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Hitler vu par Churchill



Un article de 1935



Extrait de Churchill et Hitler, Paris, Le Rocher, 2012.

C’est dans l’été de 1935 que Churchill écrit son article sur Hitler, qu’il reprendra avec des variantes significatives, mais sans en altérer l’économie, dans son recueil sur Les grands contemporains en 1937. Il est de bon ton aujourd’hui de lui reprocher ce texte où, dès l’exorde, des louanges nuancent un jugement sévère. Or, s’il n’est guère équitable d’isoler celles-là en taisant celui-ci, il est encore plus injuste de ne pas remarquer que les louanges portent essentiellement sur un hypothétique avenir, tandis que les actes passés sont stigmatisés. A une exception près : Churchill tire son chapeau devant le courage du héraut surgi du peuple qui a relevé le défi de la défaite quand tous s’inclinaient, et considère la rapidité du redressement obtenu comme « l’un des plus remarquables exploits dans l’histoire du monde ».

C’est pour en faire aussitôt grief aux gouvernements qui ont laissé faire, créant à Versailles, par une mauvaise adéquation des frontières et des peuples (« a number of minor anomalies and racial injustices in the territorial arrangements ») et par l’humiliation des réparations, un ressentiment durable, tout en s’adonnant au désarmement. « J’ai toujours préconisé, rappelle l’auteur, que la réparation des griefs des vaincus précède le désarmement des vainqueurs ». L’Angleterre a, dans ce domaine, fait preuve d’une grande inconscience, notamment en négligeant son aviation, alors que dès le gouvernement Brüning (1930-1932), l’Allemagne développait ses armements et se donnait les moyens de posséder une grande force aérienne. On voit que cet article sur Hitler contient une grande parenthèse sur Churchill, qui se poursuit par l’évocation de ses « avertissements répétés », en 1931-32, au gouvernement Macdonald qui prétendait convaincre la France de désarmer. Revenant à son sujet, il commet un paragraphe en apparence très laudateur... jusqu’à la chute, exclusivement :

Pendant que toutes ces formidables transformations se produisaient en Europe, le caporal Hitler menait son long et pénible combat pour le pouvoir en Allemagne. L’histoire de cette lutte ne peut être lue sans admiration pour le courage, la détermination et la force personnelle qui l’ont rendu capable de concurrencer, défier et vaincre, ou se concilier, toutes les autorités et toutes les résistances qui lui barraient le passage. Lui-même et les bataillons sans cesse croissants qui marchaient avec lui ont montré d’évidence, par leur ardeur patriotique et leur amour de leur pays, qu’il n’est rien qu’ils ne feront ou n’oseront, qu’ils ne reculeront devant aucun sacrifice de vie, d’intégrité ou de liberté, que ce soit pour le subir ou pour l’infliger à leurs opposants.

Ainsi, l’esprit de sacrifice des nazis n’a d’égal que leur capacité de sacrifier autrui. L’admiration que Churchill voue, en connaisseur, à la pugnacité de Hitler, cohabite donc avec un profond mépris pour sa brutalité. Elle exclut toute illusion sur la possibilité de l’amadouer par des paroles : ce langage rend certes hommage à l’ennemi, mais présage un combat sans merci.

Churchill décrit ensuite l’effort d’armement du Troisième Reich, tout en répétant que le gouvernement Brüning en avait jeté les bases, et attribue entièrement le recul du chômage à l’élan économique ainsi créé. Mais la préparation de la guerre ne se cantonne pas à des productions matérielles, puisqu’elle mobilise aussi « les écoles, les collèges et presque les nurseries ». Quant au rôle essentiel du chef dans le régime, il est désormais bien compris, et clairement indiqué, par Churchill :

Voilà où nous en sommes aujourd’hui, et la manière dont ont été renversés les rôles avec des vainqueurs complaisants, écervelés et aveugles mérite d’être reconnue comme un prodige dans l’histoire du monde, et un prodige inséparable des efforts et de l’élan vital d’un seul homme.

Toutefois, la mention des « bataillons » qui partageraient la volonté de Hitler et sa détermination à user de tous les moyens contre les ennemis intérieurs et extérieurs indique que Churchill le voit essentiellement comme un guide, éveillant des sentiments tapis au cœur de beaucoup, et non comme un croyant possédé d’obsessions toutes personnelles, au service desquelles il enrôle ses compatriotes par des moyens souvent obliques.

C’est encore le cas quand il indique que l’amour de l’Allemagne cohabite chez Hitler et ses partisans avec « d’intenses courants de haine », contre la France, contre d’autres pays désignés par une mystérieuse périphrase, requérant une connaissance des diatribes antisoviétiques et antislaves de Mein Kampf (« il n’y a qu’à lire le livre de Herr Hitler Mein Kampf pour voir que la France n’est pas le seul pays étranger contre lequel la colère d’une Allemagne réarmée pourrait se tourner »), et surtout contre les Juifs. Churchill décrit par le menu leur persécution, et la condamne fermement. Il indique ensuite, non sans forcer le trait, qu’une « persécution semblable » frappe les « socialistes et communistes de toutes nuances » ainsi que « l’intelligentsia libérale », et que le territoire est semé de camps de concentration comme il l’est d’aérodromes et de terrains militaires, pour assurer « la domination irrésistible de l’Etat totalitaire ». Là encore il fait bon marché de la manipulation... et il ne craint pas de rejoindre le discours de la gauche, portée alors, dans le monde entier, à exagérer le caractère contraignant de la dictature allemande au détriment de ses aptitudes mobilisatrices.

Après un mot sur la persécution des chrétiens semble s’amorcer une méditation conclusive sur l’homme qui « a forgé ces superbes outils et déchaîné ces maux effrayants ». L’auteur remarque que son abord privé est plutôt séduisant et se demande si le pouvoir l’adoucira. Mais soudain, il reparle de sa brutalité, en racontant la nuit des Longs couteaux . Le fait qu’un tel déchaînement n’ait pas été seulement toléré mais que son auteur ait été acclamé « presque comme un dieu » par le pays « de Goethe et de Schiller, de Bach et de Beethoven, Heine, Leibniz, Kant et une centaine d’autres grands noms », doit inspirer à « ce qui reste de civilisation européenne » de la honte et aussi, « ce qui est d’une plus grande utilité pratique, de la crainte ». Voilà qui débouche sur une conclusion abrupte :

Pouvons-nous vraiment croire qu’il soit possible de confier à une hiérarchie et à une société fondées sur de tels agissements la possession de la plus prodigieuse machine de guerre jamais conçue parmi les hommes ? Pouvons-nous croire que de tels pouvoirs soient capables de redonner au monde « la joie, la paix et la gloire de l’humanité » ? La réponse, si réponse il y a autre que la plus terrible, est contenue dans ce mystère appelé HITLER.

On ne saurait s’appuyer sur ce texte pour estimer que la religion de Churchill n’est pas faite, et qu’il hésite encore dans son diagnostic sur Hitler. C’est plutôt sur l’avenir qu’il balance. Il ne peut croire qu’on laissera encore longtemps l’Allemagne poursuivre ses préparatifs de guerre sans réagir et spécule que peut-être, si on devient enfin, à son égard, ferme et cohérent sans cesser d’être ouvert et généreux, Hitler sera assez réaliste et patriote pour manœuvrer en recul. Mais en toute hypothèse la conduite à tenir est la même : un changement de cap radical, qui passe par un réarmement rapide et un positionnement diplomatique tout autre, faisant de l’union contre le danger allemand une priorité absolue. A cet égard, nous remarquerons que l’URSS est discrètement sollicitée, comme elle l’était dans le discours de novembre 1932 (cf. supra, p. OOO14) : alors elle était englobée dans une périphrase (« et d’autres pays que je n’ai pas nommés »), ici elle se cache dans l’expression sur les « autres Etats contre lesquels la violence allemande pourrait se tourner ».

Ainsi, depuis la conversation de septembre 1930 avec le petit-fils de Bismarck jusqu’à cet article de 1935 où il défie publiquement Hitler, en passant par les discours sur l’Allemagne de novembre 1932 et mars 1933, Churchill émet un avertissement de plus en plus clair : il ne faut pas attendre de lui la moindre indulgence envers une Allemagne belliqueuse qui tenterait d’amadouer les puissances capitalistes par son antisoviétisme. Tout au contraire, il est prêt à mettre le sien entre parenthèses, et à privilégier le danger allemand par rapport à un danger russe ou communiste. C’est non seulement la future alliance de guerre qui se profile, mais une règle de conduite immédiate qui est proposée, et dont il est permis de penser qu’elle aurait singulièrement raccourci l’ère nazie et limité ses nuisances si, outre le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis l’avaient faite leur, avec la même clarté et la même constance.

Le fait que, parmi les qualités qu’il prête à Hitler, il manque l’intelligence et que parmi ses méthodes il ne fasse guère de place à la manipulation, s’explique peut-être par le discours hitlérien lui-même -car désormais on peut considérer qu’il a lu Mein Kampf, et d’assez près : il a l’air de s’imaginer que ses succès résultent avant tout d’un patriotisme en phase avec celui qu’il a su réveiller chez son peuple, et d’une volonté acharnée. L’habileté, le double jeu, la capacité de faire durablement illusion sur ses intentions ne font pas partie de la panoplie ici dénoncée -même si les protestations de pacifisme que Hitler multiplie sont implicitement révoquées en doute. L’impression que dégage cette lecture est celle d’une Allemagne mise au pas et prête à bondir. Churchill est lui-même sur les rangs pour prendre le pouvoir dans les mois suivants, si un début d’expansion du Reich hors de ses frontières permet de sonner le tocsin et de balayer le pacifisme. La suite va le dérouter tout autant que ses collègues.

le 26 mai 2013



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