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Les limites que le pacifisme a dépassées



Un article de Marc-André Charguéraud



Le pacifisme porte sa part de responsabilité dans le génocide.

« Le jour du boycott a été le jour de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté, tout ce qui suivit ne serait pas arrivé », écrit après la guerre le Rabbin Léo Baeck, président de la communauté juive d’Allemagne.[1] Il se réfère au boycott de tous les magasins et entreprises juives le 1er avril 1933. Il pense qu’une intervention des puissances occidentales aurait changé le destin des Juifs d’Europe. Le Rabbin Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, le rejoint lorsqu’il écrit : « La guerre contre nous (les Juifs) a commencé avant la guerre mondiale... si vous, si nous qui avions un pouvoir spirituel et moral, nous avions pu pousser l’Amérique, l’Angleterre et la France à intervenir pour le compte des innocents qui périrent, la guerre ne serait peut être pas arrivée ».[2]

Wise estime dans un autre écrit que « la paix par l’apaisement et la capitulation devant Hitler... est plus horrible et plus définitive que l’enfer ». Toutefois, son l’attitude est ambiguë. Il refuse l’entrée en guerre des Etats-Unis pour sauver des vies juives. Il poursuit : « Ma répugnance (pour Hitler) et ma sympathie pour l’Angleterre et la France ne m’entraîneront pas à préconiser la guerre ».[3] Cela ne revient-il pas à dire aux Alliés européens : ne capitulez pas devant Hitler, mais je ne vous encourage pas à agir ?

En ce premier printemps où Hitler est au pouvoir, de nombreuses personnalités françaises de premier plan croient, de leur côté, que l’on peut apaiser le Chancelier avec des discours moraux. Dans la grande tradition des vœux pieux imprégnés de rhétorique humanitaire, elles se contentent d’élans verbaux qui élèvent l’âme de ceux qui les prononcent, mais ne viennent en aucune façon au secours des victimes. A propos du boycott du 1er avril 1933, Léon Blum met en garde contre « toutes réactions nationalistes » et estime qu’il faut répondre à la force par « la révolte des consciences ». [4] Pour Edouard Herriot : « On ne doit répondre à la violence que par la sérénité et la douceur (...). Il faut défendre ceux qui souffrent et, par fidélité au devoir humain, travailler à l’avènement de la confiance universelle ».[5] Dans le même sens, en juin 1940, le pasteur emblématique du Chambon-sur-Lignon, André Trocmé, estime que « le devoir du chrétien, c’est d’opposer les armes de l’Esprit à la violence exercée sur leur conscience ».[6]

En juillet 1933, au Congrès du parti socialiste, Léon Blum développe une stratégie qui peut aujourd’hui surprendre. Il déclare que « voter des crédits militaires, ce serait peut-être l’acte le plus dangereux pour la paix que nous puissions commettre (...) une seule garantie peut désamorcer un conflit (...) c’est le désarmement général, afin que le moyen matériel manque à l’agresseur, que les états soient contraints de soumettre leurs litiges à l’arbitrage de la Société des Nations ».[7]

Plus tard, en août 1947, devant une commission parlementaire, Blum reconnaîtra une certaine naïveté dans ces propos. Blum explique qu’« il existait un moyen peut-être unique de prévenir la guerre de 1939. Ce moyen consistait à pratiquer, dès la prise de pouvoir de Hitler, une action préventive. Si nous avions proposé à cette époque, les autres partis socialistes et nous, d’interdire par la force l’installation en Allemagne du gouvernement nazi, je crois que nous aurions entraîné l’opinion publique et la majorité des parlements ». Mais il ajoute : « Nous ne l’avons pas fait, parce que nous avions une horreur religieuse de la guerre ».[8] Le dogmatisme l’a emporté sur la réalité.

Le discours est le même chez les socialistes d’Outre-Manche. « Nous sommes en faveur des sanctions économiques... nous soutenons le système de la Société des Nations (...). Nous ne croyons pas qu’actuellement il existe une nécessité appelée défense nationale. Nous pensons que l’on doit se diriger vers le désarmement et non amasser des armes », déclare Clément Attlee aux Communes le 22 octobre 1935.[9] « Une croisade armée des démocraties (...) ce serait un crime (...) nous sommes les serviteurs de la paix. Elle impose des lois strictes et sévères : tu ne tueras point, à moins qu’on attente à ta vie », s’exclame en écho Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme.[10] Quant à savoir à partir de quel moment Hitler attenta à la vie des autres, le philosophe ne le précisait pas.

Dix mois avant le conflit, le lendemain de la Nuit de Cristal, le grand rabbin Weill suit la même ligne de conduite, dans le Matin daté du 19 novembre 1938 où il écrit : « Nul ne compatit plus que moi, vous pouvez l’imaginer, à la misère des 600.000 israélites allemands. Mais rien non plus ne m’apparaît plus précieux et plus nécessaire que le maintien de la paix sur cette terre ».[11] Certes, mais alors il faut accepter les conséquences de l’inaction et elles seront terribles.

Simone Weil, la célèbre philosophe chrétienne pratiquante d’origine juive, pousse le raisonnement pacifiste au-delà des limites raisonnables. Elle déclare préférer l’hégémonie allemande à la guerre, même si cela signifie l’existence de certaines lois contre les Juifs et contre les communistes. [12] Elle écrit ainsi : « Les petits pays sont faits pour tomber sous la domination des plus puissants. Si l’on tente de s’y opposer, le recours aux armes devient presque inévitable », et de conclure : « La cause du droit et de l’humanité ne serait pas trahie par le sacrifice de la Tchécoslovaquie. Au contraire son véritable intérêt serait respecté ». [13]

Félicien Challaye, un pacifiste radical, militant fidèle de la Ligue des Droits de l’homme, communiste de 1920 à 1924, tire la conclusion de ce pacifisme extrême face à l’Allemagne : « Une occupation causerait moins de morts, moins de ruines, moins d’injustices, moins d’humaines douleurs que la guerre ayant pour but de l’éviter ».[14] La Shoah a montré la faiblesse de cette affirmation.

Cela n’empêche pas André Trocmé, président du Mouvement international de la réconciliation (MIR), de continuer à soutenir en 1961 d’une façon plus élaborée la même politique :[15] « Aujourd’hui encore, lorsque l’on discute du problème du “moindre mal”, on néglige toujours l’être humain en tant qu’individu. On dit : notre peuple est menacé d’extermination, ou : l’avenir de la civilisation, des valeurs morales, de la vraie religion est en jeu ; ou encore : nos institutions sont garantes des droits de l’homme et pour sauver les droits de l’homme, nous devons temporairement mettre de côté nos scrupules et user de violence, en sacrifiant des hommes pour sauver l’humanité » :[16]

Tout est une question de mesure. Ne valait-il pas mieux sacrifier quelques dizaines, quelques centaines d’hommes au plus pour mettre un frein à la montée en puissance du nazisme au moment de la réoccupation de la Rhénanie en mars 1936 ?

Il faut conclure avec Oscar Rosowsky « que la non-violence comme stratégie systématique est inadaptée aux situations où règnent le double langage et la violence de type totalitaire. La non-violence implique un minimum de respect pour le concept de l’humanité et un langage commun entre adversaires. Le double langage ne le permet pas. Pour avoir pu croire que “certaines choses étaient possibles”, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants extrêmement pacifistes ont été broyés, liquéfiés, avilis et réduits en cendres ».[17]

© Marc-André Charguéraud - Reproduction autorisée avec mention de la source et lien actif

[1] LEVIN Nora, The Holocaust Years, Robert Krieger, Malabar, Florida, 1990, p. 22. Après avoir été président de l’Association des Rabbins Allemands, Leo Baeck fut membre du Central Verein Deutscher Staatsburger Jüdischen Glaubens, avant de devenir en septembre 1933 président de la Reichsvertretung des Deutschen Juden, l’organisation faîtière.

[2] DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller and Sons, New York, 1977, p. 31. Stephen Wise était président de l’American Jewish Congress..

[3] BREITMAN Richard , KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 108.

[4] THALMANN Rita, L’Antisémitisme en Europe Occidentale et les Réactions face aux Persécutions Nazies des Juifs pendant les Années Trente in François FURET, dir. L’Allemagne nazie et le Génocide juif, Gallimard/Le Seuil, Paris 1985, p. 140. Léon Blum, chef du parti socialiste SFIO et Premier ministre.

[5] SHOR Ralph, L’opinion française et les étrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris,1985, p. 615. Herriot, président du parti radical, dans l’Oeuvre du 9 avril 1933.

[6] www.chambon.org/lesl_texte_1940_fr.htm

[7] JELEN Christian, Hitler ou Staline : le prix de la paix, Flammarion, Paris, 1988, p. 90. Après 1938, Blum prône le réarmement. Hitler se retirera de la Société des Nations en octobre 1933 parce qu’il n’a pas obtenu l’égalité de traitement pour son pays dans le domaine du désarmement.

[8] Ibid. p. 58.

[9] CHURCHILL Winston, The Second World War, Cassell&Co. Londres, 1948, p. 35.

[10] JELEN, op. cit. p. 157.

[11] WEINBERG David, Les Juifs à Paris, 1933-1939, Calmann-Levy, Paris, 1974, p. 26.

[12] PETREMENT Simone, La vie de Simone Weil, Paris, 1973.

[13] JELEN, op. cit. p. 187 et 197.

[14] Ibid. p. 87.

[15] MIR : Une association de pacifistes et d’objecteurs de conscience.

[16] TROCME André, Jésus et la révolution non violente, Labor et Fides, Genève, 1961, p. 171.

[17] ROSOWSKY Oscar, Les faux papiers d’identité au Chambon-sur-Lignon, 1942-1944, in ENCREVE André et POUJOL Jacques, éd. Les Protestants français pendant le Seconde Guerre mondiale, SHPF, Paris, 1994, p. 255.



COMMENTAIRES

par François Delpla, le jour de la mise en ligne (2 mars 2013)

Mes recherches m’amènent à circonscrire, de plus en plus fermement, le moment où le nazisme pouvait être facilement arrêté à un mois et un seul, celui de février 1933. La Société des Nations n’avait qu’à relire sa charte et agir en conséquence. D’autant qu’elle n’était point encore discréditée par ses démissions devant l’agression japonaise en Mandchourie (rapport du 27/3/33, sévère mais non assorti de sanctions, suivi de la sortie du Japon, elle-même non sanctionnée) et la rupture brutale de Hitler avec elle-même le 14 octobre (pas davantage sanctionnée). Cette charte, par toutes ses lignes, était incompatible avec la direction d’un pays membre (a fortiori l’un des plus puissants) par l’auteur d’un livre tel que Mein Kampf.

Et que l’on n’aille pas dire qu’il y a là une vue anachronique, Hitler n’ayant pas encore commis ses crimes. La philosophie de haine exprimée dans ce livre était, justement, fort explicite sur ses potentialités, voire plus affolante encore que ce qui s’est finalement passé pendant douze ans : cet incendie que l’extraordinaire prophétisme de Churchill, suivi de sa non moins extraordinaire prestation gouvernementale, a circonscrit.

Ce n’est donc certainement pas par inconscience qu’on n’en a rien fait, mais plutôt par la "conscience" d’un péril plus grand : celui du communisme, et celui d’une Allemagne anarchique qui pouvait un jour ou l’autre tomber dans l’escarcelle de ce même communisme.

On voyait assez clairement quel sauvage était Hitler, mais on se laissait bercer par l’idée qu’il n’était pas vraiment au pouvoir. Des conservateurs bon teint, patients sinon enthousiastes devant le traité de Versailles, et ne passant point pour antisémites, étaient censés le ligoter de tous côtés : au-dessus de lui, le président Hindenburg qui pouvait à tout moment le congédier ou refuser de signer ses décrets-lois ; en dessous, le vice-chancelier von Papen et tous les ministres sauf deux (Frick et Göring). Il semblait qu’on ait trouvé, devant le péril communiste, la martingale infaillible qui allait permettre de mener une politique prudente tout en mobilisant, et en neutralisant, les foules rassemblées par les nazis.

C’était là sous-estimer Hitler et ses qualités manoeuvrières... qui précisément avaient accouché de cette combinaison. C’est lui qui avait fait patte de velours au bon moment, notamment quand, à la veille de sa désignation, il avait révélé la modicité de ses ambitions en termes de portefeuilles.

Mais si les élites allemandes s’étaient fait avoir, restait à faire avaler la pilule aux élites étrangères, et là, de deux choses l’une. Ou la SDN tapait très fort du poing sur la table... et il n’y avait pas besoin d’une guerre (la menace suffisait, assortie d’une rupture des liens économiques qui aurait rendu aussitôt le gouvernement impopulaire). Ou elle décidait d’attendre et de voir...

... et rendez-vous en 1945.

le 2 mars 2013



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