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Montoire : le texte



Une proposition FRANCAISE de collaboration MILITAIRE



« Montoire, Verdun diplomatique ». Croirait-on que cette thèse, qui donnait son titre en 1948 à un ouvrage de Louis-Dominique Girard, puisse survivre de nos jours ? Eh bien c’est le cas, sous des formes certes atténuées.

De très nombreuses études, dont certaines fort récentes, avancent que lors de la rencontre de Montoire (24 octobre 1940) Pétain a refusé quelque chose à Hitler. Il aurait accepté ou demandé, selon les versions, une collaboration économique, dans l’espoir de faire libérer des prisonniers, mais aurait exclu toute collaboration militaire. Selon Girard et les pétainistes bon teint Hitler aurait foncé, toutes voiles dehors, vers Gibraltar et Pétain l’aurait bloqué net en refusant son concours, de même que, la veille, Franco l’avait éconduit à Hendaye.

Dans les versions diluées qui ont tenu jusqu’à nos jours, on voit Hitler sonder Pétain pour supputer quel concours il pourrait en obtenir, et le Français exclure obstinément une collaboration militaire. Or c’est très exactement le contraire qui est vrai. La documentation a été mal lue, sous l’influence des préjugés antérieurs.

Pétain, qui était demandeur de la rencontre, arrivait avec une offre : puisque de Gaulle, avec l’aide des Anglais, lui avait pris des colonies, il allait les reprendre, et telle était sa conception de la collaboration (dont il était, aussi, demandeur, puisqu’il l’avait proposée radiophoniquement à Hitler le 11 octobre). Le texte de la conversation, trouvé par les Américains dans les archives allemandes en 1945 et publié en 1961, dit explicitement (c’est Pétain qui parle, au style indirect) :

« M. Laval l’avait informé sur la conversation qu’il avait eue l’avant-veille avec le Führer. Il en avait conclu que le thème principal de l’entretien avait été la collaboration entre les deux pays. Il regrettait qu’une telle collaboration n’ait pas été déjà mise en place dans les années précédant la présente guerre. Mais il était peut-être encore possible de rattraper le temps perdu. Les Anglais offraient pour cela la meilleure des occasions. Pour des alliés de la France, ils s’étaient depuis l’armistice particulièrement mal conduits envers elle. La France n’oublierait pas les événements d’Oran et l’agression de Dakar. Cette dernière action avait été menée, à l’instigation de l’Angleterre, par un mauvais Français, un général français qui avait renié sa patrie. La France actuelle ne tolérait plus des choses de ce genre et cet officier avait été aussitôt condamné à mort, à la confiscation de ses biens et au banissement perpétuel. Voilà comment la justice avait suivi son cours contre lui. Les Anglais pourtant continuaient leurs agressions contre la France, particulièrement contre son domaine colonial. A Dakar, la France avait tenu bon. Il avait envoyé dans les colonies d’Afrique un officier, avec mission de ramener les rénégats sous l’autorité française. Dans ce domaine, puisque le Führer avait fait l’honneur à la France de parler de collaboration, il y avait peut-être un terrain sur lequel elle pouvait être mise en pratique entre les deux pays. Sans vouloir entrer dans les détails, il pouvait assurer, quant à lui, que tout ce qui dépendait de lui serait fait pour assurer l’emprise de la France sur ces territoires coloniaux. »

On ne saurait être plus clair. Or Hitler fait le sourd, malgré une relance de Laval (« En acceptant le principe de la collaboration avec l’Allemagne, le maréchal Pétain avait fait allusion, au sujet de l’Afrique, où l’Angleterre était l’agresseur, aux possibilités militaires plus étendues de la France. ») Il termine l’entretien sur l’affirmation, acceptée par ses interlocuteurs, du principe de la collaboration : c’est tout ce qu’il était venu chercher, pour compromettre Vichy un peu plus et stimuler en tous pays les partisans d’une paix avec lui, en montrant qu’il avait non seulement vaincu, mais soumis la France. Il voulait aussi leurrer le monde sur ses intentions militaires, où l’URSS tenait déjà la place essentielle, par un simulacre d’intérêt pour la Méditerranée et l’Afrique. Quant aux projets de reconquête des colonies gaullistes, ils seront discrètement réaffirmés dans le message de Pétain aux Français, destiné à justifier Montoire, le 30 octobre, puis feront l’objet de conversations franco-allemandes jusqu’en décembre. Mais le coeur n’y sera plus guère du côté de Vichy, puisque les contreparties espérées se font attendre. C’est Laval qui s’obstine le plus longtemps et c’est l’une des causes de son renvoi, le 13 décembre. En fait, c’est le 9 novembre qu’on voit s’opérer un tournant à Vichy : Pétain, se rendant compte qu’il s’est fait duper, décide de restreindre la collaboration au domaine économique. Savoir s’il y est parvenu, c’est une autre histoire. Mais en tout cas, il faut cesser de dire qu’à Montoire cette ligne était déjà acquise. La compromission était totale, et c’est seulement du fait de Hitler qu’elle a trouvé ses limites ultérieures.

(paru dans Historia, décembre 2000)

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François Delpla, le 11 février 2004



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