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Au sources de l’appeasement : l’accord naval de 1935



extrait de ma biographie de Hitler (1999)



Episodes précédents : le Royaume-Uni, brièvement dirigé de 1929 à 1931 par des travaillistes angéliquement pacifistes, a retrouvé ensuite un gouvernement conservateur dont l’homme fort est Stanley Baldwin (1867-1947), qui, le 7 juin 1935, reprend le titre de premier ministre au travailliste dissident John Ramsay Macdonald. Le gouvernement MacDonald, dont le libéral dissident John Simon dirigeait les Affaires étrangères, avait accueilli sans beaucoup froncer le sourcil l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne le 30 janvier 1933 puis ses efforts, pleinement couronnés de succès, pour rendre ce pouvoir absolu, par l’instauration d’un parti unique le 14 juillet 1933 puis par la dévolution à Hitler de la succession du président conservateur Hindenburg, au lendemain des crimes de la nuit des Longs couteaux, en août 1934.

Sur le plan international, outre un réarmement de moins en moins clandestin, Hitler s’est mis dans un mauvais cas en quittant avec éclat la Société des nations le 14 octobre 1933, mais il a obtenu par référendum, le 12 novembre, une approbation allemande unanime. Nul ne trouve alors l’énergie de maintenir la Sarre sous l’égide de la SDN (administrée par la France, au titre des réparations, elle doit d’après le traité de Versailles opter par référendum en janvier 1935 pour ou contre son retour à l’Allemagne) et le plébiscite du 13 janvier est un nouveau triomphe pour Hitler. Dès le mois de mars, il en profite pour violer deux clauses essentielles traité de Versailles, en annonçant l’existence d’une armée de l’air allemande dirigée par Göring, puis le rétablissement du service militaire obligatoire.

C’est l’occasion de la première réaction un peu ferme et coordonnée des autres puissances, sous l’impulsion des trois qu’on appelle "locarniennes" [1]. La France, la Grande-Bretagne et l’Italie exigent la renonciation de l’Allemagne à la conscription à Stresa d’abord, le 14 avril, puis, de manière un peu plus menaçante, au conseil de la SDN qui statue à l’unanimité, le 16 avril. Le ministre français des Affaires étrangères, Pierre Laval, qui a resserré les liens du pays avec l’Italie en janvier puis avec l’URSS en mai, devient en sus chef du gouvernement, le 7 juin. La chute de Hitler, espérée ou annoncée souvent pendant les deux années précédentes, semble à présent en bonne voie.

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En cette mi-mai 1935, Hitler vit donc l’un de ses moments les plus difficiles. Son isolement diplomatique est extrême et l’impopularité le guette. Mais il peut difficilement faire demi-tour, renoncer à la conscription et revenir la tête basse à Genève : son aura y survivrait encore moins. Une seule solution : aller de l’avant.

Le 21 mai, il prononce un discours très attendu. C’est peut-être le plus pacifique de toute sa carrière. Mais ce n’est pas le dernier où il déclare que l’Allemagne, satisfaite, n’a plus rien à désirer... sauf une petite chose. Ici, il s’agit d’une flotte de guerre. Il exprime pour la première fois publiquement son désir d’être autorisé à construire l’équivalent de 35 % des bâtiments britanniques. Au demeurant, il estime que la guerre est toujours une catastrophe puisqu’elle tue « la fine fleur des nations », et se déclare prêt à signer des pactes avec tous ses voisins - l’odieuse Lituanie exceptée. Londres va mordre à l’hameçon. Plus exactement, car la naïveté n’est pas la caractéristique principale de la politique anglaise, mais bien plutôt le souci de dominer en les opposant les puissances continentales, John Simon va tirer parti de ce discours rassurant pour donner une petite leçon à la France et à l’URSS, coupables de rapprochement non autorisé. Une conférence navale anglo-allemande se réunit à Londres à partir du 4 juin, la délégation allemande étant dirigée par Ribbentrop. Si les délibérations sont secrètes, leur existence est connue. Et le 18, jour du 120e anniversaire, fêté comme il se doit, de Waterloo, éclate comme un coup de tonnerre la nouvelle d’un accord bilatéral, portant autorisation, pour l’Allemagne, de construire des bateaux de guerre dans une limite de 35 % de ceux de la Grande-Bretagne.

Cette extraordinaire traîtrise envers les vainqueurs de 1918 en général et la France en particulier, rompant avec éclat le front de Stresa, passant l’éponge sur la conscription allemande et affaiblissant sinon ridiculisant les protestations contre les violations du traité de Versailles, il est probable, circonstance plutôt aggravante, que Simon et son gouvernement ne l’avaient pas préméditée. Ils se sont trouvés piégés par la tactique de Ribbentrop, convenue sans aucun doute avec Hitler. Les Anglais entendaient seulement préparer une conférence navale beaucoup plus large, incluant la France. Loin de faire cavalier seul, ils jouaient les messieurs bons offices. Eux qui comprenaient si bien les Allemands se proposaient, dans le droit fil de ce qu’ils avaient entrepris depuis 1933, de les amadouer pour les ramener, si possible, dans la SDN, ou au moins pour les associer à des négociations multilatérales sur la limitation des armements. Pendant les discussions préparatoires à la conférence de Londres, ils pensaient que les Allemands la concevaient comme eux, et sans doute ceux-ci n’avaient-ils rien fait pour dissiper cette impression.

Or, dès la première séance, parlant après Simon qui avait mis sur le tapis un grand nombre de questions, Ribbentrop déclara qu’une seule l’intéressait, l’accord sur les 35 %, que pour lui le but de la conférence n’était autre que de le signer et que, faute d’espoir sur ce point, il n’y avait qu’à abréger les travaux . Dès lors, le gouvernement de Sa Majesté avait le choix entre la capitulation et le ridicule. C’est pourquoi la conférence, pourtant limitée à un objet simple, traîna deux semaines.

La France ne connut pas l’humiliation suprême d’apprendre l’accord de Londres par la presse : elle fut informée de son imminence le 7 juin, ainsi que les autres signataires du traité de Washington (1921), à savoir les Etats-Unis et le Japon. Laval, devenu justement président du conseil ce jour-là tout en restant ministre des Affaires étrangères, se contenta d’exprimer, le 17, de « sérieuses réserves », sans même les rendre publiques.

Laval, maquignon rusé, adepte de l’oral et écrivant peu, ne s’est jamais expliqué sur ses choix du deuxième semestre de 1935, qui démentent en partie ceux du premier. Il semble que l’accord de Londres, loin de l’indigner, l’ait assagi. Comme s’il était impressionné par l’égoïsme national dont peut faire preuve l’Angleterre lorsqu’on la contrarie, et se le tenait pour dit, il ne fait plus aucun effort de rapprochement avec l’URSS. Le pacte signé en mai aurait dû être complété par une convention militaire et l’ambassadeur Potemkine réclame en vain l’ouverture d’une négociation. Il n’y a pas la moindre conversation d’état-major, alors que la France en mène, à la même époque, avec l’Angleterre et avec l’Italie. On dirait que, craignant de perdre l’amitié anglaise, elle cherche d’abord à la resserrer, avant de reprendre éventuellement son flirt oriental. Voilà qui est doublement important : d’une part, l’intervention soviétique dans une guerre contre Hitler nécessitait une minutieuse préparation, aux incidences diplomatiques délicates, puisque l’URSS n’avait pas de frontière commune avec le Reich. D’autre part, en poursuivant au préalable le mirage d’un rapprochement avec l’Angleterre, peu empressée, la France perdait sa marge de manœuvre. Dès lors, tous ses gouvernements, jusqu’au désastre de 1940, vont rechercher en vain les voies d’une action autonome et faire, en définitive, les choix dictés par Londres, qu’ils auraient pourtant voulu éviter ou tempérer. Le premier geste de rébellion, l’armistice de 1940, sera justement le seul qu’il ne fallait pas faire, puisque l’Angleterre, depuis peu dirigée par Churchill, voulait enfin en finir avec le nazisme. On pourra dire à la décharge de Pétain que le long mépris britannique des angoisses françaises devant le danger hitlérien paraissait justifier cette inamicale réplique, si longtemps différée. C’est bien Laval qui, le premier, a précipité la France dans ce piège, dont ni Blum, ni Daladier, ni Reynaud ne vont réussir à l’extraire. Le maintien ferme du droit de la France à rechercher l’alliance soviétique, tranquillement imposé à Londres en faisant suivre son acte injustifiable du 18 juin d’une convention militaire entre Paris et Moscou, était la seule réplique qui pouvait stopper la progression du Troisième Reich.

En rentrant dans le rang, la France ne nuit pas qu’à elle-même. Il faut se mettre un instant à la place de Staline - qui, s’il gouverne ses peuples d’une façon peu débonnaire, ne s’est pas encore lancé dans les grandes purges. Il s’est mis en frais pour les Occidentaux, jouant le jeu de Genève avec son ministre Litvinov, recevant Laval avec éclat, et il se retrouve le bec dans l’eau. La SDN s’effiloche, la France se met aux abonnés absents, l’Allemagne, toujours aussi anticommuniste, intrigue avec divers petits pays d’Europe centrale, ceux-là même qu’une convention militaire franco-soviétique eût obligés à choisir leur camp. Sans nier le cynisme de Staline, il faut bien voir qu’on lui a, en l’occurrence, balisé le chemin. Devant ces démocraties évanescentes, il ne va pas avoir de scrupules à durcir son régime, en vue de toute éventualité. Lui qui est paranoïaque, il n’aurait pas besoin de l’être pour subodorer, derrière le refus occidental de prendre des mesures efficaces contre l’audace allemande, un désir d’encourager les ambitions du Reich vers l’est - désir évident, pour les historiens d’aujourd’hui, chez les appeasers britanniques et plausible dans l’esprit de Laval, qui a sans doute craint de mécontenter son électorat de droite s’il paraissait compter moins sur les conservateurs anglais que sur les hordes bolcheviques pour assurer la sécurité de son pays. Mais pour la Russie le danger est tel, de voir fondre sur elle à l’heure de son choix une Allemagne réarmée, avec la neutralité plus ou moins bienveillante des autres puissances capitalistes, qu’elle doit étudier dès ce moment toutes les solutions, y compris, si elle s’y prête, un rapprochement avec ladite Allemagne.

En regard de ces questions capitales, peu perçues à l’époque (avant tout parce qu’on ne perçoit pas l’habileté du Führer et la cohérence de son jeu), celle qui occupe l’avant-scène pendant le dernier trimestre de 1935 est quelque peu secondaire. Elle ajoute cependant à la débandade des puissances « locarniennes », et de la Société des Nations - et jette dans les bras de Hitler son premier allié.

Mussolini veut l’Ethiopie (...)

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Livre paru en 1999 aux éditions Grasset et toujours disponible.

Premier chapitre

Achat en ligne sous forme électronique

A paraître en livre de poche en mai 2013 aux éditions Pascal Galodé.

Livre de 2013 sur la prise du pouvoir

le 3 mars 2013

[1] du nom de la station suisse de Locarno où, en 1925, l’Allemagne avait accepté librement ses frontières occcidentales et leur démilitarisation, en un traité cosigné par la France, l’Angleterre et l’Italie.



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