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Dialogue avec les oeuvres

Un roman fallacieux et pas fier de l’être



le "Jan Karski" de Yannick Haenel



Première parution et commentaires sur le site de Juan Asensio

Yannick Haenel a fait paraître au début du mois de septembre 2009 un roman intitulé Jan Karski. La critique s’est montrée, à quelques exceptions près, très bienveillante, les jurys littéraires également : longtemps sur la liste du Goncourt, l’ouvrage a finalement décroché l’Interallié.

Il s’agit à peine d’un roman, puisque ses deux premiers tiers consistent en une transcription de témoignage filmé, puis en un résumé de livre de mémoires. Sur la base de ces apports documentaires, la fiction se déploie enfin dans une troisième partie. Le même personnage, Jan Karski, qui s’est exprimé d’abord devant la caméra de Claude Lanzmann dans son film Shoah, puis dans son propre livre Histoire d’un État secret, est censé, à la fin de sa vie, monologuer sur son expérience de messager impuissant du génocide des Juifs.

Si la critique a été bon public, elle a cependant posé parfois des questions pertinentes, sur la mouche qui avait piqué l’auteur : de quel droit et, surtout, de quel point de vue avait-t-il éprouvé le besoin de prêter ce long discours à un personnage réel, alors que dans les deux textes précédents, convoqués comme des garants, il ne disait pas la même chose ? Haenel, pendant cette période où tout lui réussissait, a développé là-dessus un argumentaire catégorique : Karski, mortifié de n’avoir pas convaincu la Grande-Bretagne ni les États-Unis de mettre en œuvre un programme de sauvetage des Juifs, avait choisi de se taire, et le discours qu’Haenel lui prêtait était l’unique moyen de rendre compte de son état d’esprit. Par exemple, dans son interview à Libération du 22 octobre 2009, il souligne le réalisme de sa démarche et plaide la vraisemblance des souvenirs et des pensées prêtés à son héros. La réaction exprimée le 15 octobre par Annette Wieviorka dans le studio d’Alain Finkielkraut au nom de la vérité historique, puis développée en janvier dans L’Histoire, est donc non seulement légitime mais nécessaire. Haenel fait œuvre de faussaire, en prêtant à Karski des pensées qu’il n’avait pu avoir, et ce n’est que début février, lorsque l’opinion eut commencé à se retourner, que l’auteur invoqua le droit sacré du romancier de fabuler en paix.

Or les déformations qu’il inflige au réel ne sont pas minces et dessinent une thèse, non seulement archi-fausse, mais parfaitement nauséabonde si elle n’était en partie sauvée de l’odieux et ramenée vers la farce, certes involontairement, par ses incohérences. Pour la résumer tout en dévoilant sa nocivité, voici un exemple de la réaction de la critique, intentionnellement choisi dans les articles d’un journaliste intelligent et pourvu d’une honnête culture en histoire du XXe siècle. Antoine Perraud écrivait dans La Croix, le 2 septembre 2009, à propos du récit qui ouvre la troisième partie, celui de la réception de Karski par un Roosevelt baillant et distrait : « Cette scène accablante nous renvoie à la passivité passée de nos semblables, en dépit des alarmes sur le sort des juifs d’Europe. Le roman va très loin : « Chaque fois qu’un collaborateur de Roosevelt ou de Churchill se demandait quoi faire des juifs, il se posait la même question que Hitler - il se posait une question hitlérienne. » Par-delà un style hallucinant à force de méticulosité, Jan Karski éclaire une morale possible : « Que vous soyez à trois mètres du poteau d’exécution, ou à des milliers de kilomètres, la distance est la même. Car à partir du moment où un vivant éprouve sa distance avec un homme qu’on met à mort, il fait l’expérience de l’infamie. »

Je ne veux ici démonétiser ici ni Antoine Perraud ni son dévot support, et le plus sûr moyen de le montrer est sans doute de dire qu’Alain Nicolas s’est fait pareillement embarquer, dans L’Humanité du 24 septembre : « Qui témoignera pour le témoin ? demandait le poète Paul Celan, lui-même survivant de l’extermination. Yannick Haenel nous propose, avec tous les moyens mais sans les artifices de la littérature, une réponse convaincante. »

En fait d’artifices, il y en a ici tout un feu, même si les critiques sont comme des enfants émerveillés ! Par exemple, cet entretien à la Maison-Blanche est censé se passer en fin de journée et même après le dîner - ce qui justifie les bâillements, et les promenades peu discrètes du regard du président le long des jambes de sa secrétaire, comme s’il avait fallu ajouter in extremis un fâcheux à l’ordre du jour, alors que le rendez-vous, demandé par Roosevelt lui-même, avait lieu le matin. Mais le plus infâme est évidemment la leçon politique, dont on a déjà donné un échantillon avec la façon « hitlérienne » dont Churchill, tout autant que Roosevelt, aurait envisagé la question juive. Le procès s’étend à celui de Nuremberg, un vulgaire « masquage », destiné à faire des nazis des boucs émissaires alors que la Shoah serait un crime non pas contre mais de l’humanité. Les initiateurs de l’extermination, des boucs émissaires ? On est tout près ici du discours négationniste.

Mais je parlais d’un délire en fin de compte salvateur car il devrait empêcher de prendre les thèses du livre trop au sérieux : il consiste à mêler au martyre et à l’abandon des Juifs celui des Polonais et à faire de Karski une sorte de rédempteur de ses compatriotes, certes souvent antisémites et peu réactifs devant le judéocide, mais sauvés par le dévouement et le témoignage de Karski et sanctifiés par leur propre martyre, dans les mains d’Hitler et de Staline plus ou moins fusionnelles. À telle enseigne qu’on trouve cette perle en tête de la quatrième de couverture : « Varsovie 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres », alors que les Allemands, maîtres des deux tiers du pays, ont chassé les Russes du tiers restant à la mi-41, et que la résistance dont Karski est le mandataire n’a affaire qu’à eux.

Le « roman » vire là au mauvais pamphlet politico-métaphysique, qui exalte les déshérités aux dépens des puissants quels qu’ils soient, tous complices pour leur nuire, et divinise la souffrance.

En tant qu’historien du nazisme, je trouve cependant du bon dans cette affaire. Car elle met au centre du débat une question souvent traitée par le sentiment, si ce n’est par le petit bout de la lorgnette : pouvait-on faire plus et mieux pour soustraire les Juifs aux nazis ? Une historiographie principalement américaine, à partir des années 60, a répondu que oui, et développé la thèse de « l’abandon des Juifs », qui culmina en 1984 avec un livre de David Wyman portant ce titre. Il s’ensuivit des débats sur les moyens à mettre en œuvre, notamment l’utilisation spécifique des bombardiers pour démolir soit les instruments du meurtre, soit les voies de communication qui y menaient. La thèse de Wyman fut loin de rallier une majorité d’historiens, tant les obstacles pratiques rendaient improbable un succès significatif et, par suite, dissuadaient les décideurs de l’époque, à bon droit, d’étudier très avant des opérations de ce type. Mais on parlait aussi, et beaucoup, de la mauvaise volonté des pays hors de la domination de l’Axe pour accueillir des réfugiés juifs, au besoin en demandant au Reich de leur permettre de quitter les territoires qu’il dominait, et cela depuis la conférence d’Évian, avant la guerre (1938) jusqu’à celle des Bermudes (printemps 1943) et ce thème a fait florès dans les controverses autour du livre de Haenel.

La mauvaise conscience cependant est une chose, la rationalité une autre. Il ne saurait y avoir de solution à la question juive, dès lors qu’on reconnaît qu’il y en a une. Il faut simplement refuser d’entrer dans ce débat. Hitler n’avait tout simplement pas le droit de choisir entre les Allemands ceux qui lui plaisaient et à partir du moment où on acceptait d’en causer sous son impulsion, comme à Évian, on coopérait à l’extermination. En d’autres termes, il y avait bien un moment pour sauver les Juifs d’Allemagne et d’Europe : le mois de février 1933 - puisque Hitler était devenu chancelier le 30 janvier. Il se serait agi d’expliquer à l’Allemagne que le fait de placer à sa tête l’auteur de Mein Kampf l’excluait ipso facto de la communauté des nations. En reconnaissant, au contraire, ce gouvernement, on le rendit très vite inexpugnable... car il ne restait pas les deux pieds dans le même sabot, tout en dosant ses transgressions au millimètre. Dès le 27 février, l’incendie du Reichstag, toujours sans la moindre réaction internationale, permettait de consolider la dictature... et sonnait le glas des Juifs.

le 16 mai 2013



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