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Dialogue avec les oeuvres

Le Goebbels de Peter Longerich



Ce qu’il éclaire et ce qu’il laisse dans l’ombre



Peter Longerich (1955) est un des spécialistes les plus érudits de l’histoire allemande dans la première moitié du XXème siècle.

Une part restreinte de son travail est pour l’instant disponible en français et il faut encourager, de ce point de vue, l’effort d’Héloïse d’Ormesson. Pour l’instant, elle a commis un beau triplé :

Nous ne savions pas : Les Allemands et la Solution finale 1933-1945 , 2008 (et Le Livre de poche, 2009)

Himmler, 2010

Goebbels : Biographie, Munich, Siedler Verlag, 2010, tr. fr. Goebbels, Paris, Éditions Héloise d’Ormesson, 2013

L’un des objets de prédilection de Longerich est le fonctionnement du Troisième Reich. Il a étudié en particulier ses forces répressives (SA comme SS) et l’action de trois des principaux dirigeants nazis : Hess, Himmler et Goebbels. Il ne néglige pas pour autant les effets du nazisme sur la société allemande, comme en témoigne son livre sur la diffusion des informations concernant le massacre des Juifs.

La lecture de sa biographie de Goebbels offre des vues suggestives sur les avancées récentes de la recherche, et sur ce qui reste à explorer ou à préciser (il faut donc surmonter l’agacement que procure la couverture qui reprend l’inepte expression de Die Welt : "la biogaphie définitive". Non et non, vous ne mettrez pas les historiens au chômage !)

Un leit-motiv surprendra plus d’un lecteur : le ministre de la Propagande est souvent le dernier informé des projets du Führer, alors qu’il s’agit d’un nazi fanatique et, vis-à-vis de Hitler, d’une loyauté et d’une docilité sans faille. Il ne fait pas partie de son « premier cercle », et, du coup, assiste en spectateur aux manœuvres précédant la prise du pouvoir, à l’incendie du Reichstag, à la rupture entre l’Allemagne et la SDN, à la nuit des Longs couteaux, à la remilitarisation de la Rhénanie, à l’agression contre le Danemark et la Norvège, au voyage ferroviaire vers Montoire et Hendaye, etc.

Une raison très simple de ne pas mettre Goebbels au courant des projets du chef pourrait être qu’ils ne soient pas encore arrêtés. Mais souvent, de ce point de vue, la naïveté de Goebbels n’a d’égale que celle de son biographe. Voyons par exemple le faux départ de la Seconde Guerre mondiale : l’attaque allemande contre la Pologne est primitivement ordonnée pour le 26 août 1939, et elle est décommandée in extremis par Hitler dans la soirée du 25 ; une nouvelle heure H est donnée peu après aux forces armées : le 1er septembre à l’aube. Pour expliquer ce contretemps nombre de travaux historiques, ignorant la possibilité d’une préméditation, invoquent deux événements du 25 août : un traité d’alliance en bonne et due forme entre le Royaume-Uni et la Pologne, et l’annonce par le gouvernement de Rome que l’Italie ne participera pas à une guerre éventuelle. Longerich invoque seulement (p. 408) ce dernier facteur. Or ni l’un ni l’autre n’apprennent rien à Hitler, qui a sondé dès la mi-août les intentions italiennes et a su encore beaucoup plus tôt, à savoir le 31 mars, sans la moindre ambiguïté, que l’Angleterre serait automatiquement en guerre contre lui s’il essayait de « régler la question de Dantzig par la force ». Nos deux informations du 25 août jouent donc tout au plus un rôle indirect : ce ne sont pas des faits nouveaux mais peut-être, en revanche, des prétextes permettant au dictateur de produire certains effets, à l’intérieur comme à l’extérieur du Reich ; à l’intérieur, cette répétition générale permet de vérifier que tout est en ordre, de mettre aux forces armées le doigt dans l’engrenage de la guerre en prenant la mesure d’une opposition éventuelle, et de leur faire accroire que la guerre n’est qu’un dernier recours, après l’épuisement de toutes les possibilités de négociation ; aux yeux de l’étranger (prévenu par des fuites abondantes que l’attaque pourrait se produire le 26), cette valse-hésitation entretient l’illusion que la guerre n’est pas fatale, et que l’objectif allemand se borne à la récupération de Dantzig et du corridor -alors qu’il s’agit d’occuper la Pologne entière, tout en la partageant entre le Reich et l’URSS.

En fait, il n’est pas douteux que Hitler voulait depuis des mois, sinon des années, écraser la Pologne ; quant à la date du 1er septembre 1939, elle avait été communiquée aux forces armées dès le mois d’avril. Mais il faisait semblant de tâtonner pour mieux entraver la mobilisation et la résolution des trois futurs ennemis : la Pologne, la France et le Royaume-Uni. Il utilisait pour ce faire l’illusion créée l’année précédente par la crise tchèque, qui avait abouti aux accords de Munich : le fait d’avoir apparemment renoncé en septembre 1938, devant une pression internationale, à attaquer la Tchécoslovaquie (dont il revendiquait les Sudètes, soit un territoire étendu et peuplé) lui permettait de faire accroire qu’un an plus tard, à nouveau, il bluffait, en menaçant la Pologne pour un litige beaucoup plus restreint (une ville et son « corridor »). Et qu’il pouvait, en conséquence, être « ramené à la raison ». Mais qu’en revanche, des manœuvres et des menaces militaires seraient, de la part de Paris, de Londres ou de Varsovie, absolument contre-productives, en risquant à la fois d’énerver le dictateur et de lui permettre de mobiliser les Allemands.

Le moins qu’on puisse dire est que ce jeu, encore mal clarifié dans la plupart des livres d’histoire, échappe à Longerich comme il avait échappé à Goebbels.

(à suivre)

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La traduction, fluide et très lisible, souffre d’un défaut hélas courant : faite par un professionnel mieux informé des subtilités linguistiques que des réalités historiques ou géographiques, elle est parfois incohérente ou opaque.

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Longerich reste prisonnier de bien des postulats fonctionnalistes, comme en témoigne une recension récente (sur plusieurs ouvrages, dont deux de Longerich : le Himmler et Holocaust : The Nazi Persecution and Murder of the Jews, Oxford University Press, 2010, version anglaise augmentée de Politik der Vernichtung. Eine Gesamtdarstellung der nationalsozialistischen Judenverfolgung, Munich, Piper, 1998 ) de Timothy Snyder à propos de la Solution finale. Il apparaît que notre auteur, en 2010 encore, se refuse à croire que lors de la conférence de Wannsee (20 janvier 1942) la direction SS entendait par Solution finale le meurtre des Juifs européens -celui-ci résultant d’une "radicalisation " survenue en cette année 1942.

Ainsi Hitler n’est pas perçu comme poursuivant des buts méthodiquement. Nous l’avons vu plus haut au sujet de l’entrée en guerre. Nous pouvons le constater (p. 156) à propos de l’utilisation de Himmler par Hitler pour espionner Goebbels. Ce dernier s’aperçoit en juin 1931 que le chef SS dispose à cet effet d’un bureau à Berlin et "fait courir les rumeurs les plus folles". "Du travail d’agent provocateur", commente-t-il. Il en parle à Hitler qui, "horrifié", ordonne la dissolution du bureau. Cependant, dans son Himmler, Longerich n’a pas cité le passage du journal de Goebbels dont sont tirées toutes ces informations (entrées du 30 juin, du 3 juillet et du 4 juillet). Elles ne lui servent qu’à se moquer de l’auteur qui "ne voulut pas envisager l’idée, pourtant évidente, que Himmler l’avait peut-être espionné sur l’ordre de la direction du parti". Mais Longerich lui-même n’apparaît guère soucieux d’éclaircir l’affaire ni de trancher entre "évidente" et "peut-être".

Il semble que nous soyons là aux sources de la création du Sicherheitsdienst (SD). La fameuse rencontre entre Himmler et Heydrich, lors de laquelle ce dernier est bombardé chef d’un service de renseignement à créer de toutes pièces, date du 14 juin (d’après le dossier de SS de Heydrich consulté aux archives de Berlin par Mario Dederichs, p. 51) et le jeune officier de marine récemment révoqué ne s’installe pas tout de suite à Berlin (il reste encore quelque temps à Hambourg) mais de toute évidence ce "bureau" berlinois fait partie des esquisses préparatoires qui font mûrir l’idée de la création du SD.

Voilà bien un exemple de la révolution historiographique que le journal de Goebbels est en train de provoquer, et des boulets que les visions antérieures attachent encore aux pieds des chercheurs. Hitler gouvernait son parti en distribuant les rôles avec doigté, et en faisant se neutraliser les cadres les uns par les autres. Avant tout il entendait être informé de leurs faits et gestes, au risque, assumé, de les vexer... tout en prétendant n’être pas au courant. Et il faisait, par la même occasion, courir des bruits sur eux. Ici les rumeurs portaient, dit Longerich, sur le fait que Goebbels risquait d’être déchu de son titre de Gauleiter de Berlin. On voit que l’étalage de désaccords réels ou supposés entre nazis de premier plan, qui sera l’un des traits (et des trucs) principaux du nazisme jusqu’en 1945, est déjà en 1931 l’un des tours favoris du Führer.

Les chercheurs, justement, Longerich s’en prend à eux en bloc à propos d’un épisode célèbre, la crise du parti dans les premiers jours de décembre 1932, lorsque Gregor Strasser démissionne de toutes ses fonctions à la suite d’un désaccord sur le moyen de parvenir au pouvoir. Le nouveau chancelier, Schleicher, lui avait proposé un poste de vice-chancelier et il était tenté d’accepter, tout en laissant la décision au parti. C’est ce que "les chercheurs" pensaient mais Longerich, à partir d’un examen des originaux du journal, affirme que cette version découle de la version mensongère que Goebbels en avait publiée en 1934. L’original montre une direction du parti moins agitée et une crise moins profonde. Mais ici l’analyse s’arrête au milieu du gué : il conviendrait de la raconter, cette crise, au lieu de se contenter de relever des falsifications ; elle avait tout de même abouti à la fin brutale de la carrière politique du dirigeant du parti le plus en vue après Hitler. Là encore, les manigances de ce dernier ne sont pas explorées.

le 23 juin 2014



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