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Débats

Les "carnets de captivité" de Paul Reynaud : une source décisive




Sur Histoforums

Je travaille actuellement sur ce livre, paru en 1997, après que de maigres extraits eurent, en 1980, émaillé un livre un peu trop pieusement filial (cf.ci-contre).

Les réflexions de Reynaud sur Pétain, son successeur qui, désigné par lui-même, l’a néanmoins fait incarcérer, sont des plus intéressantes, notamment lorsqu’elles s’appesantissent sur les journées cruciales entre le 12 et le 16 juin 1940.

Les passages les plus révélateurs portent sur un épisode complètement oublié : une dispute lors de l’arrivée du gouvernement à Bordeaux, le 14 juin 1940, avec les Anglais Spears et Campbell.

Le délégué de Churchill auprès de lui et l’ambassadeur anglais en France viennent lui dire que leur pays refuse de délier la France de son engagement de ne pas signer une paix séparée et il a, reconnaît-il, un « mouvement de mauvaise humeur ». Le 17 juin 1941, il formule les choses ainsi :

(...) lorsque, le 14 au soir à Bordeaux, Campbell et Spears m’ont dit que le gouvernement anglais me faisait savoir qu’il s’opposait à l’armistice, je leur ai répondu assez fraîchement en leur demandant si Churchill avait changé d’avis depuis Tours, car je voulais garder un moyen d’action sur eux. Mais j’étais tellement hostile à l’armistice que lorsque le conseil des ministres du 15 juin à Bordeaux m’imposa de le demander et que, le 16 juin Campbell et Spears vinrent m’apporter l’acceptation du gouvernement anglais, à condition que la flotte française irait dans les ports anglais, je leur démontrai que cette condition était inacceptable parce que la flotte italienne attaquerait la Tunisie pendant les pourparlers d’armistice. J’amenai le gouvernement anglais à retirer son acceptation (...).

Il y a ici, en dépit du fait que l’auteur se présente comme un comédien qui contrefaisait un certain nombre de sentiments en fonction d’un plan tarabiscoté, quatre aveux :

1) à Tours, le 13 juin, il considérait que Churchill avait délié la France de l’engagement du 28 mars (de ne pas signer de paix ou d’armistice séparés) ;

2)à Bordeaux, le 14, il s’est mis en colère devant Spears et Campbell en constatant le contraire ;

3)le 15, il avait bel et bien accepté la proposition Chautemps (consistant à demander à l’Allemagne ses conditions d’armistice), fût-ce à son corps défendant (le conseil des ministres le lui impose, mais il ne démissionne pas) ;

4) entre une demande des conditions de l’armistice et une demande d’armistice, la nuance est si faible qu’il la passe sous silence.

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Réponse de Patrick BEDIEZ

(14/03/2004 20:33:28)

Curieux ce Paul REYNAUD, qui semble avoir été sous influence d’une "maîtresse"(comtesse DE PORTES je crois (voir ce qu’en dit AMOUROUX) ;qui devait être bien content de passer "le bébé" à PETAIN avec l’armistice (car il semble, mais mes connaisances sont peu étendues qu’il ait eu des difficultés à trouver une solution en pleine débacle) et qui a repris une vie politique après guerre. Il est vrai qu’il connaissait bien DE GAULLE également.Un LAVAL du camp adverse toutes proportions gardées évidemment.En tout cas un politicien bien 3ème république dont on parle relativement peu aujourd’hui.

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Pitié pour Hélène ! de François Delpla (15/03/2004 06:40:25)

La "maîtresse" était Hélène Rebuffel, épouse séparée du comte de Portes, vivant de la façon la plus maritale avec un Reynaud qui avait lui-même quitté sa légitime depuis deux ans. Faut-il rappeler que le divorce était permis par la loi française depuis les années 1880 ?

Cette dame était et reste victime, dans les gazettes, d’un fort préjugé sexiste. Il convient néanmoins de constater qu’elle était politiquement assez nulle, non seulement par son absence de formation, mais aussi de relations. Rien à voir avec l’égérie des salons, grande faiseuse et défaiseuse de carrières, qu’on nous présente.

Oui, Reynaud avait été proche de De Gaulle... mais surtout en 1934-37. Les liens s’étaient beaucoup relâchés ensuite et en 1940 le principal conseiller militaire de Reynaud est le lieutenant-colonel de Villelume, médiocrement antinazi et totalement pessimiste : si "mauvaise influence" il y a, c’est principalement la sienne.

Mais Reynaud n’avait pas besoin de cela pour être lui-même pessimiste, dès la drôle de guerre. En fait, il ne trouvait pas drôle du tout d’être en guerre. En réclamant avec de Gaulle des divisions blindées, il avait surtout voulu menacer l’Allemagne. En 1940, dès avant l’offensive allemande, il cherche avant tout une sortie honorable, et plus encore dans la débâcle. Sa grande différence avec Pétain, c’est qu’il place l’honneur dans le respect de la parole donnée à l’Angleterre, le 28 mars, de ne pas signer de paix séparée.

Il pense (le document exhumé dans mon post précédent le prouve d’abondance) que Churchill, ému par les souffrances de la France, va la relever de sa parole. Il est stupéfait que cela n’advienne pas, et se trouve soudain privé de politique.

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Un intervenant rappelle que dans une interview donnée à Henri Amouroux (en 1964) de Gaulle avait ainsi jugé Hélène de Portes : "C’était une dinde, comme toutes les femmes qui font de la politique".

Réponse :

Il semble en effet que de Gaulle ait fait l’erreur commune, d’attribuer à la comtesse un rôle supérieur à celui qu’elle a réellement exercé sur les décisions de Reynaud (au détriment d’un examen de celles-ci dans leur logique, bien révélée par les Carnets de captivité).

J’ai moi-même recueilli le témoignage d’Elisabeth de Miribel, suivant lequel, fin juin 40, il (de Gaulle) "lui en voulait beaucoup" (à la comtesse).

La question, pour l’historien, est : "était-il si bien placé que cela pour en juger ?" Il avait surtout connu Reynaud en 1935-37, avant la dissolution de son premier mariage, et pouvait prêter l’oreille aux ragots, en cette époque peu charitable envers le désir féminin. Reynaud, qui lui a fait de grandes promesses de continuation de la guerre et de passage en Afrique du Nord, lui claque dans les doigts et il cherche à se l’expliquer, sans approfondir car il a bien d’autres chats à fouetter.

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Un échange avec Bruno Roy-Henry


mise au point (29/11/21012)

Mes propos de 2004 témoignent d’une influence fâcheuse de certaines pages du livre de Martin Allen sur Rudolf Hess.

Il a été démontré depuis que son analyse reposait en partie sur des documents inventés.

Pour résumer : Churchill a bien été le maître d’oeuvre d’une intoxication de Hitler, tendant à lui faire croire qu’il était sur le point d’être renversé par les anciens appeasers. Mais celle-ci, qu’Allen fait commencer à l’automne de 1940, débute en fait en mars 1941, comme en témoigne un télégramme de Lequio : détails ici .


Passerelles entre Reynaud et Halifax de François Delpla (20/03/2004 17:34:55)

Bruno Roy-Henry et moi-même dialoguons dans les profondeurs.

Histoire de refaire surface, voici le dernier échange (les > c’est moi et les =>, lui)

> >Depuis que j’ai lu dans Martin Allen et vérifié sur pièces que Churchill avait lui-même piloté de fausses approches de paix fin 40-début 41 (cf. un fil de novembre dernier), je me méfie de tout. Cependant, ayant moi-même labouré depuis 15 ans la question des ouvertures secrètes des Alliés à l’Axe, et réciproquement, en mai-juin 40, je suis en mesure de certifier avec un haut degré de probabilité que Churchill ne s’amuse pas à cela et criminalise, au contraire, toute tentative de ce genre, au grand dam et à la rébellion feutrée de Halifax qui ne rêve que de les connaître, ces conditions allemandes.

=> Certainement ! Mais n’y-a-t-il aucune passerelle entre Reynaud et Halifax ? C’est un point qui n’est pas clair : d’un côté nous avons Churchill qui le marque à la culotte et pousse Les Français au "jusque-boutisme", en les encourageant par de bonnes paroles, de l’autre Reynaud qui voudrait bien une paix globale : y-a-t-il eu des conciliabules entre le Lord et notre "petit-homme", et dans ce cas, les défaitistes ont dû s’en délecter...

> >Le cas de figure de l’hiver suivant, où l’Angleterre est seule et à bout de ressources, tandis qu’elle a "sauvé l’honneur" dans son ciel et en Libye, est assurément différent (attention, je ne dis pas que Churchill ait le moins du monde souhaité l’arrêt de la guerre, mais qu’il a pu, plus ou moins poussé par certains cercles conservateurs, lâcher du lest, voire se réjouir de mener Hitler en bateau et Hess en avion... vers la Suisse). >

=>mener en bateau, c’était bien la manière du vieux bouledogue...

>Du côté français également, en juin 40, toute enquête, secrète ou non, sur les conditions hitlériennes est pur défaitisme, pure capitulation. Personne ne propose de le faire pour gagner du temps : encore heureux ! Il reste un gramme de sincérité dans ce monde d’hypocrisie. Cependant les justifications de Chautemps ne sont guère empreintes de probité candide : il s’agirait de faire disparaître le parti des "mous" en démontrant que les conditions allemandes sont dures. A d’autres ! pendant ce temps la Wehrmacht avance et on ne met nullement en oeuvre un repli en Afrique du Nord.

=> Oui, elle avance, même là où elle n’a pas de blindés !

>De tout cela je dégage l’idée que Reynaud n’agit nullement par maladresse. La clé de son comportement, c’est qu’il ne croit plus du tout à une victoire militaire, même lointaine, mais qu’il veut un arrêt général de la guerre pour éviter le tête à tête franco-allemand, car il entrevoit assez bien le honteux calvaire qu’il serait.

=> Il donne plus l’impression d’agir comme une marionnette que comme quelqu’un qui sait où il va... Officiellement, on parle de se battre jusqu’au bout, mais l’on ne s’en donne pas les moyens (en changeant de généralissime, par exemple), on fait semblant d’écouter de Gaulle et on propose une capitulation de l’armée, ce qui est un non-sens si l’on voulait vraiment se battre en Afn. Quand à arracher une paix gobale, il est évident après le 10 juin, que Churchill ne lâchera rien.

A mesure que les jours passent, le camp des partisans de l’armistice se renforce. Reynaud doit bien se douter qu’il ne sera pas l’homme de cette coterie. Puisqu’il ne veut pas être l’homme de la résistance, pense-t-il sérieusement encore à être celui de la paix ?

Après le 10 juin et l’entrée en guerre de l’Italie, ceci me paraît exclu.

Réponse  :

En juin, je n’ai trouvé strictement aucune passerelle entre Reynaud et Halifax, et cela s’explique assez bien par deux facteurs :

1-)Ils savaient parfaitement à quoi s’en tenir l’un sur l’autre depuis le 26 mai.

2-) Churchill avait réussi, dans la même période, à imposer à l’un et à l’autre une certaine discipline.

Le 26 mai, quelle clarté ! Reynaud vient à Londres, poussé par Weygand, "exposer nos difficultés"... c’est-à-dire déjà, en langage moins diplomatique, demander une dispense pour signer l’armistice... à moins que l’Angleterre ne s’engage elle-même dans cette voie.

En effet, dans les discussions anglo-reynaldiennes, il n’est nullement question de la continuation de la lutte, côté français, que ce soit sur le sol métropolitain ou colonial. Et si peut-être la demande d’un effort plus important de l’aviation britannique, qui a tenu une grande place dans les précédentes conversations et sera omniprésente en juin (surtout à titre d’alibi pour ne rien faire soi-même -à moins qu’il ne s’agisse, plus cyniquement encore, d’un espoir sérieux que l’Angletere engage son aviation et, par là, se retrouve contrainte de signer un armistice en même temps que la France), est réitérée le 26 mai, elle est loin d’être au centre du propos.

Il est en revanche beaucoup question d’un pays qui n’est pas en guerre (ni au sol... ni dans l’air !) et qui se nomme l’Italie.

Dans la première et la plus fruste version de ses mémoires (La France a sauvé l’Europe, Flammarion, 1947, t. 2, p. 200), Reynaud, gommant l’incitation weygandienne, prétend même que la cause de son voyage à Londres était une lettre de son ambassadeur romain, François-Poncet, suggérant de faire de gros cadeaux à l’Italie pour la dissuader d’entrer en guerre.

Or des discussions sur ce sujet sont en cours aussi à l’initiative de Halifax, qui s’est fait mandater par le cabinet de guerre le 25 au matin. Je suppose que Churchill a laissé faire pour donner un os à ronger à son ministre et concentrer sa sévérité sur les tentatives de causer avec l’Allemagne, telles que le "plan Dahlerus" de neutralisation du nord de la Norvège, soumis par Halifax au cabinet la veille, et repoussé.

Mais Halifax, le 25 on the tea time, a reçu l’ambassadeur Bastianini et fait dévier la discussion : des revendications italiennes on en est prestement venu à la demande, par le gouvernement de Sa Majesté (mais sans en nommer le chef), d’une entremise de Mussolini entre les belligérants pour faire advenir une conférence destinée à mettre au point un "règlement durable des litiges en Europe".

Le 26 au matin, Halifax, qui n’est pas exactement un hypocrite ou un conspirateur, mais bien plutôt un donneur de leçons persuadé que sa façon d’agir est la seule raisonnable, rend compte presque sincèrement de la manière dont il a, disons, extrapolé le mandat du cabinet. Simplement, il sauve la face en prétendant que c’est Bastianini qui a parlé de conférence le premier.

Lors de cette séance, Churchill annonce la visite de Reynaud sans excès de circonlocutions ("il vient nous annoncer que la France va capituler"). Et il joue sa dernière carte : lui qui refusait pied à pied, depuis le 19 mai, les suggestions de lord Gort (devenues progressivement des objurgations) en faveur d’un rembarquement du corps expéditionnnaire britannique en train de se faire encercler avec les Français et les Belges, il s’y est brusquement rallié la veille au soir. Il tient donc pour Reynaud une réponse toute prête, qu’il fait avaliser ce matin-là par le cabinet : pas question que vous capituliez avant de nous avoir aidés, nous qui voulons continuer la guerre, à nous tirer de ce guêpier où nous nous trouvons pour avoir trop longtemps voulu combattre à vos côtés.

Il se passe alors une chose extraordinaire : Churchill, qui doit déjeuner avec Reynaud entre deux réunions du cabinet, demande à ne pas être seul... et n’est pas entendu. Aucun ministre ne daigne se restaurer en pareille compagnie. Plus fort encore : après ce déjeuner, Churchill s’arrange pour que Reynaud ait un bref tête à tête avec Halifax, après quoi les autres membres du cabinet (Churchill, Chamberlain et les travaillistes Attlee et Greenwood), les rejoignent.

Enfin, le cabinet se réunit et le premier quart d’heure de cette réunion importantissime pour l’histoire du XXème siècle a lieu, de façon absolument exceptionnelle, en présence des seuls ministres du cabinet, sans les secrétaires ni les invités habituels (Sinclair, Cadogan, les chefs militaires et quelques autres). De même, les discussions entre Reynaud et Halifax, d’une part, Reynaud et le cabinet, d’autre part, ont échappé à tout archivage. Quant aux mémoires de Churchill, ils présentent ces événements de manière très elliptique et surtout hors contexte, deux semaines plus tard, à propos de l’entrée en guerre de l’Italie !

Pour tenter de boucher les trous, nous disposons essentiellement de deux sources : le livre précité de Reynaud et le journal de son conseiller militaire, Villelume. Ce dernier nous dit qu’après de longues heures passées à l’ambassade il a vu Reynaud arriver vers 16h. "Halifax, nous dit-il, a été le seul à montrer de la compréhension. Churchill, prisonnier de l’attitude de matamore qu’il a toujours eue devant ses ministres, a été résolument négatif."

Reynaud écrit (ou du moins publie) 7 ans plus tard, alors qu’il connaît le résultat des courses (mais n’a visiblement pas mesuré la portée de ces aveux, non renouvelés dans les deux versions ultérieures de ses mémoires ; l’explication principale pourrait être le silence de Churchill dans ses propres mémoires -sortis en 1949, une aubaine sur laquelle, en 1947, Reynaud n’osait peut-être pas spéculer), qu’après sa conversation avec Churchill il a vu, ensemble, les 5 membres du cabinet... ainsi qu’Eden, alors ministre de la Guerre (c’est-à-dire de l’armée de terre) -un point qui me paraît douteux, mais n’est pas capital. Reynaud ne dit pas qu’il ait vu d’abord Halifax en tête à tête, mais on peut supposer que le passage suivant est relatif à cet épisode :

"Lord Halifax me dit qu’il avait pris l’initiative de faire, la veille même, des avances à l’ambassadeur d’Italie à Londres, le comte Bastianini, lui marquant que les Alliés seraient disposés à prendre en considération toute proposition de négociation, tant sur les intérêts italiens que sur les bases d’une paix juste et durable."

La suite, en revanche, semble faire état de sa discussion avec l’ensemble du cabinet : "Lord Halifax me parut frappé par mon argumentation. Il se dit prêt à suggérer à Mussolini que, dans le cas où l’Italie consentirait à collaborer avec ces deux pays à l’établissement d’une paix sauvegardant l’indépendance de la France et de l’Angleterre, (...) les Alliés seraient disposés à discuter avec lui les revendications de l’Italie. Il fut convenu que le cabinet britannique en délibèrerait et que j’en serais informé."

La suite est connue (je renverrai notamment au Five Days in London de Lukacs, récemment traduit) : après trois jours de terribles turbulences, Churchill réussit à reprendre son cabinet en main le 28, jour où il écrit à Reynaud que, finalement, le gouvernement anglais ne souhaite pas faire d’offres à Mussolini "pour l’instant" -un télégramme publié par Churchill, toujours à propos de la déclaration de guerre italienne (tome 3, édition française, p. 130), en dépit des aveux qu’il contient et qui contredisent de nombreux passages éthérés de ses mémoires.

Je résume, en vous priant de m’excuser d’avoir été si long (mais l’idée que Reynaud était en 1940 un faible bien intentionné est encore si prégnante qu’il faut, pour l’extirper millimètre par millimètre, accumuler les précisions) : les avances à Mussolini pour le dissuader d’entrer en guerre dissimulent de manière assez transparente des tentatives pour s’assurer sa médiation en vue d’une négociation avec l’Allemagne. Reynaud y est complètement mouillé, et même trempé comme une soupe. Halifax converge entièrement avec lui.

Reynaud spécule clairement sur la division du cabinet britannique et si tout cela a pu rester dissimulé à la postérité c’est dû, outre le fait qu’elle n’a pas été très curieuse, à sa manière oblique et bien peu démocratique de mener son ministère... l’un des points sur lesquels il se distingue le plus de Churchill, pas toujours transparent, mais au moins attentif à convaincre et à rassembler sur une même ligne les principaux ministres.

Si donc nous en revenons à la troisième semaine de juin, je ne vois aucune raison d’estimer que Reynaud croit en la capacité churchillienne de maintenir l’Angleterre dans la guerre. Ce maintien reste peu logique, vu de France, au moins en fonction de trois considérations :

1) la toute récente politique d’appeasement, qui avait des fondements solides et n’ a tout de même pas disparu comme par enchantement ;

2)l’effondrement de la France, sur la solidité militaire de laquelle Churchill avait fondé sa politique ;

3) la froideur de Roosevelt, que Reynaud comme Churchill abreuvent de télégrammes alarmistes, et qui les paye de bonnes paroles et de promesses d’assistance en matériel, refusant nettement d’envisager une entrée en guerre, immédiate ou non.


Gaullisme et solitude de François Delpla (22/03/2004 15:00:06)

en réponse à Re :Passerelles entre Reynaud et Halifax de Roy-Henry (20/03/2004 20:52:04)

>"Il s’évince de ces faits", comme écrivent nos brillants technocrates, que Reynaud n’a jamais cru possible ni souhaitable la continuation de la lutte en AFN.

>De Gaulle était vraiment seul !

>Pas depuis le 17 juin, mais bien depuis le 5...

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Cela n’a jamais été pour déplaire, ni pour paraître contre-nature, à l’auteur du Fil de l’épée !

Mais, de sa solitude, il cherche à entraîner du monde, et là il échoue. Son but n’était assurément pas de partir pour Londres tout seul, et encore moins d’y rester seul, du moins en tant que personnalité de niveau gouvernemental.

A partir de son entrée dans le dernier gouvernement Reynaud, le 6 juin, il se démène pour entraîner dans l’action les Reynaud, Mandel, Huntziger... et il échoue principalement en raison du manque de foi de Reynaud en la survie du bellicisme churchillien -un phénomène dont il n’avait pas mesuré l’ampleur à cause de l’hypocrisie de Reynaud, d’où le fait que, longtemps encore après, il incriminait à l’excès la comtesse de Portes.

Il est toutefois à noter que dans ses confidences au capitaine Guy, juste après la guerre, il dit que Reynaud était bien content d’introduire Weygand au conseil des ministres (les 12 et 13 juin) pour prêcher l’armistice, une chose dont il n’osait prendre lui-même la responsabilité. Il serait intéressant de savoir à quelle date cette idée lui est venue. Peut-être au lendemain même de la guerre, à la lecture des proses et gloses de Reynaud ou des débats du procès Pétain ?

le 29 novembre 2012



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