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Le terrorisme des puissants : de l’incendie du Reichstag à la nuit des Longs couteaux



paru dans Guerre et histoire no 7, septembre 2002, " Un siècle de terrorisme "



La façon dont les nazis, parvenus au pouvoir dans des conditions précaires, ont acquis rapidement une position dominante qui les mettait en mesure d’accomplir tout leur programme, fait partie de la longue histoire des catastrophes d’origine incertaine mises à profit par les Etats pour asseoir leur autorité. On peut penser, par exemple, à Néron accusant les chrétiens de l’incendie de Rome. Il est d’ailleurs fort possible que Hitler, nourri de culture catholique, ait eu ce précédent à l’esprit. Cependant, les différences l’emportent sur les points communs. L’incendie du Reichstag et son prolongement, la nuit des Longs couteaux, sont de bons témoins de la spécificité du nazisme : une violence d’un bout à l’autre maîtrisée, pour servir des buts on ne peut plus précis, avec un art consommé de la surprise.

Van der Lubbe, coupable ou mis en avant ?

Résumons d’abord les faits : La salle des séances du Reichstag s’enflamme spectaculairement dans la soirée du jeudi 27 février 1933, quatre semaines après la venue au pouvoir de Hitler. Son principal lieutenant, Hermann Göring, doublement concerné en tant que président de la Chambre et ministre prussien de l’Intérieur, arrive aussitôt sur les lieux, bientôt rejoint par le Führer et par une meute de journalistes -dont un seul, l’Anglais Sefton Delmer, est autorisé à pénétrer dans l’édifice. Devant lui, les deux dirigeants se répandent en accusations contre le parti communiste. On a justement arrêté sur place un jeune maçon hollandais, Marinus van der Lubbe, qui s’accuse de l’incendie en le présentant comme une initiative isolée. On a trouvé sur lui un document communiste, ou du moins la police le fai-elle aussitôt savoir. Des mesures immédiates sont prises pour arrêter les personnalités du parti, occupées à faire campagne (des élections législatives étant prévues pour le 5 mars) et, le lendemain, un décret pris en conseil des ministres suspend toutes les libertés « à titre provisoire ». Elles ne seront jamais rétablies : la loi du 23 mars reprendra les termes de ce décret, et elle sera périodiquement reconduite... par un Reichstag désormais élu sur liste unique, après la suppression de tous les partis non nazis (mai-juillet) et la dissolution, en octobre, du Reichstag élu le 5 mars.

Le gouvernement, pour sa part, se refuse à admettre que van der Lubbe ait agi seul et on procède bientôt à l’arrestation de Torgler, chef du groupe communiste au Reichstag, censé avoir ouvert les portes à l’incendiaire, puis de trois Bulgares membres de la direction du Komintern et présents secrètement à Berlin, Dimitrov, Popov et Tanev. On ne remontera pas plus haut dans la hiérarchie du communisme allemand ou international et les cinq arrêtés sont jugés à Leipzig, l’automne suivant, dans une ambiance internationale surchauffée. Dimitrov s’illustre en assurant lui-même sa défense et en poussant l’accusation dans ses retranchements, notamment lors de la déposition de Göring comme témoin. Seul le jeune Hollandais est reconnu coupable et il sera rapidement exécuté, en violation de la loi qui ne prévoyait pas une telle peine, sans qu’on lui ait jamais permis de rencontrer sa famille ou quelque personne indépendante du pouvoir (pendant les débats il paraissait hébété et répondait surtout par des monosyllabes). Torgler fera quelques années de camp avant d’accepter, en temps de guerre, d’animer de fausses émissions communistes. Quant aux Bulgares, acquittés comme lui faute de preuves, ils finiront par être expulsés vers l’URSS, après deux mois d’une attente propice aux rumeurs les plus alarmistes.

Un débat biaisé

L’accusation portée contre les communistes est vite retournée contre les nazis, non seulement par ceux qu’elle vise mais par un mouvement mondial d’opinion. Le communiste allemand exilé Willy Münzenberg, propagandiste génial, diffuse à des millions d’exemplaires un Livre brun de la terreur nazie en deux tomes, au moment du procès de Leipzig, et organise à Londres un contre-procès très couru : il en ressort que l’attentat, dirigé par Göring sur l’ordre de Hitler, a été exécuté par un commando de SA, utilisant pour ne pas se faire repérer un passage souterrain qui relie la Chambre à la résidence de son président. Cette mouvance n’est pas tendre non plus pour van der Lubbe, qui n’était pas communiste mais l’avait été, en Hollande, jusqu’en 1930, avant de rompre en reprochant au parti sa mollesse : c’est le thème du « trotskyste agent de la Gestapo », bientôt omniprésent dans les procès de Moscou, qui s’esquisse ici, redoublé d’accusations sexuelles aussi peu étayées que médiocrement révolutionnaires : le Hollandais a été l’amant du chef SA Ernst Röhm, et l’homosexualité, ce n’est pas beau du tout.

Si la thèse de la culpabilité des nazis laisse, l’anticommunisme aidant, bien des gens sceptiques dans les années trente, elle devient très majoritaire au lendemain de la guerre, bien que l’implication de Göring ait été envisagée lors du procès de Nuremberg, et n’ait pas été retenue.

Un retournement spectaculaire se produit vers 1960. Un chercheur allemand amateur nommé Fritz Tobias, ancien officier de renseignement, écrit force articles, puis un gros livre, pour développer la thèse de l’Alleintäter : van der Lubbe aurait agi seul et le reste ne serait que mauvaise littérature politicienne, de quelque obédience qu’elle soit.

Tobias affiche des opinions de droite et brocarde la RDA, où on réédite pieusement les Livres bruns. Il trouve des contradicteurs à gauche, et même dans la droite antinazie : un « comité de Luxembourg », parrainé entre autres par quelques ministres du général de Gaulle, s’attache à rassembler des preuves contre Hitler et son entourage. Cependant, en 1964, Tobias reçoit un renfort de poids. Hans Mommsen, héritier d’une lignée de grands historiens, est non seulement un universitaire d’envergure, mais un farouche antinazi, profondément engagé à gauche. En un très long article de revue, lui-même pieusement réédité dans les années 1990, il donne aux analyses de Tobias, à quelques détails près, des lettres de noblesse qui vont leur assurer une domination écrasante pendant plusieurs décennies, au moins chez les spécialistes. Tout d’un coup la science est censée apporter sagesse et lumière dans un débat jusque là gouverné par la passion.

Cependant, si on examine ce travail avec une parcelle de l’esprit critique dont lui-même accable la plupart de ses devanciers, on est vite intrigué par des curiosités méthodologiques. Il s’intéresse assez peu aux faits, et bien plus aux failles des théories adverses. Il écarte ce qui gêne sa démonstration avec une brutalité radicale : ainsi, tous les témoignages sont récusés, au motif que tous auraient été pollués par les théories en vigueur, et le corpus des sources se voit drastiquement réduit aux documents écrits . Ceux-ci consistant essentiellement en rapports de police, la démonstration s’en trouve fort simplifiée : il y a d’un côté des professionnels consciencieux, qui recueillent les aveux de van der Lubbe et lui font reconstituer ses gestes d’une façon qui cadre à peu près avec les horaires présumés, de l’autre des nazis surpris par l’événement mais doués d’excellents réflexes propagandistes.

Il est vrai que le comité de Luxembourg ne donne pas, de son côté, l’exemple de la sérénité scientifique, après comme avant la réunification allemande : l’une de ses dernières productions, en 1994, voit dans les attentats anti-immigrés en ex-RDA le signe avant-coureur d’une résurrection du nazisme, dont les tentatives d’innocenter le Troisième Reich de l’incendie du Reichstag seraient un autre présage.

Des incertitudes... et une certitude

Il y a cependant du bon dans tous ces râteliers. Ainsi Mommsen m’a mis la puce à l’oreille en plaidant que la piste du souterrain avait été soufflée à la presse par Göring. Mais bon sang mais c’est bien sûr ! Les nazis jouent décidément avec beaucoup de coups d’avance. Ils écrivent eux-mêmes une bonne part des Livres bruns : la piste du commando, c’est eux qui la suggèrent, en esquissant non seulement son itinéraire, mais son équipement, puisque le même Göring parle d’un apport massif de matériaux inflammables. On peut d’ailleurs se demander si l’homosexualité, totalement imaginaire, de van der Lubbe, n’aurait pas été également suggérée par quelque fuite gestapiste, et remarquer qu’en tout cas cette prose servait merveilleusement les nazis en fournissant une rampe de lancement à leur manoeuvre suivante, l’exécution de Röhm motivée par un ensemble de griefs où la moralité figurait en bonne place (cf. infra).

Tobias et Mommsen, moins soucieux de démontrer que van der Lubbe a agi seul que d’établir qu’il a pu le faire, s’adonnent à des considérations pyrotechniques tout à fait intéressantes. Si le bâtiment s’est enflammé d’un coup, ce n’est pas parce qu’un commando dirigé par le SA Karl Ernst a répandu force bidons de liquides inflammables et allumé de nombreux foyers (thèse des Livres bruns) mais parce que van der Lubbe, errant dans les ténèbres et jetant partout des allumettes impuissantes, aurait par hasard mis le feu à un rideau dont la combustion aurait transformé la salle des séances en « cheminée ». Voilà certes démontrée la possibilité d’une agression individuelle (à la condition, non remplie par Tobias ni par Mommsen, d’expliquer comment son auteur a pu entrer sans se faire remarquer)... mais aussi, et combien plus, la possibilité d’un téléguidage discret. Elu au mois d’août précédent président du Reichstag, un lieu que Hitler détestait au point de l’écrire dans Mein Kampf, Gôring avait eu tout loisir d’étudier les moyens d’en finir avec l’édifice, et de recruter ou d’infiltrer dans le personnel de très sûrs camarades.

Tobias et Mommsen ne s’intéressent guère à la biographie et aux mobiles de leur coupable pourtant unique, au contraire d’Edouard Calic, l’un des animateurs du comité de Luxembourg, qui a montré sans être démenti que van der Lubbe était en contact avec un groupe d’ultra-gauche. En quatre semaines, une police nazifiée au pas de course avait largement le temps de pénétrer ces milieux si ce n’était déjà fait, notamment au moyen de quelque salarié du Reichstag. S’il a été introduit par un conspirateur de cette sorte, et persuadé par lui ou par d’autres que son geste incendiaire allait déclencher un réveil des masses allemandes, il est on ne peut plus normal qu’il ait pris toute la faute sur lui.

Spéculations, certes, que tout cela. Mais plus prudentes, ô combien, que d’affirmer que van der Lubbe a accompli seul son herculéen travail, sous prétexte que ses complices sont inconnus ! Confondre l’absence de la preuve avec la preuve de l’absence n’a rien d’une méthode historique et n’est qu’une prime octroyée aux effaceurs de traces, comme aux enquêteurs peu curieux. Il apparaît, par exemple, à la lecture de Tobias comme à celle de Mommsen, que la police a été bien aise de se concentrer sur le suspect qui lui tendait les bras et n’a pas accompli le geste qui seul aurait pu établir l’absence de complicité : interroger à loisir les personnes présentes à l’intérieur du bâtiment, qu’elles aient une raison professionnelle de se trouver là ou non. Le surgissement immédiat de Göring sur les lieux et son souci de mettre la main au collet des notables communistes avant toute investigation, ont compromis irréparablement le sérieux de l’enquête.

Reste que ce gouvernement n’est pas n’importe lequel. Depuis un mois il a, de manière quasi-quotidienne, étendu son pouvoir répressif et le décret du 28 février vient couronner un édifice. Prétendre qu’un hasard en a fourni l’occasion revient à peu près à dire que le toit d’une maison n’a pas été posé par le couvreur, mais amené par une tempête, qui a arraché à un autre bâtiment une couverture aux dimensions voulues. Témoin les gros titres du quotidien nazi le 25, soit deux jours avant l’événement : le Völkischer Beobachter faisait état de la découverte, à la faveur d’une perquisition au siège du parti communiste, d’un « complot » et d’un « gigantesque plan de subversion mondiale ». Puis Göring, dans une conférence de presse au lendemain de l’incendie, avait précisé que les pièces saisies, qui seraient bientôt publiées (et ne le sont toujours pas), faisaient état de futurs attentats contre des bâtiments publics. Entre-temps, un inconnu aurait fourni à la manoeuvre un concours fortuit ? Le bon sens commande à l’historien de conclure, avec une forte probabilité, que les nazis ont fomenté l’incendie du Reichstag d’une manière extrêmement habile, en s’arrangeant pour être soupçonnables sans que rien ne puisse être prouvé, de façon qu’un doute subsistât et qu’une culpabilité communiste fût envisageable, au moins dans un premier temps.

Du Reichstag aux Longs couteaux : une mise en scène wagnérienne

Pour interpréter les actes de Hitler, nous sommes à la fois bien approvisionnés en documents, et fort dépourvus : cet adepte de l’oral a très peu écrit et les discours, tout comme les conversations prises en note, qui forment les uns et les autres un corpus respectable, sont entachés d’évidents mensonges. Y compris lorsque les propos s’adressent à un proche compagnon, comme le journal de Goebbels en offre bien des exemples. Certes les grands politiques sont souvent de grands dissimulateurs, mais dans les autres cas les confidences faites à l’entourage immédiat fournissent un grand nombre de clés : ainsi le journal du capitaine Guy a permis de mieux connaître les motivations de De Gaulle à la fin des années 40. Nul n’est, plus que Hitler, constamment en représentation. L’historien doit donc, et il n’aime ni l’un ni l’autre, soit avouer qu’il ne comprend rien, soit faire lui-même œuvre créatrice, en reconstituant la trame du spectacle.

C’est peut-être la familiarité de Hitler avec Richard Wagner, constante depuis son adolescence, qui offre la meilleure piste : l’auteur de Tristan cherchait à produire des « œuvres d’art totales », où chaque élément verbal, musical, scénique concourût à des effets dont aucun n’était laissé au hasard. A propos du Reichstag, on peut noter une extraordinaire combinaison d’effets visuels, idéologiques et politiques et des liens avec d’autres entreprises en amont et en aval, puisque Mein Kampf déjà prononçait la condamnation du bâtiment, Hitler ayant même au moins une fois prédit son incendie par les nazis , et puisque que la suggestion, par Göring, d’une irruption de SA par le souterrain (pour ceux qui n’accepteraient pas l’imputation de cette action aux communistes) anticipait les coups portés à cette organisation. Une bonne mise en scène économise les acteurs, et ici Göring reprend du service. Mais la nuit des Longs couteaux est une entreprise d’envergure, sur tout le territoire du Reich, et des partitions sont confiées à d’autres grands premiers rôles, comme Himmler et Hess. Reste à désigner le traître : ce sera Röhm, un très ancien compagnon de Hitler, mais jamais un nazi du premier cercle. Et le bénéficiaire apparent, en fait le cocu, sera l’armée, et son chef, le général von Blomberg, ministre de la Guerre. Il s’agit bien, comme dans l’affaire du Reichstag, de terrorisme, puisque des violences sont commises, de nature à dissuader toute personne de s’opposer à la dictature.

La milice SA (abréviation de Sturmabteilung), dont Hitler est le chef et Röhm le chef d’état-major, s’est rendue utile dans les années 20 et au début des années 30. Elle était destinée, en faisant le coup de poing contre les communistes, à faire aimer les nazis par les gens de droite mais aussi à les faire craindre et déjà, à plusieurs reprises, Hitler lui avait rogné les ailes, pour montrer qu’il était bien le patron. En ce premier semestre de 1934, c’est l’armée qui s’inquiète de la concurrence de cette milice et c’est pour séduire les officiers de carrière que Hitler va la frapper. Mais avec mesure. D’autre part, il va aussi frapper l’armée elle-même, en la personne d’une de ses étoiles sur le déclin, le général von Schleicher, et les milieux politiques de droite, notamment l’entourage de Franz von Papen, son propre vice-chancelier. C’est Göring qui, dans un premier temps, assumera ces derniers meurtres, en déclarant à la presse qu’il avait pris sur lui « d’élargir les ordres » puis, aucune protestation ne s’étant élevée, Hitler les assumera lui-même. Une preuve que, si les actions sont soigneusement programmées, la direction nazie est attentive aux réactions de l’opinion et agit aussi avec opportunisme.

Hitler aime la troisième dimension : l’avion joue un rôle fondamental dans sa propagande. Il a fait faire une brochure sur une tournée électorale de 1932, intitulée « Hitler au-dessus de l’Allemagne ». Le 30 juin, tel l’aigle, il fond sur sa proie en Bavière, matant une prétendue révolte de Röhm, avant de revenir à Berlin, où Göring lui rend compte des meurtres qu’il a ordonnés. L’affaire se termine devant le Reichstag désormais mis au pas et, faute d’une reconstruction de ses locaux, installé... dans une salle d’opéra. Le 13 juillet, après avoir laissé passer deux semaines pendant lesquelles les meurtres ont été légalisés, les plaintes classées et les rares mécontentements étouffés, il justifie toute l’affaire en un discours de deux heures, très acclamé, disant notamment que ce jour-là il était « le juge suprême de l’Allemagne ». Il ajoute que l’armée a « le monopole des armes »... alors que pour la circonstance elle en a prêté à un petit groupe, la SS, qui ne songera guère à les lui restituer.

Le bénéfice premier de l’affaire est de mettre Hitler en bonne position pour succéder au maréchal Hindenburg, le président élu contre lui en 1932, dont la présence à la tête de l’Etat semblait garantir à l’armée que ses prérogatives seraient respectées. Or sa santé commence à décliner en avril et il sombre peu à peu dans l’inconscience, pour décéder le 2 août. Les hésitations de Hitler, permettant à nombre d’analystes d’écrire qu’il a, par exemple, eu du mal à sacrifier Röhm, ou à le croire coupable, procèdent sans doute surtout de ses supputations sur ce calendrier (outre son éternelle propension à paraître hésitant, qui est l’un de ses moyens favoris pour obtenir des effets de surprise). De ce point de vue le calcul est fort réussi : Blomberg qui, le 2 juillet, a félicité Hitler de s’être conduit, dans un péril national, « en vrai soldat », peut difficilement faire la fine bouche un mois plus tard. Dans les heures qui suivent l’annonce du décès, l’armée proclame sa fidélité à Hitler et le serment que les officiers prêtaient aux institutions l’est désormais à lui.

La terreur souvent, la ruse toujours

L’histoire du Troisième Reich abonde en « coups fourrés » de toute nature. Tous les régimes ont les leurs, mais ici l’implication des plus hauts personnages de l’ Etat est beaucoup plus constante et directe qu’à l’ordinaire. De ce point, de vue, le Reichstag est peut-être encore un brouillon imparfait. D’une part, on ne voit pas apparaître Himmler, omniprésent lors des crises suivantes. D’autre part il n’y a pas, comme ce sera bientôt de règle, une allocution à grand spectacle pour donner le mode d’emploi. Peut-être les chefs nazis ont-ils rapidement tiré la leçon de ces carences et jugé qu’il fallait encadrer de plus près les réactions de l’opinion. Cette réflexion aurait pu aboutir au regroupement des services de propagande sous l’égide de Goebbels et, en peu plus tard, de la police sous celle de Himmler.

La terreur ici prend place dans des ensembles, en contrepoint d’autres effets, et notamment de tout ce qui rassure : le fait, par exemple, qu’elle soit économe en vies humaines, surtout « aryennes » - en effet, aucune tuerie de l’envergure de celle des « Longs couteaux » ne sera perpétrée avant l’attentat du 20 juillet 1944, sinon celle des handicapés à partir de 1939 (elle-même « justifiée » par l’état de guerre). Les « Allemands » sont rassurés non seulement par le fait que la terreur est orientée vers d’autres groupes, mais par la chaleur des grand-messes unificatrices de Nuremberg et d’ailleurs. Ainsi, la terreur est serve. Toutes les tentatives de prouver que Hitler jouissait de la souffrance d’autrui sont restées vaines. C’est bien un ascète, entièrement tendu vers son but. La terreur fait partie d’une panoplie dont les éléments sont indifféremment utilisés, pourvu que ce soit par surprise. L’histoire du Troisième Reich est riche, du moins dans sa période ascendante, en épisodes spectaculaires complètement inattendus : les deux que nous étudions ici s’apparentent à d’autres qu’on peut ranger dans la catégorie du terrorisme, tels l’Anschluss (12 mars 1938), la nuit de Cristal (10 novembre 1938) et la saisie de la Tchécoslovaquie (mi-mars 1939), ou dans lesquels la terreur n’a aucune part, comme la crise Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938), l’incident de Venlo (9 novembre 1939), celui de Mechelen (10 janvier 1940), ou le vol de Rudolf Hess (10 mai 1941). Peut-être y a-t-il dans la série des intrus, des épisodes ne résultant pas d’une manipulation hitlérienne ? Il ne faudrait pas, en effet, tomber des excès d’une analyse « fonctionnaliste », aveugle aux grandes perspectives, dans ceux d’une reconstruction trop logique, indifférente aux aléas. La prudence s’impose dans tous les cas. Mais cet article aura atteint son but s’il fait progresser l’idée que dans l’analyse du nazisme, l’audace est souvent la plus élémentaire des prudences.

La compréhension de la terreur nazie a longtemps pâti d’un rapprochement indu avec celle que développaient les régimes de type soviétique. En raison de ses effets bien plus déstabilisateurs pour la paix, et de sa cruauté « finale » envers les Juifs, on répugnait à voir qu’elle était beaucoup plus subtile et, en temps de paix, beaucoup moins meurtrière que celle de Staline (les victimes de la nuit des Longs couteaux furent une petite centaine). Il serait temps de bien séparer l’étude de ces deux objets. La terreur stalinienne engendre une peur banale de chacun pour sa vie et sa liberté, celle de Hitler, avant 1939, est une manipulation multiforme, où le meurtre est surtout symbolique, tout en éclaboussant chaque Allemand puisqu’il s’agit de faire de lui un complice, dans l’affirmation sanglante de la prétention de sa « race » à l’hégémonie européenne.

Bibliographie

Tobias (Fritz), Der Reichstagsbrand, Rastatt, Grote, 1962. Mommsen (Hans), Der NS und die deutsche Gesellschaft, Hambourg, Reinrek, 1991, tr. fr. Le national-socialisme et la société allemande, Paris, Maison des Sciences de l’homme, 1997. Philipon (Jean), La nuit des Longs couteaux, Paris, Colin, 1992. Delpla (François), Hitler, Paris, Grasset, 1999. Kershaw (Ian), Hitler, t. 1, Londres, Penguin, 1998, tr. f. Paris, Flammarion, 1999.

Pour lire l’éditorial du numéro dont l’article est extrait, cliquez

le 28 février 2004



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