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Débat sur le comte Sforza : sa lettre au roi avant l’entrée en guerre est-elle vraiment lucide ?



extrait des archives des Histoforums



Mars 2003 : sur une lettre du comte Sforza

débat avec Marc Provencher

(marcprovencher101@hotmail.com)

écrite au roi Victor-Emmanuel par cet émigré antifasciste, ancien et futur ministre des Affaires étrangères, le 30 mai 1940. Un internaute enthousiaste nous communique le texte :

« Sire,

Des officiers de haute valeur morale (le fascisme n’a pas encore réussi à tout détruire dans l’armée) m’ont informé, non sans risques, que la guerre contre la France et la Grande-Bretagne est décidée. Et ils me supplient d’expliquer à V. M. que nous allons au devant d’un désastre pour nos armes et pour notre patrie.

Si je m’en rapportais aux vains efforts d’Albertini, d’Amendola et aux miens quand nous Vous apportâmes les preuves que votre premier ministre était le responsable de l’assassinat de Matteotti, j’hésiterais à vous écrire. Mais il s’agit du salut de l’Italie, de son avenir dans le monde ; au pis aller, ma conscience sera tranquille.

Sire, Votre premier ministre vous a démontré, par une série de preuves journalistiques, que le coup est sûr ; que même si l’armée est - comme elle l’est - désorganisée, sans armes, sans commandants et sans volonté de se battre dans une guerre que la nation ne sent pas, les ennemis sont voués à une défaite écrasante ; et qu’il suffit donc d’entrer en guerre pour partager bientôt avec l’Allemagne les dépouilles des vaincus.

Je ne discuterai pas avec V. M. ce vain rêve de « partager » avec Hitler. Même dans le cas impossible d’une victoire ou d’une semi-victoire, nous serions trompés par l’Allemagne, qui hait en nous, avec un inconscient « inferiority complex », ces qualités d’humanité, de générosité, de bon sens qui manquent totalement aux malheureux et déséquilibrés Allemands. Mais il n’y a pas la plus lointaine possibilité de victoire allemande. Et c’est cela seulement, pour parler « réaliste », comme le font ces pauvres fous de fascistes, que je voudrais aujourd’hui Vous expliquer.

Vos ministres Vous assurent que la France est pourrie, qu’elle est destinée à la défaite. Sire, voici en quoi cette proposition est erronée : la France n’est pas pourrie, mais ce qui l’est, c’est sa caste réactionnaire, ploutocratique, néo-fasciste : exactement comme en Italie. Je ne sais - ou je sais trop - ce que valent, chez nous, beaucoup de généraux promus sous la corruption fasciste ; mais je sais bien que la plus grande partie des généraux français est inapte, réactionnaire (c’est-à-dire sans contact avec le peuple) ou dans la meilleure des hypothèses, hypnotisée par les théories, déjà périmées, de la guerre 1914-1918.

Mais il y a plus : trop de généraux français admirent des Hitler et des Mussolini, auxquels ils attribuent les mêmes qualités que les réactionnaires allemands et italiens imaginent follement chez ces deux insensés. Ils sont, en somme, des traîtres inconscients au peuple français, destinés à la défaite, comme tous les chefs militaires qui ne sentent pas l’âme du peuple. Avec un peu de gloire, et même sans gloire, il sera donc facile aux armées italiennes de pénétrer rapidement et profondément sur le territoire français.

Où Votre premier ministre Vous trompe, où Vous Vous trompez Vous-même, c’est quand Vous croyez que la Grande-Bretagne imitera la France et s’effondrera après une brève résistance. Non, l’Angleterre a les épaules au mur ; non seulement elle résistera, non seulement elle et les Dominions étonneront le monde par leur ténacité, mais à Londres même - jusqu’à ces derniers temps si hésitante sous Chamberlain - une résistance sera organisée, si héroïque qu’une semblable n’aura peut-être jamais été vue. Alors, le monde se secouera. A la longue, les Etats-Unis entreront dans la lutte ; ils ne pourront faire autrement, parce que la volonté d’hégémonie mondiale de l’Allemagne aura, là aussi, causé une trop grande peur.

Je sais bien qu’autour de V. M. on affirme avec le plus grand sérieux que les Etats-Unis sont divisés entre isolationnistes et interventionnistes, que l’Amérique est antimilitariste, que l’Amérique ne sera jamais prête à temps, que l’Angleterre sera battue avant qu’on ne soit préparé à Washington. Ne croyez pas, Sire, à ces folies. Je connais les Etats-Unis, j’y suis allé dix fois, pendant ces dernières années du fascisme. L’Amérique étonnera le monde par une préparation militaire et économique devant laquelle tout finira par plier.

Si V. M. donne son nom et sa signature à cette guerre insensée, il faut qu’Elle sache que cela finira par signifier pour l’Italie la plus terrible des ruines. Pensez tout au moins à l’armée : si, tout comme moi, Vous en avez à coeur la renommée et le prestige, pensez à ce qui pourra lui arriver dans une guerre qui sera longue, très longue, avec toutes nos ressources déjà gaspillées par le fascisme, et avec un pays qui ne comprendra jamais une guerre menée aux côtés des Allemands. Et j’ose ajouter que cela vous intéresse plus encore que l’armée et que notre Italie : comprenez bien que les désastres seront si épouvantables et la perte de l’honneur national si cuisante, que cela finira par détruire tous les liens de fidélité et d’affection entre le peuple italien et Votre maison.

Si, au contraire, Vous chassez du pouvoir la bande fasciste et refusez Votre signature à la décision la plus désastreuse de notre histoire, le peuple italien Vous sera si reconnaissant qu’il oubliera peut-être la responsabilité, les erreurs, les déprédations et les crimes de la période monarchico-fasciste.

J’écris à V. M. en grande hâte, pour pouvoir utiliser un moyen sûr qui m’est offert présentement pour Rome et la villa Savoia, mais Vous comprendrez certainement la réalité de la situation. »

(Tiré de SFORZA, Carlo. L’Italie contemporaine / Ses origines intellectuelles et morales. Paris : 1948, La nouvelle édition, 419 p.)


A mon avis (message sur Histoforums SGM) ce texte mérite mieux que de l’admiration :

Essai de regard historique de François Delpla (07/03/2003 16:01:01) en réponse à Lettre du comte Sforza au roi d’Italie (30 mai 1940). de Marc Provencher (07/03/2003 07:29:07)

Bonjour et grand merci pour ce document et ces informations. Au-delà de l’admiration qu’on peut éprouver pour la lucidité et l’insolence de l’auteur, il convient aujourd’hui (comme il convenait à toute époque mais aujourd’hui nous aurions moins d’excuses que jamais de ne pas le faire) d’apprécier les limites du propos de Sforza.

L’histoire ne va pas vérifier la totalité de ses assertions : par exemple, l’armée italienne ne pénétrera pas profondément en territoire français, ayant trouvé à qui parler parmi les officiers "réacs" qui voulaient bien admettre de s’incliner devant l’Allemagne mais non certes devant l’Italie.

Ensuite, je trouve qu’il règle un peu facilement, à cette date, la question de l’appeasement britannique et de la passivité américaine. S’il prononce le nom de Chamberlain il omet ceux de Churchill et de Halifax au moment même où une bataille décisive fait rage entre eux, comme si dès à présent la conversion des classes dirigeantes anglaises à la lutte contre Hitler était acquise. De même, il ne semble pas concevoir les trésors de sollicitude paternelle et, il faut le dire, un rien servile, dont Churchill aura absolument besoin pour entraîner Roosevelt dans la danse.

Tout autant que le rôle de Churchill il sous-estime le talent de Hitler, que significativement il ravale au niveau de Mussolini. Le Führer a mis presque tout le monde échec et mat, il importerait d’en prendre conscience. Churchill le fait davantage, et la meilleure preuve c’est que, alors que Sforza observe sur l’URSS un silence qui demanderait à être interprété, Churchill ne cesse pendant cette période de faire des appels du pied à Staline, non point, comme chacun sait, par sympathie politique, mais bien parce que déjà il n’espère guère s’en tirer sans son concours.

Il serait intéressant de comparer en détail cette prose à celle de Churchill au même moment. On conclurait sans doute qu’elle est surclassée dans le domaine qui seul alors compte : la crédibilité. Il y a au total chez Winston beaucoup moins d’actes de foi et beaucoup plus de bon sens terre à terre, ainsi que de pédagogie.

Une dernière petite chose, peut-être sans grand rapport, peut-être pas : Churchill et Sforza seront à couteaux tirés fin 44. L’Anglais désapprouvait publiquement l’entrée, alors en projet, de Sforza dans le gouvernement italien, au motif que c’était un défi aux forces de droite, sur lesquelles comptait Churchill pour faire admettre son alliance avec Staline, en montrant bien à toute la planète qu’elle ne signifiait pas une extension indéfinie du communisme. Il avait à ce sujet -comme à celui, contemporain, de la mise au pas de la résitance grecque- de sévères prises de bec avec Roosevelt comme avec la presse américaine.


Vergogne grandissime : on ose critiquer le comte Sforza ?!?!?

(1ère salve). de Marc Provencher (08/03/2003 18:35:28) en réponse à Essai de regard historique de François Delpla (07/03/2003 16:01:01)

« Le fascisme est totalitarisme et ne saurait être rien d’autre. Son éclectisme lui permet de tout admettre, excepté une chose : la discussion. La discussion le tuerait à l’instant. » - Comte Sforza

Citoyen Delpla,

Je pense qu’il serait hasardeux, et fort probablement trompeur, de considérer cette lettre au roi comme une sorte de synthèse des vues réelles de Sforza sur la situation d’alors. N’oublions pas que l’homme est d’abord et avant tout un diplomate. Depuis sa démission fracassante de son ambassade à Paris en 1922, au lendemain de l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il mène une campagne de tous les instants contre le totalitarisme fasciste. Aussi, je pense que cette lettre doit être comprise dans les limites de son but déclaré, qui est d’empêcher l’Italie d’entrer en guerre aux cotés du Reich.

Pour cela, il faut convaincre le roi. Sur papier, l’Italie fasciste reste une dyarchie - et statutairement, Victor-Emmanuel PEUT refuser de signer l’entrée en guerre. Ce refus, je ne crois pas qu’il aurait arrêté Mussolini - qui depuis des années gruge tant qu’il peut les prérogatives de la couronne et n’attend peut-être que l’occasion de s’en débarrasser - mais il lui aurait au moins causé des tas d’ennuis. L’unanimisme de la Nation que cherche à forger Mussolini y aurait pris une réelle lézarde. Et puis, chi lo sa....

Sur la question de l’entrée en guerre de l’Italie, ou tout au moins sur l’opportunité de son entrée en guerre à ce moment-là, le "Grand Conseil" fasciste est, pour une fois, divisé. Et cela, Sforza le sait. Tout au long de son exil, il reste informé de la situation en Italie par des contacts sûrs au sein de l’armée et du corps diplomatique. Ça valait au moins la peine de tenter le coup, de tirer une dernière salve, non ? Du reste, détacher la couronne du faisceau, c’est un but qui a déjà été poursuivi par d’autres, notamment par l’antifasciste conservateur Giovanni Amendola (jusqu’à son assassinat par les fascistes fin 1924). Et au début des années trente, par l’antifasciste monarchiste Lauro de Bosis et son mouvement Alleanza nazionale (nom flibusté récemment par l’ex-MSI...) - avec l’appui du comte Sforza, bien entendu. Cette lettre est la manoeuvre de dernière minute d’un patriote libéral décidé à tout tenter pour empêcher l’initiative militaire la plus stupide de l’histoire italienne. (Un correspondant italien m’a déjà parlé aussi d’une tentative avortée d’enlèvement de Mussolini montée à la même époque par Sforza, mais les confirmations se font attendre : légende, probablement).

Vous dites : « Ensuite, je trouve qu’il règle un peu facilement, à cette date, la question de l’appeasement britannique et de la passivité américaine. S’il prononce le nom de Chamberlain il omet ceux de Churchill et de Halifax au moment même où une bataille décisive fait rage entre eux, comme si dès à présent la conversion des classes dirigeantes anglaises à la lutte contre Hitler était acquise. » Mais citoyen Delpla, c’est qu’il fallait la présenter comme telle ! Sforza ne prétend pas du tout "régler" dans cette lettre la question de l’appeasement et des appeasers. Il ne s’agit pas du tout pour lui d’émettre, dans ce document, ses vues les plus éclairées sur la situation politique et militaire de l’Europe, mais d’impressionner le Roi, de le convaincre que son pays court au désastre et qu’une chance demeure d’empêcher ça. Que l’Italie va s’enfoncer dans la honte et le déshonneur. Que la monarchie des Savoie est foutue si Victor-Emmanuel signe l’entrée en guerre (pronostic qui se vérifia). Que son étrange premier ministre lui bourre (et se bourre) le crâne.

L’appeasement britannique, l’isolationnisme ou la passivité US, Sforza en connaît bien la carte pour une raison fort simple : il s’y heurte depuis des années. Mais ce n’est pas le moment d’en faire étalage, au contraire. Il faut les mettre sous le boisseau. Il faut en réduire la portée. Le but de la manoeuvre est de persuader le pusillanime Victor-Emmanuel d’user de ce qui lui reste de pouvoir pour sauver l’Italie d’une défaite certaine. Il faut lui dire ce qui est nécessaire pour atteindre ce but. Dans cette perspective, c’est au contraire le passage sur la France qui fait problème : Sforza dit carrément au Roi que la voie est ouverte, que ça va entrer comme dans du beurre. C’est là que je ne comprends pas, que je suis vraiment largué. Cette franchise est dangereuse !

Et un autre problème, c’est ce que vous appelez à juste titre son insolence : en des tas d’autres circonstances, l’insolence du comte Sforza (consubstantielle au personnage tout autant que le cigare est consubstantiel à Churchill !) était fort bienvenue - mais pas ici. Je parle de ce passage où il dit en substance au Roi : si tu ne le fais pas pour le peuple italien, fais-le au moins pour ta couronne. Façon de lui dire, au fond : en ce moment suprême, tu ne penses qu’à ta cour, tu es un étroit, un médiocre. Ce qu’il était, du reste ! Mais ce n’était pas le temps de le dire. Le bouillant Sforza laisse ici transparaître son mépris et le Roi - qui est pusillanime mais pas idiot - va sûrement le sentir. De ses prédictions au Roi, Sforza trouve confirmation après coup, de son propre aveu.

Ainsi pour les USA : « L’heureuse Amérique d’alors [arrivée 5 juillet 1940] éloignait d’elle l’idée de la guerre, mais peu de semaines me suffirent pour me confirmer dans la certitude que j’avais en vain exprimée au Roi, dans ma lettre du 30 mai : que l’intervention américaine était inévitable et qu’elle serait décisive. Pour une telle certitude, je n’avais même pas besoin de me rappeler l’accent inexorable avec lequel le Président Roosevelt me dit, lors de ma première visite à la Maison Blanche, peu de jours après mon arrivée : « Ce brave Mussolini se fait beaucoup d’illusions sur moi, sur nous... Il verra, il verra... ». » (L’Italie contemporaine). Et sur l’Angleterre (juin 1940) : « Des hommes, des hommes forts, libres et fiers ne se rencontrèrent en 1940 que dans les pays de démocratie. Les quelques jours que je passai à Londres, sous les premiers bombardements, puis sur la mer et au Canada, avec des Anglais de toutes classes, me firent découvrir une Angleterre radicalement différente de celle, un peu endormie, que j’avais entrevue deux avant quand, ainsi que je l’ai déjà dit, je fus invité à y aller pour parler confidentiellement à une Chambre des Communes qui s’efforçait de vouloir comprendre ; disparus, en juin 1940, les mous et les timides de la périodes Chamberlain ; disparus, les philofascistes de la « bonne société »... Le danger mortel avait opéré le miracle ; la vieille libre Angleterre était ressuscitée, impavide. Nul ne doutait de la victoire finale ; exceptionnellement, certains ministres parmi les plus héroïques - peut-être un moment Churchill lui-même - se demandaient en secret s’il serait possible de résister à l’invasion de fer et de feu des nouveaux sauvages ; mais eux-mêmes étaient stoïquement décidés à accepter la mort plutôt que de cesser de vivre en Anglais libres. » (Ibid).

(Et soit dit en passant, quand Churchill déclare en 1944, au moment de la crise du cabinet Bonomi, que Sforza « n’est certes pas un ami de la Grande Bretagne », je me demande - et je vous demande - où il allait chercher ça.) La comparaison que vous proposez entre la prose de Sforza et celle de Churchill serait une étude des plus passionnantes. Mais encore faut-il choisir les bons textes. Cette lettre à Victor-Emmanuel en est un de circonstance, où prime la manoeuvre diplomatique et non l’établissement de la vérité. Cela dit, je pense que si l’on effectuait une telle étude, elle vous donnerait raison sur le point le plus important, le point suprême : pour vaincre Hitler, we want Churchill.

Autant que les Britanniques, les Français et les Américains ont tragiquement sous-évalué pendant des années (malgré les exhortations de Sforza, Sturzo ou Salvemini) le danger de la contamination fasciste, autant Sforza tend à sous-estimer la profondeur abyssale du danger nazi. Voici un passage caractéristique, tiré de son opuscule Demain il faudra faire grand (Montréal : 1944, Editions de l’Arbre, 46 pages). C’est celui où il expose son plan d’attaque de la dernière chance : « J’exposai à deux ministres [français], quelques jours avant l’invasion de la Pologne, un plan qui avait l’appui d’Italiens éminents vivant en Italie. « C’est la guerre, leur dis-je, vous ne la gagnerez que si vous avez de l’imagination créatrice. Adressez-vous au peuple italien par-dessus le gouvernement fasciste, dites que ce n’est pas votre faute s’il y a à Rome un régime qui réclame des provinces françaises, ajoutez que vous êtes prêts à montrer par des faits votre désir d’entente avec l’Italie, mais que la France a le droit de savoir si l’Italie est ou non contre l’hégémonie du Reich allemand dans le monde. Si elle est contre, qu’elle renverse un gouvernement qui est aux ordres de Berlin ; mais si elle est pour Hitler, qu’elle souffre que la France, à contrecoeur, à titre tout provisoire, prenne des garanties militaires en Piémont contre une éventuelle invasion fasciste du sol de la France. »

Dans les deux cas, la fin du régime fasciste était probable. J’avais sous les yeux un mémoire d’un vaillant et intelligent général italien qui m’assurait que l’armée - désorganisée en Ethiopie d’abord et ensuite en Espagne - n’aurait même pas pu défendre Milan. Il était probable que devant une preuve de dynamisme - dynamisme italien si les Italiens se révoltaient, dynamisme français si la France osait prendre des gages contre un dictateur - Hitler n’aurait pas pénétré en Pologne. Toute la politique de Hitler n’était-elle pas basée sur la conviction qu’il avait de la lâcheté de ses adversaires ? »

Sforza tend à mettre Hitler et Mussolini sur le même pied. Ce à quoi il faudrait aussi ajouter Staline. Ainsi, dans ce passage : « Staline lui-même essaya pendant longtemps de s’entendre avec Hitler et avec Mussolini. Ils étaient des despotes - et par conséquent ils lui plaisaient. Du moins jusqu’au 21 juin 1941... » (Les Italiens tels qu’ils sont. Montréal : 1944, Editions de l’Arbre). Et cet autre : « Le fascisme découvrit en Italie cet axiome que le nazisme appliqua plus tard en Allemagne et Staline en Russie : qu’un mensonge mille fois répété devient une vérité. » (Ibid). Je pourrais ajouter d’autres passages comme ceux-ci où les trois régimes totalitaires sont mis sur un même pied. Ce qui ne veut absolument pas dire que Sforza confond les trois vulgates en une seule. Un quart de siècle avant Arendt, il introduit la notion de totalitarisme (en même temps que d’autres antifascistes italiens) pour désigner le fascisme italien et le communisme soviétique - et plus tard le nazisme.

Mais tout comme Arendt, il ne lui vient pas à l’idée de les tenir pour quasi interchangeables (une tendance qui a cours actuellemment... je me trompe ?). Cela inclut la plus fondamentale différence entre nazisme et fascisme italien : à savoir le délire de la race. Cela étant dit, Sforza reste - malgré ses larges vues internationales, malgré l’objectif de la construction européenne qu’il oppose dès le début au mythe fasciste de la "lutte des nations" comme "moteur de l’histoire"- l’adversaire du fascisme italien d’abord et avant tout. Aussi, si contre Hitler, we want Churchill, contre le fascisme italien, vogliamo Sforza !

J’y reviendrai dans ma seconde partie (déjà fort avancée !) où je m’efforcerai, notamment, de mettre en pìèces comme il se doit cette vôtre insinuation selon laquelle le comte Sforza serait un sorte de rêveur, d’idéaliste sur son nuage - et aussi un "homme de gauche". Que nenni ! (je ne parle pas de Pietro). Vous dites : « Il y a au total chez Winston beaucoup moins d’actes de foi et beaucoup plus de bon sens ». Vergogne grandissime ! Le comte Sforza est d’abord un homme de dossiers, un homme d’action. L’homme du traité de Rapallo ! L’homme qui n’hésite pas à faire tirer les canons sur la résidence fiumaine du signor D’Annunzio ! L’homme qui représente, de façon éclatante, le meilleur point d’équilibre entre ce que Musil appelait « le sens du réel » et « le sens du possible ». L’homme qui, enfin, s’exprime toujours dans la tradition du meilleur Machiavel : « imparato per una lunga pratica e una continua lezione delle cose del mondo » - « appris par une longue pratique et une grande expérience des choses du monde ».


Récidive

de François Delpla (08/03/2003 21:19:18)

en réponse à Vergogne grandissime : on ose critiquer le comte Sforza ?!?!? (1ère salve). de Marc Provencher (08/03/2003 18:35:28)

*** Il était probable que devant une preuve de dynamisme - dynamisme italien si les Italiens se révoltaient, dynamisme français si la France osait prendre des gages contre un dictateur - Hitler n’aurait pas pénétré en Pologne. ***

Aucun des innombrables "what if" de cette sorte ne me convainc car précisément je tiens Hitler pour l’un des hommes politiques les plus capables de jauger les autres et de jouer à coup sûr -d’où son désarroi devant Churchill, le seul qui ne fait pas exactement ce qu’il lui a assigné. Ainsi, dans le cas évoqué, il s’est arrangé pour apparaître très contrarié de la "non-belligérance" de l’Italie -protégeant du même coup celle-ci des velléités françaises.

J’attends avec curiosité votre deuxième salve mais d’ores et déjà je vous remercie pour votre esprit de dialogue sans dérobade, digne des meilleurs moments de ce forum.


Première salve et demie : des "what if" pas si nombreux

de Marc Provencher (12/03/2003 23:26:18) en réponse à Récidive de François Delpla (08/03/2003 21:19:18)

(...)

Reprenant la citation où Sforza expose son plan de la onzième heure - *** « Il était probable que devant une preuve de dynamisme - dynamisme italien si les Italiens se révoltaient, dynamisme français si la France osait prendre des gages contre un dictateur - Hitler n’aurait pas pénétré en Pologne. » *** - vous écrivez : « Aucun des innombrables "what if" de cette sorte ne me convainc. » Je pense qu’il y a peut-être ici un malentendu.

Si j’ai cité ces propos de Sforza, c’est bien justement pour vous donner raison. Oui, vous l’avez bien dit : même s’il voit bien que l’expansionnisme hitlérien est mondial, même s’il est un adversaire enflammé des appeasers de tout poil, même s’il tient d’emblée pour illusoire la prétention de Mussolini à « partager » avec Hitler - le comte Sforza sous-estime Hitler. Cette citation le montre bien et c’est pourquoi je l’y ai mise. Mais le "what if" n’est pas de son cru : c’est nous, aujourd’hui, qui l’introduisons. C’est nous qui - avec la grisante impression d’être très malins que nous procure le regard rétrospectif - soupesons cette initiative. C’est moi qui dis "what if" en introduisant cet exemple : pour conclure que non, eh bien non, en admettant que les Français eussent attaqué le Piémont "à titre de garantie contre une éventuelle invasion fasciste du sol de la France", ça n’aurait pas empêché Hitler d’envahir la Pologne.

De façon assez comparable, ceux qui, en Angleterre, ont cru que ça valait le coup d’essayer d’empêcher le régime de Mussolini de se connecter avec celui d’Hitler, se sont livrés eux aussi à des spéculations, à des "what if". Autrement dit, à des manoeuvres stratégiques et politiques. Ce que je ne comprends pas, c’est que de telles initiatives, forcément, ne sont pas légion : alors pourquoi dites-vous "innombrables" ? Tout comme Churchill, avec la lucidité qui était la sienne, aurait pu dire à Sforza que sa tentative allait échouer pour ce qui était de la partie allemande de son plan, de même le comte Sforza, avec la lucidité qui était la sienne, pouvait écrire : *** « A cette époque [le Risorgimento], Londres donnait une généreuse hospitalité à de grands Italiens en exil, Mazzini, Saffi, Panizzi, Carlo Poerio, Lacaita... Que de malheurs eussent été évités à l’Europe si d’autres Italiens, tout aussi dignes et honorables - tels Salvemini et Sturzo - qui avaient cherché à Londres un refuge contre les persécutions fascistes, avaient été écoutés par les deux Chamberlain, Austen et Neville, alors qu’il était temps encore... Et si les diplomates anglais en Italie fasciste avaient été plus dignes de succéder à ce Hudson qui, ami de Cavour, avait si bien compris l’âme de l’Italie, au lieu de croire, comme ils crurent, qu’un Mussolini aurait jamais pu prendre parti contre un autre dictateur. »*** (Les Italiens tels qu’ils sont, p. 167). Ces éloges de Mussolini par Lloyd George et Churchill que mentionnent Milza et Berstein pour 1933-35 faisaient partie de cette stratégie, non ?

*** « Cette nouvelle prétention [du fascisme italien] à l’universalité trouve un écho auprès de nombreux hommes d’Etat, voire de personnalités de tous horizons qui, sans chercher à regarder de trop près la réalité du fascisme, déclarent admirer « la synthèse mussolinienne ». Dans les années 1933-35 on peut citer parmi les témoignages les plus vibrants ceux de Winston Churchill, de Lloyd George, de G. B. Shaw... » *** (Le Fascisme italien. Paris : 1980, Ed. du Seuil, p. 322). Churchill comprenait le nazisme mieux que Sforza, mais Sforza comprenait le fascisme mieux que Churchill. Il ne s’agit pas ici de faire jeu égal, car une chose est encore plus dangereuse que l’autre (ce qui n’est pas peu dire).

C’est avec justesse que vous écrivez que Sforza ***« sous-estime le talent de Hitler, que significativement il ravale au niveau de Mussolini ».***. Mais il est dangereux aussi de ravaler le fascisme italien au rang d’un régime autoritaire "courant". A l’époque, ils pullulaient, les régimes autoritaires. Mais celui-là est très spécial. Dans ma prochaine lettre, j’essaierai de montrer les conséquences de cette sous-évaluation : quel qu’ait été l’enjeu suprême du plan de Churchill, ce premier gouvernement Bordiga nommé par le Roi NE POUVAIT PAS TENIR. Il sera donc question du véto de Churchill contre Sforza (novembre 1944).

le 1er mars 2004



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