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Débats

Un débat sur l’été 40 pendant l’été 2000



(extrait des Forums de l’Histoire)



Et le duel Churchill-Hitler ?

Envoyé par : François Delpla Date : Jeudi, 6 Juillet 2000, at 3:51 p.m.

En réponse à : La Royale, anglophobe ? (Matthieu B. Le Vent des Huns)

Depuis 1933 Hitler avance masqué vers des objectifs très précis et Churchill est un des très rares à voir un peu clair dans son jeu. Si on discute encore sur des détails en se masquant cette réalité essentielle, c’est qu’il a lui-même énormément menti dans ses discours, puis ses mémoires. Pourtant, à propos de Mers el-Kébir, il est assez franc, citant Danton : "Les rois coalisés nous menacent, jetons-leur en défi une tête de roi". S’il ne s’agit que d’empêcher des navires d’être utilisés directement ou indirectement par l’Allemagne, il n’est qu’une brute qui prend un marteau-pilon pour écraser un moustique. De même, la rivalité, bien réelle, des deux flottes, n’entre pas ici en ligne de compte. Celle de Darlan adhère à l’armistice et répudie de toutes ses forces (sinon de tous ses hommes) une attitude à la de Gaulle, c’est ce qui dicte sa ligne de conduite et l’anglophobie, traditionnelle ou réactivée par Dunkerque etc. n’est que la servante de cette option, dont la cause est l’Allemagne ou plus précisément le génie de Hitler, son extrême doigté, ses conditions "généreuses" qui neutralisent la flotte et l’empire français plus sûrement que tous les moyens militaires.

Ce qu’il ne faut pas oublier c’est que le 3 juillet dans la rade de Mers el-Kébir personne, jusqu’à une heure avancée de l’après-midi, ne pense réellement que les Anglais ouvriront le feu... et notamment pas les Anglais. L’amiral Sommerville commence par désobéir sur ce point à Churchill et il lui faut pour tirer un très sévère rappel à l’ordre. Ce n’est donc pas au niveau des marins que cela se passe.

Un Pétain existe à Londres, il s’appelle Edward Halifax. S’il n’a pas déjà pris le pouvoir c’est que Churchill est autrement coriace que Reynaud, mais il ne renonce pas, il ne renoncera jamais, la preuve : Churchill saisira à Noël 1940 l’aubaine de la mort inattendue de l’ambassadeur à Washington, Lothian, pour convaincre la direction britannique qu’un poste aussi vital ne peut être occupé que par un très grand homme politique, suivez mon regard...

Cela ne devait pas l’enchanter de le voir à ce poste effectivement important, mais il fallait avant tout l’éloigner et lui retirer les leviers du Foreign Office. Mais le 3 juillet, Halifax n’est pas seul, pas seul, pas seul ! C’est la planète entière qui n’a pas le moral, devant les succès de Hitler, et se demande gravement si la voie diplomatique n’est pas la meilleure pour limiter les dégâts, plutôt qu’un maintien de la guerre qui pendant un long temps ne peut que les aggraver.

Pour Churchill, deux urgences :

-  1) Cogner... et il peut le faire beaucoup plus facilement contre des vichystes décrits, à tort ou à raison, pas le problème, comme des traîtres, que contre les Allemands ;

-  2) Séduire Roosevelt en le convainquant que l’Angleterre tiendra et que lui-même se maintiendra à sa tête. Or, depuis près d’un mois, le président s’est montré essentiellement alarmé par le sort de la flotte française. En la coulant, Churchill est sûr de recevoir son approbation publique... une chose qu’il n’a pas obtenue, ni même une approbation privée, depuis le 15 juin. Or, pour tenir face à Halifax, il a un besoin absolu de dessiner la perspective, fût-elle lointaine, de nouvelles alliances. Pour en revenir à l’intervention initiale de Patrick, je suis d’accord pour qu’on fête Mers el-Kébir et qu’on honore ses victimes comme des morts qui ont contribué plus que bien d’autres à la victoire... mais cela supposerait qu’on jette sur les choses un regard historique et il faudra hélas, comme pour le 18 juin, attendre un autre anniversaire !


Roosevelt, Churchill, de Gaulle...

Envoyé par : François Delpla Date : Samedi, 8 Juillet 2000, at 11:00 a.m.

En réponse à : Séduire Roosevelt oui mais... (Matthieu B. Le Vent des Huns)

***Churchill n’était pas naïf et devait bien se douter que le président américain ne bougerait pas avant les élections. Quant à l’attitude des marins il est certain que personne ne s’attendait au conflit à Mers El Kébir aussi bien du côté français que du côté britannique. De Gaulle aurait été prévenu de cette attaque et aurait donné son accord de principe...enfin j’ai lu ça quelque part...est-ce démontré ? Merci Matthieu***

Bouger, ça veut dire quoi ? Roosevelt va bouger avant les élections, d’une manière à la fois dérisoire et capitale, par l’accord anglo-américain sur les destroyers et les bases, envisagé le 26 mai, discuté à partir du 31 juillet et signé le 2 septembre(cf. Montoire, ch. 10).C’est un début de sanction envers Hitler, qu’il peut justifier devant son opinion publique à la fois en montrant que le traité est très avantageux pour le pays et en tirant parti de l’agressivité de la Luftwaffe envers le Royaume-Uni. Quant à de Gaulle, bien sûr qu’il n’est pas au courant de Mers el-Kébir avant l’attaque et pour cause : il aurait expliqué sur tous les tons à Churchill que les bateaux français n’étaient pas près de devenir allemands et qu’on pouvait au moins sur ce plan se fier à Darlan. D’autre part, dG savait bien qu’une attitude anglaise inutilement agressive envers Vichy ne pouvait que saper son mouvement naissant. Que Matthieu s’interroge donc sur l’inconscience ou la malveillance de sa source, et en tout état de cause sur son absence de preuve.


Anniversaires (à propos du 10 juillet 40)

Envoyé par : François Delpla Date : Mardi, 11 Juillet 2000, at 10:37 a.m.

Nous débattons des anniversaires, au mieux, après coup. Il faudrait, pour bien faire, attaquer dès maintenant une discussion sur la prétendue bataille d’Angleterre, la conquête de l’AEF, Dakar et Montoire ! Un mot tout de même sur le 10 juillet, massacré comme de juste par les médias, ce qui vaut tout de même mieux que leur silence total sur le Haltbefehl et leur cécité sur le 18 juin. Cela nous permettra une conclusion provisoire sur Mers el-Kébir. On persiste à nous parler de gens qui se conduisent "bien" ou "mal". Il y a d’un côté les "Quatre-Vingts" qui votent contre les pleins pouvoirs à Pétain, de l’autre des vichystes plus ou moins enthousiastes, certains même pas du tout, à moins qu’il ne voient dans Pétain un discret revanchard qui attend son heure.Quant aux nostalgiques actuels du maréchal, ils le dédouanent piteusement en disant (c’est aussi parfois la thèse gaulliste) que les 80 défendent non la patrie mais leurs fromages parlementaires.

Que d’anachronismes ! Il suffit de se plonger un tout petit peu dans l’époque pour mesurer que ce qui occupe l’horizon c’est, bien entendu, la guerre mondiale, qui justement ne l’est plus beaucoup et même moins que jamais. C’est donc la paix qui est l’horizon de chacun, et le positionnement de la France dans sa négociation. Il s’agit de savoir si on joue la carte allemande, et de quelle façon (plus ou moins collaboratrice, pour aider à achever l’Angleterre), ou la carte anglaise (étroite solidarité franco-britannique dans la négociation, pour partager les pertes). Or un événement a modifié la donne, plutôt favorable au départ (au moment de l’armistice) aux anglophiles ainsi définis (plus halifaxiens que churchilliens) : la canonnade de Mers el-Kébir. Elle assomme littéralement les partisans de la solidarité franco-britannique, comme le prouve d’autre part le tarissement des ralliements à de Gaulle. Du coup, le discours de Laval (le plus clair partisan, dès le départ, de la carte allemande) ne se heurte effectivement qu’à une volonté corporative de défense républicaine. Le journal de Louis Noguères, l’un des 80, récemment publié, est plein d’enseignements à cet égard. Alors qu’il est mis au net fin août, PAS UN MOT sur de Gaulle. Il montre surtout qu’au tout début juillet, quand l’idée se fait jour de convoquer une "assemblée nationale" pour changer les institutions, Laval n’a ni l’espoir ni la volonté de réunir beaucoup de monde. Il veut une séance bâclée, offrant à Pétain une apparence de légalité pour sa prise du pouvoir absolu, qui n’est qu’une imitation du Führerprinzip destinée à séduire son créateur. C’est après Mers el-Kébir que le rusé politicien se rend compte qu’il peut, par une participation massive au vote, obtenir une onction démocratique pour ses menées, et il infléchit progressivement dans ce sens son discours, qui de nazi début juillet devient quasi républicain le 10, cependant que la teneur des décisions votées supprime toujours autant le rôle des élus.

François Delpla, le 27 mars 2004

Post-Scriptum

La question de la responsabilité de De Gaulle dans la tragédie de Mers el-kébir est revenue sur le tapis sur Histoforums SGM en mars 2004 et a donné lieu à la réponse suivante :

Une légende et ses variantes de François Delpla (07/03/2004 17:54:12)

>Dans "Quarante millions de pétainistes", Amouroux cite le livre de Bouthillier "Le drame de Vichy" dans lequel l’auteur déclare que Pétain a toujours soupçonné de Gaulle d’être l’instigateur de Mers el-Kébir. >Y a-t-il d’autres sources en ce sens ? La visite de Sir Dudley Pound à Darlan à Bordeaux ayant eu lieu le 18 juin, et les Anglais ayant reçu toutes garanties que jamais la flotte française ne serait livrée aux Allemands, peut-on accorder un crédit quelconque à cette thêse ? Peut-être François Delpla pourra nous répondre ? ************************************************************

La thèse suivant laquelle de Gaulle a demandé aux Anglais de canarder la flotte de son pays est la plus extrême. Elle peut se concevoir dans le contexte de juillet 40, quand on ne connaît pas encore bien le personnage et que certains, qui n’ont pas fait le même choix que lui, font flèche de tout bois pour écarter l’idée qu’il s’agit d’un choix patriotique : il aurait agi par arrivisme, folie, etc. Je ne pense pas que Pétain y ait beaucoup cru et Bouthillier n’était pas de ses intimes.

Une thèse plus subtile, et fondée sur de meilleures apparences, part de ses déclarations radiophoniques, en particulier le magnifique discours du 26 juin, adressé personnellement à Pétain, qui l’accuse d’avoir par l’armistice livré la flotte "pour que l’adversaire puisse s’en servir contre nos propres alliés". De telles déclarations auraient affolé l’Angleterre et l’auraient poussée à régler au plus vite la question.

Il est vrai que de Gaulle énonce là une inexactitude, et plus précisément un raccourci militant. Mais pour penser que cela a, si peu que ce soit, pesé dans la décision britannique, il faut ne rien connaittre à la situation anglaise dans ces journées.

De Gaulle est, après le 23 (jour où le cabinet, l’espace de quelques heures, le reconnaît comme le coordonnateur d’un "comité national français" et ne reconnaît plus Pétain du tout : cf. http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=61 ), un fêtu ; il fait des pieds et des mains pour se faire reconnaître comme "chef des Français libres" et Halifax poursuit contre lui, avec l’aide de Vansittart et d’un grand nombre des notables français présents ? Londres (Léger, Monnet, Corbin et bien d’autres) une guerre de tous les instants.

Cependant, c’est la politique DE CHURCHILL qui est au coeur de l’affaire de Mers el-Kébir. Ayant raté son coup le 23, il tient à une rupture avec Vichy (enfin, Bordeaux jusqu’au 30 juin et Vichy à partir du lendemain) et ne voit guère d’autre moyen de l’obtenir que de canonner cette flotte en tirant parti des ambiguïtés du texte de l’armistice (la question cruciale est celle du lieu de stationnement des navires désarmés : le texte dit "dans les ports d’attache du temps de paix", donc beaucoup de navires seraient à Brest ou à Cherbourg, face à l’Angleterre ; Hitler a accepté verbalement de préciser qu’en cas de menace d’attaque anglaise ils pourraient être stationnés dans les colonies, mais a refusé de modifier le texte).

Churchill s’est donc fait donner, en tant que ministre de la Défense, un blanc-seing du cabinet de guerre pour "mettre hors de combat par tout moyen" ces navires, dès le 24 juin. De Gaulle n’a strictement rien à voir là-dedans et il est mis, le 3 juillet, devant le fait accompli. Spears est charg& de lui parler, et n’en mène pas large.

Les assurances de Darlan suivant lesquelles il saborderait ses navires plutôt que de les livrer sont bien connues des Anglais et sont relayées, notamment, par des télégrammes des "anglophiles" Herriot et Reynaud. Mais Churchill fait de la politique : on ne peut se fier à Hitler ni à ceux qui plient devant lui, point final, qui aime l’Angleterre me suive !



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