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Dialogue avec les oeuvres

La fin



le dernier livre d’Ian Kershaw sur le nazisme



The End, Londres Lane, 2011, tr. fr. La Fin, Seuil, août 2012

Une belle fresque, très réussie de ce point de vue. Un travail original, reposant sur beaucoup d’archives inconnues, harmonieusement mariées avec des sources plus traditionnelles comme le journal de Goebbels et des travaux d’historiens souvent récents. On suit pas à pas la dégradation de la situation allemande dans tous les domaines, en fonction d’un fil conducteur : la recherche des raisons de la survie du régime jusqu’à l’occupation totale en dépit de désastres démentant jour après jour ses triomphalistes professions de foi.

L’action de Speer à la tête du ministère de l’Armement et, de proche en proche, de toute l’économie, est étudiée sur archives, ce qui permet enfin une vision affranchie de ses propres plaidoyers auto-apologétiques, qui irriguent encore toutes ses biographies.

Conformément à la vocation de cette rubrique, je vais maintenant me concentrer sur les limites de l’ouvrage, telles que mon propre travail sur le nazisme me permet de les appréhender.

Kershaw n’en finit pas de dépouiller le vieil homme "fonctionnaliste" de ses débuts bavarois à la fin des années 1970, dans le sillage de Martin Broszat. Il réagit certes contre une vision très ancrée qui faisait du dernier Hitler, surtout à l’époque du Bunker (à partir de février 1945), une larve immobile et irascible, qui terrorisait les porteurs de mauvaises nouvelles. Il ne privilégie pas, comme tant d’auteurs précédents, les témoignages qui insistent sur sa déchéance physique en la projetant plus ou moins clairement sur son cerveau. Il lui prête jusqu’à la fin une autorité et des calculs. Cependant, il attribue une politique excessivement personnelle à chacun des membres de ce qu’il appelle le "quadriumvirat" des ministres : Bormann, Goebbels, Himmler et Speer.

Si un gouvernement tient dans une pareille tempête, l’hypothèse la plus simple est qu’il est bien commandé... par un capitaine et un seul. Lequel, s’il joue effectivement sur quatre registres par l’intermédiaire de ces collaborateurs (Himmler se chargeant de faire obéir avant tout les militaires, Bormann les civils par l’intermédiaire des Gauleiter, Goebbels s’occupant, outre la propagande, de la "guerre totale" et Speer, on l’a vu, de l’économie), les domine tous les quatre et harmonise leurs actions, évitant qu’ils ne se gênent mutuellement. Ils ont certes des ambitions rivales, mais tirent dans le même sens grâce à un cocher compétent... comme il en a toujours été dans l’histoire du régime, et même sa préhistoire des années antérieures à 1933. Goebbels, au tout début comme à la toute fin, peste contre son indécision, alors qu’il ne fait que supputer, calculer et trancher au moment et dans le sens qu’il estime les plus opportuns.

Kershaw répond à sa propre question sur ce qui cimente le régime en privilégiant (ce qui est aussi une pente ancienne, et fâcheuse, de l’historiographie) le rôle de la terreur. Il le combine à celui de l’éducation nazie qui rend plus réceptifs, à ses discours jusqu’auboutistes, les jeunes et les membres des organisations du parti (dont il présente de façon novatrice, en revanche, la réactivation par Bormann : il en fait sur le tard la structure d’encadrement de la population qu’il n’avait jamais été). La terreur, excuse facile, était plus simple à établir que la séduction, pourtant beaucoup plus explicative de l’obéissance au régime dans sa période heureuse, mais difficile à avouer, donc à cerner, après la guerre. Kershaw a un peu trop tendance à dire que cette séduction, qu’il a toujours pour sa part mise en lumière, avait disparu dans la période qu’il étudie (son point de départ est l’attentat du 20 juillet 1944), excepté dans quelques cercles fanatisés. Certains documents qu’il citent laissent à penser que beaucoup d’Allemands partageaient jusqu’au bout ou presque les espoirs officiels du Führer dans un retournement de la situation, notamment par la dissolution de la coalition adverse.

Ces espoirs, cependant, n’étaient qu’officiels et Hitler, d’après l’auteur, avait compris assez tôt (après l’échec de l’offensive des Ardennes, soit au tout début de 1945) que le désastre était probable. Il se serait donc résigné, d’une manière "darwinienne", à la destruction de son pays et de son peuple, estimant que, vaincu, il ne méritait pas de vivre. C’est là-dessus que je suis le moins Kershaw. Je diverge, et sur sa lecture de l’ultime dispute entre Speer et Hitler sur la "terre brûlée" (où Kershaw ne reproduit même pas une réflexion de sa biographie qui nuançait un peu la thèse de Speer, reproduite partout) : si Hitler charge Speer des destructions à effectuer sur le territoire allemand, alors que le ministre vient de plaider contre avec la dernière vigueur, c’est qu’en fait il veut que son ordre ne soit pas exécuté et que les Allemands conservent le moyen de vivre ; il a donc une politique apparente (la destruction généralisée) et une autre, réelle (la survie... sans lui).

Il faut bien sûr entendre de la même façon les disgrâces finales de Göring (le 23 avril) puis de Himmler (le 28), que Kershaw présente classiquement comme des punitions, méritées dans une logique hitlérienne, pour avoir proposé de négocier avec les Américains. Il y a là l’indice d’une vision d’avenir : celle d’une Allemagne dominée dans laquelle d’anciens dirigeants nazis trouveraient leur place, pour sauver ce qui pouvait l’être, en attendant des jours meilleurs.

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Complément

Un débat sur le blog de Pierre Assouline.

Extraits du billet initial

« Mieux vaut une fin dans l’horreur qu’une horreur sans fin » : cela se disait et s’entendait parfois dans l’Allemagne du début 1945. Il est vrai que jusqu’au bout de ce processus de désintégration, ce ne fut que terreur, meurtre et destruction. Le paradoxe est que la souffrance et la dévastation provoquées par les ravages des bombardements alliés sur les villes allemandes aient aussi apporté l’espoir de la libération d’un régime tyrannique. On imagine mal le chaos qui régnait au printemps 1945 alors que les circuits de communication s’étaient effondrés, que la nourriture venait à manquer et que des millions de foyers étaient privés d’eau, de gaz et d’électricité. Un spectacle dantesque (des habitants de Dresde se noyant dans le grand réservoir de la ville où ils avaient plongé pour fuir les flammes), une atmosphère apocalyptique (les "marches de la mort" qui décimèrent tant de déportés forcés de quitter un camp pour un autre) dont rendent bien compte les scènes de rue du film La Chute où l’on voit des membres de la Volkssturm, milices civiles constituées d’hommes entre 16 et 60 ans (ils seront six millions en tout sous les ordres des Gauleiters), levées par Hitler pour relever le moral de la population (250 000 déserteurs à la fin de 1944), contenir l’avancée de l’ennemi, débusquer et punir l’ennemi de l’intérieur « lâche et défaitiste » tapi en tout mauvais citoyen (pendu à un arbre ou exécuté en pleine rue), mater tout soulèvement des travailleurs étrangers, se livrer à des exactions dans l’arbitraire le plus absolu (« une véritable frénésie meurtrière »). Où l’on voit Hitler empêcher Goebbels de mettre à exécution son projet de faire cesser la production de sucreries et de bière : « L’arrêt des brasseries aurait de graves répercussions psychologiques en Bavière » assura le Führer.

Alors, les réponses au « Pourquoi ? » de cette autodestruction ? La terreur est l’un des premiers paramètres d’explication. La sauvagerie des représailles engendrait une extrême prudence dans les comportements. Mais les civils étaient partagés entre deux peurs : celle de la répression aveugle des SS ou de la Gestapo qui pouvait frapper quiconque à tout instant, et celle des atrocités annoncées si les bolcheviks venaient à les envahir. La conviction idéologique et la loyauté fanatique envers le Führer sont également à prendre en compte, autant que l’absence d’alternative ou le sens pathologique du devoir de hauts fonctionnaires et de chefs militaires. Sans oublier un autre paramètre, et non des moindres : la résignation de la population lasse de la guerre, exténuée et pessimiste. Toutes choses qui, toutefois, n’auraient pas suffi si elles n’avaient été sous-tendues par la nature du pouvoir national-socialiste et la personnalité de son chef.


Extraits du débat

Une dimension continue d’échapper trop à Kershaw, celle de la ruse hitlérienne. Par exemple, s’il n’adhère pas à toutes les fables de Speer, il gobe quand même celle de la « terre brûlée » : Hitler estimant, et disant à Speer, ministre de l’Armement, qu’il faut tout détruire à l’approche de l’ennemi, dût la population mourir de faim et de froid, car n’ayant pas vaincu elle ne mérite pas de survivre. Mais le même Hitler chargeant des destructions le même Speer, avec pouvoir de coercition sur les SS ! Qu’est-ce à dire sinon qu’il y a une politique publique, la lutte jusqu’au bout et l’autodestruction, et une autre, secrète, une spéculation sur l’avenir en espérant qu’il soit le plus nazi possible ? Autant dire la prescience d’une RFA prospère, dont il ne fallait pas trop détruire les usines. Dans le même sens, Göring et Himmler sont bizarrement dénoncés comme traîtres respectivement sept et deux jours avant la mort du chef : une façon de les rendre utilisables par les Occidentaux, si leur entente avec les Soviétiques se brise -et bien sûr Hitler fait tout pour hâter ce moment.

François Delpla | le 17 novembre 2012 à 22:46


Je lis le propos de M. Delpla sur « la ruse hitlérienne » avec incrédulité.

Le Hitler de 45 aurait été capable d’une « spéculation sur l’avenir en espérant qu’il soit le plus nazi possible ? Autant dire la prescience d’une RFA prospère, dont il ne fallait pas trop détruire les usines ? »

Imaginer AH nourrissant la moindre espérance, le moindre projet constructif pour « son » peuple après après sa propre mort me paraît peu vraisemblable. La guerre contre les « juifs », ce fantasme bicéphale, était perdue et la vengeance de l’ennemi était inévitable, comme il l’avait mainte fois répétée. La messe était dite. Il n’y avait plus de monde commun en direction duquel s’adonner à la ruse, au machiavélisme... Fini, tout ça.

Rédigé par : ueda | le 18 novembre 2012 à 00:43


Sur la prétendue trahison de Göring qui lui vaut d’être arrêté et déchu de ses fonctions le 23 avril 1945, j’ai découvert il y a une dizaine d’année et aussitôt mis en ligne un document éloquent : un radiotélégramme de Göring à Hitler, daté du 24 et intercepté par les services d’écoute britanniques.

Le 23 avril 1945, Göring, depuis sa résidence de Berchtesgaden, envoie trois télégrammes bien connus et lourds de conséquences, deux à Hitler et un au ministre des Affaires étrangères, Ribbentrop. Il commence par dire au Führer, dans l’après-midi, qu’en l’absence de nouvelles de lui à 22h il prendra la direction du Reich, en application de la loi de succession du 29 juin 1941. Un peu plus tard, il écrit dans le même sens à Ribbentrop, lui disant de se tenir à ses ordres à partir de minuit, sauf avis contraire de lui ou de Hitler. Ce télégramme, dont une copie est parvenue dans le Bunker, permet à Bormann (d’après le témoignage de Speer) de persuader Hitler qu’il est trahi par Göring. Il lui demande alors de renoncer à toutes ses fonctions, moyennant quoi il lui laissera la vie sauve, et Göring s’exécute dans la demi-heure. Il est néanmoins arrêté par les SS et soumis pendant quelques jours à une captivité plutôt débonnaire. Dans mon livre (Hitler, Grasset, 1999, réédité en poche et augmenté en particulier de ce texte en avril prochain), j’ai estimé vraisemblable une fausse brouille, pour donner les coudées plus franches à Göring dans ses négociations projetées avec les Américains, après la disparition du Führer. Cette découverte m’incite à nuancer ce point de vue. Un autre télégramme, daté du 24, en effet, a été intercepté et décrypté par le renseignement britannique, puis communiqué à Churchill. Le voici, traduit de l’anglais :

Mon Führer,

Du fait que Lammers et Bouhler ont été arrêtés aussi je déduis qu’on vous a donné une interprétation erronée. J’avais ces deux personnes avec moi comme témoins lors du dramatique rapport du G(énéral) Koller et j’ai demandé à Lammers ce qui allait arriver dans ces circonstances, après quoi il m’a pressé de prendre avant tout contact avec vous et de demander des instructions. Dans toutes les communications j’ai continuellement souligné le fait que moi le premier je m’efforçais de recueillir vos ordres et de savoir si les destinataires pouvaient recevoir des instructions directement de vous. Je n’ai donné aucun ordre, sinon de retirer au plus vite les travailleurs étrangers de la montagne et de renforcer sa défense, car l’ennemi était déjà signalé au nord de Munich. Bien plus, j’ai demandé aux deux représentants de la chancellerie du parti de maintenir le plus étroit contact avec moi, spécialement dans le cas où des messages pourraient encore être reçus par radio de Berlin. Lors de la communication du rapport de Koller, j’ai imposé le secret le plus absolu. Mon Führer, si vous aviez entendu le rapport de Koller, vous comprendriez que j’avais le devoir de poser ces questions. Je suis à présent complètement désemparé. Je ne veux ni ne peux croire que vous doutiez de ma loyauté. Mon comportement, constant pendant deux décennies, doit vous enseigner que je n’ai pas été amené à ces réflexions sans la plus pénible des luttes. Je vous demande de reconsidérer la question. Je suis en droit d’attendre que ma requête soit examinée avec autant de sérieux que l’accusation, dont je suis ignorant. Cette heure est l’heure la plus terrible de ma vie, parce que vous, mon Führer, doutez de ma loyauté .

Ce texte jure avec l’hypothèse d’un scénario convenu entre les deux hommes. Si tel était le cas, le Reichsmarchall devrait tempêter, dire que Hitler est fini, jouer précisément, à l’usage des Américains, la partition de la trahison et essayer de retourner ses geôliers au nom de l’urgence d’arrêter la guerre à l’ouest -sans risque de déplaire du côté allemand puisque nous nous plaçons dans l’hypothèse que les dés sont pipés, que les SS, en aucun cas, ne se fâcheront. Il semble donc bien que l’auteur de ces lignes craigne réellement pour sa vie et juge plus urgent de protester, auprès de ses compatriotes, de son loyalisme, que de convaincre l’ennemi du contraire. Il doit penser que quelque coterie de jaloux a enfin réussi à le perdre dans l’esprit de son maître. Alors il récapitule fébrilement ses faits et gestes depuis le 20, date de son départ du Bunker, avec le souci de prouver qu’il est resté dans la discipline et n’a nullement anticipé la succession. Du côté de Hitler, cependant, comme toujours la colère est feinte. S’il croyait son second coupable de ce dont il l’accuse, on ne voit pas pourquoi il lui laisserait la vie sauve et, s’il la lui laisse, c’est que la mission d’essayer de négocier avec l’ennemi après sa mort tient toujours. Simplement, il aura estimé qu’une brouille réelle, un désaveu total de sa part placeraient la négociation sous de meilleurs auspices, et il a omis d’en avertir l’intéressé... ou il n’a pensé à ce perfectionnement du scénario qu’après leur dernière entrevue. Il est possible que la dramatique réunion du 22 ait été l’une des nombreuses comédies du Führer. Renseigné comme il l’est, il doit bien savoir que Koller avertira Göring, peut-être même est-ce lui qui s’arrange pour cela. Dans ce cas le Reichsmarschall, comme il l’explique très bien, est obligé de venir aux nouvelles, de demander confirmation du fait que Hitler délaisse tout sauf la défense de Berlin et de prendre, dans l’affirmative, les commandes immédiatement. La présence à ses côtés de Bouhler et de Lammers atteste qu’il est en train de se constituer un état-major politique, et le fait qu’il en tire argument auprès de Hitler prouve qu’il ne le fait pas dans son dos. Ce texte est donc à la fois pathétique et hilarant. On en viendrait presque à plaindre son auteur, si l’on ne se souvenait qu’il a fait subir à des milliers de victimes le sort qui est à présent le sien, à commencer par les morts nazis de la nuit des Longs couteaux, qui eux aussi clamaient leur loyauté envers le Führer. Au terme de ces vingt ans de complicité qu’il invoque, il est bel et bien tombé à son tour dans un piège hitlérien. Lors de son départ le 20 avril il était assuré d’une proche succession, puis voilà que Hitler semble tout lâcher, l’obligeant, malgré les précautions de style qu’il détaille, à paraître briguer avant terme l’héritage. Le Führer aura sans doute estimé que, pour convaincre les Américains de leur brouille, mieux valait encore lui donner les apparences de la réalité, par une manœuvre dont, cette fois, le Reichsmarschall n’était pas complice.

Rédigé par : François Delpla | le 18 novembre 2012 à 11:49 |


Ce qui explique la résistance de l’arméee allemande qui est la seule et dernière barrière avant le tsunami pour tous, c’est la consience très nette des crimes inouis commis à l’Est par tous ou presque et de l’inévitable vengeance à venir.

L’historiographie de l’ouest, encore très marquée par la guerre froide, n’en parle jamais ou presque. La guerre à l’Est n’a rien eu à voir avec ce qui s’est passé chez nous. Stalingrad c’est 20 fois El Alamein dans toutes les échelles. Mettre les deux sur le même plan relève de l’escroquerie intellectuelle d’après guerre où rien de russe ne pouvait être présenté positivement.

Seul la Shoah à l’Est est usuellment citée. Mais bien au delà des 6 millions de victimes juives, il y a eu aussi 13.8 millions de victimes civiles rien qu’en Russie (les russes eux-mêmes ne sauront jamais à un ou deux millions près et cela comprend environ 1.8 millions de juifs aussi) et cela c’est sans compter les tchèques, le Lebensraum et les mille autres horreurs des colonies de Pologne.

L’auto flagellation allemande (légitime) vis à vis de l’Holocauste sert aussi de paravent pour éviter de regarder ce qui s’est fait à l’Est et touche TOUTES les familles allemandes (à la différence de la Shoah qui concerne moins de coupables statistiquement parlant - Bref il n’ y a pas eu de « méchants » SS face aux « bons soldats » de la Wehrmacht. C’est un mythe total). Au trèfonds des mémoires familiales allemande il y a un ENORME non-dit. Ces lettres par milliers qui ne laissent aucun doute sur qui a été pratiqué par le grand-père au non de la supériorité raciale. Aucune. Même aujourd’hui. En Bielorussie il suffit de prononcer le mot allemand pour que la grand-mère de ma femme -93 ans - se mette à pleurer comme une gamine. Elle n’a jamais dit ce qui s’est passé dans le camp où elle et d’autres ont été enfermées pendant plusieus mois. Elle ne parle -rarement - que de son évasion et de sa vie pendant trois ans dans la forêt , dans un trou creusé dans la terre avec des partisans très rudes eux aussi en attendant l’Armée Rouge, la Libération, un jour...

On ne peut pas comprendre l’attachement à l’Armée Rouge et au 9 mai du dictateur Staline par beaucoup de russes, biélorusses ou russes d’Ukraine si on n’a pas bien intégré cela. Des femmes violées en masse et ecartelées entre deux bouleaux tendus, l’extermination des prisoniers de guerre russes, le nettoyage des souterrains de Sébastopol, les 300.000 avortements forcées estimés sur les travailleuses de l’Est déportées pour le travail en Allemagne en 1943, le plan pour la victoire qui prévoyait l’anéantissement de 30 millions de civils russes après la victoire (cf interrogatoire de Von Bach -Zelezwski ,chef de la Police à l’Est par les américains en 1945 -Les russes ont tous les documents saisis en 1945 aux archives - fermées - . Il ont même la liste des unités de la Wehrmacht qui devaient rester à l’Est après la victoire pour réaliser ce plan monstrueux. Mais les infos sortent ponctuellement au détour d’ouvrages russes ,quand on parle cette langue, ce qui ne doit pas être le cas de Kershaw)...

Bref il y avait de là de très très sérieuses raisons de lutter jusqu’au bout. La vengeance russe fut épouvantable mais courte. Allez donc vous renseignez sur ce q’on fait les espagnols de la divisions Azul autour de Vielikii Novgorod ou les divisions allemandes dans les villages russes autour de Léningrad...Pendant 900 jours ou plus. Et vous comprendrez que tout un peuple affolé avait de très bonnes raisons de repousser l’échéance de toutes ses forces. Qui sont immenses.

Rédigé par : Gaulliste de toujours | le 18 novembre 2012 à 15:21


@ Gaulliste de toujours

merci pour ce rappel effectivement fort utile. Reste à préciser que Hitler et Goebbels restaient orfèvres, et outillés, pour

1) jouer sur cette peur du tsunami vengeur soviétique et l’attiser sans cesse ;

2) interdire qu’elle ne débouche sur une reddition sans condition aux Occidentaux.

Rédigé par : François Delpla | le 18 novembre 2012 à 16:36


Qu’est-ce à dire sinon qu’il y a une politique publique, la lutte jusqu’au bout et l’autodestruction, et une autre, secrète, une spéculation sur l’avenir en espérant qu’il soit le plus nazi possible ? Autant dire la prescience d’une RFA prospère, dont il ne fallait pas trop détruire les usines.

Rédigé par : François Delpla | le 17 novembre 2012 à 22:46 |

vous restez dans la pure hypothèse.

la RAF, la nuit avec ses équipages héroïques de Lancaster, et l’USAF, le jour avec ceux de ses B 17, ont mené des batailles très dures, avec énormément de pertes humaines et matérielles. les objectifs de destructions industrielles qu’on leur avait assigné étaient très complexes à atteindre. la part prise par la Lutwaffe en 1942-44 dans la défense antiaérienne fut prépondérante (vous êtes aussi un historien chevronné de l’aviation, - cf. l’épisode R. Hess - , ce n’est donc pas utile de vous le rappeler mais je le fais quand même), leur technique d’interception nocturne était redoutable, couplée à la DCA.

le haut-commandement allié a fait tout ce qu’il a pu pour réduire la capacité de production des usines d’armement, de l’aveu même de Speer.

d’ailleurs, ce que vous vous permettez de soupçonner à propos de la naissance de la RFA, on pourrait aisément en retourner le compliment ; il suffirait pour cela d’observer le nombre d’usines tombées « clés en mains » dans les pattes du gros ours de l’Armée Rouge ; des dizaines, et parmi les plus techniques et prospères.

cela s’est passé en Haute-Silésie (un territoire qui était la prunelle des yeux du gars Speer) lors de la poussée des armées soviétiques, en janvier 1945. les erreurs de prévision et de commandement de l’état-major de la Wehrmacht avaient été tels qu’ils permirent la saisie de tous ces biens industriels la plupart du temps sans coup férir, les sapeurs allemands n’ayant même pas eu le temps de les faire sauter.

alors, s’agit-il pour autant d’une sourde conspiration pour aider au futur relèvement de l’économie de la Russie ? improbable, sinon ridicule.

je ne vous suis pas du tout sur cette piste tératologique d’alliance objective. Hitler, Speer et Goebbels ont toujours veillé à casser le plus possible l’élan anglo-américain (voir les forces engagées de façon désastreuse à contre-temps dans les Ardennes comme ensuite en Alsace lors de l’opération « Vent d’Hiver », deux entreprises bâties pour saigner le plus de GIs possibles, pas forcément pour atteindre Anvers comme proclamé).

Dönitz, ce nazi convaincu, à la mort de son Fuhrer était bel et bien chargé de perpétuer un pouvoir autoritaire descendant en extrême-droite ligne des funestes douze années du règne hitlérien. le pire c’est qu’il y a cru, l’espace d’une semaine.

maintenant que les alliés aient pesé certaines choses et mis en balance certains effets dans leur réflexion, c’est tout à leur honneur, on se doutait de quoi était capable l’idéologie d’en face, en mars-mai 1945, mais c’était de toute façon en simple accord avec le réel, à mon avis. et sans cela, le génie politique de Konrad Adenauer n’aurait pas pu se déployer comme il put le faire. c’eût été dommage, pardon, dommageable.

Rédigé par : alec | le 18 novembre 2012 à 18:08


alec | le 18 novembre 2012 à 18:08 |

Vous idéologisez à tout va, au mépris de l’examen des faits sur la question en débat.

Oui ou non, le récit de Speer sur la terre brûlée est-il logique, et témoigne-t-il d’une visée hitlérienne univoque ?

Rédigé par : François Delpla | le 18 novembre 2012 à 19:03 |


M. Delpla, votre hypothèse sur une ruse ultime de AH laisse un peu incrédule.

La stratégie, le calcul, l’opportunisme des Speer et consorts sont naturels, mais l’idée que le AH de 1945 ait pu nourrir des espérances sur un avenir du peuple allemand après sa propre mort, alors qu’il n’a pu vaincre son ennemi fantasmé (le « juif » bicéphale occidentalo-oriental) et qu’il en attend donc la « vengeance » inévitable, me paraît invraisemblable (l’intuition d’une « RFA prospère » ?!...)

Selbstvernichtung plutôt, l’autre n’existe plus, fini tout ça.

Rédigé par : ueda | le 18 novembre 2012 à 21:47


Ecrasés après 1918, affaiblis par la pandémie H1N1 qui suit, inquiets par Weimar, démolis par la crise de 1929, les Allemands veulent une « stabilité » qu’ils croient trouver chez l’Adolf. Celui-ci en 1933 se présentant comme un dirigeant volontaire, vengeur, réarmeur, et porteur du projet de la Grande Allemagne, a tout pour plaire ! Il est moderne... Il est anticapitaliste ! Une fois seul, il peut monter la machinerie « parti unique », les SS etc etc... Il n’y a plus de contre-pouvoir. Pour ceux qui ne sont pas d’accord, il reste la fuite, le camp ou la mort. . Le populo lui n’a que le pouvoir de suivre : se réjouir au début, obeir au milieu, courber l’échine à la fin, toujours obeir, dans l’espoir d’un « sursaut venant des armes nouvelles », évènement qui viendrait sauver l’Allemagne. Ce qui n’arrivera pas. La Wehrmacht, elle, tiendra jusqu’à la débacle par tradition militaire.

Rédigé par : Innocent françois | le 19 novembre 2012 à 09:14 |


@ Innocent françois | le 19 novembre 2012 à 09:14

Un François coupable de nombreuses hérésies vous signale deux erreurs :

-  Hitler, le 30 janvier 1933, n’est pas du tout porté au pouvoir par une majorité ;

-  en revanche, tout montre qu’il l’obtient très vite dans l’opinion (au plus tard en novembre 1933), et ce par une alouette de terreur, certes, mais surtout par un cheval de séduction.

Rédigé par : François Delpla | le 19 novembre 2012 à 09:24


« le 30 janvier 1933, Hitler n’est pas du tout porté au pouvoir par une majorité »

@François Delpla : le 30 janvier 1933, le maréchal Hindenburg nomme Hitler chancelier du Reich car il est alors chef du plus important parti politique allemand. En effet, aux élections législatives de 1932, le parti nazi obtient 37% des voix et les partis de la droite parlementaire décident de s’allier à Hitler (cf. Von Papen qui devient vice-chancelier) ; aux élections du 5 mars 1933, le parti nazi frôle même la majorité absolue avec 43,9 % des voix. Le Parti social-démocrate, 2ème parti allemand est très loin derrière avec 18,3% des voix

Rédigé par : trenet | le 19 novembre 2012 à 12:03 |


Que d’erreurs et d’approximations !

Gardez « frôle la majorité absolue » pour le vaincu de la joute Copé-Fillon, pas pour un petit 43,9 %. Mais surtout, il s’agissait, en ce 5 mars 1933 d’élections postérieures à la prise du pouvoir et organisées par des ministres de l’Intérieur, Frick et Göring, médiocres parangons de vertu démocratique. Le second nommé avait notamment pimenté la campagne de l’élection des députés par la crémation de leur salle des séances : ambiance ! Et par des descentes brutales de SA et de SS, munis de brassards officiels qui en faisaient des auxiliaires de police, dans force meetings de la gauche et même du Zentrum catholique. La presse de ces partis, de même, ne restait pas toujours très longtemps dans les kiosques, quand elle y parvenait.

Mais surtout, c’est le 31 juillet 1932 que le parti nazi avait atteint 37% : cela obligeait tellement peu Hindenburg à nommer Hitler chancelier qu’il s’y était refusé mordicus pendant cinq mois, confiant successivement le poste à Papen et à Schleicher. L’un des facteurs de la levée de l’ostracisme avait d’ailleurs été une BAISSE des nazis, à 34%, qui les faisait apparaître moins dangereux et plus malléables, le 6 novembre 1932.

Rédigé par : François Delpla | le 19 novembre 2012 à 13:50


Bref, Herr Hitler a été élu démocratiquement, avec moins de 37% des voix, et ce fut la fin de la démocratie. 63% des voix ne voulaient pas du NSDAP, la majorité ne valait donc pas grand chose car elle ne représentait aucun bloc politique.

Rédigé par : TKT | le 19 novembre 2012 à 14:27 |


@ conseil d’ami

merci d’avoir mouché Trenet (en plus, quelle usurpation ! c’est l’amer qu’on voit tancer...) dont je ne sais ce qu’il cherche.

Dans un premier temps, il voulait que 43,9% soit un frôlement de majorité absolue (je lui demande de laisser ce lot de consolation à Copé ou Fillon... et il parle d’anachronisme alors qu’il ne s’agit que d’arithmétique) ; dans un second temps, ayant enfin remarqué que ce score nazi de mars 33 était consécutif à la prise de pouvoir et induit par elle, et que le record antérieur était de 37, il nous dit que c’est énorme et oblige le président à le nommer chancelier sauf « front républicain » :

Dans toute démocratie parlementaire, c’est le parti qui arrive en tête à qui on confie le pouvoir. Pour qu’il en soit autrement, il faut qu’il y ait un véritable front républicain du refus. Or, ça n’a pas été le cas car parti social démocrate et parti communiste avaient ensemble moins que le parti nazi et les petits partis de droite et centre-droit préféraient une alliance avec Hitler plutôt qu’avec la gauche en pensant pouvoir le manoeuvrer. Hindenburg en a pris acte après avoir longtemps cherché à contrer Hitler dans sa marche au pouvoir puis en ayant cru pouvoir le neutraliser en le nommant chancelier

encore une accumulation d’erreurs (les résultats sont pourtant faciles à trouver en ligne http://www.marxists.org/archive/trotsky/germany/elect.htm !) :

-  le total socialistes-communistes repasse devant les voix nazies en novembre 1932 ;

-  les petits partis de droite et le Zentrum sont loin de « préférer une alliance avec Hitler » et réciproquement ; c’est beaucoup plus subtil (de sa part à lui) : il intrigue avec chacun, surveille de près ses rivaux et manoeuvre au jour le jour pour les empêcher de s’unir en attisant leurs rivalités (il en use d’ailleurs de même avec les socialistes et les communistes... sinon que, jusqu’à plus ample informé, il ne les rencontre pas) ; il effraye et déçoit en réclamant la chancellerie et en refusant obstinément le titre de vice-chancelier, proposé à plusieurs reprises depuis son triomphe électoral de juillet ; puis, quand il a bien enfoncé un coin entre Papen et Schleicher, le second accédant à la chancellerie en remplacement du premier, il s’allie avec Papen tout en continuant de bloquer le système avec son imposant groupe parlementaire. Papen espère encore le confiner à la vice-chancellerie, mais alors (le 28 janvier 1933), il déroute son monde en ne voulant qu’un ministère, celui de l’Intérieur (à la fois dans le Reich, pour Frick, et en Prusse, pour Göring), faisant ainsi miroiter à Papen et à Hindenburg qu’il sera pris en sandwich entre eux deux et ne pourra appliquer une politique nazie. Mais il s’extrait aussitôt de ce piège, en exigeant le lendemain la dissolution du Reichstag, qui va lui permettre et de mener la campagne à sa guise grâce à l’Intérieur, et de trouver un semblant de légitimité populaire personnelle (il espère bien, alors, 50 %, et son 43,9 est une vraie gifle). Quant à la dissolution, elle n’est accordée par Hindenburg que le 1er février, après que Hitler a fait mine de discuter avec le Zentrum pour trouver une majorité.

Du coup, nous sommes d’accord sur ce qui suit (sinon que je mettrais des guillemets à « légale ») :

en oubliant que l’arrivée légale au pouvoir d’Hitler n’était qu’un tremplin pour confisquer à son profit tous les pouvoirs (cf. incendie du Reichstag).

Il n’y a pas encore beaucoup d’historiens qui affirment que l’incendie du Reichstag tombait trop bien pour que les nazis ne l’aient pas organisé et « Van der Lubbe acteur unique » coule encore des jours tranquilles, y compris chez certains marxistes qui trouvent qu’il a très bien fait ! Je ne saurais donc que vous féliciter de me rejoindre sur ce terrain. Mais alors, il faut d’autant moins parler de prise du pouvoir légale, majoritaire etc. Rédigé par : François Delpla | le 19 novembre 2012 à 19:06


Pour conclure en ce qui me concerne :

Kershaw, biographe très méritant sinon toujours convaincant de Hitler, régresse ici en le réduisant au rôle d’un bouffon prévisible et d’un fanatique coupé du réel. Particulièrement irrecevable est son idée (présente notamment dans la conclusion) que ce sont ses lieutenants, et non lui-même, qui auraient voulu négocier avec les Occidentaux pour essayer de les retourner contre les Soviétiques. John Lukacs a dit là-dessus des choses infiniment plus subtiles : http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=488

C’est dommage, car la recherche est, comme toujours chez lui, solide, et le tableau de la chute de l’Allemagne fort bien troussé.

le 26 novembre 2012



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