté par une offre qui semblait faite pour l’éluder. Tout indique que Mandel ne s’est nullement singularisé et qu’il avait lui-même hâte qu’on passe à l’ordre du jour. Voilà donc, trois jours après le dramatique échange du 13 juin, un autre désaccord abyssal entre de Gaulle et Mandel. Le ministre de l’Intérieur est de plus en plus déconcerté, et sans doute atterré, par la propension du jeune général à bricoler des expédients avec Churchill au lieu de ferrailler sur le théâtre hexagonal contre les partisans de l’armistice.

Une confirmation peut être trouvée dans les mémoires de Léon Blum. Le leader socialiste n’est pas, quoi qu’en puissent penser les antisémites des deux côtés du Rhin, un proche de Mandel et il le rencontre peu en ces journées. La captivité, en revanche, va les rapprocher et leur permettre d’évoquer ces jours terribles du repli gouvernemental à travers la France. Ainsi, en mai 1943, Blum entreprend-il de rédiger une note sur l’attitude de Churchill le 13 juin 1940 à Tours. Il en a discuté avec Mandel, à présent il s’enquiert du point de vue de Reynaud,brièvementlogé dans la même villa qu’eux. Tous trois se rejoignent pour affirmer que la francophilie churchillienne avait joué un rôle néfaste. Lorsque Reynaud lui avait dit, lors de cet ultime conseil interallié, que la France envisageait un armistice, Churchill avait certes refusé de la délier de sa parole, mais aussi fait preuve de mansuétude en disant qu’il n’y aurait pas de récriminations de la part de l’Angleterre. A sa place, conviennent Reynaud, Blum et Mandel, un autre dirigeant anglais aurait solennellement rappelé les engagements souscrits. Et Blum, en cela aussi d’accord avec Mandel, est allé jusqu’à citer un nom : Pétain n’aurait pas eu la tâche aussi facile si le premier Britannique s’était appelé Halifax ! Ce chrétien austère n’aurait pas badiné avec la parole donnée. Une spéculation d’autant plus étrange que Halifax faisait partie de la délégation française à Tours et ne s’était pas fait remarquer par des propos plus intransigeants que ceux du premier ministre. On peut au contraire se demander si ce n’est pas cette présence qui avait dicté à Churchill, soucieux de présenter un front britannique uni, ses paroles indulgentes.

Le point de vue de Mandel dans ces discussions rétrospectives, en tout cas, suggère que Reynaud ne l’avait guère mis au courant des querelles homériques du cabinet anglais (pas plus qu’il n’en avait instruit Léon Blum) et que, en 1940, il sous-estimait les montagnes que devait soulever la foi churchillienne pour maintenir dans la lutte l’Angleterre elle-même. Alors que, comme nous venons de le voir, des idées telles que le réduit breton, puis le projet d’union franco-britannique, peuvent se comprendre, non seulement comme des bouées lancées désespérément depuis Londres pour maintenir la France à flot, mais aussi comme des hochets jetés aux gouvernants découragés des bords de la Tamise pour les inciter à parler d’autre chose que d’armistice . Voilà bien un point capital et peu repéré : Mandel, qui voit plus en Hitler une brute qu’un stratège, ne voit pas non plus en Churchill un right man in the right place que nul alors n’aurait pu remplacer. Il considère l’attitude résistante comme un devoir dont le rappel sera facile à administrer car il estime que le moindre Anglais, où que ce soit et surtout dans les colonies, fera preuve d’une sarcastique incompréhension vis-à-vis de tout Français baissant les bras.

Tony-Révillon témoigne qu’au lendemain de la prise du pouvoir par Pétain ceux qui s’appellent eux-mêmes les « résistants » se mettent à spéculer sur les difficultés de la négociation d’armistice, en espérant qu’elle capote. Un seul son de cloche diffère, émis par un sénateur du Lot, Louis Garrigou. Sa lucidité est impressionnante :

Garrigou croit que l’armistice sera signé parce que Pétain y tient absolument. Il faudrait un événement impossible à prévoir pour l’empêcher. La conclusion de l’armistice entre la France et l’Allemagne procurerait de grands avantages à l’Allemagne. Aussi, Hitler ne sera pas particulièrement exigeant. Après, quand l’armistice sera signé, il serrera la vis [souligné dans l’original] .

Si quelque chose permet de différencier de Gaulle et Mandel, c’est bien leur emploi du temps des 17 et 18 juin. Tout d’abord, pendant que le premier vole vers Londres, le second est arrêté, ce qui est bien la preuve, n’en déplaise à certains pétainistes aussi railleurs envers autrui que rétifs à l’auto-dérision, que de Gaulle avait raison de craindre une arrestation et de se soustraire au plus vite à ce risque. Ensuite, Mandel ayant été libéré au bout de quelques heures (tant l’accusation de complot était grotesque), tandis que de Gaulle se bat (ce qui sera longtemps ignoré) pour imposer son projet d’appel radiophonique en surmontant des obstacles dressés sans relâche par Halifax, afin d’appeler les Français à désobéir à Pétain, non seulement Mandel lui arrache une lettre d’excuse, puis la lui fait refaire comme un écolier, mais il s’en vante. Ainsi, lorsqu’il résume leur entretien du lendemain, Tony-Révillon ne note rien sur ses intentions, ni même sur son analyse de la situation. Mandel lui a raconté par le menu l’épisode de l’arrestation, et celui de la lettre avec plus de détails encore, au point qu’il ne semble pas avoir eu le loisir d’aborder d’autres sujets : le journaliste professionnel qu’était Révillon n’aurait pas manqué de leur accorder, dans ses notes, la priorité. L’humiliation du vainqueur militaire de 1918 par le bras droit de Clemenceau, alors que l’un a désormais, en fait sinon en droit, tout le pouvoir que voudront bien lui laisser les Allemands, et que l’autre est redevenu un simple député, tiendrait-elle alors lieu de politique à un Mandel désemparé ? Mais il est sans doute injuste de penser que cet homme d’action s’abandonne à la vanité et n’a plus d’autre souci que de démontrer, au coeur du commun naufrage, qu’on aurait gagné au change en lui confiant la barre. On peut aussi faire l’hypothèse que, décidément, il accorde peu de chances de survie à ce gouvernement lorsque Hitler aura fait connaître ses conditions, forcément draconiennes, et qu’il sied de mettre au jour sans retard l’incapacité politique de Pétain, afin de hâter son renversement. Cependant Hitler ne se presse pas de fixer, par son armistice, les limites du pouvoir maréchalien, et la question du transfert des autorités en Afrique du Nord se repose en quelque sorte mécaniquement : les partisans de la cessation de la lutte sont eux-mêmes obligés de convenir que le gouvernement, pour ne pas négocier sous la contrainte, doit se mettre hors d’atteinte en franchissant la Méditerranée. On voit alors, et là-dessus les carnets de Tony-Révillon permettent un diagnostic des plus nets, un certain nombre d’adversaires de l’armistice saisir l’opportunité de passer en Afrique du Nord à bord du Massilia, dans l’espoir de garder les coudées franches pour faire triompher leur point de vue. Mais, sous l’influence de ceux qui, Laval et Marquet (le député-maire de Bordeaux) en tête, ne veulent décidément pas quitter la France, une nouvelle étape du repli gouvernemental est décidée : les ministres se remettront en route pour Port-Vendres, d’où ils seront embarqués, en cas de besoin, sur des navires militaires, disposant de peu de places pour des civils. Ainsi, le transport d’Herriot et de Jeanneney est prévu sur un contre-torpilleur et le second nommé s’ébranle à destination des Pyrénées-Orientales avant d’être rattrapé par un contrordre à Toulouse, tandis qu’Herriot met sur le Massilia ses bagages mais non, finalement, sa personne. Port-Vendres n’est pas Bordeaux, les possibilités d’embarquement y seront bien moindres et, de ce fait, le Massilia apparaît aux parlementaires soucieux de continuer la lutte dans les colonies comme le moyen le plus sûr de ne pas se voir bloqués en métropole : c’est parce qu’il a été mis précisément au courant par son président, Jeanneney, de ces réalités logistiques, que le sénateur Révillon, craignant d’être « pris au piège » à Port-Vendres, opte pour le paquebot amarré au Verdon. Il y retrouve la plupart des adversaires de l’armistice avec lesquels il vient de s’entretenir à Bordeaux, dont Georges Mandel. Lequel a quelque espoir de retrouver en Afrique du Nord et Jeanneney, et Herriot, chassés prestement de Port-Vendres par la révélation des conditions d’armistice, et peut-être même le président Lebrun, ce qui donnerait une forte aura de légitimité à un pouvoir dissident, même si en métropole Pétain s’accrochait au sien.

Pourquoi Mandel ne va-t-il pas en Angleterre ? Il s’en explique lui-même le 16 juin au soir à l’adresse d’Edward Spears, un général et député britannique que Churchill a délégué quelques semaines plus tôt auprès de Reynaud et qui va retourner à Londres le lendemain, accompagnant le général de Gaulle. Spears, qui depuis des jours connaît et admire la fermeté du ministre comme celle du militaire, préférerait évidemment, à choisir, la compagnie du premier. Mais Mandel ne lui laisse pas le choix : il dit qu’il ne partira pas le lendemain, mais « peut-être le 18 ou le 19 » . Il invoque le fait qu’il est juif et dit qu’il ne veut pas partir trop vite pour ne pas avoir l’air de fuir. Il s’accroche à la terre française, espérant que la situation s’y améliore -et ce ne peut être que grâce à des conditions d’armistice inacceptables, qui créeraient une division et une confusion à la faveur desquelles il pourrait peut-être encore s’éclipser, même si Pétain persistait dans son intention de déposer les armes.

Mais voici un document encore inédit, le seul où on voie Mandel s’expliquer sur ses choix géographiques. Il le fait à l’adresse des gouvernements anglais et américain, par l’intermédiaire d’un visiteur assidu de l’hôtel de Vals où il se trouve en résidence surveillée, l’éditeur catholique André David. Il le charge en particulier de faire connaître son état d’esprit au diplomate Alexis Léger . David remet à Léger une note, retrouvée dans les papiers de l’ancien secrétaire général de la diplomatie française , qui indique :

Si Monsieur Georges Mandel n’est pas parti pour l’Angleterre, c’est qu’il était persuadé que l’armistice ne se ferait pas et que la lutte se poursuivrait. Ceci se trouve confirmé à la première page des journaux d’Afrique du Nord des journées tragiques de juin 1940. Jamais M. Mandel n’aurait cessé la lutte. Il faut se souvenir qu’il est de l’école Clemenceau. Le départ sur le Massilia a été un piège combiné pour se débarrasser des partisans de la résistance en faisant passer ceux-ci pour des fuyards et pour faciliter en même temps le coup d’Etat.

Ainsi, Mandel imagine un complot à double détente : Pétain et son entourage auraient eu l’intention de livrer la France et se seraient arrangés pour isoler en haute mer, au moment où ils comptaient le faire, leurs principaux adversaires. Cette théorie fera florès lors de la Libération -mais il est à noter que le jugement du procès de Pétain ne reprendra pas le chef de « complot », présent dans l’acte d’accusation.

Avant de connaître ce document décisif, l’historien pouvait approcher la vérité grâce au témoignage de Georges Wormser. Ce vieil ami de Mandel, qui l’avait beaucoup pratiqué depuis le temps de Clemenceau, donne dans son livre de souvenirs l’explication suivante : il ne concevait absolument pas de rejoindre l’Angleterre seul, il estimait ne lui être précieux que s’il amenait avec lui une part importante de la puissance française. Pour cela il importait avant tout de lutter contre l’armistice, et en cas d’échec il convenait de maintenir au moins l’empire dans la guerre .

Sur le Massilia, il ne se laisse pas piéger comme un débutant. Il joue, avec un souverain mépris pour sa propre sécurité, sa dernière carte, en spéculant sur la lenteur des velléitaires regroupés autour de Pétain à se décider. Jusque là il n’a sans doute pas tort. Le facteur qu’il oublie, en dépit de précédents déjà nombreux, n’est pas la sournoiserie conspiratrice d’un vieux maréchal, mais plutôt l’aptitude d’un ancien caporal à imposer ses vues et son calendrier. Ce qui le sépare de De Gaulle est donc beaucoup plus ténu et subtil qu’on ne le dit généralement. Le Général lui-même croit dur comme fer qu’au spectacle de l’effondrement du maréchal les gouverneurs de l’Empire vont avoir un réflexe de dignité. Ne leur écrit-il pas le 19 juin : « Il ne serait pas admissible que la panique de Bordeaux ait traversé la mer » ? Ne sous-estime-t-il pas lui-même alors la maîtrise, par Hitler, du timing de l’armistice et son talent pour édicter des conditions rassurantes, du moins à court terme et dans la perspective d’une guerre courte ? Ce qui meut de Gaulle et le propulse vers Londres, c’est l’idée qu’avec Pétain il n’y a plus d’Etat, et qu’il en faut un pour donner immédiatement aux administrateurs coloniaux la boussole dont ces fonctionnaires peuvent difficilement se passer. Mandel, lui, garde l’espoir de confectionner de l’intérieur une autorité de rechange.

le 20 juin 2012



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