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Le discours du "Vent mauvais"



Vichy, 12 août 1941



(extrait légèrement modifié du chapitre 8 de Qui a tué Georges Mandel ?, intitulé "La trappe du Portalet")

Résumé des épisodes précédents : Paul Reynaud et Georges Mandel sont les deux derniers internés politiques de l’établissement de Vals-les-Bains, ouvert précédemment à Pellevoisin dans le cadre des tractations entre l’ambassadeur Abetz et le Vichy de Laval. Il s’agissait de "juger les responsables de la guerre", donc essentiellement Reynaud et "le Juif" Mandel, dans un tribunal spécialement créé à Riom. Les têtes des deux hommes politiques étaient fort menacées et Vichy prêt à les livrer au bourreau, mais non sans des contreparties que Hitler, anglophile et haïssant la France, ne pouvait donner. D’où une tendance permanente du procès de Riom à se rabattre sur les présumés responsables de la défaite (Daladier, Gamelin et le Blum des 40 heures) en épargnant les prétendus responsables de la guerre que Hitler avait programmée et provoquée.

Au moment où commence ce récit, l’Allemagne, pour faire comprendre (ou croire) qu’elle ne plaisante pas, vient de fusiller quelques gardes territoriaux (qui avaient soi-disant commis des crimes de guerre sous le commandement de Reynaud et de Mandel) et de faire tuer par ses valets doriotistes, à Montélimar, l’ancien ministre Marx Dormoy, libéré de Vals depuis peu.

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Dans les papiers Darlan récemment édités, on trouve une lettre à Pétain du 27 juillet 1941, qui en dit long sur les clivages de la direction vichyssoise. Après avoir dénoncé l’existence de mouvements français favorables à l’Angleterre et soutenus par Pétain et Weygand, en cachette du chef du gouvernement et à l’encontre de sa politique, et cité à cet égard un seul nom, celui de Loustaunau-Lacau , l’amiral poursuit :

M. Loustaunau-Lacau a des complices dans l’armée. Il était en relation avec le colonel Groussard -que j’ai fait arrêter. Tous deux étaient en relation avec les Anglais.

Le colonel Groussard était sans fortune et la police trouve chez lui, cachée dans la paille, une valise contenant 600 000 francs et une liste de bénéficiaires de subventions.

M. Loustaunau-Lacau qui est payé par les Anglais nous amène au colonel Groussard qui est en relations avec le docteur Ménétrel et avec le général Lacaille, directeur du Cabinet de la Guerre. Il nous amène aussi au colonel Ronin, chef du SR de l’Air et au chef d’état-major de la 15è région militaire qui lui accorde une autorisation de passage pour l’Afrique du Nord sous un faux nom. (...)

Le colonel Groussard revient d’Angleterre, avec un rapport sur son voyage au dr Ménétrel et au général Lacaille. Moi, qui suis responsable vis-à-vis de vous de la politique du gouvernement, je n’ai connaissance du rapport qu’après l’arrestation du colonel Groussard.

Ainsi, il y a bien une lutte d’influence entre Darlan et Weygand, qui tirent à hue et à dia, l’un tenant avant tout à de bonnes relations avec l’Allemagne, l’autre avec l’Angleterre et, de plus en plus, avec les Etats-Unis. Pétain se tient au-dessus de la mêlée, et parvient à se ménager un pouvoir d’arbitrage. Mais il ne faut pas oublier ce qui unit ces gens, et avant tout l’antigaullisme : leur souci majeur, à tous, est de justifier leur choix de juin 1940 en prétendant qu’il a offert les meilleures opportunités pour « sauver » ce qui pouvait l’être.

Darlan va marquer des points pendant tout le second semestre 1941, et venir à bout de Weygand. Une étape essentielle est franchie le 12 août. Un important remaniement ministériel a lieu, et ses motifs sont détaillés dans le plus long discours radiodiffusé du maréchal, resté célèbre sous le nom de « discours du vent mauvais ». Signe particulier : il mentionne clairement les captifs de Vals.

Le remaniement confirme la promotion de Pierre Pucheu, passé le 18 juillet d’un ministère technique à celui de l’Intérieur, dont il décharge Darlan tout en étant l’un de ses féaux les plus proches. Nommé secrétaire d’Etat en juillet, le voilà nanti d’un titre de ministre. L’amiral ne régresse pas, puisqu’il devient ministre de la Défense, coiffant désormais le général Huntziger, alors proche de Weygand -et qui sera bientôt éliminé par un accident d’avion, le 12 novembre, Darlan récupérant son portefeuille. Pour la galerie, Moysset et Romier, deux proches de Pétain, deviennent ministres d’Etat, mais ne peuvent guère faire d’ombre à Darlan, dont les louanges au contraire seront chantées plus fort que jamais car un poste de secrétaire d’Etat de plein exercice est créé pour le chef de la Propagande, Paul Marion, jusque là rattaché aux services de l’amiral.

Quant au discours, il annonce d’emblée que Pétain entend resserrer son autorité en faisant respecter celle de son vice-président du conseil. Une allusion aux menées de Groussard et de Loustaunau-Lacau apparaît dès l’exorde, et elles sont sévèrement condamnées :

Français,

J’ai des choses graves à vous dire.

De plusieurs régions de France je sens se lever depuis plusieurs semaines un vent mauvais.

L’inquiétude gagne les esprits ; le doute s’empare des âmes ; l’autorité de mon gouvernement est discutée : les ordres sont souvent mal exécutés.

Dans une atmosphère de faux bruits et d’intrigues, les forces de redressement se découragent. D’autres tentent de se substituer à elles, qui n’ont ni leur courage, ni leur désintéressement. Mon patronage est invoqué trop souvent, même contre le gouvernement, pour justifier de prétendues entreprises de salut, qui ne sont, en fait, que des appels à l’indiscipline. Un véritable malaise atteint le peuple français.

C’est bien une victoire totale de Darlan qui se lit ici : à l’amiral, avec lequel l’opinion publique « ne s’est montrée ni toujours favorable, ni toujours équitable », Pétain réaffirme sa confiance. Suivent douze mesures, dont voici l’avant-dernière :

11) J’ai décidé d’user des pouvoirs que me donne l’acte constitutionnel n° 7 pour juger les responsables de notre désastre. Un conseil de justice politique est créé à cet effet. Il me soumettra ses propositions avant le 15 octobre.

Voilà enfin dégainé cet acte constitutionnel adopté le 28 janvier précédent, qui offrait à son bénéficiaire toute latitude ou presque pour disposer du sort de Mandel et de Reynaud, entre autres, sans aucun embarras juridique. On voit que le maréchal éprouve tout de même le besoin de créer un simulacre de tribunal. Ce paragraphe découle en droite ligne d’une conversation du 8 août 1941 entre Darlan et Abetz sur la question des gardes territoriaux. Voici le compte rendu que l’Allemand en avait fait le jour même à son ministre :

Au sujet des gardes territoriaux, auxquels, aux termes de votre télégramme n’° 3566 du 6 août, le gouvernement allemand n’entend octroyer la grâce qu’en échange de la condamnation, par le gouvernement français, de Reynaud et de Mandel à la prison perpétuelle, Darlan confirme qu’il est prêt à accepter un règlement sur ces bases.

En conséquence, le maréchal Pétain se propose de dessaisir la cour suprême de justice des cas en cours d’instruction devant elle et, après avoir ainsi écarté la procédure judiciaire, de procéder par voie de sentences (...) de caractère politique.

Le recours à cette voie a pour objet de permettre la condamnation de Reynaud et de Mandel à la détention à perpétuité .

Détail révélateur : le garde des Sceaux, Joseph Barthélemy, indique dans ses mémoires qu’il a immédiatement protesté auprès de Du Moulin contre l’institution de ce conseil de justice politique, que le chef de cabinet s’est rendu à ses raisons mais a dit qu’on ne pouvait plus, pour des motifs techniques, corriger le message du maréchal (qui, à cette heure, n’avait pourtant été diffusé que dans les hauts-parleurs d’un théâtre de Vichy, à l’occasion d’une représentation de Boris Godounov) et qu’on se contenterait de ne pas appliquer le paragraphe en question. Pour que le conseil siégeât tout de même, il fallait un fait nouveau... ou présenté comme tel à Joseph Barthélemy ainsi, sans doute, qu’à d’autres ministres. Ce fut l’exigence allemande, rapportée par Darlan d’un de ses voyages à Paris, d’une condamnation de Mandel et de Reynaud à la prison perpétuelle, qui détermina l’amiral à user de cette institution : il demanda alors à certains ministres d’en désigner les membres.

Ce témoignage semble indiquer que Barthélémy, un juriste de renommée internationale fort imbu de son talent, a cru à une fantaisie des amateurs du cabinet de l’hôtel du Parc, soudain conscients des inconvénients d’un procès public et en quête d’une procédure plus expéditive. Du Moulin n’aura pas osé le mettre au courant des pressions allemandes, concernant Mandel et Reynaud, et a laissé à Darlan le soin d’affranchir à cet égard le conseil des ministres. L’amiral n’a pas dû donner beaucoup de précisions chronologiques : c’est ce qui expliquerait que Barthélemy ait cru à une nouvelle injonction allemande, postérieure au 12 août.

Il ne faut pas compter sur lui pour nous dire que les ministres, ou au moins certains d’entre eux, furent saisis de la question. Il vaut mieux s’en rapporter au livre de Du Moulin. Il indique tout d’abord que la minorité du conseil de justice politique (2 membres sur 8) fut d’accord avec la majorité (sur le simple examen d’un sommaire du dossier fourni par la cour de Riom !) pour condamner sans les entendre Gamelin, Blum et Daladier, mais se refusa à toute condamnation de Reynaud et de Mandel (le premier, il est vrai, n’était toujours pas inculpé pour motifs politiques et le second, pas inculpé du tout : en conséquence, le résumé de Riom ne mentionnait aucun des deux).

On peut constater au passage que, sur huit membres de cette instance nommée par Pétain, il s’en est trouvé six pour accepter de condamner Mandel et Reynaud sur la base d’un dossier qui, non content de n’avoir pas été communiqué à leurs défenseurs, n’abordait même pas leur cas ! Comme il est peu probable que ces grands notables civils et militaires aient ajouté foi à des imputations d’irrégularités financières que nul magistrat, en un an et demi, n’était parvenu à instruire ni même à formuler, il appert que leur sentence n’était fondée que sur la réputation de bellicistes des deux anciens ministres de droite, cherchant noise sans raison à la candide Allemagne. Une réputation attisée par la propagande de l’ennemi, tant dans sa langue qu’en français. Mais il ne faudrait pas à notre tour borner les leçons de ces constatations à l’incompétence juridique d’un gouvernement truffé de militaires, ou à son esprit dictatorial, antisémite e tutti quanti. Ce qui fait taire, au bout du compte, les esprits droits, rationnels et formés aux arts juridiques et politiques, c’est l’éternel refrain de l’occupant qui tient la France à merci et dont on pourrait, cette fois, enfin, tirer des concessions profitables au pays : cette sanction exorbitante édictée par le gouvernement, moyennant la caution expéditive d’un jury improvisé, montre bien qu’un pas décisif est fait, à Vichy, vers le renversement des alliances. Décisif si Hitler avait donné suite.

Preuve en est donnée par les réunions interministérielles des 14 et 15 octobre. Du Moulin, tirant parti du fait que le « conseil de justice » n’a pas été unanime sur ce point, essaye vainement de convaincre Pétain d’exempter Mandel et Reynaud de cette condamnation fondée sur des rumeurs politiciennes d’extrême droite dont pas une ne figure au dossier, pour la raison première que celui-ci n’existe pas. Mais Bouthillier et Pucheu pèsent plus lourd dans l’autre sens (avec pour tout argument le souci de ne pas froisser l’Allemagne) et la condamnation des cinq personnalités à l’enfermement dans une enceinte fortifiée est annoncée le 16, conformément au délai que Pétain s’était accordé dans le discours du « vent mauvais ». Elle l’est nommément, le fait est assez rare pour être souligné : dans l’index du très exhaustif recueil des discours et messages de Pétain établi par Jean-Claude Barbas, si Reynaud est cité deux fois au moment de la transmission des pouvoirs en juin 1940, Mandel ne l’est que dans ce message du 16 octobre. Indice d’une pudeur, bien plus sûrement que d’une indifférence. L’œil partout regarde Caïn, mais il ne s’en ouvre pas à ses compatriotes.

Contrairement au vœu allemand, la durée de la peine n’était pas indiquée. Peut-être est-ce la raison d’un autre abus de pouvoir, qui portait le déni de justice à son comble : la cour de Riom restait saisie ! elle pouvait même aggraver les peines. Aux explications traditionnelles par l’inculture de ces apprentis dictateurs, les éléments rassemblés dans ce livre invitent à en substituer une autre : cette demi-mesure permet au gouvernement de Vichy de garder une marge de manoeuvre dans ses négociations, y compris en se ménageant la possibilité de faire passer les « bellicistes » de vie à trépas si les Allemands en manifestaient de nouveau le désir. Car Darlan nourrissait encore de grandes espérances, que le piétinement des armées allemandes en Russie n’était pas fait pour dissiper, et moins encore les difficultés de Rommel en Afrique du Nord.

On s’excuse donc d’entrer dans des détails juridiques peut-être apparemment fastidieux, et portant à la fois sur des textes de loi, certains fondés en droit, les autres improvisés par un Ubu en képi, et sur la violation des règles les plus élémentaires, mais l’affaire est d’importance : si des historiens comme Robert Paxton ont trop souvent présenté Vichy comme un Etat autonome d’extrême droite en recherche d’alliés extérieurs pour faire avaler aux Français une potion à base d’« exclusion », alors qu’il s’agissait avant tout d’un gouvernement sous influence, nous avons là pour une fois une tentative d’aller plus loin que les désirs des Allemands et une danse de Salomé qui offre la tête de Jean-Baptiste alors qu’elle n’est, provisoirement, plus réclamée.

Darlan a convaincu Pétain qu’il fallait aller au-delà des réquisitions du procureur Abetz et, tout en coinçant Mandel entre les remparts d’une forteresse inaccessible, garder entière la possibilité d’opter pour une livraison rapide du Juif maudit, dans la cour de la prison de Riom, aux balles d’un peloton.

le 5 janvier 2014



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