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L’ignorance, Dray bour Dray !



Comment l’inculture sur les débuts du nazisme fausse le débat politique en France en 2013



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Un débat franco-allemand dans Die Zeit

Le rôle de la division de la gauche allemande dans l’arrivée de Hitler au pouvoir est une question complexe, souvent caricaturée et en voie de l’être toujours plus si des historiens rigoureux n’y mettent pas le holà.

Ainsi l’homme politique socialiste Julien Dray vient, dans une charge contre son ancien ami Jean-Luc Mélenchon, de commettre une bourde répercutée sans aucun souci de vérification par les médias les plus divers : c’est une gauche majoritaire dans l’électorat qui aurait, en raison du sectarisme stalinien, abandonné le pouvoir aux nazis !

Un extrait de mon livre Hitler / 30 janvier 1933 / La véritable histoire, paru en janvier dernier pour le quatre-vingtième anniversaire de l’événement, peut servir de contre-poison d’urgence en attendant que sa lecture complète parachève la guérison :

« Que le Parti communiste allemand ait vomi Hitler et se soit fait fort de l’empêcher de gouverner ressort de ses accusations mêmes envers les socialistes, coupables de faire son lit. Hitler est dénoncé sans relâche comme un ennemi très dangereux du prolétariat... mais le patronat est censé, dans le discours communiste d’alors, avoir les uns et les autres à son service, et ne pourrait que tirer bénéfice d’une soudaine indulgence des communistes envers les socialistes, qui eux-mêmes, au nom du danger hitlérien, ont toléré les mesures d’austérité de Brüning ou le coup d’État de Papen en Prusse. Le Komintern que dirige Staline est tout à fait capable de se rapprocher de la Deuxième Internationale socialiste pour contenir les nazis et va le prouver l’année suivante en tolérant puis en impulsant la formation en France d’un premier « front populaire ». Pour qu’il en fût de même en Allemagne, il fallait et suffisait que l’ampleur du danger fût perçue ainsi que son imminence. Il serait alors devenu principal par rapport au danger « social-fasciste » qui, opportunisme oblige, n’eût d’ailleurs plus été étiqueté de la sorte.

L’historienne Eve Rosenhaft a bien résumé le piège dans lequel, en définitive, sont tombés les « marxistes » roses ou rouges (et, chez ces derniers, les trotskystes comme les staliniens), celui de la douceur inattendue de la prise du pouvoir :

“Mais le coup d’État de Hitler était légal et non sanglant, et les chefs des partis des classes laborieuses, piégés dans leur propre logique, restaient à la tête des actions du mouvement ouvrier. Les leaders sociaux-démocrates hésitaient à déclencher une guerre civile qu’ils pensaient, sans doute à juste titre, vouée à l’échec. La direction du KPD, quant à elle, se refusait à reconnaître qu’un changement important s’était produit . [1]”  »

Je dois confesser que je n’avais pas, en écrivant ce chapitre, mesuré l’ampleur de l’ignorance commune à Julien Dray et aux personnes qui ont sans mot dire (ni maudire) répercuté sa faute. Car seul, à l’heure qu’il est, Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, a rétabli la vérité, en termes un peu vagues : la gauche allemande n’aurait "jamais été majoritaire dans les années 30". Il convient donc de rappeler les résultats des scrutins allemands avant et pendant l’ascension des nazis (SPD : parti socialiste allemand ; KPD : parti communiste allemand) :

-  20 mai 1928 : SPD 29,8 % ; KPD : 10,6 % ; total : 40,4 %

-  14 septembre 1930 : SPD 24,5 % ; KPD : 13,1 % ; total : 37,6 %

-  31 juillet 1932 : SPD 21,6 % ; KPD : 14,3 % ; total : 35,9 %

-  6 novembre 1932 : SPD 20,4 % ; KPD : 16,9 % ; total : 37,3 %

Non seulement la gauche n’était pas majoritaire mais elle en était très loin ! Non seulement dans les années 30 mais pendant toute la période dite de Weimar (1919-1933).

Ne laissons pas péricliter un peu plus l’enseignement de l’histoire ! Ne laissons pas les Béotiens fonder sur des références extravagantes la stratégie à mettre en oeuvre contre les racismes du jour !

Et si possible, faisons en sorte que les quatre-vingts ans du nazisme, échus le 30 janvier 2013 et les mois suivants (incendie du Reichstag, etc.) ne soient plus commémorés et médités uniquement dans l’Allemagne d’Angela Merkel, mais aussi dans quelques pays victimes, tels que la France.

Montigny, le 11 mars 2013

Dray-bat sur divers sites

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le 11 mars 2013

[1] Cf. Rosenhaft (Eve), Beating the Fascists ? The German Communists and the Political Violence, Cambridge University Press, 1983, p. 214.



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