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Une interview de Stéphane Hessel



sur les débuts de la Résistance



texte paru dans le magazine Histoire(s) de la Dernière guerre n° 6 (juillet 2010)

Stéphane Hessel, né allemand (d’un père juif et d’une mère luthérienne) en 1917 et candidat aux élections régionales françaises de 2010 (en position non éligible cependant !) sur la liste francilienne de Cécile Duflot, a été entre-temps, après une enfance évoquée dans le roman Jules et Jim dont sa mère Helen inspire le personnage principal (tandis que l’auteur, Henri-Pierre Roché, lui a servi de second père), un jeune lettré ballotté entre deux pays et choisissant la France, un prisonnier de guerre, un évadé, un collaborateur de De Gaulle à Londres, envoyé en France, arrêté, déporté à Buchenwald et autres lieux, un diplomate rédacteur de la déclaration universelle des droits de l’homme, un membre du cabinet de Pierre Mendès France puis de la Haute Autorité de l’audiovisuel créée en 1982 par François Mitterrand, un animateur de l’appel « des résistants » de 2004 répercuté en 2007 sur le plateau des Glières, et il est de nos jours couramment appelé dans les médias pour y défendre la cause des sans-papiers, des mal logés, des Palestiniens de Gaza ou de l’aide au Tiers-monde. En deux entretiens dans son appartement du quatorzième arrondissement (16/10/2009 et 22/5/2010), il nous parle avant tout de la Seconde Guerre mondiale et de son expérience de jeune adulte dans une France hébétée par sa défaite, en juillet et août 1940.

HDG Né en Allemagne de parents francophiles, venu en France à l’âge de sept ans, devenu adulte à l’époque du Front populaire, comment vous apparaissent alors les rapports franco-allemands ?

SH J’attache une grande importance aux relations entre les deux pays et plus encore aux échanges entre leurs capitales. Horrifié par le nazisme qui m’apparaît comme une négation de la culture allemande, je fréquente depuis mes 16 ans des organisations antifascistes. La première manifestation à laquelle je me souviens d’avoir participé est celle, à l’appel des partis socialiste et communiste, du 6 février 1935, en souvenir de la manifestation antiparlementaire de l’année précédente. Je reste cependant imprégné de pacifisme, jusqu’à me réjouir des accords de Munich. Il est vrai qu’aujourd’hui je n’ai toujours pas lu Mein Kampf. J’avais pour Hitler une répulsion totale et, constatant qu’il ne séduisait aucun des pays limitrophes du sien, je spéculais, comme beaucoup, sur son effondrement.

HDG Mesuriez-vous la place et le rôle de l’antisémitisme dans l’idéologie nazie ?

SH La haine des Juifs, le désir de les chasser d’Allemagne (puis, à partir de 1942, de les exterminer) est une de mes raisons de considérer le nazisme comme un malheur pour l’Allemagne et le monde. J’ai perçu tout de suite Hitler comme un sémitophobe viscéral. Mon père estimait inadmissible et impossible de priver de sa composante juive la culture allemande.

HDG Sous quel jour vous apparaît alors le pacte germano-soviétique ?

SH Ce fut dans ma vie l’un des chocs les plus pénibles, voire le plus pénible. Sans être attiré par son idéologie, j’avais toujours vu l’Union soviétique comme l’allié naturel des démocraties. Je vois dans ce pacte un événement d’une gravité extrême, notamment sur le plan militaire.

HDG Quels sont vos sentiments au moment de la déclaration de guerre ?

SH Plutôt sereins. Je pense que cette guerre est gagnée d’avance : il n’y a qu’à attendre que Hitler s’écroule ou que son armée se heurte à la ligne Maginot. Et je trouve bon que nous n’ayons pas de pertes. En fait Hitler était un stratège militaire formidable et la série télévisée Apocalypse m’a aidé à le saisir. Dans l’inaction de la drôle de guerre, une rencontre me marque beaucoup, celle du capitaine Fourcaud, mon chef de compagnie dans un régiment cantonné en forêt de Warndt . Il échappera à la captivité, lot commun de mon régiment, en étant blessé et évacué in extremis. Je le retrouverai à Londres.

HDG Au moment de la débâcle française, êtes-vous traversé par l’idée que le triomphe nazi pourrait être durable ?

SH Clairement non... mais c’est par une sorte d’optimisme spontané ! J’ai toujours été convaincu qu’il y aurait un tournant.

Fait prisonnier le 18 ou le 19 juin, je me retrouve dans un petit camp improvisé, près de Bourbonne-les-Bains. Privé des lumières de Fourcaud, je me lie avec un autre capitaine, nommé Segonne. Scandalisé comme moi à la nouvelle de l’armistice, il a entendu parler d’un appel lancé par un général depuis Londres. Nous sommes irrités d’avoir été mal employés et contraints à la retraite chaque fois qu’il était question de se battre. Tandis que notre colonel fait montre de la plus parfaite soumission, nous décidons de nous évader ensemble, par un endroit peu surveillé de l’enceinte. Après avoir été nourris par un curé et nous être procuré des bicyclettes, nous nous séparons à Orléans et je n’ai plus entendu parler de lui.

HDG Comment les Français que vous rencontrez réagissent-ils à la défaite ?

SH Il y a du soulagement, et la peur de l’avenir est atténuée par la présence de Pétain à la tête du pays : beaucoup pensent qu’il peut, par la négociation, nous éviter d’être trop exploités. Quant à moi, je me méfie de lui dès le début. Il est trop ami avec Franco et je suis de ceux qui reprochent au Front populaire sa passivité vis-à-vis du coup de force en Espagne. Je le vois comme un fasciste, qui s’accommode de la défaite ne peut en rien améliorer les choses. Le seul chef militaire qui nous inspire du respect est de Gaulle.

HDG Nous ? De qui voulez-vous parler à part vous-même ?

SH De mon entourage familial, amical et intellectuel. J’ai vainement cherché ma femme Vitia à Angers. Le proviseur du lycée où elle enseignait m’a dit qu’elle était partie vers le sud et conseillé de m’adresser au rectorat de Bordeaux. Là j’ai appris qu’elle était avec ses parents à Toulouse... et j’ai franchi la ligne de démarcation avec l’audace un peu inconsciente qui me caractérisait, en m’enfermant dans les toilettes du train. Normalien en cours d’études, je devais reprendre une inscription universitaire et l’ai fait à Montpellier, où j’ai suivi brièvement les cours d’Henri-Irénée Marrou. Il refusait la défaite et commençait à s’entretenir avec de futurs résistants comme François De Menthon, Pierre-Henri Teitgen et mon proche ami normalien André Mandouze . Mais il ne m’en parlait pas.

Mes parents avaient trouvé refuge, dès le mois d’avril, à Sanary. Ils étaient à nouveau réunis et mon frère Ulrich vivait avec Helen dans une villa appartenant à la famille Huxley , Franz ayant de son côté loué une petite chambre. Mais soudain ils ont été inquiétés par la police de Vichy qui serrait de près les réfugiés allemands pour complaire à l’occupant : mon père et mon frère ont été internés au camp des Milles . Ma mère a fait jouer des relations et obtenu leur libération mais la santé de Franz, souffrant d’athéro-sclérose, ne s’était pas arrangée et il s’éteint en janvier 1941, ayant à peine dépassé la soixantaine. Tout cet entourage n’était pas partant pour entrer dans l’action, mais tous étaient écoeurés par le nouveau régime et aucun ne me conseillait d’y chercher ma voie.

HDG Dès lors, quel tableau d’ensemble de l’opinion retenez-vous ?

SH Une majorité sans doute était passive, résignée à la défaite, soucieuse avant tout de débrouillardise individuelle. Mais une forte minorité refusait de perdre espoir.

HDG Parlez-nous de votre rencontre avec Walter Benjamin.

SH Vitia et moi nous installons à Marseille et j’y rencontre début septembre cet exilé juif allemand très lié à mon père. Nous avons une longue conversation. Il ne se sent pas en sécurité dans la zone sud française. Les événements lui inspirent un désespoir absolu : son prochain livre portera sur « la perversion de l’histoire », dont le pacte germano-soviétique est pour lui le symbole. J’essaye d’équilibrer les choses en plaidant qu’on peut encore placer un espoir dans les Etats-Unis mais il déclare n’avoir aucune confiance en eux. Je suis très irrité de sa passivité et je m’en veux, lorsque j’apprends sa mort, de n’avoir pas mesuré à quel point son désespoir menaçait sa vie .

HDG Vous rencontrez aussi Varian Fry...

SH Ce journaliste, qui sera reconnu par Israël en 1995 comme un « Juste parmi les nations » et le premier Américain à l’être, arrive en zone sud à la mi-août, en principe pour un reportage et, en fait, avec la mission officielle de distribuer deux cents bourses permettant de faire émigrer dans son pays des personnalités menacées et dignes d’intérêt. Il va élargir considérablement ses instructions et, avec la complicité du consul américain de Marseille, faire établir des papiers vrais ou faux permettant la sortie et le sauvetage de 2000 à 4000 personnes, juives essentiellement, jusqu’à son expulsion en septembre 1941. Je le rencontre au départ pour des raisons personnelles et familiales puisque je cherche à faire émigrer mon beau-père Boris Mirkine-Guetzévitch, un intellectuel renommé, et moi-même, pour pouvoir rejoindre Londres. Une amitié très forte se noue, et sa figure me marque comme celle, par exemple, de Fourcaud. J’exerce sur lui mon besoin de séduire, l’une des constantes de ma vie. Tout en l’assistant dans certaines démarches (assez peu), je le distrais en lui faisant découvrir les richesses culturelles de la France.

HDG Pourquoi décidez-vous finalement de partir au lieu de faire de la résistance en France comme les Aubrac et bien d’autres ?

SH J’ai vingt-trois ans, une guerre frustrante derrière moi et une envie d’en découdre qui me fait trouver peu attrayant le travail résistant en zone sud, consistant essentiellement en réunions et diffusions de tracts, sous l’œil vigilant et peu complaisant de l’appareil policier vichyssois : beaucoup de risques pour un résultat aléatoire. D’ailleurs la résistance se structure plus vite en zone nord, comme en témoigne le réseau du Musée de l’Homme.

HDG Alors, ce départ ?

SH Pendant que Fry et ses collaborateurs réunissent les pièces nécessaires à ma belle-famille et à moi, je fais un saut en zone nord pour récupérer des pièces d’or dissimulées par ma famille dans un jardin ! J’ai passé la ligne de démarcation à travers champs, aux confins de la Touraine et du Berry, à l’aller comme au retour. Pour les papiers, l’un des problèmes majeurs était mon passeport, qui me faisait naître comme de juste à Berlin et risquait de me retarder à chaque contrôle. Fry m’en fait confectionner à Vichy un « vrai faux » qui me fait voir le jour à Paris. Les beaux-parents partent tout bonnement en train vers Lisbonne via Madrid, et de là s’embarquent sur un navire pour les Etats-Unis. Vitia les accompagne dans le train mais non sur le bateau, car elle m’attend à Lisbonne, qui est alors la plaque tournante permettant de transiter, depuis Vichy, vers Londres, comme Jean Moulin va le faire à l’automne. Mais comme je ne suis pas, pour ma part, titulaire d’une bourse Fry pour les Etats-Unis, j’ai dû faire un crochet par l’Afrique du Nord, en m’embarquant à Marseille le 10 février 1941 : à Casablanca, un Allemand de ma connaissance, connaissant les filières pour gagner Lisbonne, me trouve un navire. Je passe quelques jours dans la capitale portugaise avec Vitia. Elle voudrait m’accompagner à Londres mais je la convaincs de s’occuper d’abord de ses parents et dis qu’elle me rejoindra si la guerre se prolonge. Nous sommes très raisonnables !

Le seul problème, dans ce voyage sans anicroche, surgit à l’arrivée : j’ai bêtement conservé dans un fond de bagage mon premier passeport, celui qui me fait naître en pays ennemi, les contrôleurs anglais le découvrent et mon cas est examiné avec méfiance pendant trois semaines dans la fameuse institution de Patriotic School !

HDG : tout cela est trop passionnant pour que nous ayons le temps d’aborder la suite de votre guerre et de votre carrière. Il faudra vous réinviter !

le 11 mars 2013



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