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Nocivité du CNU



Un article de Fabrice Bouthillon paru dans Commentaire (n° 146, été 2014)



Le Comité national des universités (CNU) est l’héritier lointain du Comité consultatif de l’enseignement public que Jules Simon créa le 25 mars 1873 pour le consulter sur les questions « relatives à l’avancement des membres du corps enseignant ». Le décret du 11 mai 1880 le réforma et le rendit compétent sur « les augmentations de traitement », et ainsi de suite jusqu’à nos jours. Quand on sépara les ordres d’enseignement, il devint le Comité consultatif des universités (CCU), puis l’actuel CNU fit son apparition. Tout cela après un nombre considérable de décrets de plus en plus mal rédigés. Il suffit pour se convaincre de l’affaissement de la capacité réglementaire de parcourir les textes concernant l’enseignement supérieur de 1789 à 1950, collationnés d’abord par Arthur de Beauchamp puis par Joseph Delpech, et de comparer les textes anciens à ceux qui figurent dans l’actuel Code de l’éducation !

Ce comité est en majorité composé de professeurs et de maîtres de conférences élus par leurs pairs dans les différentes disciplines. Il gère leurs carrières et, pour les disciplines autres que le droit et la médecine, leur recrutement, puisque professeurs et maîtres de conférences constituent en France deux corps nationaux. Corps de plus en plus nombreux, de moins en moins considérés, et de moins en moins bien rémunérés.

Fabrice Bouthillon dit tout le mal qu’il pense de ce Comité. Son article froissera peut-être quelques universitaires encore dévoués à l’institution. Mais nul ne pourra nier que, comme les universités françaises, ce Comité traverse une crise profonde. Notamment par son mode d’élection. On a, en effet, décidé un jour que ses membres seraient élus au scrutin de listes bloquées. Ceux qui ont rédigé ce texte ont agi par crainte d’un syndicat, longtemps aux mains du Parti communiste ou de ses affidés. Et aussi par sottise, car des élections d’hommes de science dévoués à leur discipline ne peuvent se dérouler que par des scrutins individuels ou chacun pèse les mérites de chacun. Nous espérons que l’article vigoureux qui va suivre suscitera d’utiles débats et, un jour, les réformes nécessaires.


À Philippe Salvadori.

« Je jugeai le mal sans remède, mais susceptible de palliatifs par ma présence dans le Conseil. »

(FOUCHÉ, Mémoires, Imprimerie nationale, 1992, p. 467).

LE professeur Yves Rocard a dit un jour qu’il y a trois âges dans une vie de chercheur  : le premier pour apprendre, le deuxième pour créer, et le troisième pour empêcher les autres de créer [1]. C’est l’un des avantages du cartésianisme national qu’en France du moins, le moment où un universitaire bascule de la période médiane à la dernière est parfaitement clair et distinct : c’est celui où il devient membre du Conseil national des universités, le CNU.

L’instance centrale

Organisé par sections, qui correspondent chacune à un domaine scientifique, le Conseil national des universités est, dans le système français, l’instance centrale revêtue du pouvoir d’autoriser ou d’interdire l’entrée dans la carrière, à travers l’inscription sur la liste de qualification aux fonctions de maître de conférences, et d’y régir les promotions, au moyen de la qualification aux fonctions de professeur et des avis favorables qu’il doit donner pour les passages d’un grade à l’autre au sein de ces deux corps. Il dispose également d’un contingent de congés sabbatiques, qu’il lui appartient de répartir entre les différents demandeurs ; enfin il a reçu, voilà peu, la charge de l’évaluation personnelle des universitaires. Les deux tiers des membres de chaque section sont élus pour quatre ans par les enseignants-chercheurs qui relèvent d’elle, sur des listes bloquées, le plus souvent syndicales, et ils peuvent assurer deux mandats de suite ; le dernier tiers est nommé par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

L’institution a donc pour fins de garantir la qualité scientifique des universitaires, en assurant à leur recrutement, malgré l’hétérogénéité des thèses, une certaine unité de niveau, et d’empêcher, dans la provision des postes, les abus du localisme, par l’obligation qu’elle crée à tous les candidats de passer au trébuchet d’une instance nationale ; enfin elle constitue une instance démocratique de gouvernement de l’Université, tant grâce à l’élection par leurs pairs des deux tiers de ses membres que du fait de la nomination du tiers restant par un ministre de la République.

Autant de justifications qui me paraissent parfaitement fallacieuses : le CNU est en fait un organe dépourvu de toute légitimité.

Démocratie ?

Se risque-t-on, devant des universitaires, à en esquisser une critique, qu’aussitôt on croit vous fermer la bouche en vous rétorquant que « c’est une instance démocratique ». L’argument est tenu pour évidemment péremptoire ; or il est largement faux, et ne le serait-il pas qu’il serait encore hors de sa place.

Il est faux pour l’essentiel, puisque la nomination des membres du CNU se fait sur listes bloquées : mode de recrutement qui ne garantit nullement la démocratie, mais bien le pouvoir absolu des appareils syndicaux qui les concoctent. Je puis d’ailleurs sur ce point avancer un témoignage tout personnel, car j’ai eu la surprise de recevoir un jour un coup de fil d’une tête de liste, qui voulait savoir si je n’accepterais pas de figurer sur la sienne. Parfaitement ahuri qu’on eût pu songer à moi pour un tel rôle, je n’eus, pour couper court, d’autre réflexe que d’arguer de mon manque de temps : et lui alors de m’expliquer que, pour être complète, la liste devait certes comporter tant de noms, mais qu’elle n’aurait que tant d’élus, les listes concurrentes devant, pour leur part, s’attendre à en obtenir tant ; en force de quoi il me promettait donc de faire figurer mon patronyme à un niveau qui me prémunissait, il s’en portait garant, contre tout risque que je dusse siéger. Je tenais le combiné d’une main et je me pinçais de l’autre, tant j’étais stupéfait de voir ressurgir devant moi, et d’une manière aussi tranquillement éhontée, la lottizzazione italienne d’avant l’opération Mains propres, c’est-à-dire la répartition des prébendes entre partis politiques avant même que les élections eussent eu lieu. Dans cette affaire réglée entre machineries syndicales, donc politiques, la démocratie est en fait réduite non pas même à une onction, mais à une feuille de vigne, la meilleure preuve en étant le taux d’abstention aux élections universitaires : François Garçon, dans un livre récent sur lequel je n’ai pas fini de m’appuyer, en situe le niveau autour de 60 % [2].

Quand bien même d’ailleurs cet argumentaire démocratique serait plus convaincant, il n’en resterait pas moins, appliqué au CNU, parfaitement hors de propos. Sa seule reprise à leur compte par des universitaires en dit en fait très long sur l’anéantissement non pas seulement de toute fierté, mais bien de toute conscience de soi dans l’Université de France. Car, enfin, Caesar non super grammaticos, disaient les Anciens, César n’est pas au-dessus des savants. En d’autres termes, ce n’est pas au politique de régir la vérité scientifique : il y a là deux mondes, autonomes l’un par rapport à l’autre, et c’est pour maintenir leur autonomie réciproque que Socrate, le même Socrate qui devait prononcer la prosopopée des lois [3], a accepté de mourir, et de mourir de la main de la république. Or, faut-il le redire ? La démocratie, ce n’est jamais que l’une des trois formes classiques du pouvoir politique. Au regard de l’expansion mondiale qu’elle connaît de nos jours [4], comme du caractère de plus en plus comminatoire de son idéologie droits-de-l’hommiste, elle est même très évidemment le César d’aujourd’hui. Elle n’a donc pas plus de légitimité que celui d’hier à prétendre régenter la science. Sa seule loi est le pouvoir de la majorité ; la seule loi de la science est le pouvoir de la vérité. Rien n’indique que ces deux instances doivent forcément faire bon ménage. Il y a eu une époque où l’humanité tout entière était persuadée, et persuadée pour le voir tous les jours de ses yeux, que c’était le Soleil qui tournait autour de la Terre ; or c’était pourtant Copernic qui avait raison. En matière de science, les seuls juges admissibles sont donc les meilleurs dans leur discipline : comme le recrutement des membres du CNU ignore cette règle élémentaire de la vie scientifique, il aboutit à ce triste résultat de confier à un pouvoir politique le rôle d’instance régulatrice de la vie de l’esprit.

Pour justifier la chose, on argue que la carrière d’un universitaire en France étant aussi, la plupart du temps, celle d’un fonctionnaire public, il n’est pas inadmissible qu’à ce titre, elle soit régie par une instance administrative, donc politique. L’argument a au moins pour lui de ne pas nier que la vraie nature du CNU n’est pas scientifique - même s’il oublie que l’universitaire n’est pas un fonctionnaire comme un autre, dans la mesure où son premier devoir n’est pas envers l’État, mais envers ce qu’il croit être la vérité : ce pourquoi, là où les autres ont une obligation de réserve, lui jouit d’une garantie constitutionnelle de son indépendance. Mais admettons toujours que l’intervention d’un organe recruté sur critères syndicaux et politiques ne soit pas absolument intolérable pour les passages d’échelon, promotions de grade, avantages matériels divers, en bref, les questions de sous : il ne saurait en aller de même pour l’entrée dans la carrière, qui ne peut dépendre que de la qualité du travail scientifique préalable, telle qu’elle se manifeste dans la thèse, et dont n’a pas le moindre titre à juger pareille instance.

Or il est indéniable que, dans les faits, le CNU s’est bel et bien arrogé sur le plan scientifique les pouvoirs d’une Cour suprême par usurpation. Cela, à travers la procédure dite de qualification. « L’inscription sur la liste de qualification aux fonctions de maître de conférences  » peut, en effet, dépendre de critères variables selon les sections, qui les fixent chacune selon leur bon plaisir : nombre et valeur des publications, expériences d’enseignement, par exemple - mais toujours (au moins en lettres) le critère essentiel qui décide de l’inscription ou de son refus est la qualité reconnue par le CNU à la thèse du candidat. Moyennant quoi la procédure de qualification est, dans les faits, entendue par tous comme la qualification de la thèse : ce qui revient à accorder au CNU un véritable droit de vie ou de mort non seulement sur elle, mais sur toutes les chances du jeune docteur de continuer dans la voie qu’il avait choisie. La thèse non qualifiée - thèse qui, en lettres, peut avoir exigé de quatre à six ans de la vie de son auteur ; j’en ai vu qui en avaient réclamé douze - la thèse non qualifiée est ipso facto privée de toute valeur, et cet arrêt est très fréquemment sans appel. Pour ne donner qu’un exemple, que je prends chez François Garçon, vers 2008, 80 % des candidats à la qualification que rejetait la 71e section (sciences de l’information et de la communication) ne se représentaient plus jamais devant elle [5]. Le refus de la qualification équivaut donc à un véritable anéantissement scientifique, et cet arrêt est prononcé par une instance dont le recrutement se fait ouvertement sur critères idéologiques. Voilà un état de fait qui serait inconcevable ailleurs qu’en France, tant il traduit le mépris français pour l’Université, mépris intériorisé par les universitaires eux-mêmes au point qu’ils finissent par s’en faire les ministres - et aussi l’habitude française, qui en est la conséquence, de toujours donner la suprématie aux réalités et aux pouvoirs administratifs ou politiques sur les scientifiques, exactement comme notre pays accorde également la primauté à l’agrégé ou à l’ingénieur sur le docteur.

Légitimité scientifique ?

La légitimité politique du CNU est donc une plaisanterie. Mais sa légitimité scientifique ne pèse pas plus lourd. Les critères de celle-ci remontent eux aussi à Socrate : la recherche de la vérité doit être gratuite, et elle ne saurait se passer pour cadre du dialogue qu’on appelle précisément socratique, avec l’égalité, au moins tendancielle, qu’il instaure entre ses différents participants. Que le CNU bafoue le principe de gratuité de la vie scientifique, il est à peine besoin de le dire, puisqu’il s’occupe par fondation d’argent, de places, de pouvoir : ce qui est nécessaire, je ne le conteste pas, dans toute institution, mais ne rend que plus utile de rappeler que l’institutionnalisation de la vie de l’esprit, si commode qu’elle puisse être par ailleurs pour son exercice, n’en est pas moins, à certains égards, directement contradictoire avec ce qu’elle prétend promouvoir. Quant au dialogue socratique, il continue très heureusement de caractériser de nos jours tous les degrés de l’Université : en licence, il y a les travaux dirigés ; en master, des séminaires ; en doctorat, la vigueur des soutenances. Et quand ce dialogue-là cesse d’être la matrice de l’enseignement, eh bien, on sort de l’Université  : la pédagogie des classes prépa repose sur l’autorité magistérielle, c’est pourquoi elles ne sont que du secondaire prolongé. Or comment ne pas voir que, du dialogue socratique, le CNU se dispense allègrement ? Sa procédure s’effectue tout entière sur dossier ; les candidats à la qualification ne sont même pas entendus, et n’ont en conséquence aucune possibilité de se défendre. C’est au point que les rapports qui les coulent ne leur sont même pas communiqués systématiquement ; il faut qu’ils en fassent la demande, et ils n’ont, de toute façon, aucune possibilité légale d’appel la première fois qu’on les esquinte, alors même qu’à leur seconde présentation, il peut arriver qu’ils soient rejugés par les mêmes rapporteurs qui les auront déboutés la première fois [6].. Encore leur appel éventuel aura-t-il alors toujours lieu devant le CNU, dont le premier réflexe est évidemment d’être solidaire de ses précédentes décisions. On ne peut pas, dans ces conditions, s’étonner que les universités françaises en soient où elles en sont, du moment qu’elles sont placées sous la coupe d’une institution qui s’exonère aussi impudemment de toutes les règles de débat contradictoire qui font l’honneur de la vie scientifique.

On me dira peut-être que c’est placer trop haut la barre que de remonter jusqu’à Socrate. Soit. Mais je ne vois pas que le CNU s’en sorte mieux au vu des seuls critères dont se réclame la corporation. Il est en effet entendu dans l’Université que c’est au plus savant de juger le moins savant ; s’il y a égalité des compétences, il est réputé exister entre ceux qui les possèdent une communauté, celle-là même que traduit à sa manière l’usage du « cher collègue » - lequel n’est donc pas seulement l’antiphrase absolue que me disait certain jour un musicologue, en songeant aux haines dont le milieu est perclus. Or même mesuré seulement à cette aune, le droit des rapporteurs du CNU à s’ériger en juges est sujet à très forte caution. L’un d’eux, qui devinait mes réserves quant à ses fonctions, croyait se justifier en arguant de « la bienveillance  » avec laquelle, me disait-il, il appréciait les dossiers à lui soumis. Mais qui sont-ils, pour être bienveillants ? Car enfin, voilà une demande de qualification comme maître de conférences : le CNU nomme pour en traiter deux rapporteurs, l’un, maître de conférences lui-même, l’autre, professeur (les deux corps sont représentés à parité dans chaque section). Rien à dire, dans ce cas précis, du second : il a forcément une habilitation, il est donc réputé plus savant que le docteur sur la demande duquel il doit statuer. Mais le rapporteur maître de conférences, s’il peut être habilité, n’est nullement tenu de l’être. Il peut être seulement docteur, et, en lettres (mais ce n’est, Dieu merci, pas une obligation), agrégé. Or le candidat est luimême au moins docteur, et, s’il n’est pas suicidaire, en lettres, il sera agrégé. Qu’on m’explique alors au nom de quoi un docteur agrégé ira se prononcer sur la validité scientifique du travail d’un autre docteur agrégé.

Le problème est, bien entendu, exactement le même pour la qualification aux fonctions de professeur. Les rapporteurs le sont alors tous les deux, et donc aussi docteurs habilités. Or les candidats sur lesquels ils rapportent ne le sont, par définition, pas moins qu’eux. En vertu de quoi des habilités trancheraient-ils de la qualité d’un autre habilité ? Certes pas parce qu’ils sont professeurs, en tout cas, puisque ce n’est là qu’un titre administratif, et pas du tout scientifique - il est même possible, dans certains cas, de l’obtenir sans habilitation. Par in parem imperium non habet, dit le Droit, les égaux n’ont pas d’empire les uns sur les autres : l’adage me paraît au moins aussi sage que certaines références précipitées au jugement par les pairs.

Cette illégitimité scientifique des rapporteurs, et donc, plus largement, du CNU luimême, est encore plus évidente devant la thèse des candidats qu’ils examinent. Celle-ci, il faut le redire, constitue, en lettres, la pièce maîtresse du dossier de qualification aux fonctions de maître de conférences ; elle s’est élaborée, des années durant, dans le colloque singulier du doctorant avec un directeur au moins familier du domaine abordé. Pour que le récipiendaire soit autorisé à soutenir, son travail a été l’objet de deux prérapports ad hoc, demandés à des savants obligatoirement étrangers à l’université où il est inscrit. Enfin sa soutenance a duré plusieurs heures, devant quatre à six spécialistes de la question traitée, et, si le directeur de thèse tient à sa réputation, d’opinions diverses : ce qui veut dire que la discussion entre eux et le doctorant n’aura rien été moins que convenue. Or qu’aura-t-on au CNU ? Deux rapporteurs seulement, qui peuvent n’avoir qu’une connaissance très vague du domaine dont relève la thèse, et dont l’un, maître de conférences, s’il n’est luimême pas titulaire de l’habilitation, sera, au regard des critères de la corporation, inférieur en compétence aux professeurs habilités qui étaient obligatoirement majoritaires dans le jury. Et c’est pourtant à un pareil tandem qu’on accorde la faculté d’anéantir non seulement le travail du jeune docteur, mais encore celui des membres du tribunal qui lui a conféré son grade. La pratique, par le CNU, du refus de qualification opposé à un docteur n’est donc pas seulement kafkaïenne (on a ramé des années sur la galère de la thèse, on croyait atteindre au port, et d’un coup on est sans explication repoussé en haute mer) ; elle témoigne aussi, de la part de l’institution qui l’autorise, d’un incroyable manque de sérieux.

Celui-ci est encore aggravé par les conditions matérielles dans lesquelles s’effectue l’examen des dossiers. La date limite pour les envoyer tombe chaque année plus ou moins fin décembre ; à cause des délais nécessaires aux présidents de jurys pour rédiger le rapport de thèse, la seconde moitié de l’automne est donc la saison des soutenances, avec la hantise de tenir les délais. Les dossiers commencent alors à s’entasser chez les rapporteurs, et ils sont conséquents, constitués qu’ils sont de différentes pièces administratives, d’un curriculum vitae, de tous les articles savants que le candidat a déjà pu publier, de ses livres, s’il en a déjà écrit, et donc, surtout, des quatre à huit cents pages de sa thèse : dont la moindre des choses serait tout de même qu’elles fussent lues de près, puisqu’on s’arroge bel et bien le pouvoir de casser le doctorat fondé sur elles. Or il ressort des chiffres réunis par François Garçon que bien souvent chaque rapporteur doit examiner au moins une quinzaine de dossiers : en 2010, les informaticiens en étaient chacun à plus d’une quarantaine. Sachant que ces dossiers, dont le poids peut atteindre les dix kilos dans certaines disciplines littéraires, commencent à leur parvenir dans la fatigue de la fin de l’année, puis continuent d’affluer durant les vacances de Noël, entre dinde et foie gras, enfin finissent de se bousculer au milieu des examens du premier semestre, je mets au défi quiconque de réussir à lire, dans ce délai, ne fût-ce qu’une dizaine de thèses de lettres dans de telles conditions. Or si on ne les lit pas, au nom de quoi prétend-on les juger ?

Stakhanovisme

Aucun examen rigoureux de ces dossiers n’étant concevable, les rapporteurs en sont donc réduits à asseoir leur avis sur l’impressionnisme, les bruits de couloir, les partis pris idéologiques et claniques, quand ce n’est pas la pêche aux infos sur Internet. Et il n’y a nul espoir à nourrir que l’examen en section soit plus respectable que le leur. Les défenseurs du CNU en font habituellement grand cas, pour diminuer l’impression pénible laissée par ces démentis infligés à des jurys de professeurs chevronnés par ces paires de duettistes ; mais il n’y a là qu’une simple fiction. D’abord la section n’intervient qu’en cas de désaccord entre les deux augures, et on voit trop bien pourquoi, dès qu’on a compris que les conditions dans lesquelles elle est réputée travailler relèvent du pur stakhanovisme. Les chiffres que donne François Garçon sont, à cet égard, proprement confondants. Certaines années tout à fait récentes, la section 30 (milieux dilués et optique) a vu 280 dossiers en trois jours ; les psychologues, entre 400 et 480 en cinq jours. Les gestionnaires, c’est dans leur nature, ont certes été plus efficaces encore, avec de 4 à 500 dossiers en 48 heures ; mais le pompon revient quand même incontestablement à la section d’informatique, qui a atteint au moins une fois le score de 1 046 dossiers en cinq jours : ce qui, de son propre aveu, ne l’avait pas autorisée à consacrer plus de trois minutes à chacun d’eux [7]. François Garçon a cherché un substantif pour qualifier ce genre de traitement, et il hésite entre celui de saccage et celui de torchage ; il ne me reste donc plus à trouver qu’un adjectif, et je ne vois que celui de moliéresque  : l’examen par le CNU vaut à peu près le Dignus est intrare de la sarabande des docteurs dans Le Malade imaginaire, une fois qu’Argan a décidé de se faire recevoir médecin.

Au surplus, on n’a rien vu d’une institution tant qu’on n’a pas regardé qui la compose. Or de ce point de vue, le CNU n’est pas plus rassurant. À en croire Jacques Rancière, le premier critère à prendre en considération dans une démocratie pour confier à quelqu’un un poste de pouvoir devrait être qu’il ne l’ait jamais brigué [8]. La compétition électorale préalable à l’entrée au CNU est à cette aune déjà fort mauvais signe, mais que dire du portrait du membre lambda de cette instance que traçait, sans y penser, la profession de foi d’une liste « ouverte et intersyndicale » de candidats qui voulaient eux-mêmes y être élus ? « De nombreux enseignants-chercheurs, autrefois plus intéressés par l’enseignement et la recherche que par les jeux de pouvoir, la course aux honneurs et les augmentations de revenus, se tenaient à l’écart du CNU [9]. » Le autrefois est admirable car, en vérité, rien n’a changé [10].

Mais le pire est encore que, pour en revenir au mot d’Yves Rocard, l’entrée au CNU semble correspondre, de façon quasi statutaire, à ce moment d’une vie intellectuelle où l’on renonce à l’inventivité. Qui y entre ne peut plus, en effet, que très difficilement continuer à créer, puisqu’il est désormais monopolisé par ce qu’il faut bien appeler, s’agissant au moins de la qualification, une pure tâche de censure, qui, par définition, est, dans le meilleur des cas, stérile, et dans tous les autres stérilisatrice. Estce l’effet d’une justice immanente, si elle l’est d’abord pour ceux qui l’exercent ? Le président de la section de science politique estimait en 2008 que ses membres doivent consacrer chaque année deux mois entiers à leurs fonctions  : cela durant quatre ans, et assez souvent durant huit. Si on enseigne à côté, quel temps cela peut-il laisser pour l’élaboration d’une oeuvre ? Mais, à y regarder de plus près, on ne peut même pas exclure que cette stérilité ne soit à la racine de la vocation au CNU, au moins autant qu’elle peut en être la conséquence. Il y a là un effet quasi inévitable de la spécialisation des universitaires. On a passé trente ans de sa vie à macérer dans un domaine de recherche minuscule, ou sur un point d’érudition ; rien de plus compréhensible que la lassitude qu’on en ressent, rien de plus excusable que l’écoeurement qui monte aux lèvres quand on y songe, et le sentiment de ne plus rien avoir à dire. En bonne logique, ils devraient se traduire par la sortie du métier. Pas question, évidemment ; et c’est de là que peut naître le désir de CNU, comme moyen tout trouvé de rester important dans le milieu, mais autrement que par sa productivité intellectuelle - voire de se réassurer soi-même sur sa propre valeur comme savant : je dois quand même être bon, puisque c’est moi qui tranche de la qualité des autres.

Cela soit dit naturellement sans préjudice, parmi toutes les motivations qui peuvent mener au CNU, du pur et simple goût du pouvoir. « Il s’agit de contrôler le champ », me racontait avec gourmandise et nostalgie un ancien membre, sans jamais se demander pourquoi il faut que le savoir soit un champ, et les raisons pour lesquelles il doit être contrôlé. Au moins avait-il le mérite de l’aveu, là où règne le déni vertueux, car, aux dires de la littérature de candidature, seul le désir de transparence, d’équité, et de service de la communauté, motive ceux qui postulent. « Servir, disait Valéry, mot de ceux qui veulent commander » : les conseillers nationaux peuvent accélérer des carrières, à commencer par les leurs et par celles de ceux qui leur ressemblent, mandarins, pontifes, khalifes en devenir (je me suis souvent fait la réflexion qu’il faudrait écrire au moins khalification, si non même caïphication)  ; ils peuvent en freiner d’autres, voire en briser, ou en étouffer dans l’oeuf, et ils ne s’en privent pas. Ils escomptaient même en tirer satisfaction, puisqu’ils ont réclamé de pouvoir auditer. Goût du pouvoir sur autrui, jouissance dans l’exercice de la contrainte à la conformité  : il y a dans le CNU quelque chose de fondamentalement policier.

Un gâchis

Le premier des effets délétères provoqués par l’existence du CNU est un incroyable gâchis.

À cause d’une politique évidente de rétention de l’information, dont le livre de François Garçon donne de nombreux exemples [11], il est difficile d’obtenir des chiffres précis, mais l’ordre de grandeur est tout à fait sûr : la khalification est accordée à 60-70 % des dossiers, ce qui veut dire en fait que plus du tiers des jeunes docteurs formés par les universités chaque année est coulé sans miséricorde à sa première apparition - le comble étant que des centaines d’entre eux le sont pour des motifs absolument futiles, bureaucratiques, paperassiers, imbéciles, comme l’oubli d’un vague papier, du genre photocopie de carte d’identité. Il y a là un malthusianisme insupportable, un gaspillage de ressources intellectuelles et humaines dont la seule pensée laisse pantois. En chiffres ronds, la section de sociologie a ainsi expédié en 2013 environ 600 dossiers, elle en a recalé 300 : je suis tout à fait disposé à admettre que la France n’a peut-être pas besoin de 600 nouveaux docteurs en sociologie tous les ans, mais peutil exister moyen socialement plus insensé de le reconnaître que d’en laisser 300 aller jusqu’au bout du parcours d’épreuves de la thèse, avant de leur assener que, de toute façon, elle ne leur servira àrien ? C’est du sadisme, et un sadisme encore aggravé par la morgue avec laquelle les caciques de l’institution traitent leurs victimes. Je sais telle société savante dont, à chacune de ses rencontres annuelles, la présidente présente avec pompe les résultats de la section du CNU compétente dans son domaine ; pour désigner la différence entre le nombre des candidats à la khalification aux fonctions de professeur et celui des khalifiés, elle emploie alors avec délicatesse le terme de déchet. Je rappelle que les réprouvés qu’elle y englobe viennent d’obtenir une habilitation, et peuvent donc en être à leur vingtième année d’études. Que Madame la Présidente, je l’en conjure, fasse encore un effort, et qu’elle dise franchement excrément.

La peur provoquée par son pouvoir discrétionnaire explique d’autre part que, sur le plan intellectuel, le CNU soit, dans la stricte logique, au fond, de sa nature d’organe de censure, une machine à fabriquer du conformisme. Il faut, sous peine de mort sans phrases, que la thèse qu’on rédige soit agréée par lui ; en force de quoi les directeurs de recherche sont déjà contraints, s’ils ont le souci de l’avenir de leurs dirigés, à se faire leurs premiers censeurs, au lieu d’encourager leur originalité. Mais la plus puissante incitation au conformisme tient au bornage disciplinaire sur lequel repose le CNU. Celui-ci est, en effet, divisé entre environ quatre-vingts sections, entre lesquelles est censée se répartir toute la science concevable. Or le premier réflexe de chacune d’entre elles est de vérifier pour commencer que tout dossier qu’on lui soumet s’inscrit bien dans son pré carré, le fameux champ dont ses membres sont parvenus à se rendre maîtres et seigneurs. Le nombre de candidatures repoussées au simple motif qu’elles en débordent les frontières est sidérant. En 2009, elles ont constitué 40 % des refus formulés par la 62e section (énergétique, génie des procédés) ; la même année, elles représentaient 75 % de ceux de la 26e (mathématiques appliquées), tandis que l’année suivante, sur les 140 dossiers recalés par la 71e, 120 l’étaient pour cette raison [12] ! La conséquence en est la proscription de tout le renouvellement qu’une discipline peut recevoir de son croisement avec une autre, alors que c’est très fréquemment de ce genre de démarches que naissent les innovations. Mais non, la prime va à la répétition - aux travaux qui, sans la moindre originalité, se borneront à décliner une démarche déjà reçue, mais qui surtout, surtout, ne feront pas bouger les lignes. Ce type de fonctionnement ne peut être, à la longue, que mortel pour les universités françaises : un nouveau Braudel croupirait de nos jours vingt ans comme vacataire, jusqu’à ce qu’il se résigne à opter entre histoire, géographie et économie.

Mais la pire dérive intellectuelle dont le CNU soit responsable tient peut-être au rapport de propriété à la vérité que doit forcément susciter l’existence d’un corps qui est réputé trancher à son sujet, et avec le pouvoir d’excommunier qui est, à ses yeux, en dehors d’elle. Ce sentiment de possession tranquille de la vérité revient en fait à ne plus accepter de se laisser blesser par elle, et constitue la voie la plus rapide vers l’engourdissement intellectuel, alors que nous ne sommes pas juges de la vérité : c’est elle qui nous juge, au contraire, et qui nous jugera. Je me permets de le demander : de combien de membres du CNU le nom restera-t-il d’ici cinquante ans dans les annales de la discipline qu’ils régentent  ?

Quant aux effets institutionnels de l’existence du CNU, ils remettent en mémoire le mot de La Mennais, disant que la centralisation, c’est l’apoplexie du centre et la paralysie des extrémités. Encore le mot de centralisation est-il ici un peu faible, la fonction du CNU étant en fait de nature impériale. Si ce terme paraît en revanche trop fort, qu’on songe à ce qui se passerait si la France avait conservé ses dépendances africaines : l’université de Brazzaville soumise au CNU, personne ne douterait, je pense, du caractère impérial du pouvoir de celui-ci, la présence de quelques universitaires congolais dans certaines de ses sections ne pouvant à cet égard tromper personne. J’invite les universitaires bretons qui me donnent leur propre appartenance à ses rangs comme une preuve de son innocuité sur ce plan à accorder à cette considération un moment de réflexion.

Mais bref. Pour ce qui est de l’apoplexie du centre, je n’y traîne pas : l’embolie, la thrombose sont trop bien établies par les chiffres ahurissants que donne François Garçon pour qu’il en soit besoin. La paralysie des extrémités tient d’abord à la dépossession des établissements de leur politique de recrutement, puisque celle-ci est conditionnée aux arrêts d’un pouvoir central ; tandis qu’en même temps et contradictoirement, le CNU est incapable de lutter contre le localisme : ce qui est logique, car il est de l’essence d’un pouvoir impérial de rémunérer la collaboration des élites locales à son maintien. De même, alors que le CNU se prétend le garant de la qualité des thèses, sa seule existence provoque le contraire de l’effet recherché, puisqu’on peut en effet brader, sinon les doctorats, du moins les mentions qu’on leur accorde, du moment qu’il est bien entendu que, de toute façon, le CNU éliminera. On peut donc dire de lui, sur ce point comme sur tant d’autres, ce que Karl Kraus disait de la psychanalyse, que c’est une maladie qui se prend pour son remède. Le CNU n’est ni le coeur, ni la tête de l’Université, comme ses thuriféraires veulent le faire croire : il est son goitre.

Réformes

Bien entendu, des propositions d’amélioration ont été émises. Je mentionne à peine l’habituelle réclamation d’une hausse des moyens. Toute honte bue, ses fauteurs la poussent parfois jusqu’à revendiquer que les membres du CNU soient déchargés d’enseignement, en sorte qu’ils puissent mieux se consacrer tout entiers à leur tâche : une caste de censeurs qui ne feraient plus que de la censure, voilà le rêve. François Garçon, de son côté, demande qu’au minimum les élections au CNU ne se fassent plus sur listes bloquées, afin d’y limiter un peu le pouvoir des appareils syndicaux : c’est le bon sens même, et il devrait en aller ainsi pour toutes les élections universitaires. Il y ajoute l’obligation pour toutes les sections de préciser clairement ce qu’elles attendent des candidats, ce qui est loin d’être toujours le cas ; celle de justifier systématiquement leurs décisions, positives ou négatives, par communication immédiate aux personnes concernées des rapports établis à leur propos ; celle enfin de publier des statistiques précises sur leurs activités.

Toutes ces réformes seraient certainement des progrès. Pour ma part, j’y adjoindrais volontiers la suppression de la distinction entre maîtres de conférences et professeurs, qui, au fond, ne repose sur rien. L’Université, c’est la communauté des docteurs et des doctorants, et on est doctorant dès qu’on entre en première année. Puisqu’il existe une égalité fondamentale entre les docteurs, la rethèse à laquelle se ramène l’habilitation n’a d’autre justification que le désir d’étirer la hiérarchie, c’est-à-dire la libido dominandi et pas du tout la libido sciendi. Les meilleurs systèmes universitaires, tel le canadien, l’ignorent d’ailleurs résolument. Or sa suppression, par la fusion des deux corps actuels en un seul, allégerait très sensiblement les tâches du CNU, puisqu’il serait libéré de ses travaux de seconde khalification. Je ne comprends pas qu’il ne milite pas plus décidément pour.

On pourrait aussi faire au CNU l’obligation statutaire de se réunir toujours à Ploërmel, histoire de l’aider à une prise de distance symbolique par rapport à sa fonction de centralisation impériale. Il pourrait même y siéger, par exemple, à la maison mère des Frères de l’Instruction chrétienne, boulevard Foch : il y a de grandes salles et un dortoir, il y serait fort à son aise, et il compléterait ainsi fort avantageusement, et sans frais supplémentaires, le décentrement géographique par le dépaysement idéologique.

Je plaisante - mais c’est parce qu’il me paraît clair qu’à réfléchir aux moyens d’améliorer le fonctionnement du CNU, on s’expose à tomber dans un de ces cas où le mieux est l’ennemi du bien [13]. Le CNU est un organe fondamentalement dépassé, et il l’est précisément parce qu’il est moderne, au sens que les historiens donnent à ce terme, c’est-à-dire typique de la période qui va de la Réforme à la Révolution. Car il n’est pas besoin d’être grand clerc pour identifier les deux modèles sur lesquels cette machinerie a été construite. De Gaulle disait que l’Algérie resterait de quelque manière toujours française, comme la France est toujours restée romaine ; et, de fait, on n’apostasie jamais impunément le catholicisme : c’est toujours pour mieux le reproduire à l’identique, en croyant davantage s’en être émancipé. Comment tous ces universitaires SNES-Sup, si souvent fanfarons d’athéisme, qui peuplent les sections du CNU, peuvent-ils être aveugles au point de ne pas voir qu’ils font tourner un Saint-Office ? Leur Conseil en exerce la même fonction centralisatrice de gardien de l’orthodoxie, avec les mêmes méthodes impérieuses, où l’arrêt tombe de haut, le même goût du secret, et la même stérilité fondamentale [14]. Quant à l’esprit des Lumières, le système n’en a retenu que ce qu’a conservé d’elles le versant jacobin du bonapartisme. Le Consulat est à l’origine de toutes nos institutions d’éducation depuis la Révolution ; le CNU a beau être né plus d’un siècle et demi après lui, il reste essentiellement marqué par sa mentalité, et, en particulier, par sa méfiance invétérée envers toutes les réalités locales, comme envers l’indépendance intellectuelle de l’Université. Méfiance qui s’accordait à la dimension la plus monolithiquement rationaliste des Lumières - celle qui, à force de reductio ad unum et de principe de non-contradiction, doit aboutir en tout domaine à la plus extrême centralisation. Le CNU est donc une institution typiquement foucaldienne, où a achevé de s’opérer le passage, caractéristique de l’histoire de la science en Occident, de la flamboyante rosace médiévale des savoirs [15] jusqu’à cette structure radiale, qui, avant d’être celle où le Conseil national des universités prétend enfermer dans ses sections toute la connaissance, fut celle des univers carcéraux du XIXe siècle, Mazas ou La Roquette, tous tenus à l’oeil à partir du centre. Dans un de ses livres les plus célèbres, Foucault a d’ailleurs reproduit une gravure des années 1870, représentant une conférence sur l’alcoolisme donnée dans l’auditorium de la prison de Fresnes : les auditeurs sous main de justice y sont encagés dans des boxes grillagés, tous orientés par l’architecte, en gradins d’amphithéâtre, dans la direction du maître de la science. Tel le CNU : normatif, répressif, panoptique, sa vraie devise est toujours Surveiller et punir [16].

Je me sens d’ailleurs assez homme d’ordre pour comprendre la nécessité d’une instance qui ait veillé à le ramener dans l’Église après l’insurrection luthérienne, comme l’utilité du serrage de vis consulaire après l’orgie de sang célébrée par la Révolution. Mais, justement, les temps ont changé. L’Église elle-même est passée du Saint-Office aux JMJ, et dans l’État la fermeture de la période de guerre civile entre la gauche et la droite ouverte en 1789 remonte en France à l’Union sacrée de 1914, lorsque les intérêts conservateurs furent officiellement réintégrés dans le patrimoine d’une République devenue enfin légitime. Ce happy end a même reçu récemment une confirmation, à l’échelle au moins de l’Europe, quand, en 1989, a achevé de se vider, à Berlin, la querelle jaillie à Paris deux siècles plus tôt. La conséquence en est que le corset des institutions consulaires ne nous est plus indispensable. La machinerie rigide, centralisatrice, monolithique du CNU est donc aux antipodes de l’esprit du temps, qui est souple [17], liquide, disent même certains [18] - elle est aussi anachronique que la conscription.

Confiance et méfiance

Il n’est en fait pas une seule des fonctions que le CNU exerce ou qu’il usurpe qui ne puisse aujourd’hui être aussi bien et mieux remplie par d’autres institutions qui existent déjà, et qu’il n’est que de laisser vivre. Toutes les tâches qu’il prétend accomplir pourraient l’être localement, et elles le seraient mieux, ne serait-ce que parce que la réalité de l’Université est essentiellement locale : ce qui fait qu’il y a une vie universitaire, c’est la rencontre de professeurs et d’étudiants dans des salles de travaux dirigés, et non les usines à gaz et les armées mexicaines dont raffolent évidemment les enseignants du supérieur, tendanciellement désireux, c’est trop humain, d’échapper à la remise en cause constante que leur impose la présence étudiante. Essentiellement locales, les universités le sont d’ailleurs par héritage génétique, parce qu’elles sont nées au Moyen Âge, et sont donc filles d’une époque qui fut par excellence celle des autonomies. Une bonne partie de leurs problèmes actuels en France vient directement de ce que, sous prétexte de garantir leur universalité (qui l’est bien assez du simple fait que l’universel est leur objet propre), on tente de les gérer sur le mode centralisé propre aux Modernes.

Qu’on fasse donc, en tout domaine, confiance aux universités. Cela peut entraîner des risques, mais, outre qu’il doit être possible de se prémunir contre eux, la confiance sera toujours moins coûteuse socialement que ne l’est la méfiance. Les jurys de thèse sont déjà des garants scientifiques de la qualité des doctorats infiniment plus sérieux que ne l’est le CNU ; il en irait de même du recrutement des universitaires, si on avait le bon sens d’en transférer l’entière responsabilité aux universités. Directement concernées par les conséquences de leurs choix, elles les arrêteraient à coup sûr avec moins de désinvolture que le CNU n’en met dans ses procédures. Comme, d’autre part, le refus des établissements d’élire tel ou tel serait toujours formulé par rapport à un poste, il serait, pour les recalés, infiniment moins mortifiant que ne l’est l’espèce de rejet absolu que signifie, de nos jours, le refus de khalification. Le risque de voir croître abusivement l’autorecrutement pourrait être contenu par des quotas de membres extérieurs à l’université concernée dans les comités chargés d’élire, voire dans les choix à opérer.

Pour ce qui est de l’évaluation personnelle des enseignants, il faudrait déjà savoir si - en dehors d’une approche purement quantitative, pour laquelle il suffirait d’un greffier et d’une balance - elle est seulement concevable en lettres. Car, autant on peut sans doute juger d’un balisticien qui enverrait sur Mars les fusées qu’il prétendrait envoyer sur Vénus, d’un juriste dont les étudiants perdraient tous leurs procès, d’un médecin dont les malades mourraient toujours plus vite que ceux des autres, comment départager sur la Révolution française, par exemple, un marxiste, un libéral, un réactionnaire ? Leur opinion, et donc leur science, est suspendue à des choix problématiques, eux-mêmes indémontrables, et qui relèvent de l’acte de foi. Il est donc excessivement dangereux de demander aux uns de juger de la qualité de ce qu’écrivent les autres, et c’est pourquoi je me sens en définitive hostile à toute idée d’une évaluation des enseignants de la faculté des lettres. Si toutefois on ne peut y couper, il me semble en tout cas évident qu’elle sera d’autant plus fiable qu’elle sera plus locale : ce qui devrait suffire à en exclure le CNU, l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES), et autres aérostats ; et qu’elle devrait absolument, dans des proportions et sur un mode que je ne prétends pas déterminer ici, prendre en compte l’opinion des étudiants. Ils sont majeurs, et les premiers concernés par la qualité de leurs professeurs ; il est donc inconcevable qu’ils ne soient d’aucune manière entendus dans les procédures actuelles.

Quant à la représentation de l’Université comme corps, elle serait assurée beaucoup plus légitimement par la Conférence des présidents que par le CNU, de même que les sociétés savantes suffiraient amplement à faire entendre la voix des différentes disciplines. Le passage des universitaires à la fonction publique territoriale, enfin, permettrait élégamment d’assurer leur gestion comme fonctionnaires, sans qu’il soit nul besoin de s’encombrer d’une pareille superfluité. Mon avis est donc qu’on supprime le CNU et qu’on ne le remplace par rien. Rien d’autre ne disparaîtra avec lui que l’une des formes contemporaines les plus pernicieuses de la police de la pensée.

le 12 juillet 2014

[1] Cité par Gérard Toulouse, « Trois âges dans une vie de chercheur  », La Croix, 10-11 novembre 2009, p. 16.

[2] Voyez François Garçon, Le Dernier Verrou. Pour en finir avec le Conseil national des universités, The Media Faculty, 2012, p. 183.

[3] Voyez Platon, Criton, 49e-54d.

[4] Voyez Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, « Champs/Essais », 2008 (1992), chapitre IV, « La révolution libérale mondiale », p. 64-77, spécialement p. 74- 75.

[5] Voyez F. Garçon, op. cit., p. 88, note 128, citant Pascal Froissart, « Le dossier de qualification et le CNU », in C. Laville et al., Construire son parcours de thèse, L’Harmattan, 2008.

[6] Voyez F. Garçon, op. cit., p. 57-58

[7] Ibid., « Des délibérations hâtives », p. 58-62, spécialement p. 59.

[8] Voyez Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005, p. 49-50.

[9] Élections au CNU 2001, section 4 (science politique), collège B, profession de foi, citée par F. Garçon, op. cit., p. 32.

[10] Sur les autopromotions des membres du CNU, voyez F. Garçon, op. cit., « Quand les rapporteurs ne s’oublient pas », p. 93-97.

[11] Ibid., p. 70-83, « Une machine non communicante ».

[12] Ibid., p. 46-48.

[13] F. Garçon aboutit d’ailleurs à la même conclusion, op. cit., p. 199-200.

[14] Voyez François Leprieur, Quand Rome condamne, Plon/ Le Cerf, « Terre humaine », 1989.

[15] Voyez Jean-Luc Evard, « L’avenir d’une mésalliance. Sur l’Université », Conférence, n° 35, automne 2012, p. 23-48.

[16] Voyez Michel Foucault, Surveiller et Punir, Gallimard, « Tel », 1997 (1975). La gravure représentant la conférence sur l’alcoolisme est la planche 27.

[17] Voyez Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983.

[18] Voyez Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, La Fabrique, 2002 ; et L’Amour liquide. De la fragilité du lien entre les hommes, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 2004.



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