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Dunkerque 2012 : étonnantes crispations... ou crise-passion ?



d’instructives vaguelettes estivales, en tout cas !



Le chapitre de la Ruse nazie (1997) sur Frieser

A l’occasion de la parution d’un articulet résumant mes recherches sur l’ordre d’arrêt, au début de juillet 2012, ma thèse, publiée dans ses grandes lignes dès 1992 -et en ligne ici même dans un chapitre de Churchill et les Français (1993)- a été curieusement plus remarquée que d’habitude, et vivement contestée sur un blog et quelques forums.

Voici tout d’abord l’article (pour les notes, on se reportera à la version du magazine) :

Le Haltbefehl devant Dunkerque : une énigme qui joue les prolongations

Le 24 mai 1940 11h 30 (heure française) ou 12h 30 (heure allemande), Hitler ordonne l’arrêt de l’offensive blindée qui, après avoir coupé de leur arrière-pays les ports de Boulogne et de Calais les jours précédents, s’apprêtait à réserver le même sort à Dunkerque, consommant ainsi l’encerclement dans une poche de plus en plus étroite des armées de terre anglaise et belge, ainsi que des meilleures troupes françaises.

Pourquoi ? Pour contraindre la France, l’Angleterre et la Belgique à se rendre et à signer la paix, comme un propriétaire arrête son molosse à quelques centimètres de la gorge d’un cambrioleur surpris, en lui ordonnant de cesser toute résistance. Mais cette explication n’est apparue qu’en 1991, sous la plume de John Costello, avant d’être précisée et développée par moi-même, dans mon premier ouvrage historique, quelques mois plus tard .

Que disait-on donc auparavant ? Tout d’abord, rien, et ce pendant six ans. L’arrêt, qui avait duré jusqu’au matin du 27, n’avait tout bonnement pas été remarqué par les journalistes et les premiers historiens. C’est le journal du général Halder (chef d’état-major de l’armée de terre allemande), tout bruissant des protestations de son auteur et de maints officiers frustrés, qui obligea les observateurs à remarquer ce Haltbefehl. En 1948, dans un livre écrit à partir de ses entretiens avec les généraux allemands prisonniers, Basil Liddell Hart mit au jour une kyrielle de justifications données par Hitler lui-même -en sus de celles qu’on trouvait déjà chez Halder. Or, avant Costello (et même souvent aussi, hélas, après), les historiens eurent tendance à enfiler ces justifications à la queue leu leu plutôt que d’en dégager une logique. Deux citations en témoigneront, l’une due à Henri Michel et l’autre à John Keegan :

« (...) il est certain que le Führer, en agissant ainsi, était d’accord avec Keitel et Jodl et avec le responsable sur place, le général von Rundstedt, dont il n’a fait qu’avaliser la décision. Celui-ci ne s’était pas déterminé par des considérations de politique, ni même de stratégie générale -comme la crainte de Hitler, selon son expérience de 1914-18, de voir les blindés s’enliser dans les Flandres, ou le désir du Führer de donner à la Luftwaffe de Göring un succès spectaculaire en l’enlevant à une armée de terre jugée « réactionnaire ». Il est probable que la nécessité de laisser souffler ses chars avait été révélée à von Rundstedt à la fois par l’attaque anglaise sur Arras du 21 mai -qui avait avancé de 16 km avec trois bataillons et 16 chars-, les préparatifs français sur la Somme et l’arrivée de quelques renforts britanniques à Calais, ensemble de mesures annonçant une attaque d’envergure sur les deux flancs de l’étirement allemand. Mais l’esprit tortueux de Hitler lui avait fait tenir de singuliers propos sur la nécessité de l’Empire britannique ; il n’est pas exclu qu’il ait envisagé de permettre aux Anglais de ‘sauver la face’. » (Michel )

« La contre-attaque britannique [d’Arras] (...) alarma Hitler. Rundstedt, commandant le groupe d’armées A, admit avec lui que les Panzer étaient allés trop loin pour leur sécurité et devaient arrêter leur avance en attendant que l’infanterie, plus lente à se mouvoir, ait ‘doublé’ les murs du couloir, pour éviter une répétition de l’effet de surprise d’Arras. (...) Le 24 mai, Hitler ordonna aux forces blindées d’arrêter leur avance. Il refusait de laisser les Panzer s’engager dans les basses terres de la côte qu’il jugeait peu propices à des opérations de blindés. » (Keegan )

On ne peut qu’être frappé par le caractère subjectif de ces proses, et leur éloignement de toute rigueur d’historien, d’autant plus qu’il s’agit de spécialistes chevronnés, difficiles à prendre en défaut ailleurs. L’énigme n’excite visiblement pas leurs papilles de chercheurs ; ils ont plutôt l’air de proposer de mauvaise grâce une explication parce qu’il le faut bien ; et, chassant l’avarice, chacun en offre plusieurs, à charge pour l’amateur de faire son tri. Nous pouvons néanmoins leur décerner, ex aequo, la médaille de l’illogisme : s’il y a dans le dispositif allemand, en ce jour et à cette heure, quelque fragilité, ce serait le moment de foncer, et de boucler l’encerclement, plutôt que de ralentir et de le suspendre. Michel, qui pense redoutable (ou du moins pense que Rundstedt devait le penser) l’arrivée de renforts à Calais ou la Somme, et Keegan, qui pense que le chef du groupe d’armées A jugeait nécessaire d’attendre l’infanterie, nous laissent supposer que ce général avait soit oublié le b.a. ba de son métier, soit gagné son avancement avec une bonne dose de favoritisme.

Il y a là surtout, de la part de ces deux auteurs fort représentatifs, une observation fort distante et distraite du réel. Certaines raisons qu’ils avancent pourraient expliquer des dispositions allemandes du 22 mai, certainement pas du 24. De ce point de vue, un livre très inégal, paru en 1995 mais achevé d’écrire (d’après sa bibliographie) en 1991 soit au moment des travaux de Costello (et sans en tenir le moindre compte) a tranché toutes les incertitudes : le colonel allemand Karl-Heinz Frieser, étudiant minutieusement la position des unités sur le terrain, a montré dans son Blitzkrieg-Legende que le 24 mai à 12h 30 aucun officier allemand ne craignait plus nulle part la moindre contre-attaque et que l’heure était à l’euphorie de la victoire. Ordonné par celui qui dirigeait à la fois l’armée et l’Etat, l’ordre ne pouvait donc avoir que des raisons politiques.

Frieser en propose une entièrement nouvelle... et entièrement fausse, à mon avis : mis devant le fait accompli d’un retrait de ses blindés à Rundstedt, par l’OKH du général von Brauchitsch (celui dont Halder est chef d’état-major), au profit du groupes d’armées B du général von Bock, Hitler rendrait séance tenante ses blindés à Rundstedt. Mais dans ce cas, pourquoi les arrêter ? Pour montrer qui est le maître, écrit Frieser. Mais cela n’est nullement documenté. Excellent dans la démolition, Frieser ne fait donc pas mieux que les autres dans la proposition : il avance une explication parce qu’il en faut bien une, mais elle n’a rien de convaincant. Ces proses antérieures à Costello, ou ignorantes de son apport, charrient une vision de Hitler et de sa guerre terriblement datée. Si on se permet aussi légèrement des explications aussi confuses de sa conduite, c’est qu’on lui prête, à lui-même, une confusion et une légèreté sans pareilles. Voyez ce chef qui se souvient au dernier moment qu’il a vu en 1914-18 des marais autour de Dunkerque ! (au demeurant, il n’y en a plus...) Voyez cet Ubu qui fait avorter le plus grand encerclement de l’histoire pour montrer que c’est lui qui commande ! Voyez ce matamore qui a peur de son ombre, cet impulsif qui ne voit même pas que la partie est gagnée ! etc.

Le nazisme était une aventure folle, mais méthodiquement et intelligemment menée : tel est l’apport croissant des recherches nouvelles, depuis environ deux décennies. Contrairement à la propagande anglo-américaine de guerre, logique mais peu pertinente, il ne s’était donné ni l’Angleterre ni les Etats-Unis comme ennemi mortel, mais uniquement la France et la Russie. Et puisqu’il voulait ménager l’Angleterre il était aussi obligé d’épargner en grande partie la France, en se contentant de briser son outil et son prestige militaires, et de se payer, territorialement parlant, sur la seule Russie et quelques pays slaves environnants. L’arrêt devant Dunkerque est donc inséparable des propositions faites par Göring au Suédois Dahlerus, intermédiaire fréquent entre Berlin et Londres, le 6 mai 1940 : si les Allemands attaquent et parviennent à Calais (ce sera chose faite le 23 mai, veille de l’arrêt), il faudra demander la paix et ses conditions seront modérées. Le mérite essentiel de Costello est d’avoir trouvé là-dessus un document miraculé, dans un coin mal expurgé des archives de Paul Reynaud -alors que le ménage a été bien fait, ou que la dissimulation persiste, à Berlin, Stockholm et Londres. Ce document reste ignoré de bien des spécialistes, qui se condamnent à répéter sans fin le propos propagandiste de Churchill : « Les conditions allemandes ne pourraient être que dures ».

Conclusion

La conséquence la plus immédiate de cet arrêt infructueux et de la reprise du combat trois jours plus tard (aucune ouverture de paix n’étant venue de Londres, en raison de l’obstination et de l’habileté politique churchilliennes ; le ministre des Affaires étrangères Halifax, appeaser invétéré, avait presque réussi, le 27 mai, à déstabiliser son premier ministre, mais ceci est une autre histoire) est le sauvetage des troupes britanniques par Dunkerque, dont les défenses avaient pu être renforcées dans l’intervalle. D’où parfois, chez les rares qui refusent les explications par les peurs et les lubies de l’ancien caporal, l’idée que par l’arrêt il voulait favoriser l’embarquement. Cette explication est tout aussi fausse -Churchill ayant précisément, au cours des journées précédentes, répudié la solution d’embarquement tant qu’elle restait possible, Hitler ne pouvait savoir qu’il profiterait de l’arrêt pour la mettre en œuvre. Du moins aucun document ne va dans ce sens -alors qu’il y a l’offre de paix de Göring, à valoir le 23 mai, pour documenter la seule thèse qui subsiste : la soif nazie d’un arrêt immédiat de la guerre à l’ouest, « sur le sable de Dunkerque ».

En résumé : Hitler, qui a fait partir en direction de Londres et de Paris, avant la campagne (donc sous le ministère Chamberlain), une offre de paix "généreuse" envers la France et la Belgique, reste sans nouvelles et s’en inquiète. L’arrêt est destiné à gagner un peu de temps avant de boucler l’encerclement en Flandre de l’aile marchante alliée, en espérant soit que Churchill (qui est vu d’Allemagne, plus que Reynaud, et à juste titre, l’âme de la résistance des Alliés au nazisme, ne serait-ce que parce qu’il a le comportement militaire le plus illogique, en n’essayant pas de rembarquer ses troupes) soit que Churchill, dis-je, soit renversé, soit qu’il réfléchisse et s’incline.

Le but allemand est donc une paix générale "sur le sable de Dunkerque" (expression du général Jodl à Nuremberg), ce qui s’oppose non pas à une, mais à deux sortes d’explications antérieures :

-  il aurait stoppé pour favoriser un embarquement britannique et une paix généreuse avec la Grande-Bretagne après une paix carthaginoise avec la France (explication initiée par Liddell Hart à la fin des années 40) ;

-  il aurait stoppé parce que la situation militaire lui aurait semblé le justifier.

Une première version de la présente page ayant été perdue le 17 août 2012, il n’en reste que cet extrait, sauvegardé sur un forum :

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A part deux remarques intéressantes [1], le ton est, sur les blogs ou forums en question, d’une agressivité peu commune et le débat guère utile -ce que reconnaissent les autres participants... tout en m’en attribuant l’entière responsabilité.

[1] Hitler via Göring et Dahlerus-Nordling, le 6 mai, annonce à l’Angleterre et à la France qu’une fois maître de la côte belge et de Calais il fera une offre de paix, or il ne le fait apparemment pas, ce qui pose la question, fort intéressante, d’un changement de ses plans induit par le changement de gouvernement à Londres ; la réception du message par Halifax n’a guère pu se faire directement mais plus probablement par un télégramme de l’ambassade anglaise en Suède.

(...)

Mes contradicteurs, lorsqu’ils ont un pouvoir dans la gestion des blogs et forums, multiplient les manifestations d’arbitraire et, dans l’argumentation, font flèche de tout bois :

* Il y a un spécialiste militaire très compétent qui est d’accord : Rundstedt.

* Hitler aurait, de toute évidence, avantage à publier son offre.

* Il a remporté des succès d’une telle ampleur que cette offre ne tient certainement plus.

* Beaucoup de gens très bien ont dit que l’explication était militaire.

* Il n’y a plus de raison militaire mais c’est nous qui le savons après coup, sur le moment on est dans le brouillard et on peut tout craindre de la part de l’ennemi...

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Bref, notre explication diplomatique (celle de Costello, développée par moi-même dans mes livres Churchill et les Français et la Ruse nazie -1997) reste sans explication rivale cohérente et articulée. Car loin de s’appuyer sur des archives, l’explication militaire brode sans la moindre rigueur sur les prétextes donnés par Hitler à sa hiérarchie militaire en ébullition, notamment dans l’après-midi du 24 et la journée du 25.

Réflexions d’abord publiées sur le forum de Bruno Roy-Henry

Le débat sur mon travail

Messagepar Francois Delpla » Mercredi 15 Août 2012 08:24:37

Très curieusement, alors qu’il n’y a strictement rien de neuf, mon analyse du Halbefehl devant Dunkerque, développée notamment sur le présent site, depuis des années viewtopic.php ?f=12&t=340, suscite au cours de cet été une avalanche de coups bas, de menaces de verrouillage sinon de bannissement, de comportements de webmestres pires que tout ce qu’on connaissait en matière de censure et de privilèges (des lois sur mesure pour me réprimer, en me dictant le plan et quasiment le contenu de mes réponses sinon gare !), de recherche sur la Toile et d’utilisation en guise d’argument scientifique de vieilles disputes sans rapport avec l’ordre d’arrêt (dont personne ne prendra connaissance en détail, mais qui concourent à installer une méfiance), de regroupement d’ennemis comme pour une lutte finale, les répressifs de Passion-Histoire s’affichant notamment avec des gens pires qu’eux... Et dès que je fais la moindre remarque sur ce traitement, je suis censé "me poser comme toujours en victime" !

Je ne comprends pas moi-même très bien le soubassement géologique de cette avalanche. Je vais essayer de l’analyser plus avant dans les jours qui viennent.

Avec l’aide des volontaires !

Un point commun des détracteurs sera mon point de départ : si aucun ne m’oppose, sur l’ordre d’arrêt, une thèse rivale clairement formulée, tous cependant adhèrent peu ou prou à l’idée que Hitler était très nerveux et avait en quelque sorte peur de son ombre. C’est l’idée qu’il aurait pu savoir où il allait -tout en étant dérangé dans ses calculs par l’irruption inattendue de Churchill- que ces personnes ont du mal, non seulement à concevoir, mais à trouver digne d’examen.

Pour documenter la recherche, le fil de PH sur les appeasers anglais, que nous avons commenté ici par moments, mérite d’être relu d’un trait : http://www.passion-histoire.net/n/www/v ... &sk=t&sd=a

Cela commence en 2009 et se polarise rapidement sur un article que j’avais donné à Histomag, introduit par Chef chaudard. Je finis par intervenir en personne. Tonnerre et Raguse n’y voient pas matière à faire les gros yeux (ni Elgor, qui fait une apparition)... mais après octobre 2011, date de mon expulsion pour cause de lèse-Tonnerre sur la folie hitlérienne, ils jouissent littéralement de ma disparition pour libérer leur parole.

Il ne s’agit pas ici de PH mais de mon travail et de la résistance qu’il suscite, en général. Voici l’un des posts les plus emblématiques :

ponceludone a écrit :

Sujet du message : Re : Les "appeasers" anglais

MessagePosté : 19 Oct 2009 11:23

En septembre 1939 Chamberlain "appeaser-en-chef" lance l’Angleterre dans la guerre et Halifax son ministre des affaires étrangères ne démissionne pas. A partir de cette date ils sont l’un et l’autre des "ex-appeasers". Mers el Kebir est un message au monde entier : Le Royaume-Uni est toujours en guerre. En juillet 1940 Roosevelt n’est pas un allié mais un soutien moral et en matériel de Churchill.

Les Britanniques sont bien connus pour leur "fighting spirit" résumé par un sergent disant à Churchill : "Nous voilà en finale et le match a lieu chez nous".

Ce ponceludone ne cite rien de mon article ou de mes arguments. Du peu qu’il en dit, on se demande si on doit admirer davantage la finesse ou la précision :

PS. Ceux qui publient dans une revue historique devraient un peu plus respecter le lecteur. Est-il nécessaire d’utiliser le style bistrot ?

Je citerai aussi ceci, parce que j’aime mettre en valeur le côté positif des gens, et parce que le retournement intervenu depuis montre à lui tout seul l’intensité des crispations qui trouvent leur sommet en ce moment :

Narduccio a écrit : Sujet du message : Re : Les "appeasers" anglais MessagePosté : 19 Oct 2009 22:30

ponceludone a écrit : Il y eu des votes, mais le gouvernement a toujours eu une majorité écrasante pour ce qu’il demandait. Dans les mémoires de Churchill, ces votes ont lieu en 1940. Quand je mentionne 1942, c’est pour situer le premier vote de confiance.

Quand je lis la discussion, je trouve un seul intervenant référence à 1942 et qui a tendance à tout faire embrouiller avec cette référence postée à tout bout de champ. On sait tous que les appeasers anglais ont œuvré a un moment crucial ou le pouvoir de Churchill est très faible et que ce moment est la fin de l’été et le début de l’automne 1940. S’il y avait eu un vote à ce moment, le gouvernement aurait pu être mis en difficulté. Or, "on" a évité qu’il y ai un vote. Et après guerre, "on" a tout fait pour que cet épisode peu glorieux soit passé sous silence.

On voit que Narduccio me soutient personnellement et intellectuellement contre les coups bas de ponceludone sans pour autant le menacer de ses foudres de modérateur, ce que je ne souhaite nullement.

Or, trois ans plus tard, est-ce bien le même qui écrit ?

Narduccio Sujet du message : Re : Les "appeasers" anglais MessagePosté : 04 Mai 2012 15:31

J’ai l’impression que pas mal de monde feint d’ignorer que l’Angleterre de 1940 est une démocratie contrairement aux belligérants adverses. Or, je ne trouve personne qui peut m’expliquer combien il y avait de parlementaires anglais derrière Lord Halifax. Parce que Lord Halifax tout seul, ça ne représente rien quelque soit sa position. Force est de constater que lors de la formation du gouvernement, Winston Churchill, malgré l’image déplorable que semblent en avoir pas mal de parlementaires arrive à rassembler une majorité lui permettant de gouverner. Alors que Lord Halifax n’y arrive pas. Dans ces conditions, la position d’Halifax est au mieux anecdotique.

J’ai beau lire les diverses interventions, j’arrive pas à comprendre comment on veut que les Anglais signent la paix avec les Allemands s’il n’y a pas une majorité de parlementaires prêts à voter pour une demande d’armistice ou pour soutenir un gouvernement prêt à demander l’armistice. On peut trouver autant de témoignages que l’on veut sur des gens prêts à signer la paix avec Hitler, tant qu’ils ne disposaient pas de la majorité, ou tant qu’ils ne pouvaient pas prendre le pouvoir, cela ne veut rien dire. La question deviendrais plutôt : Hitler s’est-il laissé abuser par sa volonté de trouver das anglais favorables à la paix ? ou les anglais ont-ils sciemment abusé d’Hitler pour gagner du temps à un moment où ils en manquaient douloureusement ?

En résumé, ce fil où je suis cité à toutes les pages témoigne, de la part de ceux qui me mentionnent défavorablement, d’une argumentation digne de l’adjectif "débile", et ce d’autant plus que ses porteurs font par ailleurs montre d’intelligence et de force argumentatives. S’ils voulaient, ils pourraient, mais ils ne veulent pas, sortir de "Delpla c’est Delpla", "Delpla on connaît", "la grande majorité des historiens (variante : tous) ne voit pas les choses ainsi", e tutti quanti.

Il s’agit bel et bien, et de plus en plus, d’intégrisme, de terreur de sortir des sentiers battus, de panique à l’idée que ce qu’on croyait savoir puisse se révéler erroné ou dépassé.



Messagepar Francois Delpla » Jeudi 16 Août 2012 07:55:13

Je dirais même plus : nous assistons là en direct à une véritable décantation.

Pendant cinquante ans (1940-1990), le volontarisme churchillien a empêché toute histoire sérieuse du mois de mai 1940. Un mythe occupait l’horizon, qu’on peut résumer comme suit : la France a regrettablement craqué, l’Angleterre a bravement relevé le flambeau, sans qu’il y ait, au niveau gouvernemental, la moindre hésitation.

En 1990 et suivantes, l’analyse historique de cette période a débuté, non seulement sous l’impulsion de Lukacs et de Costello, mais d’une prise en compte, enfin, des archives du cabinet britannique ouvertes depuis vingt ans et que pendant vingt ans des historiens avaient essayé de faire entrer dans le brodequin de la version churchillienne. On s’est enfin rendu à l’évidence : la volonté de continuer la guerre n’était pas plus forte d’un côté de la Manche que de l’autre, mais certes la géographie laissait à l’Angleterre un peu plus de confort pour en discuter... si elle le souhaitait (car elle aurait pu, aussi, se précipiter pour être la première à causer avec Hitler). Churchill avait donc joué un rôle personnel énorme pour faire diverger les réactions des deux alliés devant l’écrasante victoire militaire germanique.

Comme toujours, la réaction essaye de reculer en bon ordre, et d’opérer, comme une armée, un "rétablissement" sur une ligne. Contraint de remarquer que le cabinet de Londres s’était tout autant déchiré que celui de Paris, au moins pendant la période du 25 au 28 mai (la plus immanquable dans les archives), on s’est mis à mal lire les documents qu’on ne pouvait plus contourner. Le ministre qui au matin du 26 sonne la charge contre Churchill, Halifax, aurait été battu d’avance. Il n’aurait mené qu’un combat d’arrière-garde et jeté les derniers feux de l’appeasement, espérant le soutien de son compère Chamberlain et voyant ce dernier lui échapper, convaincu par les arguments de Churchill ; variante : même avec Chamberlain, il était en minorité, les deux travaillistes soutenant fermement Churchill.

Et voilà qu’à présent Narduccio, qui maîtrise visiblement très mal le dossier mais n’en reflète que mieux l’état présent du mythe, nous parle d’arithmétique parlementaire ! La vérité est que Churchill, s’il ment dans ses mémoires en prétendant avoir réussi, a bel et bien fait tout son possible pour que la question de la continuation de la guerre ne soit pas posée, et a réussi en grande partie. Elle ne l’a pas été du tout au parlement. Au cabinet, elle l’a été du 26 au 28 mai 1940 quand Halifax a fait ouvertement de la résistance, et suscité des réactions ambiguës de Chamberlain comme du travailliste Attlee, mais le consensus qui s’est dégagé le 28 au soir ne portait pas sur le fond :

-  d’une part on renonçait à la modalité de connaissance des conditions allemandes proposée par Halifax : passer par la médiation de Mussolini ; on y était aidé par la mauvaise volonté du Duce, l’intermédiaire que Halifax avait proposé après l’avoir, sans mandat du cabinet, pressenti (le 25 mai vers 17h) ; car il s’était dans le même temps résolu à un mariage définitif avec Hitler, après de longues fiançailles.

-  d’autre part, il ne s’agissait nullement d’une décision claire et ferme de continuer la guerre même sans la France, mais d’un report de la décision d’une huitaine de jours, le temps de faire le bilan de ce qu’on aurait pu évacuer par Dunkerque ; c’est parce que ce bilan avait été inespéré et que Churchill en avait tiré, le 4 juin, de grands effets oratoires, que la question ne fut finalement jamais reprise, du moins sous des formes aussi directes. Tout de même, il fallut attendre juillet et Mers el-Kébir pour que la ligne de Churchill apparût consolidée et que les craintes, ou les espoirs,d’une paix générale se calmassent quelque peu.

Hitler reste encore plus absent de l’analyse que Churchill, sous les plumes d’orientation narduccienne ou apparentée. Rien n’est plus flou dans cette mouvance que les intentions et ambitions de l’Allemagne quand elle entreprend cette campagne. Visait-elle ou non une paix blanche après avoir détruit le fer de lance français, pour reporter ses appétits vers l’est ?

Qu’on néglige cette question ou qu’on la tranche d’un ricanement en prétendant qu’un Hitler pareillement vainqueur n’était pas homme à abandonner son butin, on s’ingénie à ne rien comprendre au nazisme.

le 18 août 2012



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