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Dialogue avec les oeuvres

Un prêtre exemplaire



Louis Adrien Favre, sauveur de Juifs et résistant



Mission et calvaire de Louis Favre, un livre de Nicole Giroud, Divonne-les-Bains, Cabédita, 2012

Extraits en ligne

Assurément l’une des belles surprises de l’année. Une enseignante de lettres, habitant un village de Haute-Savoie, se lie d’amitié avec son plus vieil habitant, qui se révèle être le frère d’un résistant fusillé en 1944. Il finit par lui transmettre les papiers et les photos conservés par la famille, et par lui demander d’entretenir le souvenir du héros. Elle se met au travail et reconstitue son parcours, aidée par des historiens, des archivistes, des religieux de la congrégation de Louis Favre et des compagnons de résistance ou leur famille, des deux côtés de la frontière franco-suisse. Blogueuse prolifique, elle me fait connaître son travail par le biais d’un débat chez Pierre Assouline sur la difficulté de faire éditer des livres d’histoire sans se plier à des diktats appauvrissants. Du moins estime-t-elle, cette fois-ci, avoir eu gain de cause, en qualité sinon en quantité.

Elle voulait en dire deux fois plus. Ce sera peut-être pour un autre livre, quand celui-ci aura suffisamment mis en lumière, aux yeux de ses compatriotes, de ses coreligionnaires et des humanistes de tous horizons, ce personnage peu banal.

Louis, né en 1910, raconte lui-même son enfance d’orphelin de guerre dans une famille paysanne très pauvre d’un village uniformément catholique, son goût pour la poésie, ses improvisations à l’harmonica et les mérites scolaires qui lui valent une orientation vers la prêtrise.

Les Missionnaires de Saint François de Sales, chassés de France par Emile Combes avec les congrégations enseignantes, ont émigré en Suisse, près de Fribourg, mais, à la faveur de l’apaisement religieux qui suit la guerre, reviennent en 1921 installer un "juvénat" à Ville-la-Grand. Louis Favre y étudie jusqu’en 1929 puis fréquente la faculté de théologie de Fribourg (où il suit l’enseignement de Charles Journet) avant d’être ordonné en juillet 1936. Date intéressante ! Lors de sa première messe au village natal, un ancien instituteur s’invite au grand scandale des paroissiens qui l’écartent au motif qu’il a "voté pour le Front populaire", et Louis n’ose aller contre, à son remords rétrospectif.

Il enseigne d’abord à l’institut Florimont, du côté suisse de la frontière. Le livre note de temps à autre, sans lourdeur, son dépaysement social, par rapport aux élèves et aux enseignants issus de milieux plus huppés. Mobilisé à la déclaration de guerre, il reste dans la région alpine et n’est pas fait prisonnier. Il est nommé, à la rentrée de 1940, au juvénat de Ville-la-Grand, tout proche d’Annemasse. Un vieux professeur très écouté, le père Ticon, est un ardent pétainiste. Louis Favre exprime quelques doutes ... il persifle en faisant remarquer, harmonica en bouche, que la mélodie de Maréchal nous voilà plagie celle de la Margoton du bataillon ... Les sources sont un peu vagues, la chronologie également.

L’action concrète commence en 1941 avec une aide aux évadés et aux réfugiés, souvent alsaciens, parfois juifs. Le juvénat dispose d’un grand terrain, à un quart d’heure à pied de la gare d’Annemasse et séparé de la Suisse par un simple ruisseau. Favre passe le début de l’année scolaire 1941-42 à Florimont, et son investissement dans l’action résistante commence vraiment en janvier 1942. On ne sait trop s’il travaille pour Combat, ou pour le service de renseignements suisse : probablement les deux.

Pendant ce temps, l’action humanitaire s’est développée et, sitôt rentré à Annemasse, Favre organise une filière de passage pour les Juifs à travers le terrain du juvénat, qui fonctionne à plein régime après les rafles de l’été 1942.

Louis Favre et un autre prêtre enseignant à Ville-la-Grand, Gilbert Pernoud, signent un engagement dans les réseaux "Gilbert" du colonel Groussard (résistant français installé à Genève) en novembre 1942. Favre est, en même temps, et depuis plus longtemps, membre du réseau Kasanga, dépendant des Mouvements unifiés de résistance. A ce double titre, il s’occupe essentiellement de faire passer des documents à travers la frontière, dans les deux sens. Une activité qui gagne à la fois en importance et en dangerosité le 11 novembre 1942, quand les Allemands envahissent la zone sud.

Cependant un clivage se fait jour : ses collègues de la congrégation trouvent beaucoup plus admissible le sauvetage des personnes que le combat contre l’ennemi. Leurs objections ont trait à la confiance qu’il faudrait faire à Pétain, à l’obéissance due à la hiérarchie catholique, et à la sécurité de l’établissement. Quatre seront décorés de la médaille des Justes (dont le supérieur nommé en 1942, le père Frontin, et Louis Favre, à titre posthume) mais Favre, en tant que résistant, se sent très isolé, même le père Pernoud n’est pas aussi engagé que lui. Cependant Frontin, tenté de dénoncer Favre à sa hiérarchie, ne le fait pas. Mais il maintient sa désapprobation après la guerre, ce qui explique que le défunt n’ait jamais été beaucoup honoré par les siens.

Son arrestation, le 3 février 1944, est probablement décidée par Raoul Cevey, un membre du SD de nationalité suisse, installé à Annemasse pour lutter contre la Résistance. Il aura attendu de bien connaître ses relations afin d’arrêter tout le monde : les trois autres membres de Kasanga à Annemasse sont arrêtés entre le 5 février et le 21 mars. Le juvénat est investi par la douane allemande, assistée d’une dizaine de SS. La solidarité s’organise pour cacher la présence de Louis, qui se dissimule pendant des heures dans les toilettes collectives pour déjouer le flair des chiens. Mais l’ennemi semble persuadé qu’il est là (peut-être en raison des papiers qu’il vient de brûler dans sa chambre), et s’incruste. Il finit par se montrer. Il sera fusillé (probablement, mais la question n’est pas envisagée, pour contribuer à terroriser les populations tentées de prêter main-forte aux Alliés, et pour galvaniser l’ardeur des miliciens) le 16 juillet 1944, après avoir poursuivi son ministère sacerdotal à la prison d’Annemasse. Un codétenu, le père dominicain Dubarle, pourra témoigner après la guerre de l’impression profonde qu’il produisait sur tous.

Ce livre est une monographie qui pourra rendre de grands services, non seulement pour compléter l’histoire de la Résistance dans une région stratégique, mais pour débrouiller la question complexe de la relation de l’Eglise catholique avec le nazisme, en général et dans deux pays, la Suisse et la France vichyste.

le 22 octobre 2012



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