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Dialogue avec les oeuvres

"Miracle à Dunkerque" de Jean Vanwelkenhuyzen



une contestation virulente de ma thèse sur le Haltbefehl



Bruxelles Racine 1994.

Ce livre forme un diptyque avec Pleins feux sur un désastre, paru chez le même éditeur en 1995.

La courte introduction commence par un hommage à quelques historiens allemands, Hans-Adolf Jacobsen principalement, qui, à partir des "textes de base" sur les "opérations allemandes", aurait trente ans plus tôt produit "un Dünkirchen qui fait toujours autorité". Le livre se veut une adaptation de ses thèses à l’usage du public francophone, en même temps que l’auteur annonce des "vues nouvelles". Il annonce enfin, pour sa dernière partie, le démontage d’un "mythe né il y a une bonne quarantaine d’années". Cette fin d’introduction, p. 7, ne brille pas par la clarté pour les non-initiés : le motif principal invoqué pour parler de ce mythe est qu’il

a entravé la parution d’un travail qui s’en dispensait (...). (...) avant de s’emparer de Dunkerque, Hitler aurait offert un "pont d’or" aux Britanniques (...). (...) un éditeur, parmi les meilleurs, a considéré que ne souffler mot de ce dessous des cartes formait un vice rédhibitoire, la marque d’une ignorance insoutenable de nos jours. Voilà donc pourquoi ce livre se termine par une incursion non préméditée dans une certaine façon d’inventer le passé.

Suit une "entrée en matière" qui, selon moi, fait "toujours autorité", du moins sur un point essentiel : le rapport des forces le 24 mai, et la chute inexorable de Dunkerque, sauf ordre d’arrêt. Elle démontre que "Le 24 mai, au déclin du jour, Dunkerque est un fruit mûr, prêt à tomber aux mains des Allemands". La ligne de l’Aa a été crevée le matin en son centre, où se trouvait une ligne étirée et mal équipée. Le soir, "c’est tout le front, des abords de Gravelines à ceux de Béthune, qui est sur le point de s’écrouler."

On trouve ensuite une brève présentation des motifs de l’ordre, dans l’esprit de Hitler : la crainte d’une contre-attaque, une crainte tout à fait infondée selon l’auteur, mais bien réelle.

Suit une longue première partie intitulée "la course à la mer" qui, effectivement, résume à peu près, en le citant beaucoup, le livre de Jacobsen. Au passage, il désavoue implicitement l’analyse d’Ellis (1953) pour qui l’offensive était déjà arrêtée le 23, par un "ordre de regroupement" de Rundstedt, que l’historien officiel anglais identifie purement et simplement, dans ses effets, avec l’ordre d’arrêt du lendemain.

Rundstedt aurait lui-même craint une contre-attaque, et son influence sur Hitler s’ajoute à celle de Göring, Jean Vanwelkenhuyzen (après Jacobsen) prenant pour argent comptant le coup de fil à grand spectacle, l’après-midi du 23, par lequel le chef de la Luftwaffe et second personnage du nazisme appelle le premier (avec lequel ses contacts sont d’habitude plus discrets) pour lui dire que la fin du travail dans la poche de Dunkerque incombe à "l’aviation, arme nazie".

Plus originales sont les pages 66 et 67 sur le caractère partiel, le 26, de la levée de l’ordre d’arrêt : "le trait a beau être capital, il n’a jamais été relevé". Cependant Vanwelkenhuyzen n’entreprend pas de l’expliquer méthodiquement. Au fil des pages suivantes, on voit défiler successivement les fanfaronnades de Göring et l’idée que non seulement Hitler, mais le gros des officiers, se préoccupent désormais moins de réduire la poche que d’attaquer vers le sud ce qui reste des armées françaises.

P. 141 commence la seconde et dernière partie, intitulée "Autopsie d’un mythe". Elle s’ouvre par un éloge à mon avis bien excessif de Halder et une confiance non moins imprudente en son libelle antihitlérien rétrospectif Hitler als Feldherr (1949), d’une élévation d’esprit à peu près égale à celle d’un pamphlet cochonné d’aujourd’hui contre un homme politique à terre. A cette admiration mal placée de Vanwelkenhuyzen fait pendant sa mise en cause de Basil Lidddell Hart -un auteur que je trouve moi-même critiquable, mais pour des raisons un peu différentes.

Jean Vanwelkenhuyzen avance que Liddell Hart découvre "avec ravissement", en causant avec les généraux vaincus, le Haltbefehl, effectivement encore à peu près ignoré des historiens en 1948 : voilà de quoi rabaisser le caquet des churchilliens qui attribuent l’évacuation aux seuls mérites des Britanniques. Le tort de Churchill et de son entourage serait de ne pas avoir offert un poste important à Liddell Hart (à mon avis, son antichurchillianisme et sa honte inavouée proviennent surtout du fait qu’il avait été un ardent appeaser et un chamberlainien peu avisé). Il va donc, selon l’historien bruxellois, se venger en écrivant que "le grand sauveur de l’Angleterre est le Führer". Mais cela ne suffit pas à faire un mythe aux yeux de Jean Vanwelkenhuyzen, puisqu’il en est d’accord, même si c’est pour des raisons opposées (selon lui et d’après toutes les déclinaisons classiques et contradictoires de "l’explication militaire", Hitler a sauvé l’Angleterre, mais par incompétence et non par calcul).

Il fait alors grand cas du relief donné par Liddell Hart à une déclaration de Blumentritt, de l’état-major de Rundstedt, suivant laquelle Hitler a exposé à l’époque son projet d’un condominium anglo-allemand sur le monde.

Ainsi, Liddell Hart est censé avoir d’abord expliqué l’ordre d’arrêt par une raison diplomatique à l’exclusion de toute autre -le souci de ménager l’Angleterre en vue d’une paix future- ; mais dès la seconde édition de son ouvrage, en 1951, il aurait mis de l’eau dans son vin en raison de la publication, entre-temps, des mémoires de Churchill en partie fondés sur les documents allemands, en disant que cette raison diplomatique n’est "qu’un facteur". Il aurait encore reculé en 1971 en concédant "que Rundstedt a trempé dans la décision du Führer".

Cette lecture très discutable des écrits de Liddell Hart tourne ensuite à l’invention pure et simple, quand Jean Vanwelkenhuyzen prétend que l’interprétation de Costello et la mienne (1991 et 1992) doivent quelque chose à Liddell Hart et lui seraient liées comme par un cordon ombilical. Le titre de son chapitre 3 est là-dessus sans ambiguïté : "La grande relance".

Il commence par discréditer Costello au moyen d’erreurs de détail et diagnostique avec justesse que son livre avait été écrit un peu vite. Ayant le même éditeur j’en avais eu quelque écho ; mais il ne s’agissait pas de "gagner de l’argent" comme Jean Vanwelkenhuyzen le dit sans preuve ni élégance ; plutôt de boucler pour paraître, à la fois en français et en anglais, le 10 mai 1991, pour le cinquantenaire du vol de Hess. De toute manière, Jean Vanwelkenhuyzen se piège lui-même en commettant lui-même, vers la fin de ce réquisitoire en haut de la page 153), une erreur grossière de lecture des documents : le Haltbefehl est censé arrêter les divisions blindées et non les divisions ordinaires... alors qu’il ne parle ni des unes ni des autres, mais d’une ligne à ne pas dépasser, par quelque division que ce soit. J’ajoute qu’un peu plus loin, p. 162, il commet une autre bourde en datant de 1992 le livre de John Lukacs Le Duel Churchill-Hitler : c’est confondre la traduction française avec l’édition originale, parue pour le cinquantenaire, en 1990. Erreur légère, lapsus sans conséquence, dira-t-on, sauf si précisément on se met à faire des déductions à partir des lapsus, comme Jean Vanwelkenhuyzen le fait sans trêve à propos de Costello. On peut ainsi remarquer que, le livre de Lukacs étant un travail pionnier, annonciateur de bien des innovations en histoire du nazisme dans les années suivantes, se tromper sur sa date est le signe que Jean Vanwelkenhuyzen n’était pas, de ce point de vue, tout à fait aux aguets.

En conclusion de cette charge, Jean Vanwelkenhuyzen se piège encore, et se contredit en beauté tout en accusant à tort Costello de le faire, lorsqu’il écrit que d’après lui il est absurde de "prétendre que la Haltbefehl a été donné dans l’intention de laisser l’armée britannique s’échapper." Voilà qui dément de la façon la plus claire l’existence d’une filiation entre Liddell Hart et Costello ! Car l’explication diplomatique de Liddell Hart consiste à prétendre que Hitler voulait faire un "pont d’or" aux Britanniques en leur offrant la latitude de se rembarquer, contrairement à celle de Costello et de moi-même, consistant à dire qu’il visait une paix immédiate et générale, "sur le sable de Dunkerque" (suivant une expression employée par l’accusé Jodl au procès de Nuremberg). Dans ce passage, Jean Vanwelkenhuyzen côtoie donc la vérité en relevant que Costello juge absurde l’explication diplomatique de Liddell Hart, mais il oublie de changer son titre de chapitre, suivant lequel l’analyse du cadet n’est qu’une "relance" de celle de l’aîné !

Il en vient enfin, p. 155, au fait : d’après Costello, Hitler veut prendre l’armée britannique en otage en vue d’une négociation de paix, et s’il freine, c’est pour laisser le temps à cette dernière se mettre en place. Pour démentir cette assertion, Jean Vanwelkenhuyzen se met à étudier les signes que Hitler donne dans ce sens. Il récuse d’un trait de plume les témoignages des officiers allemands interrogés dans le livre de Liddell Hart, au motif qu’ils auraient intérêt à charger le Führer des péchés de Rundstedt. Reste une notation du journal de Jodl, suivant laquelle, le 20 mai, Hitler se dit prêt à la paix en échange des anciennes colonies allemandes, et une autre du journal de Halder, le 21 mai, faisant état d’une communication de Hasso von Etzdorf (officier de liaison entre l’OKH et la Wilhelmstrasse) : Hitler songerait, d’après lui, à un "partage du monde" avec l’Angleterre. Demander les colonies, d’après Jean Vanwelkenhuyzen, ce n’est guère faire preuve d’un esprit pacifique envers Londres et cela ressemble plutôt à un défi envers cette capitale ; quant à Etzdorf, l’auteur se débarrasse de son témoignage en arguant d’une part que c’est un antinazi qui prend peut-être ses désirs pour des réalités, d’autre part qu’il arrive de Berlin et n’a pas vu Hitler récemment.

Votre serviteur voit commenter ses propres pages sur le Haltbefehl en un chapitre 4 intitulé "Bouquet français". Une première contre-vérité manifeste consiste à prétendre que je tiendrais "pour nulle et non avenue la directive n° 13" de Hitler, alors que je n’en parle pas ! Il s’agit d’une inversion des rôles : c’est Jean Vanwelkenhuyzen qui en fait grand cas dans sa propre démonstration. Qu’il me reproche de ne pas faire de même est une chose, mais cela ne l’autorise pas à dire que je la tiens pour inexistante ou la méprise. Je ne la lis pas comme lui, voilà tout. Et pour cause : elle porte sur la suite des opérations, c’est-à-dire se place tout entière dans l’hypothèse d’un échec de la tentative de paix. Elle ne permet donc nullement de conclure, comme mon confrère belge, à l’inexistence de cette tentative.

P. 165, je me vois étendre le reproche indû déjà fait à Costello de transformer "l’arrêt des blindés en arrêt de toutes les troupes". Un peu plus loin, ayant évoqué sans prendre parti pour elle l’hypothèse que la Belgique aurait pu être partie prenante d’une négociation proposée par l’Allemagne, je me vois reprocher de ne pas dire comment ! Il faudrait savoir si j’ai trop d’imagination, comme il est dit sur la même page, ou trop peu.

Ce chapitre 4 intitulé "Bouquet français" est l’un des plus brefs du livre. On comprend pourquoi en lisant le cinquième : le quatrième est tout entier consacré à ironiser sur une absence de traces que non seulement je reconnaîtrais, mais dont je tirerais toute mon argumentation (par un goût immodéré des preuves qui "n’ont même pas à exister pour remplir leur office"), et le cinquième, sous le titre "Imbroglio germano-suédois"... à ces traces ! Il urgeait de mettre un saut de page et un nouveau titre, pour séparer ma thèse de sa démonstration.

Relevons en passant une note intéressante et constructive, n° 377 p. 168 : un document, secondaire pour ma démonstration, de Benoist-Méchin, qu’il dit extraire de "carnets Darlan" inconnus par ailleurs, me fait faire l’hypothèse que B-M a pu détenir ces carnets et les conserver ; Jean Vanwelkenhuyzen préfère supposer, en ayant eu l’expérience personnelle, que B-M a pu rédiger lui-même un rapport après une conversation avec Darlan et le présenter ainsi pour "donner un surcroît d’autorité à ses sources".

Car le document principal, sur l’ouverture allemande de paix, n’est pas le récit effectivement suspect que Benoist-Méchin tiendrait d’une façon ou d’une autre de Darlan, mais le document trouvé par Costello dans les papiers Reynaud, daté du 20 mai et intitulé "Offres éventuelles de paix de l’Allemagne". Notons tout d’abord qu’il est énorme que Jean Vanwelkenhuyzen n’en parle qu’à mon propos et attende la p. 171, alors que dans son chapitre 3, p. 150 à 164, il a épinglé Costello sans relâche pour extrapolation hasardeuse de sources. Mais je subis moi-même un procédé du même genre, puisque jusqu’ici Jean Vanwelkenhuyzen m’a accablé à partir de mon premier livre, sur les papiers Doumenc (février 1992), passant sous silence l’élaboration supplémentaire qu’un an et demi de réflexions et de recherches supplémentaires m’avaient permis de présenter, en un développement sur l’ordre d’arrêt beaucoup plus substantiel, dans Churchill et les Français (août 1993).

P. 172, l’auteur poursuit sur sa lancée : il donne un exemple de ce qu’il reproche aux autres. Ce qui l’a obligé à citer mon deuxième livre, c’est que j’y inclus le texte intégral de la note du 20 mai, dont Costello ne citait que des extraits. Or il a besoin d’un passage omis par Costello pour 1) accuser celui-ci d’une censure intentionnelle et intéressée ; 2) Avancer sa propre interprétation du document. Or elle est gravement fautive.

Costello se trompe sur la date de l’entrevue Göring-Dahlerus et Jean Vanwelkenhuyzen, contrairement à moi, le remarque : "si la guerre était portée en Belgique" exclut la date du 11 mai, où elle l’est depuis 24h [1]. Comme le document fait état d’une délégation suédoise à Berlin à la mi-avril, Jean Vanwelkenhuyzen veut absolument que la conversation se déroule à ce moment-là. Mais il y a une autre conversation, documentée, le 6 mai. Tout indique que Göring et Dahlerus se voient ce jour-là. Si Jean Vanwelkenhuyzen opte, sans arguments, pour la date la plus ancienne (alors même qu’il connaît l’existence d’une conversation le 6 mai pour la bonne raison qu’il en parle, p. 174), c’est bien parce qu’il pense -il l’explique longuement ensuite- que la conversation consiste en des plans sur la comète, éloignés de toute offensive prochaine. En effet, cette conversation germano-suédoise, censément de la mi-avril, ne tendait qu’à "régler au mieux les problèmes surgis entre les deux pays" à l’occasion de l’invasion allemande de la Norvège, le 9 ; si Göring s’est mis à bavarder ensuite sur le cours général de la guerre, il ne faut pas voir là une manoeuvre ou une ouverture quelconques.

Par une nouvelle négligence tout à fait comparable à celles qu’il reproche à Costello, Jean Vanwelkenhuyzen écrit p. 176 que Nordling était à Paris le 16 mai alors que p. 169 il écrivait d’après Benoist-Méchin, et sans le contredire sur ce point, qu’il y était arrivé le 17. Les mémoires de Nordling, parus en 2002, offrent là-dessus une donnée plus directe, et cohérente avec le document du 20 : il parle du 18 au soir (p. 59).

S’il s’en tient résolument à l’état premier de ma réflexion exprimé dans le Doumenc, Jean Vanwelkenhuyzen devrait d’autant plus se dispenser d’écrire, ce qui est un leit-motiv de son livre fortement réaffirmé dans sa conclusion, que je mépriserais l’histoire militaire et les archives produites par les armées. En écrivant ce livre, j’avais fort visité celles de Vincennes.

Et pour répliquer à ce Miracle à Dunkerque non point par l’analyse précédente, que je viens tout juste de produire, mais par un livre sur l’ordre d’arrêt, la Ruse nazie (1997), j’ai tiré de celles de Fribourg beaucoup plus de données que Jacobsen et son relayeur belge.

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Complément (10/3/2013)

Cachez ce mai que je ne saurais voir !

L’interprétation de l’ordre d’arrêt initiée par John Costello en 1991, approfondie par moi-même en 1992, 1993 et 1997 repose sur la découverte des ouvertures de paix faites par Göring dans la première quinzaine de mai 1940, au moyen d’intermédiaires suédois. L’épicentre semble se situer le 6 mai, date certaine d’une conversation entre Göring et Dahlerus, date probable des ouvertures qu’il lui a faites concernant des conditions de paix à faire par l’Allemagne quand ses armées se seraient "emparées de la côte belge et de Calais" (une ville investie le 23 mai).

Jean Vanwelkenhuyzen évacue cette information en datant la conversation de la mi-avril.

La conversation Göring-Dahlerus relative aux conditions de paix aurait eu lieu, selon lui, à l’occasion de la visite à Berlin d’une délégation conduite par Tamm, les 15 et 16 avril. Je puis assurer que Jean Vanwelkenhuyzen n’a jamais voulu en démordre dans nos échanges privés, oraux et écrits, mais de toute manière son livre suffit. Costello a tort, dit-il (là-dessus il m’a convaincu et je lui en ai donné acte immédiatement, des mois avant la parution du livre), de la dater du 11 mai. Il enchaîne :

« La note [du 20 mai 1940 trouvée par Costello dans les archives Reynaud] ne fait d’ailleurs aucune référence au mois de mai. En revanche, elle mentionne expressément la présence d’une délégation suédoise à Berlin à la mi-avril.

Nordling n’en faisait pas partie (...) La délégation suédoise répondait à une invitation de Göring (...) Nordling (...) se réclame (...) explicitement d’une conversation entre Göring et Dahlerus. Les documents suédois n’y font aucune allusion. Cela n’a toutefois pas de quoi étonner. Ils rendent compte des échanges de vues officiels. Qu’il y ait eu en outre, à un moment donné, un aparté n’a rien de surprenant. (...) Il est même facile de se représenter son déroulement (et après cela, c’est moi qui, selon les détracteurs déchaînés de l’été 2012, suis censé imaginer des scènes sans document à l’appui ! -FD). Depuis 1939 ils sont l’un et l’autre aux aguets d’une chance de mettre fin au conflit qui oppose l’Allemagne à la France et à la Grande-Bretagne. Dahlerus saisit probablement une occasion (et allez donc ! il est effectivement commode de lui attribuer l’initiative d’avoir abordé le sujet : une façon radicale de ne pas s’interroger sur les motivations de la direction nazie quand Göring le fait -FD) pour sonder les perspectives du moment. L’heure est évidemment peu favorable. Le IIIème Reich vient de violer la neutralité du Danemark et de la Norvège. »

Tout indique que l’historien opte pour la datation de la mi-avril, sans mentionner la possibilité d’aucune autre. Il n’évoquera l’entrevue Göring-Dahlerus du 6 mai que plus tard et sans revenir sur la question.

On peut également remarquer que d’après Jean Vanwelkenhuyzen, sans réflexion ni tentative de preuve aucunes, c’est Dahlerus qui aborde le sujet. On est évidemment loin de toute idée d’une ouverture allemande !

Je ferai encore observer

-  que, puisqu’il connaît la possibilité de dater la conversation du 6 mai et ne l’examine même pas, il trahit son besoin qu’elle n’ait aucun rapport avec le contexte de l’invasion de la Belgique ;

-  que le recueil des documents suédois publié en 1947, que lui-même cite dans ce livre de 1994, comporte une particularité surprenante, dont il ne souffle mot et que je serai le premier à relever, en 1997, dans la Ruse nazie (p. 184) : si la conversation Göring-Dahlerus du 11 mai 40 est, comme il se doit, relatée par un rapport de Dahlerus daté du surlendemain, celle du 6 mai l’est par un rapport... daté du 17 novembre 1946. Aurait-on égaré le document d’époque ? ou ne le jugeait-on pas, en 1947, présentable ?

Si je n’ai relevé cette anomalie que dans la Ruse nazie, c’est que pour rédiger mes deux premiers livres abordant assez brièvement l’ordre d’arrêt (le Doumenc en 1992 et Churchill et les Français en 1993), je n’avais pas utilisé le recueil suédois, que j’ai consulté vers 1996 à la BDIC de Nanterre, en vue de mon livre de l’année suivante entièrement consacré au Haltbefehl, sous la stimulation du Miracle à Dunkerque de Jean Vanwelkenhyuzen. Mais lui-même cite ce recueil suédois et n’y a apparemment pas remarqué cette anomalie d’un rapport de 1946 substitué à l’original. Une preuve de plus de son rejet, qui semble avoir été instinctif plutôt que guidé par la mauvaise foi, de l’hypothèse que Stockholm avait mis ce jour-là le doigt dans un engrenage nazi en acceptant de se faire, par Dahlerus vers Londres puis par Nordling vers Paris, le commis-voyageur d’une manoeuvre allemande.



Deux éclairages salutaires

Par "Dhouliez" sur ATF 40 :

"Relevons maintenant deux erreurs chez Vanwelkenhuyzen :

1° Une erreur d’interprétation de la fameuse note du quai d’Orsay datée du 20 mai, qui sans aucun doute relate les propos de Raoul Nordling (...). En effet, il indique que cette note évoque la mission suédoise à Berlin de la mi-avril. En fait, la note évoque la mission franco-anglaise en Suède du 12 au 14 avril. Pour autant, ça n’invalide pas nécessairement les conclusions de Vanwelkenhuyzen sur la datation des confidences entre Dahlerus et Goering. Aucun document ne permet de dater exactement les confidences entre Dahlerus et Goering.

2° (...) Il accuse Costello d’avoir inventé une mention du plan Dahlerus le 24 mai lors des discussions du War cabinet. p 175 :

«  Pour preuve, il cite curieusement le procès-verbal de la veille (p 647, note 71). Mais encore plus significatif d’une méthode est le fait que, dans la série mentionnée des Confidential annexes - Public Record Office, Cabinet papers 63/13 - il n’est question d’un « plan Dahlerus » ni le 23 ni le 24. C’est néanmoins de la sorte, par falsification systématique des archives (...) »

S’il est exact qu’il n’y a aucune mention d’un plan Dahlerus le 24, Costello cite la référence 65/13, et non 63/13, et il y a bien mention d’un plan Dahlerus le 23 mai :

« Once we had captured Narvik, it would be a valuable lever in connection with the Dahlerus plan for the withdrawal of both Allied and enemy forces from Northern Norway. » (CAB 65/13, WM (40) 135th conclusions. minute 9, Confidential annex)

Cette erreur de Vanwelkenhuyzen ne valide pas pour autant toutes les autres affirmations ou libertés que prend Costello avec les sources, et surtout ne prouve en aucun cas que les anglais aient reçu des offres de paix allemandes de la part de Dahlerus... Mais enfin, ce reproche-là est parfaitement infondé."

Commentaire

Ces erreurs sont graves, toutes les deux, et l’honnêteté d’un partisan, par ailleurs inconditionnel, de Jean Vanwelkenhuyzen, digne d’éloges bien qu’il ne fasse que son devoir. Il montre aussi qu’il a compris qu’on pouvait se montrer constructif dans une discussion, et c’est de bon augure pour la suite. Dans une saine émulation, je remarque d’ailleurs aujourd’hui une autre inexactitude, que personne n’avait encore signalée : en prétendant que la note des archives Reynaud ne fait pas référence au mois de mai, Vanwelkenhuyzen se moque du monde ou joue sur les mots, puisqu’il est question de la mi-avril puis de la quinzaine suivante avant que ne soit mentionnée la conversation Göring-Dahlerus.

A part cela, les remarques de DH complètent bien les miennes énoncées ci-dessus, dont le but n’était pas de rendre compte de la démarche scientifique de l’auteur (et pour cause, elle ne l’est pas) mais du caractère passionnel de son essai bâclé, contrastant avec tous ses autres livres, comme avec ceux de ses articles que j’ai pu lire. Je n’ai fait que développer le jugement émis en 1997 dans la Ruse nazie (p. 93)... que j’avais eu tort, peut-être, de ne pas développer davantage, me reposant trop naïvement sur le fait que je répondais, au plan scientifique, par tout un livre : le sien est « un défoulement polémique entre deux ouvrages sérieux, L’Agonie de la paix et Pleins feux sur un désastre ».

Je suis le premier à dire que la démonstration d’une faute dans une démonstration d’historien (ou d’internaute, ou de quiconque débat) ne saurait constituer une preuve du contraire de ce qu’il prétend démontrer. Elle ne démontre rien d’autre que la mauvaise qualité, soit ponctuelle, soit habituelle, de sa réflexion. Tout au plus peut-on remarquer ici, dans la coque d’un navire (celui de l’explication militaire du Haltbefehl) qui fait eau de toutes parts, quelques trous de plus.

Jean Vanwelkenhuyzen n’est sans doute pas malhonnête mais à coup sûr il est passionné. Ce n’est tout de même pas une petite affaire, que d’accuser un confrère de référence inventée, en se trompant alors que la vérification est facile. Il faut être persuadé, d’une part qu’il est capable de tout, d’autre part qu’un document tendant à accréditer la thèse de l’explication diplomatique ne peut être qu’un faux, tellement on est sûr de l’explication militaire.

Reprenons donc le document français du 20 mai, dont il faut redire que Costello a eu le mérite, et de le découvrir, et de l’exploiter :

Offres éventuelles de paix de l’Allemagne

M. Nordling, Consul Général de Suède à Paris, qui avait accompagné M. Coulondre et le général Mittelhauser lors de la mission accomplie en Scandinavie du 12 au 14 avril, est revenu 15 jours plus tard à Paris en traversant l’Allemagne. Il s’est joint à une mission suédoise qui comprenait M. Dahlerus, industriel connu pour ses relations avec le Maréchal Göring, le Directeur des Affaires Économiques au Ministère des Affaires étrangères suédois et le chef d’État-Major des forces navales suédoises.

Cette mission a proposé au gouvernement du Reich un projet consistant essentiellement à assurer par des forces navales suédoises la police des eaux norvégiennes et la répartition équitable du minerai de fer entre l’Allemagne et les Alliés. Ce projet a été repoussé par les Allemands.

Le Maréchal Göring a cependant tenu à voir M. Dahlerus qui, à plusieurs reprises, s’était fait l’intermédiaire d’offres de paix allemandes. Le Lieutenant du Führer a exprimé l’avis que toute paix était impossible dans les conditions qui régnaient alors. Il a ajouté cependant que si la guerre était portée en Belgique et si l’armée allemande parvenait à s’emparer de la côte belge et de Calais, le Führer ferait une proposition de paix. Il demanderait l’annexion d’Eupen, de Malmédy, du bassin de Briey, ainsi que l’attribution de colonies au Reich. Pour le reste, il se contenterait, dans l’ensemble, du maintien du statu quo avant les hostilités.

Si la France repoussait ces propositions, la guerre serait étendue aux populations civiles et le peuple français « apprendrait ce qu’il en coûte d’être mal dirigé ».

Les indications ci-dessus, dont la source est absolument sûre, prennent une importance particulière à la lumière des événements qui se sont déroulés depuis lors.

Il est permis de se demander en particulier si le Duce n’attend pas le moment où M. Hitler, s’estimant vainqueur, formulerait des conditions de paix, pour entrer lui-même en scène.

Dahlerus rencontre Göring le 6 mai, puis le 11. Ce document situe la rencontre assez vaguement : à l’occasion d’une traversée de l’Allemagne entreprise deux semaines après la mi-avril. La date du 6 mai cadre mieux que celle du 11, de surcroît incompatible avec le membre de phrase "si la guerre était portée en Belgique", puisqu’elle l’est depuis la veille.

Voilà donc une certitude : Göring, bras droit de Hitler, entretient Dahlerus des conditions allemandes de paix, d’une manière détaillée, le 6 mai, soit quatre jours avant l’offensive allemande.

Vanwelkenhuyzen situe par erreur cette conversation à la mi-avril et il a bien raison... de son point de vue : car si elle a lieu le 6 mai il ne peut plus dire avec autant d’assurance qu’il s’agit de considérations générales, induites de surcroît par Dahlerus. Ce qui jure, en outre, totalement avec la teneur du document français : c’est bien Göring qui tient à voir Dahlerus, qui aborde la question de la paix et qui en détaille les conditions, dans les deux sens du terme -dans quelle situation militaire elle pourra advenir, et quelles clauses seront proposées par l’Allemagne.

Cela ressemble fort à un gouvernement qui s’apprête à lancer une offensive et fait en sorte qu’elle débouche rapidement sur la paix.

Je rappelle que le rapport de Dahlerus sur sa conversation du 6 mai reste sous cloche à Stockholm, ayant été remplacé par un autre, daté de 1946, dans le recueil des documents suédois publié en 1947. Ce dernier ne fait pas état de la conversation sur la paix, mais s’étend sur le "plan Dahlerus" de neutralisation du secteur de Narvik. Or ce plan vient en discussion, avons-nous vu (à la vive contrariété de Jean Vanwelkenhuyzen) devant le cabinet britannique, le 23 mai. Toute la correspondance diplomatique entre le Foreign Office et son ambassade de Stockholm a été sciemment détruite pour ce mois de mai, comme j’ai été le premier à le relever, dans la Ruse nazie. Il y a deux leçons sûres à en tirer : 1) quelque chose de très gênant s’y trouvait ; 2) ce n’était pas le plan Dahlerus.

Quant au fait même que ledit plan soit discuté à Londres, il implique que le messager suédois ait transmis une information sur sa conversation avec Göring. Je précise au passage que la cote 65/7 doit être complétée par la 65/13, qui montre que le plan a fait aussi l’objet d’une information de Halifax le 19 et d’une autre le 21. Ce que j’affirme, c’est qu’on voit pas l’industriel suédois parler de l’accessoire (Narvik) en taisant l’essentiel (les voies et moyens du rétablissement de la paix générale). En revanche, les archives du cabinet semblent complètes et leur silence sur l’offre "éventuelle" allemande de paix incite fortement à penser que, inhibé par l’allant guerrier de Churchill, Halifax ne lui en a pas soufflé mot.

Le rapport avec l’ordre d’arrêt ?

1) celui-ci existe, et va à l’encontre de l’art militaire suivant tous les observateurs et, à l’époque, suivant tous les officiers qui s’expriment, sauf Rundstedt ;

2) L’attente d’une réaction alliée à l’offre de paix est en revanche une raison plausible de ralentissement de l’offensive, et la seule qui se présente à l’esprit.

le 11 mars 2013

[1] une note rectificative a été faite sur ce point dans les éditions de 2000 et 2010 de Churchill et les Français



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