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Extraits de La Ruse nazie (Dunkerque, 24 mai 1940)



L’absence de toute recherche sérieuse avant 1991



En avant-première de la réédition de ce livre paru chez France-Empire en 1997 et exempt de toute recension comme de toute critique, je mets en ligne les pages 14 à 84, qui racontent la découverte tardive par les historiens, en 1947, du très étrange ordre hitlérien d’arrêt devant Dunkerque en 1940. L’analyse se termine par le livre de Karl-Heinz Frieser (1995), dont la bibliographie s’arrête en 1990 et qui ignore en conséquence le travail pionnier de John Costello (1991).

Le reste du livre reprend et approfondit ce dernier, démontrant que l’arrêt s’inscrit dans le cadre de l’effort très délicat de Hitler pour séparer la France de l’Angleterre et proposer à celle-ci un "partage aryen", dans le cadre d’une paix générale sur le front de l’ouest qui lui laisserait, théoriquement ou pratiquement, les mains libres pour conquérir à son heure un immense "espace vital" aux dépens des Slaves.



Chapitre 2

Les Anglais donnent le ton (1946-1953)

Puisqu’énigme il y a, nous devons relater les premières investigations des enquêteurs, celles qui peut-être, mieux conduites, auraient permis d’y voir clair plus tôt et qui pourraient receler des éléments inaperçus, propres à nous mettre aujourd’hui sur la voie. Première surprise : elles ont commencé avec cinq ans de retard.

La loi du silence (1940-1946)

Les officiers anglais se sont aperçus immédiatement de l’arrêt des troupes allemandes. Le général Pownall, chef d’état-major du corps expéditionnaire britannique, s’est demandé s’il s’agissait d’une pause tactique ou du symptôme tant attendu de l’essoufflement de l’offensive. Un document belge signale aussi la perception, par l’armée du roi Léopold, de la pause allemande. Or la littérature, déjà importante, consacrée pendant la guerre à la bataille de Dunkerque, l’ignore. Il faut attendre l’après-guerre pour qu’on en reprenne conscience.

Il est vrai que les récits militaires, lorsqu’ils sont écrits avant la fin des guerres dont ils traitent, sont rarement sans reproche. S’il n’est pas entièrement neutre et passionné par la seule technique du combat, l’auteur a tendance à magnifier les succès et à gommer les échecs du camp dont il se sent le plus proche. Or Dunkerque était la première réussite d’une coalition qui avait jusque là encaissé les coups sans les rendre. Certes ce succès, puisqu’il consistait en une fuite, était relativement peu glorieux : comme le soulignait Churchill lui-même sur le moment, "on ne gagne pas les guerres par des évacuations". N’empêche : en sauvant sous un feu nourri la totalité de son corps expéditionnaire, la Grande-Bretagne avait conjuré le sort, qui semblait ne sourire qu’aux Allemands. Par la suite, plus il allait tourner en faveur des Alliés, plus le rembarquement de Dunkerque allait prendre figure d’événement fondateur. Qu’il eût été permis par la mansuétude de l’adversaire, ou par sa subite maladresse, n’était pas chose aisée à déceler ni à publier.

En Allemagne, la littérature du temps de guerre est peu loquace sur cet épisode, comme sur les circonstances qui l’ont permis. Par exemple, Axel von Freytag-Loringhoven, dans sa Politique étrangère de l’Allemagne 1933-1941, résume ainsi les combats en France :

Le 20 mai, les troupes allemandes atteignirent la Manche près d’Abbeville et séparèrent ainsi les armées ennemies combattant dans les Flandres du gros de l’armée française. Le 27 mai, la Belgique capitula et, le 4 juin, la bataille des Flandres se termina victorieusement par la prise de Dunkerque. Les divisions d’élite de l’armée française furent anéanties ou se rendirent, tandis que les restes du corps expéditionnaire britannique quittèrent le continent en pleine déroute.

En revanche, des plumes françaises diversement orientées sont entrées dans certains détails, mais aucune n’a relaté la pause allemande. Du côté pétainiste, on dénonce à l’envi le lâchage de la France par l’Angleterre ; pour certains, il justifierait un renversement des alliances ; pour d’autres, la réunion future, contre l’Allemagne, des forces momentanément disjointes, reste ou redevient un espoir, mais tous communient dans l’idée que l’embarquement anglais, suivi d’autres refus de coopération au mois de juin, légitimait l’armistice et l’abandon de la lutte par une France menacée de destruction. Selon de Gaulle et la plupart de ceux qui se rallient à lui, ce sont les Anglais qui ont à bon droit repris leur mise pour le bien de tous, et ont extrait au dernier moment, d’une France dont les élites "se ruaient à la servitude", les moyens de continuer le combat. Or à Dunkerque, le dernier moment était passé ! Ni les gaullistes, ni les vichystes ne voient que l’Angleterre a pris trop tard sa décision d’embarquement et que, si l’adversaire avait poursuivi normalement son avance, elle n’aurait pas été appliquée.

Jusqu’en 1947, on trouve dans tous les pays des ouvrages qui traitent de la bataille de Dunkerque en ignorant l’ordre d’arrêt. Certains sont fort bien faits et continuent de rendre des services, tels, en Fance, ceux du commandant Lyet et du général Doumenc. Mais c’est aussi cette année-là que l’ordre d’arrêt est révélé au grand public. Il a été découvert, sans doute à la fin de 1945, par les militaires alliés qui préparaient les procès intentés devant le tribunal international.

La découverte

Les généraux allemands survivants, pour la plupart internés dans des camps anglais ou américains, sont interrogés. Leurs papiers sont saisis et passés au crible. Au cours des interrogatoires, beaucoup insistent, comme il est compréhensible, sur ce qui les opposait au nazisme en général et au Führer en particulier. C’est dans ce contexte que l’ordre d’arrêt vient à être connu, par le journal du général Halder.

Les notes prises régulièrement et consciencieusement par cet officier sont depuis ce temps le pain bénit des historiens. Il faut dire qu’il était à la fois compétent et bien placé : depuis septembre 1938, il dirigeait l’état-major de l’armée de terre, dont le commandant en chef était le général von Brauchitsch. A la fin de la guerre précédente, sous le commandement de Hindenburg, on trouvait à sa place Ludendorff, auquel on le compare parfois ; comme lui, il est à l’évidence plus dynamique et plus imaginatif que le commandant en titre. C’est donc lui qui, au jour le jour, surveille et dirige la poussée des deux branches de l’armée de terre, celle de Bock au nord et celle de Rundstedt au sud.

Sous la date du 24 mai, il relate ainsi l’ordre d’arrêt :

(24 mai)

15h 30

Le Führer vient au quartier général de von Rundstedt ce matin. a) il ordonne que la nouvelle limite n’entre pas encore en vigueur aujourd’hui. Il veut parler avec le commandant en chef.

b) le commandant en chef est convoqué près du Führer.

16 heures :

Téléphoné à von Brauchitsch, qui est à la VIème armée. J’ai moi-même ordonné au Hgr A de se conformer aux ordres du Führer, et von Brauchitsch l’a fait pour le Hgr B.

17h 20

(...) Von Brauchitsch revient de l’OKW. Nouvelle entrevue très désagréable avec le Führer.

A 20h 20, un nouvel ordre sort, annulant l’ordre d’hier et prescrivant l’encerclement sur le terrain Dunkerque, Estaires, Lille, Roubaix, Ostende. L’aile gauche, consistant en forces blindées et motorisées, n’ayant pas d’ennemi devant elle, s’arrêtera net sur son chemin sur les ordres directs du Führer ! On confie à l’aviation le soin d’achever l’encerclement de l’armée ennemie !

A lui seul, ce texte est, pour l’enquêteur, plein de pièges, qui ne sont certes pas tendus par l’auteur mais prouvent seulement sa surprenante ignorance. Il semble que Halder n’ait connu l’ordre d’arrêt que vers 20 heures : à 20h 20 encore, il met l’arrêt lui-même au futur ! Or cet ordre, dans les archives, est daté de 12h 31. Quant à l’"ordre du Führer" transmis par Halder au Hgr A et par Brauchitsch au Hgr B vers 16 h, il s’agit de la répartition des troupes entre les deux groupes d’armées, ici désignée sous l’expression de "nouvelle limite". Pour liquider la poche des Flandres sous un commandement unifié, l’OKH venait en effet de retirer à Rundstedt, et de donner à Bock, toutes ses divisions blindées, alors regroupées dans la 4ème armée du général von Kluge. L’ordre du Führer dont il est ici question suspend cette mesure. Le 24 donc, l’état-major de l’armée de terre subit et applique l’ordre d’arrêt. Le lendemain, cependant, il rue dans les brancards. Hitler reste ferme et formule quelques justifications, que Halder trouve infondées :

(25 mai)

La journée commence par une de ces douloureuses querelles entre von Brauchitsch et le Führer, sur les derniers mouvements de la bataille d’encerclement. Le plan de bataille que j’ai tracé appelle le Hgr B, par une puissante attaque frontale, à fixer simplement l’ennemi qui effectue une retraite ordonnée, tandis que le Hgr A, ayant affaire à un ennemi déjà très éprouvé, coupe ses arrières et frappe le coup décisif -oeuvre de nos blindés. Maintenant le commandement politique s’est forgé l’idée de lancer la bataille décisive non sur le sol flamand, mais dans le nord de la France. Pour camoufler ce changement politique, on allègue que le terrain des Flandres, avec toute son eau, est fort peu indiqué pour les chars. En conséquence, tous les chars et toutes les troupes motorisées doivent être transportés en vitesse sur la ligne St-Omer-Béthune.

On peut remarquer que Halder n’explique pas du tout l’ordre d’arrêt par le fait que Hitler aurait jugé le terrain des Flandres impraticable aux chars -une idée qui fera florès, à partir de ce texte, chez bien des historiens. Sur le moment, il ne voyait là qu’un prétexte, servant à dissimuler une raison politique, le souci de livrer bataille en dehors du "sol des Flandres". C’est son idée à lui, Halder : Hitler ne semble pas avoir invoqué cette raison devant Brauchitsch. Le chef d’état-major juge de haut son Führer, mais il lui attribue ici une lubie politique, plutôt qu’une bourde militaire. Il n’envisage pas un instant qu’un cerveau, même aussi peu averti des choses militaires, croit-il, que celui de Hitler, puisse penser que l’arrêt des troupes hâtera la victoire. Il ne lui prête pas davantage la volonté de la saboter.

Halder comprend seulement alors qu’on a renversé les rôles entre les deux ailes de l’armée allemande. C’est le Hgr B du général von Bock qui occupera le terrain que l’aviation aura, espère-t-on, dégagé. Il le présente comme le "marteau" de l’offensive, alors que le Hgr A en est l’enclume, ce qui inverse les missions attribuées précédemment. Mais la comparaison empruntée au métier de la forge est, comme son dieu antique, boiteuse : Bock n’ayant que de l’infanterie et pas un seul char d’assaut, son "marteau" sera infiniment plus léger et plus lent que l’ancien, constitué par les divisions blindées de Rundstedt et stoppé en plein élan à l’approche de son but. Cependant, loin de soupçonner les conséquences de ce bouleversement, Halder y voit plutôt une mauvaise disposition tactique, propre à retarder la victoire mais non à la remettre en cause :

C’est un renversement complet de notre plan. Je voulais faire du Hgr A le marteau et du Hgr B l’enclume de l’opération. Maintenant B sera le marteau et A l’enclume. Mais le Hgr B est opposé à un front solide, son progrès sera lent et ses pertes élevées. L’aviation, qui porte tous les espoirs, dépend du temps. Cette divergence de conception fait qu’on tire à hue et à dia, en sorte que les nerfs sont plus sollicités qu’ils ne le sont par toute la tâche du commandement. Mais nous gagnerons quand même la bataille.

Le premier interrogatoire

Si les responsables militaires et politiques de la Grande-Bretagne se sont volontiers dispensés d’évoquer l’ordre d’arrêt, ils comprennent soudain, à la fin de 1945 ou au début de 1946, qu’il y a là une question délicate, à prendre très au sérieux.

Voici, pour s’en convaincre, un document inédit. Il s’agit d’un questionnaire adressé par le War Office (ministère anglais de la Guerre) au général Halder, alors interné à Nuremberg, pour lui faire compléter les indications de son journal. La pièce, qui date probablement de mars 1946, est unique en son genre : il ne semble pas que les volumineuses notes journalières du chef d’état-major ennemi aient suscité sur d’autres points, de la part du gouvernement britannique, de semblables demandes d’éclaircissements.

Un préambule affirme que des conversations ont eu lieu au quartier général du Führer entre le 23 et le 27 mai 1940, afin de modifier le "plan de l’OKH d’une pénétration tranchante des blindés de von Rundstedt pour isoler les troupes britanniques" et d’ordonner "que les Panzer s’arrêtent à 10 kilomètres de Dunkerque". Viennent ensuite les questions :

1) Quel jour a (ont) eu lieu la (les) rencontre(s) ? (si vous n’êtes pas en mesure de répondre précisément, peut-être pouvez-vous fixer la date en référence à une opération militaire contemporaine ?)

2) Où a eu lieu la rencontre ? (nom de la ville ; brève description du bâtiment et des pièces.)

3) Qui était présent ?

4) Comment se déroula la conversation ? (donnez autant que possible les points de vue avancés par Hitler et les autres personnes, les décisions qui ont été prises, les contre-propositions, etc.)

5) Hitler semblait-il convaincu d’une ou de plusieurs des choses suivantes :

a. que la Luftwaffe pouvait empêcher l’évacuation du corps expéditionnaire anglais ?

b. que cela n’avait pas une grande importance, si le corps expéditionnaire anglais pouvait s’échapper ?

c. que la tâche la plus importante était la conquête de Paris, ET NON l’anéantissement du corps expéditionnaire anglais ?

d. que la Grande-Bretagne serait forcée de se rendre ou de conclure la paix, après la chute de la France ?

6) Goering ou un représentant de la Luftwaffe prit-il part à la conversation ? Si oui, qu’a répondu la Luftwaffe ?

7) Quelle importance Hitler attachait-il à la conquête de Paris ?

8) Quels ordres particuliers Hitler émit-il en direction de von Rundstedt au cours de cette période ?

9) Quelles démarches particulières entreprit Hitler pour s’assurer que ses instructions étaient bien suivies ?

10) Y eut-il une enquête quelconque au sujet des événements de Dunkerque quand on s’aperçut que la plus grande partie des troupes anglaises et françaises s’était échappée ? Si oui, quelles explications furent données à Hitler par (a) la Luftwaffe et/ou (b) von Bock ?

11) Croyez-vous que l’impuissance de la Luftwaffe à empêcher l’évacuation ait été préjudiciable à l’estime de Hitler pour Goering ?

12) Vous trouvant au quartier général de Hitler au moment de cette affaire ou à peu près, avez-vous été témoin de son évocation à la table du Führer et de la justification par le Führer d’une renonciation à l’attaque sur Dunkerque ? Si oui, qu’a dit Hitler à cette occasion ?

Les enquêteurs qui ont élaboré ces questions semblent chercher dans toutes les directions sans en privilégier aucune. Cependant, si les modalités de l’acte et ses mobiles les plongent dans un abîme de peplexité, son auteur ne fait pour eux aucun doute : il est unique et s’appelle Adolf Hitler.

Ils envisagent que Halder n’ait pas tout noté. N’aurait-il pas omis une délibération capitale avec le Führer ? L’introduction suggère qu’elle pourrait avoir eu lieu le 23 mai : il semble logique, en effet, de supposer que Hitler a pris cette décision en présence des plus hauts échelons militaires, avant de la répercuter le long de la chaîne hiérarchique. Et puisque le travail dont on déchargeait les Panzer était confié à l’aviation, l’absence du nom de Goering dans les notes de Halder étonne : est-il sûr que le chef de la Luftwaffe n’ait pas été mêlé aux débats ?

Mais si le comment de l’ordre intéresse, c’est évidemment pour mieux en cerner le pourquoi. La question 5 énumère quatre éventualités, qui ne s’excluent pas mais dessinent, au contraire, une hypothèse cohérente : Hitler, impatient de conquérir Paris, aurait souhaité réserver ses troupes blindées à cet effet. Il aurait pensé que l’aviation suffisait, au nord, à empêcher les embarquements et que de toute manière, si elle n’y parvenait pas, l’évasion des troupes anglaises ne présentait guère d’inconvénient car, une fois la France hors de combat, l’Angleterre serait obligée de signer la paix. La hâte prêtée au dictateur allemand d’entrer dans Paris semble faire écho à une conversation entre Paul Reynaud, le chef du gouvernement français, et son homologue britannique Winston Churchill, le 26 mai 1940 dans la capitale anglaise. Au second s’inquiétant d’un prochain débarquement allemand sur ses côtes, le premier avait rétorqué que Hitler tenait avant tout à s’emparer de Paris. Deux questions cherchent à faire préciser si Reynaud avait une juste intuition de la pensée du Führer.

Si leurs rédacteurs semblent supposer que Hitler détestait la France et voulait lui porter les coups les plus graves, ils ne font pas l’hypothèse que ses sentiments envers l’Angleterre, et le traitement qu’il lui réservait, aient été diamétralement opposés. Ils ne demandent pas à Halder si, en ces journées, il a rappelé son idée fixe des années vingt, omniprésente dans Mein Kampf, d’une entente entre l’Allemagne et l’empire britannique pour un partage du monde, aux dépens de la France et de l’URSS. L’Angleterre apparaît ici plutôt comme un ennemi que la perte de l’allié français aurait contraint à l’abandon de la lutte, voire à la reddition.

Par rapport aux passages ci-dessus du journal de Halder que les auteurs du questionnaire avaient probablement sous les yeux, on relèvera dans leur travail une lacune : aucune question ne porte sur l’ordre du Führer concernant la "nouvelle ligne", noté par le général à 15h 30. Curieuse inattention : ils ont d’emblée exclu que l’affectation des divisions blindées sous le commandement de Bock ou celui de Rundstedt, qui a varié plusieurs fois en quelques heures, ait pu avoir un rapport avec les mouvements qu’on ordonnait, ou n’ordonnait pas, à ces unités.

Les premières réponses

De la réponse de Halder je n’ai trouvé pour l’instant qu’un brouillon dans les archives allemandes, et aucune trace du côté britannique. Ce texte n’apporte rien à l’enquête... sinon une moisson d’éléments négatifs. Il boycotte en particulier la question 5 et ses quatre hypothèses, en indiquant qu’aucune parole émise en sa présence ne les étaye.

Halder rédige de mémoire, sans avoir son propre journal sous les yeux, et ne tire de cette mémoire à peu près aucun fait nouveau. Il n’a d’autre documentation qu’une traduction anglaise du journal de Jodl, le chef ajoint de l’OKW, saisi comme le sien par les Alliés et sans doute mis à sa disposition par eux. C’est en se fondant sur ce texte que, dans sa réponse aux questions 8 et 9, il mentionne les liaisons directes entre l’OKW et le quartier général de Rundstedt, à Charleville : des liaisons assurées à plusieurs reprises par le général Keitel, chef de l’OKW, par les Adjutante Schmundt et Engel, et par Hitler lui-même, le 24.

Sur les motifs de l’ordre, Halder reste sec. Ce dont il se souvient le plus clairement, c’est de l’intervention de Hitler sur la "ligne de séparation" (Trennungslinie) entre les Hgr A et B. Il indique qu’une discussion s’est élevée le 24 mai à son sujet entre le Führer et l’OKH. Celui-ci avait modifié la répartition des armées entre les deux groupes et Hitler, d’une part interdit de franchir la ligne des canaux, d’autre part soumet les changements de la ligne de séparation à son autorisation.

L’arrêt semble donc résulter d’une colère du Führer contre ses principaux subordonnés militaires, non pas sur la stratégie ou la tactique, mais sur la répartition des moyens entre les différents commandements, que l’OKH avait faite d’une manière qui ne lui agréait pas et sur laquelle il entend désormais se réserver la haute main. Le seul facteur ayant trait aux opérations sur le terrain apparaît ensuite, et plutôt comme un prétexte : le lendemain 25 mai, devant Brauchitsch qui lui demande de revenir sur l’ordre d’arrêt, Hitler invoque la nécessité de tenir les formations blindées prêtes pour la campagne suivante, vers l’intérieur de la France. Halder le dit en passant et n’y revient pas. Sinon dans un appendice ajouté à la fin, pour rendre compte d’une conversation qu’il vient d’avoir avec ledit Brauchitsch, auquel il a fait part du questionnaire et de ses propres réponses. L’ancien chef de l’armée de terre confirme pour l’essentiel les propos de son second, et ajoute un souvenir personnel "sûr", remontant sans doute à son entretien du 25 au matin : Hitler aurait été d’autant plus enclin à ne pas engager les blindés vers Dunkerque et à les réserver pour la bataille suivante qu’il redoutait pour eux le terrain des Flandres "riche en canaux". A ce propos, Hitler et Keitel se seraient influencés mutuellement, à partir de leurs souvenirs de la première guerre mondiale.

Ces dernières considérations vont tenir, dans les explications de l’ordre d’arrêt, une grande place. Or Halder, qui dans son journal avait consigné le jugement de Hitler, rapporté par Brauchitsch, que le terrain flamand était impropre aux chars en raison de son humidité, l’avait complètement oublié et il a fallu une conversation avec son ancien chef pour le lui rappeler.

En revanche, la "raison politique" -épargner le sol flamand- imaginée sur le moment par Halder, a disparu de toutes les mémoires. Brauchitsch ne la lui a pas rappelée, ce qui pourrait indiquer que, sur le moment, Halder s’était fait cette réflexion à lui-même et n’en avait même pas parlé à son chef.

Relevons aussi que ce passage est le seul où un rôle soit prêté, dans l’élaboration de l’ordre d’arrêt, à une personne autre que le Führer, et qu’il s’agit de Keitel. Rundstedt, bien que le questionnaire insistât sur son nom, ne se voit prêter aucune crainte pour ses blindés, ni attribuer aucune influence sur le Haltbefehl. Mieux, lorsqu’on lui demande si Hitler avait donné des instructions particulières au chef du Hgr A et en avait fait surveiller l’exécution, Halder répond d’une part qu’il n’a jamais rien entendu de tel, d’autre part que les officiers de l’OKW ainsi que Schmundt et Engel (de l’état-major particulier de Hitler) allaient souvent au front. Il ne dit pas qu’ils allaient spécialement chez Rundstedt. Leur besogne consistait à surveiller si l’OKH, et non tel de ses subordonnés, avait bien donné des ordres conformes aux avis du dicateur. Il n’y a dans ce texte aucune place pour une sollicitation préalable, par le chef du Hgr A, de l’ordre qui a suspendu son offensive, ni pour un comportement anormal de cet officier les jours suivants.

De même, les questions sur Goering n’inspirent pas le témoin. Il le voit certes comme un amateur dilettante et vantard, mais surtout à propos de la bataille d’Angleterre que, dans les mois suivants, il se faisait fort de gagner avec la seule aviation. Halder ne lui attribue pas pour autant une part dans la préparation de l’ordre d’arrêt. Non seulement Hitler, loin de lui reprocher l’ampleur de l’évacuation britannique, lui maintenait sa confiance, mais Halder a le sentiment que cette évacuation n’était pas prise au tragique :

(...) J’ai l’impression (et mon souvenir est précis) qu’en haut lieu le succès de l’évacuation était à l’époque traité comme une bagatelle (bagatellisiert) et faisait l’objet de plaisanteries.

Cette réponse à la question 11, comme celle faite plus haut à la question 5, écarte complètement l’hypothèse que Goering se soit fait fort d’empêcher l’évacuation par ses bombardiers. C’est peut-être pourquoi l’apparition de cette idée, promise à une certaine vogue, sera tardive.

Ainsi, cinq années plus tard, la mémoire de Halder, sans autre support documentaire que le journal de Jodl, a retenu d’une part que Hitler et l’OKH se disputaient ferme, sur la répartition des armées entre les différents groupes plus que sur leur emploi, d’autre part que le Haltbefehl était une lubie, un caprice personnel de Hitler, aux motivations obscures... ce qui ne veut pas dire qu’elles relevaient nécessairement d’un calcul raffiné. Bien au contraire, l’auteur se montre prêt à croire, lorsque Brauchitsch lui rappelle cette circonstance, que des informations fantaisistes sur l’inadéquation du terrain aux évolutions des chars, corroborées par Keitel, ont joué un rôle déterminant.

Premières conclusions (Liddel Hart, 1948)

Pendant que le War Office se livre à cette investigation épistolaire, un Anglais franc-tireur, l’écrivain militaire Basil Liddel Hart, mène sur place sa propre enquête. Son livre d’entretiens avec les généraux allemands internés, paru en 1948 sous le titre The Other Side of the Hill, consacre plusieurs pages au Haltbefehl et de premiers éléments d’explication s’en dégagent, présentés de manière prudente et hypothétique. Hitler aurait éprouvé des craintes devant la trop grande facilité de l’avance, peu de temps après la percée de Sedan. Aucun général ne l’aurait approuvé. C’est à lui et à personne d’autre que Liddel Hart attribue une appréhension quant au sol marécageux des Flandres, qui aurait pu le retenir d’y envoyer des chars. Mais certains interlocuteurs de Liddel Hart, particulièrement des membres de l’état-major de Rundstedt, soupçonnaient que Hitler ait cherché là des prétextes pour dissimuler ses intentions profondes. Ainsi, comme le colonel Blumentritt, chef des opérations au Hgr A, lui a rapporté des propos très favorables à l’Angleterre et à son empire, tenus par le Führer juste avant ou juste après l’ordre d’arrêt, Liddel Hart juge possible que Hitler ait laissé exprès une porte de sortie aux soldats britanniques, afin de favoriser un futur traité de paix et de partage d’influence entre les deux pays.

Ce qui frappe aujourd’hui à l’examen de cette prose, c’est son manque de rigueur. Par exemple, les propos rapportés par Blumentritt sont bien datés du 24 mai, jour où nous savons que Hitler s’est effectivement rendu à Charleville, mais la scène est présentée comme postérieure à l’ordre d’arrêt, qui aurait été téléphoné la veille au soir par le colonel von Greiffenberg, chef des opérations de l’OKH ! Si Liddel Hart a le tort de mettre bout à bout des informations peu cohérentes, on ne voit pas pourquoi il les inventerait. C’est donc que Blumentritt l’a effrontément trompé : s’il se souvient aussi précisément des propos de Hitler à Charleville au matin du 24 mai, il n’a pu oublier que l’ordre d’arrêt avait été donné par lui et à ce moment -et non par Greiffenberg la veille au soir. Celui-ci a effectivement téléphoné vers minuit, mais pour ordonner le passage de la 4ème armée au Hgr B -et il a été fraîchement reçu (cf. infra). On voit ici que le Hgr A cherche malignement, et maladroitement, à dissimuler sa responsabilité.

Laissons de côté pour l’instant l’hypothèse, dite "diplomatique", d’un désir d’épargner le corps expéditionnnaire britannique et concentrons-nous sur les autres facteurs, dits "militaires". Winston Churchill, dans ses mémoires, affirme qu’ils rendent compte de manière satisfaisante de toute l’affaire.

Le verdict churchillien (1949)

Il peut paraître étrange d’insérer les mémoires d’un acteur de l’époque dans une revue des thèses soutenues par les historiens. Surtout s’agissant de Winston Churchill. Si beaucoup admirent son rôle politique, sa manière de le relater suscite moins de ferveur. Cependant le fait est là : sur l’ordre d’arrêt, l’analyse de Churchill va faire date et, quasiment, jurisprudence, orientant les plumes pour une longue période.

Hitler aurait, écrit-il, "conçu des inquiétudes" pour ses blindés. Il aurait cru que l’aviation suffirait à empêcher l’embarquement des troupes ennemies et aurait envoyé un ordre d’arrêt aux "formations blindées". Halder et son chef, le général von Brauchitsch, auraient refusé de relayer l’ordre (tout de même transmis car les Anglais, d’après leur premier ministre, l’ont capté en clair à 11h 44, le 24 mai) et auraient subi une violente avanie du Führer le 25. Effleurant le mobile diplomatique (certains généraux allemands "ont même laissé entendre que l’ordre de Hitler (...) visait à augmenter les chances d’une paix avec l’Angleterre"), Churchill l’écarte aussitôt en sortant son joker : une pièce qui, souligne-t-il, est écrite "à l’époque", le journal de marche du Hgr A, indique d’après lui que le matin du 24 Rundstedt, recevant Hitler à son quartier général, a demandé une mise au repos de ses formations blindées, et que le Führer y a consenti avec empressement. Churchill en conclut péremptoirement que l’ordre d’arrêt "se fit sur l’initiative, non pas de Hitler, mais de Rundstedt".

Cette conclusion ne brille pas par sa cohérence avec le récit dont elle est censée résumer les leçons : un ordre de Hitler se métamorphose brusquement, sous la baguette magique d’un "document d’époque", en une "initiative de Rundstedt", entérinée par le dictateur. Si on relit l’ensemble, on voit bien que, Rundstedt eût-il joué un rôle dans sa genèse, Hitler n’avait pu donner cet ordre et l’imposer à un état-major hostile sans de solides raisons personnelles. Passez muscade : il n’y a plus à chercher de mobile politique, puisqu’il y avait, en tout et pour tout, un chef de blindés qui, craignant à juste titre pour son matériel, avait su faire partager ses inquiétudes au Führer, alors que d’autres chefs, supérieurs hiérarchiques du premier, estimaient que le jeu valait la chandelle et étaient prêts à risquer les chars, mais avaient moins bien su se faire entendre du commandant suprême.

Cependant, pour qui se reporte au journal de marche du Hgr A qu’invoque l’auteur, un détail donne à penser : suivant cette source, l’ordre, émis à 11h 45, peut difficilement avoir été capté par les écoutes anglaises à 11h 44. Ce petit mystère sera examiné plus loin. Contentons-nous pour l’instant de relever la légèreté de l’auteur, sa capacité d’élaguer, ou de ne pas voir, les détails qui jurent avec sa théorie. Dans le même sens, et plus gravement, il invente la rébellion de Brauchitsch et de Halder, qui auraient refusé de transmettre l’ordre : voilà une contradiction bien gênante avec le journal du second, qui nous a appris, et aurait dû apprendre à Churchill, que les chefs de l’armée de terre ont commencé par exécuter l’ordre avant de le discuter.

Quelques pages plus loin, après avoir décrit l’embarquement, Churchill revient sur la "faute de Hitler". Ce n’en est presque pas une, laisse-t-il entendre, en prétendant qu’à sa place beaucoup l’auraient commise. Car l’embarquement a bien failli être empêché, et n’a été rendu possible que par des facteurs peu prévisibles : la mer, qui a apporté et emporté beaucoup plus de bateaux qu’il n’était concevable, le sable où s’enfonçaient malencontreusement les bombes, la vigueur nouvelle de la RAF due à un appareil tout récent, le Spitfire. Fondées ou non, ces considérations sont le fait de quelqu’un qui cherche moins la solution qu’une solution plausible, permettant d’en écarter une autre. Il s’agit évidemment de la solution diplomatique. Les observateurs britanniques forgent une interprétation strictement militaire, qui fait une place croissante au général von Rundstedt. Churchill en fait l’inspirateur principal. Liddel Hart lui-même en est influencé et, dans une deuxième édition qu’il publie dès 1951, sans faire état d’une nouvelle entrevue ou d’une correspondance avec Rundstedt, il le présente comme un homme prudent, qui offrait souvent un "bon correctif" aux élans du dictateur. De là à dire qu’il était le seul père de l’ordre d’arrêt, il n’y a qu’un pas... qui va être franchi.

Rundstedt seul accusé (Ellis, 1953)

Le major L. F. Ellis est un historien officiel, chargé par le gouvernement britannique du tome 2 de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Ce volume, qui couvre la Guerre en France et dans les Flandres (1939-40), sort en 1954. Après le récit des huit mois d’immobilité puis celui des six semaines de combat, il consacre un "supplément" aux problèmes de la conduite allemande de la guerre, y cherchant une explication de ce qu’il appelle l’échec de la campagne, l’évasion par Dunkerque de forces importantes. Il remonte jusqu’en octobre pour examiner l’élaboration des plans de bataille -une voie féconde, sur laquelle nous le suivrons dans un chapitre ultérieur. Contentons-nous pour l’instant de ce qu’il indique sur la genèse de l’ordre d’arrêt.

D’après lui, Rundstedt considérait comme imminente, le 23 au soir, la mise hors de combat des troupes ennemies en Flandre. En conséquence, il aurait concentré prématurément son attention sur les opérations à entreprendre ensuite. La rapidité de l’avance avait, d’une part, causé un grand désordre, d’autre part usé et fatigué beaucoup d’unités. Puisque l’ennemi du nord était vaincu, il importait de reposer et de redéployer le gros de ses soixante-dix divisions pour faire face au seul adversaire, celui du sud :

Rundstedt ne considérait pas, le soir du 23, qu’il y avait encore une grande urgence. Les Alliés étaient pris. Le journal du Hgr rapporte son opinion que, dans le nord, la fin n’était plus qu’une question de jours. Ce qui lui semblait le plus important, c’était de consolider ses propres positions (...).

Mais Rundstedt pouvait-il être à la fois, comme le dit par ailleurs Ellis, "l’un des soldats les plus capables de l’armée allemande", et ce baroudeur fébrile qui entamait une tâche avant la fin de la précédente alors même qu’il estimait que cette fin prendrait au plus quelques jours ? S’écartant sans le dire de Churchill, pour qui Rundstedt s’était simplement inquiété de la fatigue de ses troupes et de leur matériel, sans que l’ancien premier ministre insinue, bien au contraire, qu’il avait vendu la peau de l’ours, Ellis s’acharne sur le chef du Hgr A -qui vient de mourir- en prenant avec les documents d’étonnantes libertés.

Officiel mais peu orthodoxe

L’opinion prêtée ci-dessus à Rundstedt d’après le journal de marche du Hgr A est tout simplement absente de celui-ci -qui, au demeurant, mentionne fort peu les opinions du général. Le manque de références, ainsi que de guillemets précisant les bornes de la citation, aurait déjà dû alerter les lecteurs, même si en 1953 ils ne pouvaient encore accéder aux documents allemands, rendus à la RFA vers 1960 et aussitôt mis à la disposition des chercheurs. Citant ensuite l’ordre reçu par Rundstedt de son supérieur Brauchitsch le 23, de frapper en direction d’Ostende, Ellis écrit en toutes lettres que Rundstedt "estimait plus sage de tenir la ligne des canaux mais de ne pas la franchir pour le moment". Le processus de substitution amorcé par Churchill est alors achevé : l’ordre d’arrêt est entièrement transféré de Hitler à Rundstedt, et antidaté au soir du 23 mai ! Or la seule vérité documentaire qui vaille, c’est que le 23 Rundstedt s’entretient sur la situation avec son subordonné Kluge, chef de la quatrième armée, et qu’ils conviennent d’une pause limitée à la journée du 24, signifiée au groupe Kleist à 22h 55 -ce qui n’a rien à voir avec un arrêt sine die sur la ligne des canaux. Pour faire bonne mesure, Ellis mentionne sans la dater, au milieu du récit de la soirée du 23, la phrase fameuse de Halder, suivant laquelle le groupe Bock va devenir "le marteau" et le groupe Rundstedt "l’enclume". Il présente ce renversement comme une idée de Rundstedt. On pourra vérifier ci-dessus que, chez Halder, cette phrase figure au milieu d’une diatribe contre Hitler et qu’elle est datée du 25. Ellis conclut, emporté par son élan :

La responsabilité de Hitler dans l’arrêt a été complètement déformée. Il ne l’a pas ordonné le 24, puisque Rundstedt l’avait fait le 23 : Hitler l’a seulement entériné (endorsed). Il ne l’a pas maintenu les 25 et 26, puisqu’il avait explicitement délégué à Rundstedt la décision sur la suite des mouvements. Mais il a pris personnellement la responsabilité de mettre fin à l’arrêt et d’ordonner la reprise de l’attaque pour le 27.

Il est difficile d’être plus arbitraire. Hitler apparaît face à Rundstedt comme un petit garçon au moment de l’ordre d’arrêt, avant de retrouver on ne sait comment ses prérogatives de chef pour le faire annuler. Entretemps, certes, il avait laissé à Rundstedt la responsabilité d’en recommander ou non l’abandon. C’est du moins ce qu’il a dit à Brauchitsch, d’après Jodl, le 25 :

Le commandant en chef de l’armée de terre arrive dans la matinée et réclame l’autorisation, pour les Panzer qui occupent les hauteurs de Vimi(sic)-St_Omer-Gravelines, de faire mouvement dans les basses terres vers l’ouest. Le Führer est contre, et laisse la décision au Hgr. A. Ce dernier refuse pour le moment car les Panzer doivent se regrouper, afin d’être prêts pour leurs missions dans le sud .

C’est peu pour conclure que Rundstedt a imposé sa volonté et Ellis, s’il le croit, est bien naïf. Il est beaucoup plus naturel de penser que le dictateur divise pour régner et sape malignement l’autorité de son général en chef en confiant à un subalterne, qui ne commande que sur une partie du front, la responsabilité d’une décision stratégique intéressant toute l’armée. Il est osé de faire reposer la responsabilité de cette monstruosité hiérarchique sur le seul subordonné. C’est une exacte inversion des rôles : si quelqu’un a endorsed l’ordre d’arrêt, c’est bien Rundstedt, et non Hitler. Reste à expliquer pourquoi le commandant du Hgr A prête son concours à l’autorité politique, au détriment de la hiérarchie et de la solidarité professionnelles.

Sa lecture originale des textes conduit donc l’historien officiel à disculper Hitler de toute influence sur sa propre décision : il s’est contenté de faire confiance à Rundstedt sans prendre garde à la soudaine bêtise qui s’emparait de ce prestigieux chef. Mais Ellis ne s’arrête pas en si bon chemin et s’éloigne encore un peu plus du réel lorsqu’il complète son explication par les vertus des armées alliées en général, et de celle dont il est membre en particulier. L’impuissance allemande à empêcher l’évacuation, ose-t-il écrire, "fut due en premier lieu à la valeur combattante des armées alliées et à la qualité du commandement ainsi que de l’organisation britanniques". Ellis prolonge ici les commémorations banales de la victoire de Dunkerque : on sent qu’il aurait aimé, comme au bon vieux temps, la magnifier sans avoir à évoquer la très vulgaire contingence du Haltbefehl.

Or voilà qu’à la fin des fins, ce fanatique de l’explication militaire admet qu’aurait pu jouer un facteur politique ! Mais seulement pour expliquer que Hitler ait donné raison à Rundstedt contre Brauchitsch. Cependant, sitôt son hypothèse émise, cet inimitable détective renonce à la vérifier :

(...) Le seul effet du rôle très modeste qu’il joua dans la phase nord des opérations fut de donner raison à Rundstedt contre Brauchitsch. Il est impossible de déterminer dans quelle mesure ce fut pour des raisons militaires ou politiques.

C’est pourtant toute la question. En se contentant de la poser, l’enquêteur invalide son travail aussi sûrement que s’il reconnaissait avoir tourné en rond sans avancer d’un pas. Les mauvaises enquêtes sont dues, en général, moins au manque d’intelligence qu’au refus de chercher dans la bonne direction, pour protéger des réputations. Dans ce domaine, les mobiles du major Ellis sont transparents. Décharger Hitler, c’est se dispenser, ce que Churchill lui-même n’avait osé faire dans ses mémoires cinq ans plus tôt, d’évoquer l’hypothèse diplomatique d’un Führer épargnant volontairement et sélectivement les troupes britanniques. On peut d’ailleurs se demander si la curieuse présentation de ce dossier en "supplément" ne résulte pas d’un ajout de dernière heure, suggéré par Churchill en personne : revenu en 1951 au poste de premier ministre qu’il avait dû abandonner en 1945, il aurait fait rédiger cet appendice dans l’espoir de porter un coup fatal aux spéculations qui prêtaient à Hitler le désir de ménager l’Angleterre.



Chapitre 3

Une solution allemande (1953-1960)

Hitler sur la sellette (Jacobsen, 1958)

Cinq ans après Ellis, l’Allemand Hans-Adolf Jacobsen offre une étude infiniment plus fouillée, et notablement divergente... même s’il se garde de le faire remarquer.

Jeune historien spécialisé dans les questions militaires, il brasse avec maîtrise les documents saisis en 1945, les mémoires allemands parus depuis et les nombreux témoignages qu’il a lui-même recueillis. Son explication de l’ordre d’arrêt entremêle le souci qu’aurait eu Hitler, conforté par les avis de Rundstedt et de Goering, de ménager les blindés en confiant leur travail à l’aviation, et la mésentente entre ce même Rundstedt et son supérieur Brauchitsch qui avait conduit, le 23, vers minuit, au retrait à Rundstedt de la quatrième armée du général von Kluge. Cet historien est donc le premier à mettre en rapport l’ordre d’arrêt et les variations du rattachement des divisions blindées.

Pour expliquer le désaccord entre Rundstedt et l’OKH, il entremêle des considérations stratégiques et hiérarchiques. D’un côté il invoque une querelle des anciens et des modernes sur l’arme blindée, Rundstedt ayant du mal à supporter que les chars évoluent très en avant de l’infanterie, et Hitler partageant ici ses apppréhensions, en raison du terrain marécageux de la région dunkerquoise, dans lequel il avait pataugé en personne lors de la première guerre. Ainsi Rundstedt avait émis le 23 un ordre de regroupement (Aufschliessbefehl) que Jacobsen, contrairement à Ellis, distingue du Haltbefehl du lendemain, tout en établissant entre les deux un lien de cause à effet. Dans d’autres passages, le récit se fait psychodrame : Rundstedt, comme un enfant casse un jouet plutôt que de le prêter à un camarade, retarde une victoire dans laquelle on voulait, en le privant in extremis du commandement des divisions de pointe, lui subtiliser le premier rôle. Sur ces deux facteurs mettant Rundstedt à contribution, Jacobsen en empile un troisième, qui, surgi en 1949 dans une brochure de Halder, apparaît ici pour la première fois sous la plume d’un historien : le Führer serait sensible au souhait de Goering, chef de la Luftwaffe, de confier la dernière phase de la bataille à "l’aviation, arme nazie". Enfin, c’est Hitler et non Rundstedt qui serait désireux de commencer au plus tôt la bataille de la Somme, en économisant les blindés à cet effet.

Ce récit sonne un peu moins faux que celui d’Ellis. Rundstedt perd de son influence au profit de Hitler, dont les craintes de contre-attaque ou d’enlisement dans les marais et le désir d’épargner les blindés prennent le devant de la scène : certes les humeurs d’un chef politique, incapable de prendre du recul par rapport à son expérience personnelle de la guerre, seyent mieux à l’explication d’une décision dépeinte comme une monumentale erreur, que celles d’un vieux général au palmarès impressionnant. La prudence de Rundstedt joue simplement un rôle de catalyseur. L’ordre d’arrêt qui suit, le 24, la discussion matinale du Führer et du général, est distingué de la pause décrétée la veille, dans son extension comme dans sa paternité.

Jacobsen va jusqu’à écrire que le degré de conviction de Rundstedt lorsqu’il répercute l’ordre d’arrêt à ses subordonnés, "bleibt fraglich", reste douteux. Cet agnosticisme rappelle celui d’Ellis, renonçant à déterminer si Hitler avait tranché en faveur de Rundstedt contre l’OKH pour des raisons militaires ou politiques. Voilà deux ouvrages aux conclusions péremptoires qui dans un coin de phrase, sur un point fondamental, avouent leur complète ignorance. Notons que, dans l’hypothèse où la compétence militaire de Rundstedt ne serait pas en cause, son cas serait plutôt aggravé : il aurait laissé faire en toute conscience une bévue stratégique, mettant en jeu l’avenir de son pays, dans l’unique souci de se venger de ses supérieurs.

Goering dans le box

Si Rundstedt ne perd pas totalement son rôle d’inspirateur, il le partage ici avec un nouveau venu, absent chez Churchill comme chez Ellis, Hermann Goering. Les auteurs antérieurs disaient que le travail de réduction de la poche adverse avait été confié à l’aviation, mais n’attribuaient pas, dans cette décision, une influence particulière à son chef. Cette idée est apparue en 1949 dans le seul ouvrage qu’ait jamais signé Halder sur la deuxième guerre mondiale, ironiquement intitulé Hitler général. C’est au moins un témoignage intéressant sur la genèse de cette version. Il semble qu’il en ait lui-même entendu parler seulement en 1946, après avoir rédigé sa réponse au questionnaire anglais :

Les fondements de cet incompréhensible empiétement sur les attributions hiérarchiques de l’OKH ont été mis au jour seulement en 1946, grâce aux déclarations concordantes de deux représentants éminents de la Luftwaffe. L’encerclement des forces franco-anglaises, but de toute l’opération, était sur le point d’être terminé. Alors Goering mit en garde le général Hitler : il ne pouvait pas laisser ce succès aux chefs de l’armée de terre. Sinon, ils gagneraient dans le peuple allemand un prestige qui menacerait nécessairement la position de Hitler. Goering s’offrit à anéantir l’ennemi presque complètement encerclé avec sa Luftwaffe, sans mettre à contribution l’armée.

Pour d’autres précisions, il faut se reporter aux mémoires du maréchal Kesselring, chef d’une flotte aérienne à l’époque du Haltbefehl. Goering, écrit-il, a téléphoné à Hitler le 23 mai pour exiger d’être chargé de liquider la poche du nord avec ses bombardiers -ce qui supposait que les combattants du sol s’arrêtent, pour ne pas subir eux-mêmes le bombardement.

Persuadé que le Führer ne voulait nullement épargner les Anglais, Jacobsen le démontre au moyen de sa directive de guerre n° 13, émise le 24 au soir : réaffirmant le Haltbefehl avant de dessiner les grandes lignes des opérations ultérieures vers le sud, elle ordonnait l’"anéantissement" (Vernichtung) de tous les ennemis présents dans les Flandres, sans distinction de nationalité.

L’auteur s’étend sur l’opposition virulente, mentionnée en passant par ses devanciers, qui dressait Hitler contre le couple Brauchitsch-Halder. Il y voit une querelle entre le professionnalisme des seconds et l’amateurisme du premier. Halder, surtout, fait preuve de la maîtrise et du sang-froid qui manqueraient au maître du Reich. Celui-ci nourrirait pour ses blindés, dès la percée de Sedan, des craintes irrationnelles, qui l’avaient amené déjà à les freiner, en particulier le 17.

Mais cette version passe allègrement sur les contradictions et les obscurités des pièces qu’elle invoque.

Des documents vite lus

Il est temps d’examiner la page du journal de marche du Hgr A qui raconte la matinée du 24 mai :

Pendant la nuit, rien à signaler. Les changements de groupe impliqués par l’ordre de l’OKH du 23 mai (voir annexe) sont menés à bien ; la 4ème armée reçoit des instructions en conséquence.

Le Führer arrive à 11h 30 et se fait expliquer la situation par le commandement du Hgr. Il approuve pleinement et entièrement l’idée que c’est l’infanterie qui doit attaquer à l’est d’Arras, que pour cela les troupes rapides peuvent être stoppées sur la ligne atteinte Lens-Béthune-Aire-St-Omer-Gravelines, pour "intercepter" l’ennemi pressé par le Hgr B. Il souligne cette idée en insistant sur le fait qu’il est absolument nécessaire d’épargner les forces blindées pour les opérations à venir, et qu’un resserrement ultérieur de la poche ne conduirait qu’à un fort indésirable rétrécissement des possibilités d’action de la Luftwaffe.

Un ordre part dans ce sens à 12 h 45 en direction de la 4ème armée. Questionné par le Führer sur la conduite ultérieurement prévue des opérations, le général von Rundstedt annonce que le soir, à 20 heures, la nouvelle répartition entre les Hgr A et B, ordonnée par l’OKH, entre en vigueur.

Contrairement à ce que Churchill avait l’air de penser, il ne suffit pas que ce document soit "écrit à l’époque" pour que l’historien le retienne comme preuve. Depuis plusieurs siècles déjà, on soumet les textes à une double critique, interne et externe. Or celui-ci fait, dans les deux cas, piètre figure : il n’est cohérent ni avec lui-même, ni avec ce qu’on sait par ailleurs.

On y lit qu’à l’est d’Arras, d’après Rundstedt, l’avance doit être le fait de l’infanterie (c’est-à-dire des troupes de Bock), ce qui revient à donner aux blindés un rôle d’interception, au sud et à l’ouest de la poche, des forces ennemies attaquées au nord. C’est déjà tout le Haltbefehl... n’était le verbe peuvent : le scribe se refuse étrangement à prêter à Rundstedt l’idée que les blindés doivent être stoppés, alors que tout le reste l’implique. Première incohérence. Ce serait donc Hitler qui aurait fait passer les instructions du peuvent au doivent ? Mais justement, ce n’est pas cela qui est dit. On se cantonne dans des vocables signifiant que le visiteur approuve les décisions envisagées (souligner et insister) : il n’apparaît pas qu’il les modifie. Cependant, c’est lui qui parle du bombardement aérien des troupes encerclées, alors que Rundstedt n’envisageait que le rôle de l’infanterie : voilà une bonne raison de stopper impérativement les blindés, ce qui est fait, d’après le texte, à 12h 45. Ainsi, il dévoile moins ce qui s’est dit vers midi à Charleville que le souci de son auteur de répartir la responsabilité d’un ordre discutable et discuté à la fois sur Hitler et sur Rundstedt. Ce n’est certes pas grâce à lui qu’on peut déterminer qui des deux a le plus pesé dans la décision.

Cependant, toujours par la critique interne, l’examen des horaires permet une constatation : l’accord parfait signalé au début du texte entre les idées de Hitler et celles du Hgr A jure avec le fait qu’une heure et quart après l’arrivée du Führer, on stoppe net les opérations engagées par ce même Hgr A sur le front principal. C’est là un délai tellement bref qu’une seule hypothèse pourrait sauver l’idée que Hitler entérine les vues du groupe d’armées : que celui-ci l’ait prié de venir, pour arbitrer entre lui-même et l’OKH sur une suspension de l’offensive, prônée par lui et refusée par l’OKH. Mais précisément, la narration par le même texte des événements survenus entre minuit et 11h 30 indique, d’une part qu’il ne se passe rien de notable, d’autre part que le Hgr applique docilement un ordre de l’OKH ! La critique externe corrobore l’idée que l’arrêt brusque de l’offensive est imposé de l’extérieur au Hgr A : les documents, nombreux et cohérents, qui décrivent les préoccupations des unités dépendant de Rundstedt entre l’Aufschliessbefehl du 23 et le Haltbefehl du 24, n’offrent nul jalon entre les deux, nul indice que, de son propre mouvement, le Hgr s’apprêterait à passer de l’un à l’autre.

Ellis résolvait la difficulté en faisant déteindre le second ordre sur le premier, ce qui revenait à antidater d’un jour le Haltbefehl. La solution de Jacobsen, moins éloignée des textes, est cependant loin de les épouser exactement. Il a bien raison de soupçonner que l’ordre d’arrêt va très au-delà de ce qu’envisageait Rundstedt, mais bien tort de le déduire de son journal de marche. C’est en dépit de ce texte et en le critiquant qu’on s’aperçoit que la visite du Führer est bel et bien décisive, puisque l’ordre est émis et expédié en urgence un peu plus d’une heure après son arrivée, qu’il porte sa signature et que rien, dans les débats internes du Hgr A, ne laissait prévoir une telle mesure. Jacobsen l’a bien compris mais il garde pour Rundstedt un rôle de catalyseur qu’il ne justifie que par ce texte, en omettant de le lire de près. Quant au journal de Jodl, il est encore moins démonstratif :

Le Führer va en avion au Hgr A à Charleville. Il se réjouit fort des mesures du Hgr, qui concordent totalement avec ses idées.

Jodl ne mentionne pas l’ordre d’arrêt -peut-être avait-il quitté la réunion avant son émission ?- et ne parle que d’un "nouvel ordre dans la soirée". A le suivre, il n’y a donc rien entre des dispositions prises avant 11h 30 à la seule initiative du Hgr A, et un ordre émis le soir. Parfaitement logique avec lui-même, ce journal ne tient pas face aux autres documents. Il ne prouve que le manque d’information de son auteur... qui rappelle étrangement celui de Halder (cf. supra, ch. 2).

Une armée très disputée

Le rôle, dans la genèse du Haltbefehl, du brusque transfert de la 4ème armée, par l’OKH, sous l’autorité du général von Bock, n’est guère mieux établi par les journaux du Hgr A et de Jodl. A les en croire, même, il n’y en aurait aucun, puisque la question ne serait venue sur le tapis, dans la discussion de Charleville, qu’une fois décidé le Haltbefehl : d’après le journal de marche, Rundstedt, questionné par Hitler sur la suite, se déclare incompétent, n’ayant plus sous ses ordres à partir de 20 h les troupes qui cernent la poche. Il apparaît que Hitler ignorait cette mesure, mais non qu’il la condamne et l’annule : cela, c’est Jodl seul qui le dit. Or la page précédente du journal de marche, le 23, indique que le général Sodenstern, chef d’état-major de Rundstedt, avait désapprouvé ce transfert au cours même du coup de fil du colonel von Greiffenberg (chef du bureau des opérations de l’OKH) qui le lui annonçait, vers minuit ; il serait étonnant que le Hgr A n’en ait pas aussitôt référé à l’OKW. Mais admettons-le un instant. Dans ce cas, Rundstedt aurait dû protester dès l’arrivée du Führer et s’étonner qu’il vînt en personne discuter de stratégie avec un état-major auquel on allait, le soir même, retirer toute sa force de frappe.

En tout cas, l’ordre d’arrêt n’apparaît dans aucun de ces deux textes comme le fruit du dépit causé à Hitler par la décision de Brauchitsch de retirer au Hgr A la quatrième armée. Seul le journal de Jodl pourrait à la rigueur le laisser penser... s’il ne l’avait préalablement transmué en une pure et simple approbation par Hitler d’un ordre déjà donné par Rundstedt :

Il apprend avec surprise que l’OKH, sans en informer le Führer ni l’OKW, transfère au Hgr B la 4ème armée et une partie des divisions qui la suivent. Le Führer est très contrarié, et tient cette disposition pour une erreur, non seulement militaire mais psychologique. Le chef de l’OKH est convoqué, et le changement de la ligne de séparation annulé. Une nouvelle crise de confiance (...).

Mais bien que, dans tous les textes sur lequels il s’appuie, la brusque découverte par le Führer du transfert de la 4ème armée à Bock suive la décision du Haltbefehl, Jacobsen s’ingénie à en faire l’un de ses fondements :

Voilà comment un changement se produisit le 24 mai : l’accord de Hitler avec Rundstedt dans l’appréciation de la situation et les promesses faites la veille par Goering furent vraisemblablement la cause (Ursache) proprement dite. La "nouvelle crise de confiance" donna cependant un motif (Anlass) bienvenu à l’ordre qui partit à 12h 31 par téléphone (...). Hitler sanctionnait ainsi ce que Rundstedt avait proposé et faisait savoir par là qu’il était à présent décidé à imposer également, sans ménagement, son autorité militaire. Il voulait montrer sur le champ de bataille aussi qu’il n’était pas que nominalement le commandant suprême de la Wehrmacht !

Ce passage central du livre de Jacobsen, qui fait autorité aujourd’hui encore, est d’une confusion peu supportable : son autorité est donc le signe d’une cécité collective, elle-même engendrée par de puissants mobiles. Voulant réagir contre la confusion faite par Ellis entre l’ordre de Rundstedt (le 23) et celui de Hitler (le 24), l’historien allemand tombe de Charybde en Scylla. L’un antidatait le Haltbefehl et l’autre, qui le situe à la bonne date, trouve un peu courte l’explication par les conseils de Rundstedt, même allongés de ceux de Goering : il va donc antidater (avant 12h 31) la révélation faite à Hitler d’un ordre de Brauchitsch qui aurait provoqué l’ire dictatoriale et fourni au Haltbefehl sinon une "cause", du moins un "motif" ! Or il est parfaitement possible de lever ces contradictions, au moyen de deux hypothèses que Jacobsen n’envisage pas : que la rédaction du journal de marche soit quelque peu orientée, et que le colonel Jodl, ignorant le dessous des cartes, se laisse induire en erreur. Mais nous ne cherchons présentement qu’à jauger l’apport de Jacobsen à l’enquête. L’examen des archives de son pays et la fréquentation de ses généraux survivants ont probablement provoqué chez lui, bien qu’il ne le laisse entendre à aucun moment, un sentiment de révolte contre le sans-gêne d’Ellis. Il s’est refusé à prêter à Rundstedt, comme lui, des fautes de débutant. Mais il reste à mi-chemin d’une réhabilitation de ce dernier -car il a besoin de lui pour ne pas attribuer toute la responsabilité à Hitler. Il ne veut pas entendre parler de causes diplomatiques et, pour faire tenir debout une explication militaire, il lui faut bien enrôler un général.

Le dos large de Rundstedt

Cependant, le comportement de Rundstedt dans les jours suivant l’ordre d’arrêt n’incite guère à penser qu’il en fût l’un des "pères". S’il était présent lors de son émission et a mis pendant quelques heures une grande ardeur à le faire respecter, le commandant du groupe d’armées A le renie assez vite en rejoignant le choeur, par là même unanime, des commandants de l’armée de terre qui protestent. Le 25, déjà, ses subordonnés Kluge et Kleist ayant fait connaître leur désapprobation, le chef d’état-major de Rundstedt, Sodenstern, tente d’argumenter que le terrain autour de Dunkerque ne convient pas aux chars puis se réfugie derrière l’autorité du Führer. Le lendemain 26, l’état-major du Hgr A commet dans la matinée une longue dissertation sur la nécessité de rapporter l’ordre d’arrêt.

Mais l’examen attentif de l’horaire, auquel Jacobsen ne sacrifie pas plus que Churchill ou Ellis, est encore plus éclairant. Nous relevions plus haut la discordance entre le journal du Hgr A, qui situe l’émission de l’ordre à 12h 45, et les mémoires de Churchill, qui indiquent que les services d’écoute l’ont capté à 12h 44 (heure allemande). On trouve encore deux autres heures : 12h 31, dans le journal de marche de la 4ème armée, et 12h 32, dans le journal personnel du chef d’état-major anglais Pownall, qui relève que l’ordre allemand capté (il n’indique pas à quelle heure) était daté de cette heure-là. Comme on sait que le Hgr A avait transmis l’ordre par téléphone, les contradictions peuvent être résolues ainsi : 12h 31 est le moment où la communication est établie entre le Hgr A et la 4ème armée, 12H 32 celui où le Hgr A fait savoir qu’il faut stopper d’urgence l’avant-garde et 12h 45 le moment de la confirmation, par un télégramme, de l’ordre téléphonique.

Reste 12h 44. Cette donnée des mémoires de Churchill n’est corroborée par aucun document et douze minutes, cela paraît vraiment peu pour qu’un ordre soit transmis par radio en clair. Ce moyen s’adresse ordinairement aux unités de première ligne, lorsqu’il faut les informer d’urgence alors qu’elles ne sont pas nécessairement reliées par fil. Il est peu probable que de telles émissions soient le fait d’une direction d’armée et, par voie de conséquence, on peut tenir pour presque acquis que Kluge s’est contenté d’alerter l’échelon inférieur, les Panzergruppen Hoth et Kleist ; avec eux, le téléphone est le moyen de communication le plus rapide et le plus sûr. Mais il consomme une bonne part de nos douze minutes et rend encore plus improbable une transmission radiophonique à 12h 44.

En revanche, les services belges captent l’ordre "Ne pas attaquer le front Dunkerque-Hazebrouck-Merville" peu avant 13h 15 (heure allemande), puisque cette heure est celle où le bureau belge des renseignements informe celui des opérations. Voilà qui est plus vraisemblable, et suffit à témoigner d’une grande célérité dans la transmission de l’ordre d’arrêt. C’est dire s’il a été, par le Hgr A, impérativement émis : dès la fin du coup de fil, la direction de la 4ème armée s’est sentie tenue de s’exécuter.Ellea cependantdégagé sa responsabilité, en précisant qu’elle-même venait de recevoir l’ordre par surprise : c’est pourquoi elle précise l’heure de sa réception, 12h 32.

Il faut enfin faire un sort à l’assimilation entre l’Aufschliessbefehl du 23 et le Haltbefehl du 24. Jacobsen entame cette besogne, mais ne l’achève pas. Il y voit comme une différence de degré, alors qu’elle est de nature. Il est faux de dire, comme lui, que Hitler a prolongé sans limite de temps un arrêt initialement prévu pour vingt-quatre heures. Contrairement à celle du Haltbefehl, la genèse de l’Aufschliessbefehl fait l’objet d’une documentation abondante et cohérente. Il découle d’une conversation entamée à 16h 40, le 23 mai, entre Rundstedt et Kluge, et connue par le journal de marche de la 4ème armée. Kluge propose de faire droit à une demande qui monte de la base. Sans demander explicitement une pause, celle-ci se plaint d’un excès de tâches ; une pause, estime Kluge, serait la bienvenue ; en conséquence, il propose et Rundstedt approuve, pour l’aile droite et le centre, une mission plus concentrée, consistant à "nettoyer Arras" pendant la journée du 24. Il n’y a pas ici la moindre notion d’arrêt ! Tout au contraire, on trouve l’expression "pousser en avant l’aile droite et le centre". Cette poussée cantonnée à la région d’Arras implique peut-être, pour ne pas aggraver la dispersion, un freinage de l’aile gauche -le XIXème Panzerkorps de Guderian, le plus proche de Dunkerque. Mais ici, rien d’impératif. Aucune limite n’est fixée, et il n’y a pas le plus petit avis déconseillant de saisir les occasions d’avancer. Connaissant Guderian et la façon dont, depuis dix jours, il fonce sans s’occuper des conseils de prudence (il faut pour le stopper soit, comme le 17, un ordre ferme d’arrêt, soit, comme le 21, une incertitude totale sur la direction à prendre -cf. infra), on peut être certain qu’il saisira, le 24, toute occasion de percer en direction de Dunkerque. L’ordre du 23 est donc une dispense d’avancer, il implique un recueillement en vue de l’assaut suprême fixé au 25, mais en aucune façon un blocage que Hitler, le lendemain, n’aurait fait qu’approuver et prolonger.

Résumons : un bref ralentissement des troupes blindées ordonné par Kluge en concertation avec Rundstedt se mue, pendant une visite de Hitler au quartier général du dernier nommé, en une interdiction sine die, à toutes les troupes de la 4ème armée, de franchir la ligne des canaux ; Rundstedt admet cette décision et l’applique avec discipline, mais se montre dès le lendemain incapable de la justifier, avant de conseiller vivement son abandon le surlendemain. Ceux qui, voulant à toute force que cet ordre n’ait d’autre cause que militaire, l’attribuent à Rundstedt, franchement comme Ellis ou insidieusement comme Jacobsen, sont comme des arroseurs arrosés : ils ne pourraient mieux mettre en lumière la faiblesse de leur position. Soit l’ordre a des causes militaires, et il devrait bien se trouver, à l’époque sinon après la guerre, un général qui l’approuve sans réserve ; soit il est le fait des seuls dirigeants nazis, et il a des causes qui dépassent les compétences et l’horizon des officiers.

Une autre expression prête à confusion : l’arrêt des blindés. Elle vaut pour certaines crises précédentes -on y reviendra-, mais s’ajuste mal à celle-ci. Le 24, il y a aux abords de Dunkerque d’autres types de forces, et elles sont tout aussi bloquées par l’ordre d’arrêt que les Panzer. Cela suffirait à invalider l’explication de l’ordre par le souci d’économiser les chars. Il y a interdiction de dépasser une certaine ligne, et non d’utiliser un certain matériel.

Quant à la querelle des anciens et des modernes sur le rôle desdits blindés, elle hantait, entre les deux guerres mondiales, toutes les armées du monde ; certains experts voulaient les voir agir en divisions autonomes, indépendamment de l’infanterie et loin en avant d’elle, d’autres criaient casse-cou et voulaient que, comme en 1918, le char restât sagement aux côté des fantassins ; or Hitler avait pris le parti des audacieux et favorisé la carrière du pionnier mondial des divisions blindées, Heinz Guderian -celui-là même qui est arrivé avec son corps d’armée, le matin du 24, le plus près de Dunkerque, qui pourrait s’en saisir prochainement et qui piaffe, cloué sur place par l’ordre du Führer. Quand et pourquoi le Hitler de l’avant-guerre, pourfendeur des routines, se mue-t-il en un poltron bourré de scrupules ? Jacobsen ne pose même pas la question.

Enfin la phrase de la directive n° 13 qui prescrit l’anéantissement des Anglais comme des autres ennemis, n’est en rien, contrairement à ce qu’il avance, une arme absolue contre toute explication diplomatique. Car, jurant précisément avec l’ordre d’arrêt que dans un autre paragraphe la directive reprend, cette phrase pourrait bien n’être là que pour faire passer la pilule. Elle est en effet de nature à rassurer les généraux stoppés en plein élan et à leur faire espérer qu’en discutant avec Hitler ils pourront obtenir la levée du Haltbefehl : ils vont donc obéir d’autant plus aisément à cet ordre qu’ils se croient en mesure de le faire annuler, voire en droit de le tourner après un simulacre d’acceptation. C’est ainsi, comme le relève Jacobsen lui-même, que Brauchitsch et Halder tentent, à minuit et demi, de revenir sur le Haltbefehl en "restreignant la zone de bombardement" aux abords immédiats de Dunkerque. La manoeuvre se heurte au refus de Rundstedt de répercuter ce nouvel ordre.

De deux choses l’une : ou bien l’historien parvient à une conclusion, et l’affirme nettement, ou bien il estime que les éléments sont insuffisants, il le dit et il ne tranche pas. Or Jacobsen combine ces deux attitudes. Il conclut avec la plus grande netteté que les mobiles de l’ordre ne sont pas diplomatiques, lors même qu’il peine à dire ce qu’ils sont au juste. Ils résident soit dans une analyse de la situation militaire, soit dans des rivalités de personnes ; mais l’auteur se refuse à dire comment tout cela s’articule. On se demande, à le lire, si Hitler et Rundstedt ont péché par excès de prudence ou d’assurance, mais de toute façon c’est soit l’un soit l’autre. L’histoire rend trop souvent les armes, au fil de ces pages, à une psychologie simpliste. Chercher une cohérence entre les paroles et les actes, voilà qui obligerait à démêler les causes et les prétextes. Ici, devant des responsables qui se contredisent d’une heure à l’autre, ou qui démentent grossièrement leur réputation d’efficacité, on se contente de dire que la fatigue, la lenteur des transmissions, les petitesses humaines peuvent rendre compte des incohérences ; de là on glisse à l’idée qu’elles suffisent à le faire, et enfin à celle qu’il est condamnable de ne pas s’en contenter. Des motivations contradictoires chez un même individu, des gens surmenés qui craquent, des rivalités de personnes qui ruinent une maison solide, c’est tellement humain que cela ne peut qu’être vrai.

Du travail considérable de Hans-Adolf Jacobsen, une seule idée claire et distincte se dégage : le tandem Halder-Brauchitsch, pressé d’en finir, cherche à foncer, tandis que Hitler, qui est d’opinion contraire, a le souci de s’abriter derrière les avis de Rundstedt et de Goering. Ceux-ci se prêtent à la manoeuvre. Ils sont, incontestablement, compromis dans le Haltbefehl. Mais Jacobsen n’apporte aucune raison de penser qu’ils sont plus que des exécutants et que leur point de vue a pesé si peu que ce soit dans la décision : celle-ci apparaît de part en part hitlérienne, à la simple lecture vigilante de son livre et sans attendre les documents inédits qu’on va maintenant introduire. Tout comme Ellis, Jacobsen essaie de nous faire prendre des subordonnés malléables pour des inspirateurs déterminants.

Blumentritt vaincu par Halder (1959)

Un magnifique ensemble documentaire des archives de Fribourg, qu’on ne peut ici qu’effleurer et qui serait digne d’une thèse, nous en apprend de belles sur les conditions de la rédaction du livre de Jacobsen. Ce dépôt a reçu en 1960, dans le cadre de la restitution à la RFA des archives saisies par les Etats-Unis, un lot de travaux effectués par des officiers allemands sous l’égide des services historiques de l’armée américaine. Il y a là plusieurs gros dossiers sur la campagne de 1940. Le travail a été coordonné par Halder et le nom de quelques consultants civils apparaît, dont celui de Jacobsen.

Günther Blumentritt, l’ancien chef du bureau "opérations" de l’état-major de Rundstedt, est l’un de ceux qui ont pris le travail le plus à coeur. Il a produit une étude intitulée Campagne à l’ouest 1940, qui s’est étoffée au fil des moutures, jusqu’à atteindre 252 pages dans sa version ultime, datée du 19 décembre 1958. Or le volume broché, polycopié à l’alcool, que détiennent les archives, comporte, après le texte de Blumentritt, une sévère note de Halder, très professorale, sur sa valeur militaire, historique et même stylistique ! En voici le passage le plus méprisant :

L’aveu que l’OKH (p. 47) dans ces journées tendues "a conservé ses nerfs" ne laisse pas de surprendre. L’OKH voyait ses attentes comblées et n’avait pas de raison de perdre ses nerfs. Il pourrait bien en avoir été autrement au Hgr A, auquel l’auteur appartenait. Son commandant en chef, peu sûr de lui et en place depuis des années, ne manifestait pas l’élan et la foi dans le succès que sa mission exigeait. Obsédé depuis le début par la menace d’une contre-attaque française contre son flanc droit, il prêtait l’oreille à toutes les pensées alarmistes et était plus disposé à freiner les blindés qu’à les pousser en avant. Au Hgr A, les nerfs peuvent, par suite, avoir souffert, du fait de la contradiction entre la dynamique de la mission, comportant un risque qui devait être accepté, et la timidité maison.

Si Halder n’a pas échafaudé tout cela après coup et si vraiment, à l’époque, il jugeait ainsi Rundstedt, il nous fait involontairement un aveu de taille : l’OKH ne nommait pas les officiers à sa guise. Car il aurait eu tout le temps, lors de la préparation de l’offensive et pendant les dix jours de l’avance entre Sedan et Gravelines, de changer un chef de groupe d’armées aussi évidemment inférieur à sa tâche et, de ne pas l’avoir fait, la carence du Hgr A retombe sur lui-même. A moins d’estimer que Hitler, faisant fonction de ministre de la Guerre depuis février 1938, se réservait la haute main sur les nominations, et que l’OKH s’inclinait.

C’est ici que la réponse de Halder au questionnaire de 1946 montre toute sa valeur documentaire, par défaut : déchu et prisonnier, réduit à sa mémoire et au journal de Jodl, il n’avait trouvé aucune explication au Haltbefehl et, en dépit même de Jodl, qui écrivait que Hitler n’avait fait qu’approuver des dispositions de Rundstedt, il n’avait attribué aucune part dans sa genèse au chef du Hgr A. Une dizaine d’années plus tard, en possession d’une documentation surabondante, et jouant les glorieux aînés vis-à-vis de la nouvelle armée allemande [et profitant, sans un souci démesuré d’élégance, de la mort de Rundstedt, survenue le 24 février 1953 -ajout au moment de la mise en ligne, juillet 2013], il s’adonne à l’élaboration d’un passé présentable en picorant çà et là les détails qui l’arrangent et n’a plus de scrupule à charger un Rundstedt avec lequel ses rapports professionnels n’avaient pas été idylliques.

Cependant, si Jacobsen a cru trop aisément Halder, le présent livre n’entend pas tomber dans le même travers en accordant un blanc-seing à Blumentritt. Lui-même commet d’étonnantes inexactitudes, ainsi dans le paragraphe suivant :

Le 24 à midi vint (...) d’abord l’ordre téléphonique d’arrêter les Panzer sur la ligne Lens-Béthune-St_Omer-Gravelines, adressé par le chef des opérations de l’OKH, von Greiffenberg, au chef des opérations du Hgr A . Peu après, l’ordre fut confirmé par un télégramme de l’OKH et retransmis par radio vers les unités subordonnées. Un nouvel ordre de l’OKH touchant à l’avance des Panzer ne fut d’abord, en conséquence, pas retransmis sur l’ordre du chef du Hgr A et du chef d’état-major, car ils étaient d’avis que cet ordre datait d’un moment où on ne connaissait pas encore l’ordre d’arrêt de Hitler.

Voilà ce qui s’appelle noyer un poisson, et même plusieurs. Si Halder est à l’origine de certaines erreurs de Jacobsen, Blumentritt n’est pas étranger au fait que Liddel Hart ait, dans sa première édition, placé une intervention imaginaire de Greiffenberg au principe de l’ordre d’arrêt. Il est à dessein très vague sur la chronologie : s’il y a eu effectivement un ordre de l’OKH modifiant la ligne d’arrêt -et tendant à vider le Haltbefehl de son contenu- c’est douze heures après son émission, le 25 à 0h 30 ; préciser ce détail horaire rendrait impossible l’explication de cet épisode par un cafouillage de services non encore informés de l’ordre d’arrêt. Par ces lignes, l’ancien chef des opérations du groupe d’armées tente de le présenter comme un échelon irresponsable, gérant au mieux les incohérences des instances supérieures. Elles excluent que le Hgr A ait pris parti dans ces querelles, et prêté main-forte au Führer contre la direction de l’armée.

Blumentritt, dans les 27 pages où il tente d’expliquer l’ordre d’arrêt, fait une grande place à la recherche, par Hitler, de l’amitié anglaise : il le met en rapport avec le peu de conviction des projets d’invasion de l’Angleterre, l’été suivant. Mais il a malheureusement, ici encore, un point commun avec Jacobsen : il met bout à bout des facteurs de tous ordres, sans grand souci de cohérence. Au moins, il en est conscient. Sa grande différence avec les Allemands qui ont étouffé sa voix, c’est qu’il ne considère pas son travail comme définitif, et appelle de ses voeux le surgissement de nouveaux indices :

Le dernier mot n’a pas encore été dit et ne le sera peut-être pas dans l’avenir (...).

En un coup d’oeil rétrospectif nous allons ici embrasser l’essentiel, tel qu’on peut l’apercevoir aujourd’hui. (p. 236)

Tous les documents n’ont pas survécu sans amputation. Avant tout il manque une étude des registres de conversations téléphoniques qui peuvent subsister. Il faut toujours en revenir, là-dessus, au fait que des ordres donnés sous forme écrite étaient constamment complétés ou modifiés par de nombreuses conversations téléphoniques. (p. 66)

Voilà une leçon de méfiance envers les documents écrits dont Jacobsen n’a guère profité. Cet historien est certes moins sarcastique que Halder envers Rundstedt, mais il partage son souci de faire apparaître l’armée allemande, au moment où elle se fait admettre dans l’OTAN, comme un organisme technique sur lequel le nazisme a glissé sans laisser d’empreinte. Dans ce dessein, l’un et l’autre insistent sur l’attitude professionnellement irréprochable d’une armée de terre qui contrariait autant que possible les lubies du Führer -et dont les fautes mêmes, imputables à des subalternes, ne relevaient que de considérations militaires.

Cependant, écrivant cinq ans après l’Anglais Ellis, sur le même sujet, des choses notablement différentes, Jacobsen se devrait d’en avertir son lecteur, et s’il ne le fait pas c’est en vertu d’une autre logique que celle du chercheur : fera-t-on ici des difficultés pour reconnaître qu’elle est, à coup sûr, diplomatique ?

Tout en s’opposant furtivement à Ellis, qui avait forcé la note en attribuant à Rundstedt l’alpha et l’omega du Haltbefehl, l’historien ouest-allemand reste dans le cadre tracé par Churchill. Ce trio fait penser à une trinité : le père marque la voie, le fils s’y précipite avec un zèle suicidaire et le saint-esprit recolle les morceaux, leur donnant une forme viable, du moins l’espère-t-il, pour les siècles des siècles.

C’est alors qu’un Américain met les pieds dans le plat, et soulève une hypothèse dont nous allons tirer grand profit. Mais ce sursaut, en son temps, retombe vite et ne sert qu’à démontrer la solidité du dogme mis en place par Churchill, Ellis et Jacobsen.

Suite

le 18 juillet 2013



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