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Débats

Hitler, Speer et la " terre brûlée "




du nouveau sur Speer ?

Sur Histoforums 2ème Guerre mondiale, 11/3/2004

Bonjour !

Pour éclairer notre débat sur les menées diplomatiques de Hitler avant la guerre, peut-être n’est-il pas inutile d’allumer un projecteur à l’extrême fin de la période.

On pense communément qu’il poursuit la guerre jusqu’au bout, et sa propre existence jusqu’à l’arrivée des Russes sur son palier, parce qu’il juge l’Allemagne indigne de vivre, vu qu’elle ne s’est pas montrée la plus forte dans le combat. D’où cet ordre de « terre brûlée » donné à Speer en mars 45, peu après la prise du pont de Remagen : l’architecte devenu ministre de la Production devient celui de la Destruction, pour ne pas laisser l’ennemi disposer des équipements du Reich au fur et à mesure qu’il l’envahit. En vain Speer plaide-t-il que cela menacerait la survie du peuple allemand lui-même, en le privant de ravitaillement, d’électricité, d’eau courante, etc.

Or, comme chacun sait, le peuple allemand a survécu. Speer l’explique par sa désobéissance à cet ordre : avec le concours de tous les responsables de bon sens, il aurait, dans l’immense majorité des cas, empêché les destructions en dépit des nazis fanatiques qui ne juraient que par les « ordres du Führer ». Tout cela est bel et bon, mais une question subsiste : comment un tel dictateur, disposant jusqu’au bout par l’intermédiaire de la Gestapo et des SS des meilleurs yeux et des meilleures oreilles du pays, a-t-il pu laisser bafouer un tel ordre ?

La seule explication est qu’il l’avait donné pour afficher une fermeté impitoyable, et l’avait laissé bafouer parce qu’il voulait précisément que le peuple allemand survécût, en attendant qu’un autre leader reprît sa besogne... et peut-être très vite, car il voyait venir la guerre froide et mettait tout en œuvre pour en hâter l’éclosion.

Dans sa politique, depuis le début c’est-à-dire l’automne 1919, un article de base est : « il n’y aura pas de nouveau novembre 1918 », c’est-à-dire de prise du pouvoir par les socialistes et autres centristes pour faire des courbettes aux Alliés. En avril 45, cela donne : moi, je ne capitule pas, et puisque la défaite est là je me suicide ; en revanche je leste le nouveau pouvoir, à qui je lègue la puissance économique du pays, d’un certain nombre de technocrates marqués de mon empreinte, à commencer par ce jeune et naïf architecte.

L’enjeu est de taille : il s’agit de savoir si Hitler roule pour lui-même, s’abîme dans l’ambition, la pulsion de mort et tout ce qu’on voudra, ou si l’amour de l’Allemagne est son moteur ultime.

D’innombrables auteurs (journalistes, militants, moralistes, historiens, etc.) ont glosé sur cet ordre de « terre brûlée », en le prenant au premier degré et en ne s’interrogeant pas une seconde sur la part de Hitler dans sa non-exécution. L’ennuyeux est que les déclarations de Speer (déjà faites au procès de Nuremberg) sont leur source unique, et qu’elles sont loin d’être désintéressées. Mais il y a plus ennuyeux encore : Speer lui-même s’est posé la question, et le passage correspondant de ses mémoires n’est quasiment jamais cité.

Il raconte son dernier entretien, le 23 avril, avec Hitler. Il lui aurait avoué qu’il n’avait pas exécuté ses ordres, Hitler serait resté un moment silencieux avec des larmes plein les yeux (jusque là tout le monde cite) et Speer commente (là personne ne cite plus) :

« Peut-être avait-il senti que je mentais. Je me suis souvent demandé s’il n’avait pas toujours su instinctivement que, ces derniers mois, j’avais œuvré contre lui et s’il n’avait pas tiré de mes mémoires [sur la nocivité des destructions FD] les conclusions qui s’imposaient. Je me suis également demandé si, en me laissant enfreindre ses ordres, il ne donnait pas une nouvelle preuve de la complexité de sa nature. Je ne le saurai jamais. »

Et nous ?



Une réponse révélatrice (distinguée par le signe >) et mes commentaires :

>Pensez-vous vraiment qu’Hitler avait la dimension d’un homme politique capable d’imaginer l’évolution du monde ?Si oui, le contexte dans lequel nous vivons serait sans doute différent ?

*************************

et pourquoi donc ? Churchill a fait ce qu’il fallait pour le mettre échec et mat.

>De plus ,je ne pense pas qu’Hitler possédait une culture générale suffisante, il n’avait jamais voyagé, alors comment dans ce contexte aurait-il pu avoir une vision du monde sans connaître son environnement .

***********************************

il en savait sûrement assez pour comprendre l’antagonisme potentiel entre les Alliés de l’ouest et de l’est ; cela, toute la documentation le prouve.

>Sincèrement je pense qu’il gérait au jour le jour les évènements et je doute même si ses facultés étaient capables de mesurer les conséquences de ses décisions.

******************************************

vous pensez, et moi j’apporte un texte peu connu, qui me paraît mériter une grande attention.

>Quand au devenir du peuple Allemend, ce devait être sans doute le cadet de ses soucis, car dans le cas contraire il aurait sans aucun doute pris des décisions avant 1944 qui auraient évité une destruction du pays et la mort de millions de personnes.

>la politique de la terre brûlée est à mon humble avis une réaction de frustration,et de haine , " Comme c’est raté, je veux que tout soit détruit,Après moi le déluge", je suis peruadé qu’Hitler roulait pour lui.

**********************************************

ce document suggère précisément le contraire, et il émane de quelqu’un de bien informé.



Hitler et la "terre brûlée" (suite) : le point de vue de Kershaw

de François Delpla (28/03/2004 12:08:32)

A la suite de mon post précédent sur le sujet, j’ai relu Kershaw... et j’ai été un peu surpris.

Il admet (contrairement à mes honorables contradicteurs du fil en question) que Hitler peut avoir sciemment laissé Speer saboter son ordre de "terre brûlée" :

"Fin mars, non sans mal, Speer était parvenu à convaincre Hitler -qui savait que son ministre des Armements sabotait son ordre- de lui accorder la responsabilité générale de toutes les mesures de destruction. (...) Autrement dit, Hitler le savait, tout serait fait pour éviter la destruction qu’il avait ordonnée." (t. 2, p. 1123)

Si ce passage ne m’avait pas frappé lors de ma lecture de l’ouvrage, c’est qu’il faut le chercher à la loupe dans un ensemble qui le contredit largement.

Et Kershaw n’esquisse pas la moindre explication. Il se borne au constat que la non-exécution de cet ordre est un signe, et le premier (le seul ???), que l’autorité de Hitler commence à décliner -ce qui est assez contradictoire avec l’affirmation qu’il sait qu’on sabote son ordre, fort impératif, et plus encore avec l’information suivant laquelle il charge de la supervision de l’exécution de la directive quelqu’un qu’il sait lui être activement hostile.

Voilà, ce me semble, un apport d’eau qui fait tourner très vite les turbines de mon petit moulin : Kershaw, qui a lu mon livre et le cite (pour d’autres passages), est le premier, après moi, qui affirme que Hitler sait que Speer sabote sa politique officielle de "terre brûlée". Mais il s’en tient là et ne tire pas la seule conclusion logique : cette politique n’est qu’officielle, et en fait, la politique de Speer n’est autre que celle de Hitler (et vice versa).

Cependant, comme je dis toujours, on ne peut argumenter à partir des travaux d’historiens (qu’on les encense ou les pourfende), mais seulement des faits : quelqu’un a-t-il donc l’idée d’une conclusion de ce sabotage autorisé qui prenne la place de celle que je tire (Hitler complice) et de celle que Kershaw ne tire pas ?

D’avance, merci



Le 30 mars 2004, après une mise en cause peu élaborée (m’accusant d’attribuer toujours à Hitler la responsabilité de tout, qu’on lui obéît ou lui désobéît), je réponds :

Déception

Vous affectez apparemment de croire que je crois que le problème est entre Hitler et Hitler parce que vous pensez qu’il est entre Delpla et Delpla.

Et Kershaw alors ? Pardon de vous rappeler

* 1) que mon message portait sur lui et relevait dans son propos une incohérence précise.

* 2) que je lui donne tout de même acte d’une chose : il est, après moi et à ma connaissance, le premier qui mette en doute l’ignorance de Hitler à propos du sabotage de son ordre de "terre brûlée".

Par respect pour nos lecteurs, je vais ajouter quelques éléments.

La légende d’un "Hitler pas au courant" prend racine dans la défense de Speer à Nuremberg. Il s’efforçait de se présenter comme un nazi propre sur lui, et incliné très bas devant la supériorité américaine.

Il aurait trahi Hitler dès le début de 1945. Le jugement tient le plus grand compte de ce système de défense puisqu’il retient comme circonstance atténuante ses efforts "contre la destruction insensée des moyens de production".

Pour finir, d’après ses mémoires (1969), il aurait avoué à Hitler lors de leur dernière rencontre, le 23 avril 1945, qu’il "n’avait rien fait détruire".

Si maintenant je prends les livres sur Speer de ma bibliothèque, par ordre chronologique, je lis ceci :

-  William Hamsher (1970) prend tout au premier degré. Il est persuadé que Speer a évité le maximum de destructions à l’insu de Hitler ;

-  Matthias Schmidt (1982), très hostile à Speer, lui reproche d’avoir voulu, en sauvegardant les moyens de production, ménager les bases de sa propre puissance car il espérait jouer encore un rôle en Allemagne ;

-  van der Vat (1997) parle (p. 229) de la "frustration of Adolf Hitler’s determination to drag Germany down with him".

-  Fest (1999) développe l’idée (déjà présente chez Schmidt) que, si Hitler avait vis-à-vis de l’indiscipline de Speer beaucoup de patience, c’est en raison de l’amitié qu’il lui portait ; il ne va cependant pas jusqu’à remarquer que Hitler connaissait parfaitement la non-application de son ordre de terre brûlée. Tout au contraire, il prétend (p. 240) qu’en mars 1945 l’information circulait mal et que Hitler était de moins en moins au courant de ce qui se passait dans le pays. Pour finir (p. 241-42) il nous présente, sans la moindre distance critique, un Führer renouvelant jusqu’au bout ses ordres de destruction.

Conclusion : après l’étrange réflexion de Speer dans ses mémoires (cf. mon premier post), Kershaw est bien le premier (à part votre serviteur) à affirmer en toute netteté que Hitler était au courant de la non-exécution de son ordre.

Références :

*Hamsher (Wiliam), Albert Speer / Victim of Nuremberg ?, Londres, Frewin, 1970, tr. fr. Albert Speer / coupable ou victime, France-Empire, 1972

*Schmidt (Matthias), Albert Speer / Das Ende eines Mythos, Munich, Scherz, 1982, tr. fr. Albert Speer / La fin d’un mythe, Belfond, 1983

*Van der vat (Dan), The Good nazi, Londres, Weidenfeld, 1997

*Fest (Joachim), Speer, eine Biographie, Berlin, Alexander Fest, 1999, tr. fr. Albert Speer, Perrin, 2001



"Terre brûlée" et libération de Paris de François Delpla (31/03/2004 10:21:30)

Je me permets de remonter le fil un peu plus bas, car d’une part il s’enfonce sous l’Afrique du Nord (dérive des cyber-continents !), d’autre part il me semble que Jules le fait bifurquer vers un autre sujet.

>J’ai bien relu les commentaires des différents auteurs mais j’avoue que ce n’est pas plus facile pour moi , il me semble que toutes les théories sont valables, ce qui corroborerait ce que Speer cite au sujet de la complexité du caractère d’Hitler .

>Mais j’avoue que Schmidt et Fest sont d’avantage avec mon point de vue.

***********************************************

Soit, mais nous sommes là pour échanger des arguments, non des impressions.

Un Hitler capable de tempérer sa dureté sous l’influence de tendres sentiments envers le jeune Speer aurait-il fait l’ombre du début de son parcours politique ?

>Mais, peut-on revenir en 1944 à la libération de Paris ?

>Je crois que le général gouverneur de Paris a également refusé d’obéir aux ordres de destruction, Hitler savait donc que certains de ses ordres n’étaient pas exécutés, alors peut-être dans ce cas si c’est exact,la théorie d’un Hitler au courant de la non application mais laissant faire (pour de multiples raisons )devient plausible .

**********************************

En effet. Mais ce n’est pas tout à fait aussi simple.

Ce que Choltitz reçoit d’abord et avant tout, lors d’une entrevue personnelle avec Hitler le 7 août, ce sont des ordres d’évacuation : des combattants vers le combat, de tous les autres Allemands de Paris vers l’Allemagne. En sorte que lorsque les ordres de destruction se font plus pressants et plus précis (sans avoir pour autant le caractère d’injonctions martelées qu’on croit souvent), il n’y a, pour détruire, plus beaucoup de personnel ni de matériel.

C’est ce qui permet, n’en déplaise à CJE, de risquer des affirmations et non de simples supputations : Hitler trompe son monde, mais sans grand souci de berner aussi la postérité. En sorte que sous un regard historique digne de ce nom, les ficelles apparaissent.

En l’occurrence, Hitler veut à la fois évacuer la France au plus vite, maintenant que la Normandie est perdue (et en déroutant l’ennemi, à qui la résistance en Normandie a précisément fait croire qu’il allait s’accrocher à chaque mètre de terre française et y jouer le sort du Reich), et garder tout son monde en main en suspendant sur la tête des défaitistes, de ceux qui interpréteraient la retraite comme une débâcle et un sauve-qui-peut, l’épée de Damoclès de terribles sanctions.



(à propos du film de Hirschbiegel)

Speer et la "terre brûlée"

de François Delpla (07/01/2005 15:25:24)

Je propose d’ouvrir un embranchement dans notre débat sur La chute, en reprenant celui de mars dernier sur l’ordre dit parfois "de Néron", par lequel Hitler charge Speer, le 19 mars 45, de détruire toutes les installations utiles avant l’arrivée des Alliés dans quelque portion du territoire allemand que ce soit.

Je résume : il est évident que Hitler n’a pu donner cet ordre et se désintéresser de son exécution. Si donc Speer a saboté cette dernière, ce qui est avéré, ce ne peut être qu’avec l’assentiment tacite du donneur d’ordre. Speer lui-même soulève brièvement cette hypothése dans ses mémoires (1969) et Kershaw dans son livre (2001). (Beevor, en 2002, reprend sans état d’âme la version classique.)

A Nuremberg, cependant, Speer s’était bien gardé d’une telle hypothèse, ce sabotage étant au coeur de son système de défense (il s’agissait de faire de lui un résistant) et l’adhésion du tribunal à cette fable contribuant notablement à lui sauver la vie.

Or que fait le film ? Il situe, de la manière la plus absurde, l’ordre le 20 avril, comme si la question n’était pas tranchée depuis longtemps. Et il néglige complètement l’hypothèse d’un double jeu hitlérien, comme Fest l’avait fait non seulement dans son livre sur les derniers jours (2002), mais, de façon plus impardonnable encore, dans sa bio de Speer en 1999 (plus impardonnable, car d’une part ce livre est plus détaillé, d’autre part Fest avait reçu très longuement les confidences de Speer et manquait donc à tous ses devoirs, non seulement d’historien, mais de journaliste, en principe à l’affût des scoops).

Puissent les débats actuels faire enfin émerger cette vérité : si Hitler a voulu la survie de l’Allemagne et contribué à la rapidité de son relèvement en manipulant son architecte privé dont il avait fait un très puissant ministre, il différait sur un point très important du personnage que ce film, après tant d’autres oeuvres de toute nature, essaie encore de nous vendre.



Speer et la "terre brûlée" : lecture des textes

de François Delpla (09/01/2005 16:18:47)

Speer a écrit à la fois des mémoires (courts textes traitant des questions précises), à l’usage de ses interrogateurs, en 1945, et des mémoires (un livre de souvenirs), en 1969. A quoi il faut ajouter son très prenant Journal de Spandau et divers entretiens, notamment avec Gitta Sereny.

En 1945, c’est un homme qui défend sa tête et s’autorise bien des filouteries, face à des officiers américains ou britanniques qui ignorent tout, au départ, du fonctionnement du Reich, et qui comblent leurs lacunes au petit bonheur. En 1969, c’est plutôt sa mémoire que ses mémoires défendent, et il entend passer pour honnête : cela n’est pas sans conséquence sur l’évolution de ses déclarations.

Ainsi, je crois qu’on peut dire qu’il invente de toutes pièces son projet d’attentat contre Hitler. Les mémoires au premier sens, publiés dans l’excellent Interrogations de Richard Overy, sont accompagnés d’une synthèse des interrogatoires de l’industriel Dieter Stahl, responsable des munitions au ministère de l’Armement. On y "apprend" que Speer lui avait sauvé la mise en faisant classer une inculpation pour "propos défaitistes" qui pesait sur lui puis que, tout en variant considérablement dans ses déclarations, il avait révélé à ses interrogateurs que Speer lui avait fait confidence, vers la mi-février 45, d’un projet de gazage du bunker hitlérien (Stahl devait trouver le gaz... et le mode d’emploi.) Il dit ensuite que Speer lui avait parlé, quelque temps plus tard, d’un futur attentat contre les voitures respectives de Himmler, Bormann et Goebbels lors de leur arrivée devant ledit bunker !

Tout cela sent fort le renvoi d’ascenseur. Et il n’est pas moins révélateur que Speer, dans ses mémoires livresques, passe complètement sous silence le second projet pour se concentrer sur le premier. Il dit que Stahl, rencontré par hasard, s’était mis en quête du gaz et de son mode d’emploi, que le constat, début mars, que la bouche d’aération était, depuis peu, surélevée et surveillée avait tout arrêté et qu’il avait renoncé d’un coeur léger à un acte qui lui semblait dicté par l’ambiance criminelle du lieu et de moment ! Voilà qui est assez loin d’un projet d’embuscade nécessitant le recrutement de toute un équipe armée jusqu’aux dents...

Bref, patatras et pas trace, dans le jugement de Nuremberg, du moindre projet d’attentat. En revanche on y lit :

"qu’au moment des phases finales de la guerre il fut un de ceux qui eurent le courage de prévenir Hitler que la guerre était perdue, et de prendre des mesures pour éviter la destruction insensée des moyens de production, à la fois en territoires occupés et en Allemagne. Il s’opposa à la politique hitlérienne de ’Ia terre brûlée’, en Allemagne et dans certains pays de l’Ouest, en la sabotant délibérément, prenant ainsi un risque personnel considérable."

Voilà bien un échantillon de l’influence néfaste de ce procès sur l’historiographie. Telles que les choses sont présentées, Speer a agi comme un parfait résistant, et toute découverte de son action aurait dû lui valoir le poteau.

Or à lire ses propres mémoires (livre), confirmés par les interrogatoires nettement plus incisifs de G. Sereny, tout s’est passé dans une bizarre complicité avec Hitler.

Tout d’abord, s’il s’était agi d’une chose sérieuse et non d’un slogan, la "terre brûlée" aurait dû commencer dès 1944 (au bas mot) et non en mars 1945, date à laquelle presque tous les récits de cette affaire commencent. C’est en tout cas dès cette époque, et lors de l’évacuation des pays limitrophes de l’Allemagne, que Speer dit avoir pris sur lui de préserver les installations nécessaires à la vie des populations.

Le 15 mars, pris d’une envie de codifier cela, il remet un mémoire (encore un !) au Führer... lequel répond par le fameux "ordre de Néron", le 19. C’est alors le sort de la Ruhr qui se joue. Il y a là trois Gauleiter et le maréchal Model. Speer convainc péniblement ce dernier et deux Gauleiter de limiter les destructions aux besoins immédiats de la bataille (que Model livrera le plus loin possible des installations utiles), et de remplacer les destructions durables par des "paralysies". Mais il est convoqué chez Hitler, qui lui dit, le 27, qu’il sait qu’il sabote l’exécution de ses ordres !

Ce que Hitler veut, c’est qu’il reconnaisse qu’il y a encore un espoir de gagner la guerre et, faute de cela, prenne un congé... moyennant quoi, du moins l’interprète-t-il ainsi, ses services (où son second est Karl Saur, un bureaucrate obéissant), effectueraient les destructions en son nom. Il refuse, Hitler lui laisse 24 heures de réflexion et arrivant devant lui au terme de ce délai, il dit "Mon Führer, je me tiens derrière vous inconditionnellement", ce qui détend miraculeusement l’atmosphère. Désormais, il conduira les destructions à sa guise, son autorité sur les Gauleiter étant réaffirmée (alors que le décret du 19 les rendait souverains en la matière).

Les tenants d’un "Speer résistant" ont prétendu qu’il avait fait preuve lors de cette entrevue d’une grande habileté et d’une salutaire duplicité, et telle est la logique du jugement de Nuremberg alors que lui-même, dans son livre, peine purgée, est beaucoup plus modeste : il ne savait quoi dire et n’avait trouvé que cette formule passe-partout !

La scène finale, que le film reproduit de manière assez fidèle au récit de Speer (le seul disponible) est donc éclairée, par cette préhistoire, d’une manière bien éloignée de celle des projecteurs du sieur Hirschbiegel : Hitler, qui savait avant le 28 mars que Speer sabotait, a toutes raisons de le savoir aussi après. Sa larmoyante émotion ne vient donc pas du fait qu’il l’apprend, mais du fait que son ami Speer le lui avoue, qu’il éprouve le besoin de partager cela avec lui. Cela, c’est-à-dire la survie de l’Allemagne en dépit de la chute du nazisme et de tous les faux discours jusqu’auboutistes, qui n’avaient d’autre fonction que de maintenir la fiction d’un Hitler refusant de capituler.



Bombardements nazis en Allemagne de l’est ?

de François Delpla (19/04/2005 10:31:55)

Voici, pour poursuivre la discussion sur Hitler, Speer et la "terre brûlée", une info récente parue dans la presse allemande.

Le journaliste Joachim Trenkner raconte de façon très vivante le calvaire de quelques petites villes de la grande banlieue de Berlin, bombardées par des unités résiduelles de la Luftwaffe dans les derniers jours d’avril 1945, juste après leur occupation par l’Armée rouge.

Bien peu est dit sur les causes de ce baroud. Essentiellement ceci, qui pourrait expliquer le bombardement d’une des villes, Anklam :

"Vielleicht hatte die Funkaufklنrung Kenntnis davon bekommen, dass sich am Abend des 29. April ein hِherer sowjetischer Truppenstab in Anklam befand, der über die kampflose ـbergabe von Greifswald verhandelte. Vielleicht haben einige Hitler-treue Offiziere auch nur nach dem »Nero-Befehl« ihres »Führers« vom 19.Mنrz gehandelt, dem Feind nichts als Trümmer zu hinterlassen."

ce qui signifie à peu près :

"Peut-être les écoutes radiophoniques avaient-elles permis de savoir que le soir du 29 avril un état-major soviétique important, installé à Anklam, négociait la reddition sans combat de Greifswald. Peut-être aussi quelques officiers fidèles à Hitler agissaient-ils simplement en vertu de l’"ordre de Néron" de leur "Führer" daté du 19 mars, pour ne laisser que des ruines à l’ennemi."

Cette prose est cousine de celle de Der Untergang (le livre de Fest comme le film de Hirschgiebel) mais il n’y a pas nécessairement contamination de l’une à l’autre : c’est Speer qui a rendu tout le monde malade !

On voit assez mal, le 29 avril :

1) l’armée allemande être encore assez organisée et équipée pour tirer parti des écoutes au point de suivre à la trace et de traquer depuis le ciel les états-majors soviétiques ;

2) des officiers agir en fonction d’un ordre du 19 mars qui avait été systématiquement saboté par son destinataire Speer, au point que Hitler ne pouvait l’ignorer -et était donc le premier complice de sa non-exécution ;

3) une poussée de volontarisme à cet égard se traduire par un bombardement aérien, avec des moyens dérisoires, d’une zone que quelques heures plus tôt on tenait avec des forces terrestres, sans rien y détruire.

Bien plus vraisemblablement il s’agit, de la part d’une poignée de fanatiques, d’un effort désespéré pour faire sentir aux populations qu’elles n’avaient rien à gagner à se rendre aux Russes... ou tout simplement, pour exister encore. Ces desperados agiraient plus en fonction des derniers ordres de résistance et de contre-attaque de Hitler que de son "Nero-Befehl" mort-né du 19 mars.

Non ?



Désolé d’y revenir mais...

de Loïc Bonal (19/04/2005 14:07:17)

en réponse à Bombardements nazis en Allemagne de l’est ? de François Delpla (19/04/2005 10:31:55)

... ne pourrait-il pas y avoir des raisons simplement militaires à un tel bombardement ?

Je veux dire, les canons français ont bien tiré sur des villages français occupés par les Allemands en 1940, pourquoi les avions allemands ne bombarderaient-ils pas des villes allemandes occupées par des Soviétiques en 1945 ?

Si telle ville est le point de concentration des forces destinées à une offensive contre une unité allemande voisine, celle-ci ayant détecté ces préparatifs, il n’est pas anormal qu’elle subisse un bombardement en vue de perturber le déclenchement de cette attaque. Ceci sans distinction de nationalité, les impératifs militaires primant à mon avis largement.

Et ce ne serait en aucun cas une volonté de destruction systématique que la Luftwaffe n’a plus (ou n’a jamais eu ?) de toute manière.

Non ?



Tout de même !

de François Delpla

en réponse à Désolé d’y revenir mais... de Loïc Bonal (19/04/2005 14:07:17)

Je suis d’accord avec l’explication de Loïc mais peut-être pas avec ses attendus.

Il est assez probable que le bombardement d’Anklam ait des mobiles militaires bien classiques. Cependant, nous sommes à quelques kilomètres de Berlin, quelques heures avant le suicide de Hitler ! Dans ces conditions, utiliser les derniers bombardiers disponibles dans une action inutile qui a toutes chances d’ajouter aux souffrances de la population civile (le seul résultat militaire à espérer, c’est de retarder de quelques secondes la prise d’une capitale inexorablement encerclée !), c’est avant tout un acte politique. C’est le fait d’officiers jusqu’auboutistes qui tendent à devenir minoritaires. Ils tiennent à ce que les ordres de contre-attaque du Führer soient exécutés jusqu’à l’absurde, dans l’attente de quelque miracle de dernière seconde.

D’autres, dans le même temps, s’emploient, si par extraordinaire ils ont à la fois des avions, des fonds de bidons d’essence à mettre dedans et des terrains incomplètement transformés en entonnoirs pour les faire décoller, à des besognes plus constructives, par exemple l’évacuation vers l’ouest de biens ou de personnes.

le 19 avril 2005



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