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Extraits de La Ruse nazie (Dunkerque, 24 mai 1940)



chapitre 6



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Chapitre 6

Tombeau de l’explication militaire

Par sa date de parution, juin 1995, le livre de Karl-Heinz Frieser Blitzkrieg Legende est le dernier qui traite du Haltbefehl avant celui-ci. Cependant, pour des raisons tenant sans doute à sa luxueuse présentation matérielle, il a été rédigé bien avant, témoin sa bibliographie, qui s’arrête en 1990. Voilà qui autorise à considérer qu’il boucle le cycle de l’explication militaire, au seuil des années 1990. Ecrit lui-même par un officier, dans le cadre d’un institut d’histoire militaire, il porte en effet des coups sévères aux explications antérieures, sans pour autant s’aventurer dans le domaine diplomatique.

Ce livre entend, dès son titre, mettre à mal la "légende du Blitzkrieg". Il consacre trente pages au "miracle de Dunkerque", dont une dizaine aux "raisons invoquées" de l’ordre d’arrêt. De toutes les théories dont il a eu connaissance, aucune ne trouve grâce à ses yeux, et surtout pas celle d’un "affolement" de Hitler : si l’auteur ne lui attribue pas des nerfs d’acier, du moins relève-t-il que, le 24 mai, la situation n’a rien que de rassurant, même pour lui. La liste des huit facteurs que Frieser élimine est éloquente : "le terrain marécageux", "épargner les Panzer", "crainte d’une attaque de flanc des Alliés", "concentration de l’intérêt sur la deuxième phase des opérations", "méconnaissance de la quantité de troupes prise dans la poche", "vision continentale", "travail réservé à l’aviation", "intention d’épargner les Anglais". Les sept premiers facteurs étaient combinés en proportions variables par l’explication "militaire" classique, le dernier représentait l’explication diplomatique simpliste initiée par Liddel Hart.

Frieser fait les remarques suivantes :

-  le "terrain marécageux" entre l’Aa et Dunkerque est un prétexte qu’on ne trouve que dans la bouche de Keitel et que les hommes en charge des opérations, de Halder à Guderian, ont vigoureusement contesté dans leurs mémoires, alors que dans les documents d’époque ils ne manifestaient aucune crainte de voir les engins s’embourber. Guderian a certes demandé le retrait des chars, d’après le journal de marche de son corps, le 28 mai, mais c’était après que des pluies eurent ameubli le terrain, parfaitement sec le 24.

-  l’hypothèse d’un "souci d’épargner les Panzer" se fonde, en dehors de certaines déclarations de Hitler, sur des passages du journal de marche du "groupe Panzer" Kleist isolés de leur contexte : ils faisaient état de pannes, mais non d’une inquiétude sur la capacité des divisions blindées de remplir leurs futures missions.

-  la crainte d’une attaque de flanc de la part d’une armée française "donnant l’impression de la paralysie" aurait pu, le 24, justifier tout au plus la mise en réserve d’un régiment de chars, et certainement pas l’arrêt de toutes les divisions blindées.

-  on ne voit pas, dans les documents, le moindre indice qu’un officier quelconque ait négligé la conclusion de la bataille du nord pour s’absorber prématurément dans celle du sud.

-  contrairement à ce que laisse entendre une phrase du journal de Halder du 29 mai, mal interprétée, les généraux allemands savaient combien d’hommes étaient pris dans la nasse -un autre passage de Halder, le 23, donnant le chiffre à peu près exact de 45 divisions.

-  lorsqu’on dit que, prisonnier d’une "vision continentale", l’état-major allemand n’avait pas prévu qu’autant d’hommes pussent s’échapper par la mer, on le sous-estime grandement : il n’était pas aussi inconscient ; le Führer lui-même, bien qu’élevé au pied des Alpes, avait donné dans la directive n° 13 l’ordre d’"empêcher l’évacuation".

-  quant au "travail laissé à la Luftwaffe", si Frieser ne soupçonne aucune entente préalable avec Hitler derrière l’intervention de Goering le 23, il relève qu’elle n’avait pas convaincu grand monde, et en tout cas pas le Führer. Peut-être cheminait-elle dans son esprit, à l’arrière-plan (Hintergrund), mais il n’avait pris aucune décision avant d’arriver, le matin du 24, chez Rundstedt.

On sent, dans ces pages, l’auteur frémir d’impatience contre tous les Jacobsen qui ont laissé piétiner la fierté militaire allemande, en associant des officiers de grand renom à des fautes grossières que lui-même attribue aux seuls dirigeants nazis. C’est du Warlimont, à deux nuances près : il ne s’agit plus de mémoires individuels et autojustificatifs, mais d’un ouvrage de fond, pris en charge par une génération d’officiers venue au métier après la guerre (l’auteur et ses directeurs, préfaciers enthousiastes) ; l’armée de terre en général et Rundstedt en particulier sont déchargés de toute responsabilité dans l’ordre d’arrêt, mais celle de Goering n’est pas, pour autant, mise en avant.

Frieser s’appesantit sur la crise du commandement : Hitler aurait été mû par le désir de reprendre en main sa hiérarchie militaire. Il isole donc l’un des facteurs dégagés par Jacobsen, le retrait à Rundstedt par l’OKH, le 23, vers minuit, de la quatrième armée du général von Kluge. On se souvient qu’elle lui est retirée au profit du groupe d’armées B, la mesure devant prendre effet le lendemain 24 à 20h. Hitler aurait appris cet ordre de Brauchitsch dans la matinée du 24 au QG de Rundstedt. Il l’aurait annulé et, pour faire bonne mesure, aurait lancé son Haltbefehl. Frieser est catégorique. Là gît l’explication entière de l’ordre d’arrêt, même si des considérations secondaires ont pu conforter cette décision :

Dans les nombreuses tentatives de résoudre l’"énigme de Dunkerque", on a en général toujours recherché des facteurs objectifs, sans entrer dans les considérations purement subjectives qui guidaient l’égocentrique dictateur. En réalité, il y avait un motif qui lui paraissait beaucoup plus important que tous les arguments tactiques, opérationnels, stratégiques ou politico-idéologiques : son autorité personnelle en tant que chef militaire. Pour parler nettement : Hitler à Dunkerque ne voulait pas stopper les Panzer, mais les généraux de l’OKH.

Il est piquant de voir Frieser contredire terme à terme Ellis, qui après avoir écrit que Hitler avait ajouté foi aux arguments militaires de Rundstedt, admettait par un repentir tardif la possibilité d’une raison politique, qui lui aurait fait choisir, dans le souci d’affirmer son autorité, les arguments du subordonné Rundstedt contre ceux du commandant en chef Brauchitsch. Ellis, on s’en souvient, disait que la part de cette raison politique "ne pouvait être déterminée". Frieser, lui, chiffre hardiment à 100% le poids de ce facteur dans la décision du Haltbefehl.

Qu’il y eût crise endémique entre Hitler et l’OKH, des dizaines d’autres épisodes l’attestent. Mais que, dans le seul souci de montrer qui commande, le Führer sabote les opérations militaires, serait en revanche sans précédent. Car les disputes antérieures survenues au cours même de l’offensive de mai, et assorties de provisoires ordres d’arrêt, n’ont guère altéré le développement de la manoeuvre d’encerclement (cf. infra, ch. 14).

Mais, si on voit mal Hitler compromettre l’anéantissement de l’ennemi dans le seul dessein de raffermir son autorité, on voit encore moins pourquoi il aurait attendu un tel effet d’une brusque interruption des opérations. L’attaque en coup de faux, entre Sedan et Dunkerque, est sa chose. Il a su apparaître comme le concepteur de l’opération et ravaler les commandants de l’armée de terre au rang de brillants exécutants. Le succès d’un encerclement parfait, à la "cannoise", n’eût donc pas été le leur mais le sien. Qu’ils y aient poussé à la dernière seconde en secouant un Rundstedt et un Hitler moins pressés n’aurait pas ajouté une once à leur gloire : qui s’en serait soucié en dehors de quelques spécialistes ? On aurait à peine remarqué le changement d’affectation de la 4ème armée, et le fait qu’il s’était fait à l’insu du Führer avait moins de chances encore de retenir l’attention. En outre, si Hitler voulait seulement faire acte d’autorité, il pouvait se contenter d’annuler le transfert des blindés sous l’autorité du général von Bock, et n’avait nul besoin de les empêcher de foncer vers Dunkerque.

Il est donc difficile de donner raison, sur ce point, à Frieser : en provoquant l’arrêt si tard, à un moment où les Alliés n’avaient plus guère de chances d’échapper à l’encerclement, Hitler se mettait dans son tort, il prenait le risque de compromettre la victoire et l’OKH pourrait dire que c’était lui qui l’avait préservée. Le Führer offrait à ses chefs militaires une occasion inespérée de jouer enfin un rôle décisif.

D’ailleurs, Frieser ne traite pas les documents avec toute la rigueur souhaitable : on se souvient que, d’après les journaux du Hgr A et de Jodl, la réunion de Charleville est consacrée d’abord au Haltbefehl, et seulement ensuite à la décision de Brauchitsch concernant le transfert de la 4ème armée sous les ordres de Bock, que Hitler découvre à ce moment. Elle ne peut donc jouer aucun rôle dans la décision du Haltbefehl.

Il en va tout autrement si l’ordre d’arrêt était, non un expédient trouvé par Hitler pour affirmer son autorité, mais l’objet même de l’affrontement. S’il consistait à tenir en laisse des fonceurs, et non à mater des rebelles. Dans cette perspective, Brauchitsch retire les troupes de choc à un Rundstedt qu’il contrôle mal, pour pouvoir mener à sa guise l’assaut contre Dunkerque. Sa décision est annulée après l’ordre d’arrêt, pour permettre à Hitler de s’assurer qu’il sera respecté. Mais la question reste entière : pourquoi Hitler est-il moins pressé que ses généraux ?

L’intuition de Frieser, point dénuée de fondement, invite à combiner les facteurs hiérarchiques et diplomatiques. Une hypothèse apparaît : c’est parce que Hitler se méfiait de ses généraux qu’il ne leur avait pas dévoilé les buts politiques de la campagne, et parce qu’ils en ignoraient tout qu’il a fallu les stopper brutalement. C’est l’occasion de remarquer qu’il a été jusqu’ici fort peu question des buts de guerre de Hitler... pour la bonne raison que les auteurs cités, même Liddel Hart, n’en faisaient guère de cas.

le 21 juillet 2013



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