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11 septembre 2001 : un nouveau Pearl Harbor ?



Le point de vue d’un historien



(paru dans Histoire de guerre en novembre 2001)

L’attaque subie par les centres vitaux des Etats-Unis a fait resurgir des images de la Seconde Guerre mondiale... pour le meilleur et pour le pire.

Les Etats-Unis, surpris par leur propre vulnérabilité et par l’audace d’un ennemi qu’ils croyaient non pas inoffensif, mais incapable d’actions d’une telle ampleur, dénoncent l’infamie et jurent de riposter. La ressemblance s’arrête là. A Pearl Harbor, l’ennemi est précis. Le Japon est un Etat aux frontières bien définies, aux ressortissants dénombrables, en relations diplomatiques étroites, sinon toujours cordiales, avec les Etats-Unis. Ses buts de guerre sont clairs. Au Pentagone et au World Trade Center, les mobiles sont aussi obscurs que les acteurs. Il est vrai que les rapports de forces planétaires ont connu des mutations propres à changer du tout au tout l’allure des conflits.

Les semaines précédentes

L’adversaire de 2001 ne diffère pas seulement de celui de 1941 par son caractère plus diffus, mais aussi parce qu’il est l’ennemi principal, sinon unique. Depuis 1993, les Etats-Unis se disent plus ou moins en guerre contre l’intégrisme islamique, incarné principalement, dans leur propre discours, par Oussama ben Laden et les groupes qu’il influence. Leurs autres ennemis, tels les nationalistes serbes ou irakiens, n’étaient pas, à la veille du 11 septembre, bien agressifs à leur endroit. Le reste du monde les courtisait, du moins les gouvernements. Ben Laden, lui, commanditaire notoire et non repenti des attentats du World Trade Center en 1993, de Nairobi et Dar es-Salaam en 1998, d’Aden en 2000, avait annoncé des attaques contre le territoire américain. L’effet de surprise réside donc uniquement dans la manière de frapper et non dans la frappe elle-même.

Quel contraste avec 1941 ! L’infamie dénoncée par Roosevelt en ouverture de son allocution au Congrès, le 8 décembre, réside avant tout dans le fait que le Japon était en train de négocier, par l’intermédiaire de deux ambassadeurs extraordinaires, Nomura et Kurusu, installés à Washington respectivement depuis plusieurs mois et plusieurs semaines. Du côté américain, la raison principale de ces discussions était que le Japon n’était justement pas, des ennemis potentiels de ce pays en paix depuis 1918, le principal. Roosevelt avait fait de grands pas vers une entrée dans la guerre mondiale depuis l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, en juin précédent, et dans le Pacifique il cherchait à calmer le jeu. Témoin la recherche active, entre le 20 et le 25 novembre, d’un modus vivendi de quelques mois, faute d’avoir pu trouver un terrain d’entente sur le fond car les appétits japonais en Chine étaient au-delà de ce que Washington pouvait imposer à son ami Tchang Kai-chek.

Mais ledit Tchang, justement, ne veut pas non plus d’un modus vivendi, qu’il considère comme une trahison puisque une large portion de son pays est occupée en toute illégalité par le Japon. Cependant, le 25 novembre, on est tout près d’un accord permettant au Japon, qui fait l’objet d’un embargo pétrolier depuis juillet, d’acheter du pétrole pour ses besoins civils, en échange de quoi il s’abstiendrait pendant trois mois de tout mouvement offensif. De tous les ambassadeurs auxquels le gouvernement américain demande leur avis, seul celui de Chine s’insurge. Or le lendemain le secrétaire d’Etat Cordell Hull, recevant un Nomura et un Kurusu pleins d’espoir (car ils font partie des Japonais, nombreux dans l’appareil d’Etat, qui veulent éviter la guerre), leur applique une douche froide : il n’évoque même pas le modus vivendi et leur remet la fameuse « note en 10 points » qui exige l’évacuation de la Chine. Le gouvernement américain ne se presse pas d’expliquer sa volte-face... puisqu’il ne l’a toujours pas fait. Des commentateurs peu attentifs aux textes disent soit qu’on a fini par tenir compte des objections chinoises, soit que Churchill, ce belliciste notoire, a convaincu Roosevelt de durcir sa position. Plus sérieuses sont les explications par les décryptements... et là, nous touchons un point de ressemblance avec la situation de 2001 : les Américains ont une avance technologique qui leur donne, globalement, un sentiment excessif de sécurité, mais provoque aussi des paniques injustifiées, qui peuvent finir par émousser l’attention. Le plus probable, en l’état actuel de la documentation, est qu’un renseignement portant sur des mouvements de navires japonais vers le sud-est asiatique a motivé, le 26 au matin, le durcissement américain. Roosevelt aurait brusquement craint d’être joué, et estimé que seule une attitude intransigeante pouvait faire reculer une offensive qu’il croyait déjà lancée. Le document qui fonde cette interprétation est un passage du journal de Stimson, ministre américain de la Guerre. Roosevelt, apprenant le mouvement des navires japonais, lui dit que « cela change toute la situation ». Comme c’est aussi le 26 novembre que se met en route la flotte qui va attaquer Pearl Harbor, cette phrase est souvent mise à contribution pour accréditer l’idée que les Américains étaient informés de cette attaque et l’ont laissée se produire. Mais toute l’attention des Occidentaux se porte alors sur un danger de mouvement japonais vers le sud, d’ailleurs avec raison. Il y a bien des forces en route pour le sud-est asiatique et elles entreront en action dès le lendemain de l’agression contre Hawaï. D’autre part, si les dirigeants américains avaient eu dès ce moment des informations sur la préparation d’un raid massif contre Pearl Harbor, et avaient décidé de laisser faire pour soumettre leur opinion publique à un électrochoc, on ne voit pas pourquoi ils auraient refusé le modus vivendi, du moins par une sèche volte-face qui risquait de tout faire rater en enlevant aux Japonais l’espoir d’un effet de surprise.

Le sentiment américain de sécurité se fonde principalement sur le procédé « Magic », qui leur permet de lire les messages japonais codés avec une machine, car ils ont réussi à en construire eux-mêmes l’équivalent. Or cet instrument n’équipe pas les militaires nippons mais seulement les diplomates, en sorte que les Américains, et les Anglais auxquels ils ont fourni quelques exemplaires de leur machine, lisent presque aussitôt, sans que Tokyo le sache de toute la guerre, les échanges les plus secrets entre le gouvernement japonais et ses ambassades. L’information capitale reçue par cette voie est que la date limite des négociations, d’abord fixée au 22 novembre, a été repoussée au 29, peu avant le rejet du modus vivendi et visiblement dans l’espoir de lui permettre de voir le jour. En conséquence, les Occidentaux, qui décryptent beaucoup moins bien les messages militaires des Japonais que leur correspondance diplomatique, s’attendent d’abord à être attaqués le 23, puis le 30, et enfin n’importe quand entre le 26 et le 30, lorsqu’ils ont repoussé, avec une brusquerie provocatrice, les propositions de conciliation. C’est ainsi qu’un message d’alerte, clair, pressant et suivi d’effet, part le 27 à destination de toutes les bases américaines du Pacifique.

Ce que les Occidentaux ne voient pas, c’est précisément que les Japonais ont décidé de commencer la guerre à Pearl Harbor et qu’il leur faut 11 jours pour acheminer leurs forces. Nous ignorons pourquoi ils les mettent en route le 26 novembre. La coïncidence avec le rejet du modus vivendi ne saurait être qu’une coïncidence, un tel départ ne s’improvisant pas. Ici, l’histoire souffre d’un gros déficit d’archives, celles du gouvernement japonais, dont on pouvait être certain qu’elles seraient utilisées lors des procès annoncés par le vainqueur, ayant péri par le feu au lendemain de l’annonce par l’empereur de la prochaine capitulation. Je risquerai une hypothèse : il a peut-être fallu lâcher du lest pour satisfaire les bellicistes, ulcérés par le report de la date-limite. Car nous savons au moins que les Japonais étaient très partagés. Il y avait des bellicistes et des pacifistes convaincus, ainsi qu’une masse de gens déchirés. Depuis près de trois quarts de siècle le pays essayait de se faire une place dans la cour des grands, en dénonçant et en imitant tout à la fois le colonialisme européen en Asie. Ses succès, parfois foudroyants, avaient été tempérés à de nombreuses reprises par des pressions occidentales, dans lesquelles l’Amérique jouait un rôle croissant. Surtout peut-être les Etats-Unis avaient occupé quelques années avant que le Japon fût en mesure d’y prétendre des archipels du Pacifique dont il aurait bien aimé se faire une couronne, comme les Philippines... ou les îles Hawaï. A présent, les succès de l’Allemagne offraient une occasion historique de damer le pion aux Blancs. Mais allait-on défier les Etats-Unis et leurs 28 millions de tonnes d’acier annuelles, quand on n’en fabriquait soi-même que 8 ? Chez beaucoup de sujets d’Hiro-Hito le cœur et la raison se livraient d’homériques batailles. Voici encore un point commun avec la situation actuelle : Pearl Harbor est un crime de dominé. Mais tout de suite il faut nuancer : si l’attaque du 11 septembre porte la marque d’une froide résolution, d’un talent quasiment sûr de son fait et d’un calcul soigneux des effets médiatiques, le succès de Pearl Harbor résulte d’un pari extrêmement risqué, d’un mélange rare de professionnalisme et d’amateurisme et d’une apparente indifférence aux réactions de l’opinion, tous ingrédients qui ont concouru à l’effet de surprise. Le risque était grand que cette expédition, la plus forte de toute l’histoire navale, fût repérée en chemin -alors que la première transformation d’avions de ligne en projectiles avait toutes chances de passer inaperçue jusqu’à ce qu’il fût trop tard. Mais, dira-t-on, même repérée en chemin, l’escadre aurait pu se battre et faire de gros dégâts. Peut-être... mais les ordres ne disaient pas cela. Ils disaient : si vous êtes repérés plus de 24h avant le jour J, demi-tour, sinon, feu. Cela, nous le savons depuis 1993, date de la publication des Pearl Harbor Papers par une équipe américaine qui avait déjà écrit de nombreux ouvrages sur Pearl Harbor... sans mentionner ce texte. Mais il comporte un passage plus révélateur encore, suivant lequel l’amiral Yamamoto, concepteur de l’opération, ayant à choisir entre la route du sud, moyennement encombrée, celle du milieu, très encombrée, et celle du nord, peu courue, avait choisi d’abord... celle du sud, et n’y a renoncé que tardivement, sous la pression de ses subalternes [1]. Sur la route nord rien ne garantissait l’incognito, Tokyo ne maîtrisant ni la réaction de Staline en cas de rencontre de la « Task Force » avec un chalutier soviétique, ni la répartition, par les Américains, de leurs moyens de reconnaissance aérienne. Mais le choix longtemps maintenu de la route sud prouve que Yamamoto tenait à se faire repérer. Or, dans le débat sus-mentionné, il était pacifiste, et des plus résolus. C’était aussi un grand technicien, un patriote... et un joueur. Il avait résolu ses contradictions en jouant à qui perd gagne... et il a gagné, donc perdu.

Quant au sentiment de sécurité américain, il offre, lui, les éléments de comparaison les plus valides entre 1941 et 2001. A la confiance qu’engendrait la lecture quasi-directe des codes diplomatiques on peut ajouter ceci, qui nous vient des papiers du général Marshall, publiés en 1986. Avant son plan célèbre et suivi d’effet de 1947, il en avait fait d’autres, et parfois sur la comète. Le chef des armées américaines avait tenu le 15 novembre 1941 une conférence de presse plutôt originale, puisqu’elle était secrète et destinée à le rester. Réunissant quelques uns des plus grands éditorialistes, il leur avait confidentiellement déclaré que la guerre contre le Japon était probable... et qu’elle serait facile. Exhibant une carte avec de grands cercles, il se fit fort d’incendier, au moyen des bombardiers B-17 et B-24, les « maisons de papier » de l’archipel nippon [2]. Cet orgueil fondé sur la technologie ne considère donc pas celle-ci comme une simple avance, précaire et révocable, mais comme une véritable supériorité de civilisation. Il y a dans ces propos une composante raciste, peut-être enracinée dans la sanglante victoire sur les Indiens à peau jaune qui avait servi de préalable à la montée en puissance du pays. Tout montre que Roosevelt lui-même n’en était pas exempt.

Si en effet nous scrutons les jours précédant l’attaque, nous constatons qu’après une résignation totale à la guerre le président se reprend à espérer qu’elle n’éclate pas. L’offensive était en effet attendue sur les Philippines et puisqu’elle ne se produit pas, on pense que les Japonais sont des lâches, des matamores. Il y avait un précédent : le 16 octobre, la démission d’un premier ministre pacifiste, le prince Konoye, et son remplacement par le général Tojo, belliciste notoire, avait fait craindre une attaque, puis on avait vu arriver Nomura et Kurusu avec de nouvelles propositions d’arrangement. On croit que l’histoire se répète et, le 4 décembre, Roosevelt reprend contact avec Kurusu. Le 7 au soir, juste avant un dernier décryptement qui lui fait dire à son entourage le fameux « that means war », il venait encore d’écrire à l’empereur.

« L’empire du mal »

Si les semaines précédant l’attaque de 1941 et celle de 2001 diffèrent presque du tout au tout, les suivantes comportent plus d’analogies. Il y a sans doute une part de mimétisme : le précédent de Pearl Harbor est sur toutes les lèvres et le peu imaginatif George W. Bush est bien content de récupérer la thématique rooseveltienne de l’infamie et l’affirmation, pertinente en 1941 mais surprenante en 2001, que les agresseurs auraient agi « lâchement ». Mais le thème de la lutte du Bien contre le Mal transcende ces présidents si disparates et fait corps avec l’histoire des Etats-Unis, donnant à tous leurs combats internes ou externes une même coloration, si tant est que le blanc et le noir soient des couleurs.

Ainsi, alors qu’avant Pearl Harbor on s’efforçait de séparer l’Allemagne hitlérienne du Japon, tant intellectuellement que diplomatiquement, il a suffi que le second défie l’Amérique pour qu’il se retrouve, quasi-instantanément, amalgamé avec la première. Si le court message au Congrès du 8 est remarquablement vierge de toute allusion à l’Allemagne, Roosevelt se rattrape le lendemain dans une longue adresse à la nation, où Dieu a le dernier mot. Le nouveau sens du vocable « Axe », jusque là confiné à l’alliance de l’Allemagne et de l’Italie, commence alors sa carrière, sans autre forme de débat. Le passage mérite citation :

Le Japon (...) a reçu de l’Allemagne la promesse que s’il entrait en guerre il recevrait à titre définitif le contrôle de toute l’aire Pacifique -et que cela veut dire non seulement l’Extrême-Orient mais aussi toutes les îles du Pacifique, c’est-à-dire un étau permettant d’asphyxier la côte occidentale de l’Amérique du Nord, du Centre et du Sud. Nous savons également que l’Allemagne et le Japon mènent leur opérations terrestres et navales suivant un plan arrêté en commun. Ce plan considère tous les peuples et nations qui n’aident pas les puissances de l’Axe comme des ennemis communs de toutes les puissances de l’Axe et de chacune d’entre elles.

Ainsi c’est le nazisme, dont l’historien, moyennant des précautions de méthode et une grande vigilance dans l’examen des faits, peut admettre le caractère intrinsèquement maléfique, qui permet d’inclure de but en blanc le Japon dans l’empire du mal : la méfiance invétérée des Yankees envers le « péril jaune » n’y aurait pas suffi. L’Amérique, qui s’en gardait jusque là, insère l’attitude de Tokyo dans un vaste complot de nations agressives, ayant juré la perte des nations démocratiques. Il va sans dire, mais peut-être encore mieux en le disant, que c’est là une affabulation pure, mère de la brutalité d’Hiroshima et d’une injustice lors des procès de Tokyo, abusivement calqués sur ceux de Nuremberg. Car si les Japonais n’ont pas toujours été idéalistes dans leurs méthodes guerrières, elles n’étaient justifiées ni de près ni de loin par une idéologie abolissant la morale, donnant tous les droits à une race auto-élue et enrôlant ses membres dans un holocauste pour mieux les endurcir tout en les compromettant. S’agissant de l’épisode de Pearl Harbor, il est aux antipodes de la pratique nazie et a dû engendrer chez Hitler une amère hilarité. Comment pouvait-on commencer une guerre d’une manière aussi maladroite ? Peut-être a-t-il lui-même pensé qu’avec des Jaunes il fallait s’attendre à ce genre de balourdise et qu’il était bien triste que la race aryenne eût à compter provisoirement avec de tels associés.

Le commanditaire des récents attentats a, pour sa part, beaucoup plus en commun avec Hitler qu’avec Tojo ou Hiro-Hito. Du chef nazi il partage, et peut-être très consciemment, la connaissance intime de l’adversaire (livresque et intuitive chez Hitler, plus directe chez lui), la compréhension de ce qui va lui faire mal, l’art de manipuler l’opinion, et des schémas mentaux qui ne sont pas sans enseignements sur sa psychologie individuelle. Hitler aimait s’élever (Berchtesgaden le prouve, tout comme sa visite à Paris où, faute de temps sans doute pour la tour Eiffel, il grimpe à Montmartre et se fait tirer le portrait au Trocadéro, précisément face à la Tour). Son émule actuel aime plutôt ratatiner l’élévation des autres, surtout si on suppose un lien entre l’effondrement des Twin Towers et celui des Bouddha de Bamyan, victimes du gouvernement taliban le 26 février précédent.

Une planète différente

Cependant, nous avons changé d’époque. La Terre est trois fois plus peuplée qu’en 1941 et infiniment plus déséquilibrée. Les Etats-Unis sont devenus la première puissance et leurs suivants ne sont même plus leurs concurrents. Mais les autres pays dits occidentaux sont proches d’eux par le niveau de vie et le type de civilisation, ce qui n’est le cas d’aucun des pays dits « du Sud », pour lesquels la qualification la moins inexacte reste celle de « sous-dévéloppés ». D’où le caractère diffus de l’ennemi. Le thème de la « mondialisation », imprudemment mis en avant par l’administration Clinton pour habiller l’hégémonie de l’hyperpuissance, de ses règles et de sa monnaie, se retourne de nos jours en une mondialisation du mécontentement, tempérée mais non abolie par la compassion pour les victimes des attentats. D’où le caractère peu cernable, intellectuellement et militairement, de l’ennemi qui a frappé en septembre. S’il trouve son épicentre dans la mouvance islamiste et les quelques Etats qu’elle domine, il est à l’aise dans bien des pays sous-développés, et dans bien des quartiers pauvres des pays riches.

Si l’attaque de Pearl Harbor a tué 2300 militaires dans un endroit dont de nombreux Américains ignoraient jusqu’à l’existence, la mort atroce dans leurs deux capitales de 6000 personnes, en grande majorité civiles, crée une situation inédite. La tentation est forte pour les pays de la Triade (Etats-Unis, Canada, Union Europénne, Japon) de se calfeutrer et de traiter le reste du monde comme une jungle hostile, mais l’omniprésence de l’ennemi et son mépris, voire son amour, de la mort, incitent de manière pressante à chercher autre chose -surtout aux Etats-Unis, un pays où on a beaucoup sollicité la peine de mort pour donner aux gens un sentiment de sécurité, au cours des dernières années : elle a pris soudain un coup de vieux, tout comme le « bouclier antimissiles », coûteux gadget des premiers temps de la présidence Bush. Si le choix de répliques barbares à la barbarie reste possible, il n’est plus entièrement sûr. Tel quotidien qui invitait les Français, le 12 septembre, à se considérer comme « tous américains », a dû prestement rectifier le tir et l’Union européenne, revenue tout aussi vite de ses engagements de solidarité inconditionnelle, a joué un rôle utile pour tempérer de premières ardeurs vengeresses. L’idée que « nous sommes en guerre » et que « la troisième guerre mondiale a commencé » est retombée comme un soufflé. Le « choc des civilisations », théorisé par un politologue américain puis invoqué par un président du conseil italien, fait l’objet d’un tel rejet que ce croisé intrépide a dû présenter de plates excuses en l’espace de 24 heures [3], Paris, Odile Jacob, 2001 ; déclarations de Silvio Berlusconi à Berlin le 26 septembre affirmant la supériorité de la civilisation occidentale sur une prétendue « civilisation islamique », excuses présentées le lendemain aux musulmans.]].

Si le danger d’une exacerbation des violences n’est pas écarté, l’espoir et l’exigence grandissent que la traque des criminels s’accompagne d’un effort de longue haleine pour éradiquer non seulement le terrorisme, mais les causes du désespoir. On ne voit pas poindre, en tout cas, une autre manière intelligente de relever le défi. De triomphantes réprésailles, même limitées aux auteurs et aux instigateurs des attentats, en oubliant le sort des peuples qui souffrent, feraient le jeu des assassins qui ont depuis longtemps, du grand chef à l’obscur homme de main, sacrifié leur vie personnelle. Le plus malin de leur part serait d’ailleurs de se faire oublier pendant quelque temps, en espérant que les politiques occidentaux reculent devant l’ampleur des changements requis et retombent dans leurs routines. Ainsi, l’inventaire international de la fortune de ben Laden, impossible avant le 11 septembre en raison du secret bancaire et de la tendresse américaine envers les paradis fiscaux, a été entrepris sans que ces questions de fond soient posées et risquerait malheureusement de s’enliser, si l’aiguillon de nouveaux attentats ne soutenait l’ardeur des limiers en col blanc.

Voilà qui permet un dernier parallèle avec l’année 1941 : elle a vu la fin quasi-officielle de la décevante Société des Nations et la promesse, dans la charte de l’Atlantique publiée le 14 août après la première rencontre entre Churchill et Roosevelt, d’une nouvelle organisation internationale tirant les leçons de la période nazie. Une ONU digne de ce nom est actuellement ce qui manque le plus pour combattre le terrorisme : puissent les Etats-Unis en reprendre conscience et renoncer à leur cavalier seul !

Le 2 octobre 2001 F. Delpla

François Delpla, le 4 février 2004

[1] Cf. Goldstein (Donald) et Dillon (Katherine), The Pearl Harbor Papers, New-York, Brassey’s, 1993, p. 16 (pour l’ordre de repli en cas de découverte) et 24 (pour le choix de la route). Sur tout ceci, cf., du même auteur, Les nouveaux mystères de Pearl Harbor, 1995, inédit.

[2] The Papers of George Catlett Marshall, Baltimore, Johns Hopkins UP, t. 2, p. 676-678.

[3] Huntington (Samuel), The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New-York, 1996, tr. fr. [[Le choc des civilisations



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