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Raoul Nordling en mai 1940



documents pour l’étude du Haltbefehl devant Dunkerque



Critique du livre de Vanwelkenhuyzen

Tenue secrète notamment par Paul Reynaud dans les deux premières versions de ses mémoires (1947 et 1951) et par le gouvernement suédois dans le recueil de documents sur son attitude pendant la guerre qu’il fit paraître en 1947, une démarche de bons offices, visant au rétablissement de la paix entre l’Allemagne nazie et la France en mai 1940, effectuée par le consul général de Suède en France Raoul Nordling, a fini par faire surface en 1956. Cette révélation, avalisée par la troisième et dernière mouture des mémoires de Reynaud (1963), a été confirmée en tout et pour tout par deux publications ultérieures [1]. La confrontation des trois documents permet un certain nombre de constatations. Je vais les reproduire avant de les commenter.

Les trois documents

Par ordre de publication :

*1) Benoist-Méchin (1956)

Nordling est censé avoir raconté deux ans plus tard à Darlan :

"J’étais à Stockholm le 10 mai 1940 lorsque se déclencha l’offensive allemande à l’ouest. Je cherchai aussitôt à regagner mon poste à Paris, via Berlin et la Suisse. Arrivé à Berlin, je fus retardé de quelques jours par suite de l’embouteillage des transports occasionné par les déplacements de troupes.

Le 15, ayant appris que je me trouvais à Berlin, le maréchal Göring me pria d’aller le voir au GQG de la Luftwaffe. Je m’y rendis, conduit par un officier supérieur de son cabinet. Le maréchal me demanda si je comptais retourner à Paris. Je lui répondis affirmativement, ajoutant que j’en avais été empêché jusqu’ici par le mauvais état des communications.

_Je mettrai les moyens nécessaires à votre disposition, répondit le maréchal, car je désire que vous voyiez au plus tôt le président du conseil français. Dites à monsieur Paul Reynaud que rien ne changera plus le cours des événements. Nos Panzerdivisionen ont crevé hier le front français sur la Meuse. A la fin du mois, nous aurons pris Calais et Dunkerque. Après...

Göring fit un geste vague de la main. Puis il reprit :

_Que Monsieur Reynaud nous fasse tout de suite des propositions d’armistice. Nous sommes prêts à accorder à la France des conditions raisonnables. Qu’il se hâte s’il veut éviter l’occupation totale et l’écrasement de son pays. Dans quelques semaines, il sera trop tard. Les offres que je suis autorisé à lui faire aujourd’hui ne se renouvelleront pas. Plus la France tardera à reconnaître l’évidence, plus nos conditions seront sévères.

Je rentrai aussitôt à Paris, où j’arrivai le 17. Dès le lendemain, je demandai une audience urgente et personnelle au président du conseil, disant que j’avais une communication de la plus haute importance à lui faire. Malgré mon insistance, le chef du gouvernement refusa de me recevoir, alléguant ses multiples occupations et m’invitant à m’adresser à son chef de cabinet. Je revins plusieurs fois à la charge au cours de la journée suivante, insistant pour être reçu par le président en personne.

Finalement, au bout de 48 heures d’attente, M. Paul Reynaud me reçut. Il paraissait surmené et très nerveux. Je lui transmis le message du maréchal Göring. Ma communication sembla lui causer un vif mécontentement. Il se leva et arpenta son bureau de long en large, en proie à une grande agitation.

_La situation de nos armées n’est nullement aussi sombre qu’on vous l’a fait croire à Berlin, s’écria-t-il, et si je ne vous connaissais pas je vous ferais arrêter immédiatement pour propos défaitistes.

Je lui rappelai alors ma qualité de diplomate neutre, dont l’amitié pour la France ne pouvait être mise en doute. Il finit par se calmer et me dire : « Je vous remercie de votre démarche. Je vais réfléchir à ce que vous venez de me dire. »

Pour finir, le président du conseil me demanda, sur l’honneur, de ne parler à personne du message de Göring. Je le lui promis, et tins parole. Le message dont j’avais été chargé était transmis. Mon rôle était terminé."

*2) John Costello (1991)

Offres éventuelles de paix de l’Allemagne

M. Nordling, Consul Général de Suède à Paris, qui avait accompagné M. Coulondre et le général Mittelhauser lors de la mission accomplie en Scandinavie du 12 au 14 avril, est revenu 15 jours plus tard à Paris en traversant l’Allemagne. Il s’est joint à une mission suédoise qui comprenait M. Dahlerus, industriel connu pour ses relations avec le Maréchal Göring, le Directeur des Affaires Économiques au Ministère des Affaires étrangères suédois et le chef d’État-Major des forces navales suédoises.

Cette mission a proposé au gouvernement du Reich un projet consistant essentiellement à assurer par des forces navales suédoises la police des eaux norvégiennes et la répartition équitable du minerai de fer entre l’Allemagne et les Alliés. Ce projet a été repoussé par les Allemands.

Le Maréchal Göring a cependant tenu à voir M. Dahlerus qui, à plusieurs reprises, s’était fait l’intermédiaire d’offres de paix allemandes. Le Lieutenant du Führer a exprimé l’avis que toute paix était impossible dans les conditions qui régnaient alors. Il a ajouté cependant que si la guerre était portée en Belgique et si l’armée allemande parvenait à s’emparer de la côte belge et de Calais, le Führer ferait une proposition de paix. Il demanderait l’annexion d’Eupen, de Malmédy, du bassin de Briey, ainsi que l’attribution de colonies au Reich. Pour le reste, il se contenterait, dans l’ensemble, du maintien du statu quo avant les hostilités.

Si la France repoussait ces propositions, la guerre serait étendue aux populations civiles et le peuple français « apprendrait ce qu’il en coûte d’être mal dirigé ».

Les indications ci-dessus, dont la source est absolument sûre, prennent une importance particulière à la lumière des événements qui se sont déroulés depuis lors.

Il est permis de se demander en particulier si le Duce n’attend pas le moment où M. Hitler, s’estimant vainqueur, formulerait des conditions de paix, pour entrer lui-même en scène.

(archives de Paul Reynaud, note du 20 mai de son cabinet diplomatique, probablement rédigée par Robert Coulondre)

*3) Raoul Nordling (2002)

« C’est donc le 10 mai que nous sommes arrivés à Berlin. (...)

Le second jour de mon séjour, l’ingénieur Dahlerus vint me trouver pour m’annoncer que le maréchal Göring désirait me voir. "Dans quel but ?", ai-je demandé. "Pour discuter de la possibilité d’un armistice avec la France", répondit-il. (...) j’exprimai le doute que Paul Reynaud voulût à ce moment précis engager des pourparlers d’armistice. "Mais acceptes-tu de rencontrer Göring ?" insista-t-il, "et peut-être cette nuit-même ?" "Si cela peut être d’une utilité quelconque, je suis à votre disposition."

Je n’avais pas vu Göring. Mais le lendemain, Dahlerus m’apporta un message de sa part : il me remerciait de mon obligeance et comprenait fort bien qu’à l’heure présente il n’y avait aucune chance de décider les Français à engager des négociations séparées. Les conditions de l’Allemagne ne comportaient aucune clause déraisonnable. La France garderait ses frontières, sauf peut-être l’Alsace-Lorraine. Les colonies feraient l’objet de négociations ultérieures. A la suite de cette paix séparée s’ouvrirait l’ère d’une collaboration économique intime entre l’Allemagne et la France.

Mais les événements avaient été si vite, poursuivait le message du maréchal, que ces conditions ne présentaient déjà plus d’intérêt à l’heure actuelle. Göring comptait être à Calais dans onze jours et il entamerait alors des négociations directes avec la France, sur des bases plus sévères. Il terminait en disant que l’Allemagne possédait trente mille avions, et la France pas un seul : l’issue du conflit était assurée.

Mon voyage de Berlin en Suisse a duré presque une semaine et j’ai passé quatre nuits dans le train, allant et venant sans possibilité de traverser la frontière. (...) Nous sommes enfin arrivés à Magdalena. Là aussi, les Allemands m’ont refusé le passage. Mais, après de longs pourparlers, ils ont offert de m’accompagner jusqu’au milieu du pont-frontière. (...)

Entre mon départ de Berlin et mon arrivée à Paris, tard dans la soirée du 18 mai (...).

Tard dans la soirée, le jour de mon retour, j’allai rue Saint-Dominique, au ministère de la Guerre. Devant le cabinet de Reynaud se tenait un groupe de ses collaborateurs et plusieurs autres personnes. J’exposai le but de ma visite. Mais Reynaud était en conférence avec le commandant en chef (...) Un des collaborateurs les plus intimes de Reynaud me prit alors à part et je lui communiquai les impressions que j’avais recueillies à Berlin. Je mentionnai également le singulier message de Göring.

Le lendemain, Reynaud me fit prier de venir. Il paraissait anxieux, peu assuré et nerveux.

Il me remercia d’abord pour mes renseignements. "Mais les Allemands vous ont trompé, Monsieur Nordling, ajouta-t-il immédiatement. Ils n’ont pas 30 000 avions. Répandre une telle information, c’est faire de la propagande pour l’ennemi."  »


Tel est l’ordre de la publication, mais non nécessairement de la rédaction.

Les mémoires, tardivement retrouvés, semblent avoir été rédigés peu après la guerre.

Le texte de Benoist-Méchin est dit par lui extrait de "carnets Darlan" dont personne n’a jamais entendu parler. Ce qui est probable, c’est que Darlan, peu avant la fin de son gouvernement dont Benoist était membre (il se termine le 18 mars 1942), lui a raconté une conversation avec Nordling, que Benoist a pris des notes... et qu’il les a adaptées à ce qu’en 1956 il voulait démontrer.

Seul le document des archives Reynaud est précisément et sûrement daté : c’est bien un texte d’époque, écrit le 20 mai 1940.


Commentaires

Les biais des textes

Chacun des textes présente un ou plusieurs biais :

-  le texte 1, inséré dans une somme intitulée Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident (tome 1, p. 226-227) par un fieffé collaborateur, condamné à mort à la Libération, gracié de justesse et ayant consacré ses loisirs de prisonnier à lire et à classer tout ce qui se publiait sur la période du 10 mai au 10 juillet 1940, est inspiré par le souci de montrer l’inéluctabilité de l’armistice et de la collaboration, en disant notamment pis que pendre de Paul Reynaud. Celui-ci est présenté comme un professeur Nimbus rivé à son préjugé idéologique, la nécessité d’unir le destin de la France à celui de l’Angleterre, et incapable d’ouvrir les yeux sur la situation réelle. Alors que mes propres travaux (convergents sur ce point avec ceux de Jean Vanwelkenhuyzen) ont présenté Reynaud comme un faux dur et un vrai partisan de l’armistice -qu’il voulait signer en même temps que les Anglais, ce qui constitue sa seule différence avec Pétain-, Benoist-Méchin s’efforce, en lisant de travers force documents, de le faire apparaître comme un vulgaire agent britannique, prêt à faire "se battre l’Angleterre jusqu’au dernier Français". C’est dans cet esprit qu’il jette ce pavé dans la mare dix ans après la guerre, en un moment où personne, parmi les historiens, ne soupçonne ou ne semble soupçonner les débats du cabinet britannique sur la continuation de la guerre (autrement dit, le maintien du gouvernement Churchill ou sa chute au bout de quelques semaines) en mai et juin 1940, débats nommément niés par Churchill en ses mémoires très bien vendus.

Benoist-Méchin ne parle pas de cette crise ; il ne se demande pas une seconde si Londres a été, comme Paris, la cible d’une offensive de paix ; ce qui l’intéresse, c’est que Paris l’ait été, et que Reynaud ait accueilli grossièrement une colombe suédoise, en étant finalement troublé et en disant qu’il allait réfléchir mais en n’en faisant rien. Ce qui est le plus douteux dans cette version, c’est la fin, le mauvais accueil d’un Reynaud militairement groggy à une solution qui le sortirait à moindres frais de son impasse. Voilà qui explique que Reynaud lui-même qui, dans les deux premières versions de ses mémoires, n’avait soufflé mot de l’épisode, publie le texte de Benoist-Méchin dans la troisième et dernière (en 1963), mais en annexe, sans commentaire et en ne parlant toujours pas de cette visite dans le corps du récit : il n’y cherche, comme le dit très bien Jean Vanwelkenhuyzen, qu’"une preuve jusqu’alors inédite de sa fermeté" (Miracle à Dunkerque, p. 169).

-  le texte 2 (du 20 mai 1940) est doublement indirect ; il est rédigé par un Français proche de Reynaud qui, précisément, cherche à sortir de son impasse militaire ; il met donc l’accent sur les conditions allemandes de paix, censées avoir été exposées non à Nordling mais à Dahlerus -messager coutumier de telles offres, dit le texte, sans indiquer qu’on ne l’avait guère vu à Paris et qu’il faisait plutôt la navette entre Londres et Berlin. La teneur des conditions importe plus que leurs moyens de transmission ; de même, la chronologie des délégations suédoises à Berlin n’est ni précise ni exacte.

-  le texte 3 (celui des mémoires -voir un scan) est le seul qui minore la fonction de messager de paix de Nordling. Déjà, dans des passages non reproduits ici, il fait tout pour laisser entendre qu’il était à Berlin en solitaire et par hasard et que la délégation suédoise officielle, qui semblait gênée d’arriver par le même avion, lui battait froid ; de même, l’ambassadeur Richert lui aurait demandé avec méfiance ce qu’il faisait là. Ensuite, il écrit noir sur blanc non seulement qu’il n’a pas vu Göring, mais que celui-ci a repris d’une main ce qu’il avait donné de l’autre : d’abord pressé de le voir pour parler de la paix, il lui aurait ensuite fait remettre un message pour Reynaud en lui disant qu’il était caduc ! Car dans onze jours l’armée allemande serait à Calais, et les conditions seraient durcies.

On peut à la rigueur sauver la logique du texte en supposant que Göring pressait Reynaud de signer dans les 11 jours, l’arrivée de la Wehrmacht à Calais étant le gong qui allait transformer le carrosse en citrouille ; mais dans ce cas on ne comprend pas les ennuis de route, uniquement en Allemagne, du porteur du message, le Reich ayant au contraire tout intérêt à le propulser au plus vite vers Paris (et, en toute logique cette fois, le texte 2 indique qu’il l’a fait).

Tentative de reconstitution d’itinéraire et de palabres

-  Les trois documents affirmant dans des termes très voisins que l’ouverture a d’abord été faite par Göring à Dahlerus, on peut considérer le point comme acquis, ainsi que sa date : des trois entrevues du maréchal et de l’ingénieur (mi-avril, 6 mai, 11 mai), seul le 6 mai convient.

-  Nordling a-t-il vu Göring ? C’est assez probable. Le document 2 l’affirme, le 1 passe le point sous silence, seul le 3 le nie avec véhémence. Une véhémence suspecte : Nordling écrit vers 1946, à un moment où la noirceur du nazisme vient de frapper tous les esprits et où Londres et Stockholm s’accusent mutuellement de faiblesses envers lui en juin 1940 (un point étudié également de façon pionnière par John Costello). La Suède s’efforce de cacher son rôle de messagère de paix d’un Reich au zénith ; ce n’aurait été au plus qu’initiative individuelle malheureuse (de Dahlerus, peut-on comprendre, entraînant dans son zèle des compagnons de délégation dont Nordling n’était pas, ainsi que l’ambassadeur Richert).

-  quand Nordling a-t-il vu Göring ? La date du 15 est assez tentante. Puisqu’il arrive à Paris le 17 (document 2) ou le 18 (document 3), puisque les trois documents le montrent pressé de délivrer son message, puisque Göring est à Berlin le 15 au matin (Vanwelkenhuyzen p. 169), qu’il a tout intérêt à instruire personnellement Nordling pour qu’il soit plus crédible aux yeux de Reynaud et qu’il est capital de montrer qu’après la percée de Sedan l’offre faite à Dahlerus tient toujours...

...pour toutes ces raisons on peut préférer combler le trou entre le 11 et le 17 mai par un stationnement de Nordling à Berlin en attendant le bon plaisir d’un Göring qui lui avait fait miroiter un rendez-vous, plutôt que par les peu vraisemblables difficultés de transport d’un diplomate, missionné par son gouvernement puis par celui de l’Allemagne mais inexplicablement empêché de sortir de ce pays et passant "quatre nuits dans le train" (mémoires) avant de trouver des douaniers complaisants. Que ce soit en 1942 (document 2) ou en 1946 (document 3), Nordling aurait précisément cherché à éviter de passer pour un diplomate missionné par l’Allemagne et fait sonner haut sa qualité de neutre.

Dans le document 2, il est possible que Darlan ou Benoist-Méchin aient forcé le trait pour le présenter sous ce jour, afin d’accabler Reynaud en ne lui donnant pas l’excuse d’avoir éconduit un agent qui se présentait comme pro-allemand. Mais l’idée d’invoquer des embouteillages pour expliquer le long stationnement à Berlin du consul parisien peut aussi avoir germé dans le cerveau de Nordling, et également dans celui de Göring, l’un et l’autre voulant estomper la servilité envers Berlin du gouvernement suédois et le caractère concerté de leurs manigances.

Il ne faut pas oublier non plus que Nordling est un diplomate officiel et en poste, qui à Berlin voit Richert et dispose des services de son ambassade : le rôle du gouvernement suédois et de son ministre des Affaires étrangères Günther est bien absent de ces documents, mais il ne faudrait pas le croire inexistant pour autant. Dahlerus quitte, peut-on penser, Berlin rapidement après l’entrevue du 11, mais Stockholm y maintient Nordling, dans une situation en évolution rapide sur le front de l’ouest, dont il vient d’être dit (le 6 mai à Dahlerus par Göring) qu’elle pourrait déboucher très vite sur des offres de paix : il est bon d’avoir en réserve, pour les recueillir à la source, un diplomate chevronné qui a l’oreille des Alliés.

Et l’ordre d’arrêt dans tout cela ?

Rappel de la thèse initiée par Costello et précisée par moi : un arrêt (de l’offensive juste avant l’investissement de Dunkerque, ordonné le 24 mai vers midi) destiné à permettre à Londres et à Paris de faire les comptes et de conclure qu’une paix "généreuse" était la seule issue raisonnable.

Le Haltbefehl n’est certes pas mentionné dans ces documents... entièrement relatifs à des événements antérieurs. Mais l’arrêt existe, et il est militairement absurde de l’avis de tous les officiers consultés sauf Rundstedt, pris en main étroitement par Hitler et dépourvu, en ces heures, de pensée propre. Comme Hitler a rebattu les oreilles de ces officiers avec des justifications militaires et qu’il passe facilement, dans ce domaine au moins, pour un imbécile, l’explication militaire (toujours très confuse, jamais rapportée à des documents de situation précis) continue de tenir la vedette et de fermer nombre d’esprits à toute autre considération. Toutefois, à force d’insister, j’ai obtenu en août 2012 une mise en débat assez large, sur Internet, de l’influence possible des offres de paix de Göring.

On s’est efforcé de nier quelques évidences. D’abord et avant tout, le tropisme pro-anglais et antisoviétique du nazisme. Ou du moins le fait que celui-ci rendait hautement souhaitable une paix très rapide après l’humiliation de l’armée française. On objectait aussi que cette paix serait plus facile et rapide à obtenir en capturant l’armée anglaise qu’en lui laissant ouverte la porte de Dunkerque. Mais surtout, on niait avec véhémence que Hitler et Göring aient lancé, suivant mon expression de 1993, une "offensive couplée des chars et des diplomates".

C’est pourquoi la présente clarification peut aider à convaincre au moins certaines personnes : les quelques documents rescapés des destructions et dissimulations dessinent clairement l’attitude de Göring, en concertation évidente avec son unique supérieur. Il lance une offensive de paix avec résolution et insistance, auprès de deux messagers suédois, l’un spécialiste des relations avec Londres et l’autre avec Paris. Il semble bien qu’il attende, notamment, pour envoyer le second, la réussite de la percée de Sedan. Il n’y a en tout cas pas que la "vente" du 6 mai, il y a un service après vente. L’ordre d’arrêt s’inscrit tout naturellement dans celui-ci.

le 17 mars 2013

[1] Le témoignage tardif de Dominique Leca, chef de cabinet de Reynaud, (La rupture de 1940, Fayard, 1978), est ici laissé de côté pour deux raisons principales, outre son caractère tardif : l’auteur ne donne aucune précision sur le message colporté par Nordling ; il soutient contre toute vraisemblance que le diplomate suédois n’a pas rencontré Paul Reynaud.



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