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Dialogue avec les oeuvres

Hitler et la franc-maçonnerie



Un livre d’Arnaud de la Croix



(JPEG)
PDF - 824.1 ko
Quatrième

à paraître aux éditions Racine en février 2013.

Il s’agit à la fois du premier ouvrage sérieux sur cette question... et de la première préface qu’on m’ait jamais demandée pour un livre d’histoire (à l’exception de ceux, en langue originale anglaise ou allemande, que j’ai traduits). La voici.

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Hitler et la franc-maçonnerie

Arnaud de la Croix émerge ici de sa passion pour les exaltations médiévales de la chair et de l’esprit. Il surgit au XXème siècle, tout armé de ses connaissances sur les Templiers et les bâtisseurs de cathédrales, pour débrouiller de main de maître le sujet quasiment vierge des rapports entre le nazisme et la franc-maçonnerie.

La littérature antérieure est en effet d’une qualité très moyenne et attardée dans un âge qu’on pourrait dire, en soulignant le trait d’union, pré-historique, sur la question plus large des relations entre le nazisme et les sociétés secrètes ou discrètes de tout acabit. L’un des rares historiens à s’y être frotté est Nicholas Goodrick-Clarke, qui vient de disparaître prématurément et envers lequel Arnaud de la Croix reconnaît sa dette.

Le nazisme surgit sur un terreau de croyances irrationnelles. Deux auteurs autrichiens, Guido List dit von List (1848-1919) et Adolf-Joseph Lanz dit Jörg Lanz von Liebenfels (1874-1954), tous deux chantres de la « race aryenne », le second surtout l’opposant à la « race juive » et préconisant une stricte séparation des deux, semblent tellement préfigurer le nazisme qu’on a longtemps fait de Hitler, sans vérification suffisante, leur disciple attentionné et leur continuateur. Avec un instinct très sûr, Arnaud de la Croix, tout en retraçant cette généalogie, montre que Hitler a puisé à bien d’autres sources, que celles-là ne sont pas les mieux attestées et, surtout, qu’il s’est affranchi de ses maîtres pour produire une idéologie à bien des égards originale. Il s’agissait d’ailleurs, indissolublement, d’idéologie et d’activisme politique : les idées étaient au service d’une tentative de remodelage de la planète, une voie dans laquelle aucun des précurseurs allégués ne s’était aventuré bien loin.

List et Liebenfels s’inscrivent dans le courant occultiste, lui-même fruit d’une réaction, vers la fin du XIXème siècle, contre le rationalisme des Lumières du XVIIIème : ce courant, illustré notamment par Helena Blavatsky (1831-1891), s’occupe de satisfaire « l’aspiration de l’homme à retrouver une place au sein de l’univers ». C’est ici que la franc-maçonnerie entre en scène. Antérieure de plusieurs siècles aux Lumières, elle avait charrié bien des idéologies et des pratiques traditionnelles avant de prendre un virage vers la modernité, du moins dans la majorité de ses loges. Alors que beaucoup de ses membres restaient chrétiens, elle se détachait petit à petit des églises, et se faisait au sein de celles-ci des ennemis, dont le plus influent fut le jésuite Augustin Barruel (1741-1820). Exilé à Londres en 1792, il avait dans plusieurs ouvrages développé la thèse d’un complot maçonnique à l’origine de la Révolution française. Il faisait aussi de la maçonnerie l’un des vecteurs de la pernicieuse influence des Juifs -un propos relayé par son disciple italien Jean Baptiste Simonini. La boucle est bouclée par le Français Roger Gougenot des Mousseaux (1805-1876), qui crée en 1869 la notion de « complot judéo-maconnique », précurseur du faux de la police russe Protocoles des sages de Sion (Umberto Eco a récemment remis ces matières au goût du jour dans son Cimetière de Prague : le présent ouvrage tombe à point nommé pour démêler la réalité historique et les libertés du romancier).

Ces prémisses expliquent fort bien que Hitler ait considéré la franc-maçonnerie allemande comme une concurrente intolérable et pris rapidement des mesures pour la faire disparaître, nonobstant la servilité d’une bonne partie des loges, promptes à adopter une thématique nationaliste et antisémite. On ne le voit pas cependant, racisme oblige, développer la même fureur exterminatrice que contre les Juifs. A preuve, la présence du docteur Schacht pendant une période assez longue à la tête de l’économie et des finances du Troisième Reich, qui fait l’objet de développements d’un grand intérêt. Schacht, franc-maçon de longue date par tradition familiale, approuve et met en oeuvre l’exclusion des Juifs de la fonction publique. On lit souvent que cette attitude, fruit de la tradition antijudaïque luthérienne, ne le rendrait en rien complice du massacre consécutif (et son acquittement, à Nuremberg, a découlé d’une telle vision). C’est faire bon marché, et de la capacité de Hitler à jouer sur des sentiments non nazis pour faire passer sa marchandise, et de sa démarche consciemment diabolique, c’est-à-dire imitée du rôle de Satan dans l’imagerie chrétienne, consistant à salir des gens à leurs propres yeux et à les dégoûter d’eux-mêmes, pour les entraîner toujours plus avant dans le mal.

Au total, Arnaud de la Croix domine fort bien une documentation foisonnante sur une question complexe, en nous laissant de temps à autre sur notre faim malgré la densité de son propos. Bien des points méritent approfondissement, notamment dans la dernière partie, sur l’extension de la persécution dans les pays occupés pendant la Seconde Guerre mondiale. On pourrait par exemple se demander pourquoi Pétain était plus anti-maçon qu’antisémite : la réponse est à chercher dans les limites de sa compréhension du nazisme, qu’il entreprenait de séduire en lui donnant des os à ronger. Un Juif, disait-il, n’est pas responsable de sa naissance, un maçon l’est toujours de son choix : il n’avait pas compris que l’échelle des valeurs de Hitler était exactement inverse, les choix étant réversibles à l’inverse du « sang ».

Nous vivons un temps où les Lumières marquent le pas et où progressent les théories de la conspiration, au service des causes les plus opposées -ce qui n’est pas sans rapport avec l’empreinte qu’a laissée Hitler sur le monde. Ce livre tranquillement démystificateur incite à raison garder.

le 19 décembre 2012



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