Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Débats

Forum de Lutte Ouvrière



A la suite de l’article "Hitler prend le pouvoir sans l’argent du patronat"



Lire l’intégralité du débat

Ecrit le : dimanche 4 avril 2004 à 20:54

Bonsoir !

Je suis François Delpla, l’auteur de l’article "Hitler prend le pouvoir sans l’argent du patronat".

Il me semble que ce texte, ou les extraits cités, n’ont pas été très bien lus par certains intervenants.

Je précise donc qu’il ne témoigne pas de la moindre sympathie pour l’une ou l’autre des deux entités qui lui donnent son titre. Vous pouvez vous y plonger sans crainte !



Ecrit le : lundi 5 avril 2004 à 06:41

Mes contradicteurs, à qui je sais gré de m’avoir lu de près, n’ont pas bien assimilé (mais comment leur en vouloir ?) un trait nouveau, qui s’impose petit à petit au détriment de très vieilles habitudes, dans l’analyse du nazisme : le fait que Hitler était un très grand manipulateur, doté d’un immense talent pour passer inaperçu. (puisqu’on cite Daniel Guérin, il est clair qu’il n’y a vu que du feu, c’est le cas de le dire : une "peste brune" qui ne sait que tout dévaster)

Voyez par exemple, dans le dernier livre de Philippe Burrin, comment il surfe sur les sentiments antisémites des Allemands pour leur mettre le doigt dans un engrenage qu’ils ne voient pas du tout venir.

Rien n’est plus difficile que de juger la conduite de ceux se laissent manipuler. Et si on cherche des excuses, l’ouvrier peu instruit en a certes plus de voter NS, ou de se laisser prendre par la chaude ambiance d’un meeting, que son patron. Mais tous deux le font, la plupart du temps, au nom de vues à court terme. Car l’idée qu’il s’agit d’un pantin incapable de se maintenir longtemps au pouvoir est très répandue.

Il ne faut pas jouer sur les mots : l’argent d’un certain nombre de chefs de PME cotisant au NSDAP, ce n’est pas cela qu’on appelle "l’argent du patronat", surtout dans cette Allemagne de fin 32-début 33, ravagée par la crise. Les grosses fortunes vont, jusqu’au bout, très majoritairement à d’autres. C’est ce que vous ne saviez pas, et je crois avoir fait oeuvre utile en vous le faisant remarquer.

Maintenant, à chacun de réfléchir sur le simplisme qui l’avait fait adhérer à des erreurs. Ce manque de rigueur est-il la voie la plus courte vers une révolution profitable aux larges masses ou, tout au contraire, assimile-t-il les militants à leurs adversaires, dans une mêlée confuse où seule compte la chapelle, et point du tout la vérité ?



Un intervenant renvoie à une brochure de Trotsky sur le nazisme (10/5/1933)

L’extrait suivant est particulièrement révélateur. Léon Davidovich 1) n’a pas perçu la cohérence des premiers discours de Hitler ; 2) fait de Hitler le produit de ses auditoires (on dirait du Kershaw première manière, lorsque le grand historien britannique ne s’était pas encore penché en détail sur la biographie de Hitler et ne s’intéressait qu’à son rôle de "chef charismatique" répondant aux attentes de ses auditeurs) :

"Au début de sa carrière politique, Hitler ne se distinguait, peut-être, que par un tempérament plus énergique, une voix plus forte, une étroitesse d’esprit plus sûre d’elle-même. Il n’apportait au mouvement aucun programme tout prêt, si ce n’est la soif de vengeance du soldat humilié. Hitler commença par des injures et des récriminations contre les conditions de Versailles, la vie chère, le manque de respect pour le sous-officier méritant, les intrigues des banquiers et des journalistes de la foi de Moïse. On trouvait dans le pays suffisamment de gens qui se ruinaient, qui se noyaient, qui étaient couverts de cicatrices et d’ecchymoses encore toutes fraîches. Chacun d’eux voulait frapper du poing sur la table. Hitler le faisait mieux que les autres. Il est vrai qu’il ne savait pas comment remédier à tous ces malheurs. Mais ses accusations résonnaient tantôt comme un ordre, tantôt comme une prière adressée à un destin inflexible. Les classes condamnées, semblables à des malades incurables, ne se lassent pas de moduler leurs plaintes, ni d’écouter des consolations. Tous les discours d’Hitler étaient accordés sur ce diapason. Une sentimentalité informe, une absence totale de rigueur dans le raisonnement, une ignorance doublée d’une érudition désordonnée : tous ces moins se transformaient en plus. Cela lui donnait la possibilité de rassembler toutes les formes de mécontentement dans la besace de mendiant du national-socialisme, et de mener la masse là où elle le poussait. De ces premières improvisations, l’agitateur ne conservait dans sa mémoire que ce qui rencontrait l’approbation. Ses idées politiques étaient le fruit d’une acoustique oratoire. C’est ainsi qu’il choisissait ses mots d’ordre. C’est ainsi que son programme s’étoffait. C’est ainsi que d’un matériau brut se formait un ’chef’."



Ecrit le : lundi 5 avril 2004 à 09:40

Je laisse de côté les insinuations plus ou moins aimables et en viens au fond.

Ce qui rend le gouvernement Hitler tolérable aux élites allemandes, c’est que les nazis n’y occupent, outre la chancellerie, "que" deux postes, dont l’Intérieur. Elles voient ça comme si au lieu de Raffarin III nous avions un Bayrou entièrement cerné de nobliaux chiraquiens.

Ce qu’elles ne voient pas du tout venir, c’est, par exemple, l’incendie du Reichstag par les nazis (personne ici n’en doute, au moins ?) quatre semaines plus tard, après une savante gradation des violences, et le rythme que tout cela confère à des transformations qui leur retirent tous les leviers.

Que, ce faisant, les nazis rassurent le patronat quant à ses profits n’est pas ce que je songe à remettre en question.



Ecrit le : lundi 5 avril 2004 à 12:15

Je constate avec plaisir que personne ne conteste que les nazis aient mis le feu au Reichstag.

Mais savez-vous que c’est révolutionnaire ?

Sur le moment toutes les gauches le croyaient mais dans les années 60 un historien social-démocrate, Hans Mommsen, a accordé une caution à la fois politique et universitaire à une thèse "scientifique et non militante" suivant laquelle Van der Lubbe avait agi seul, et bien peu d’historiens ont résisté.

Le nazisme est mouvement. Jusqu’à l’arrivée de Churchill au pouvoir, il fait ce qu’il veut, à un rythme d’enfer, mais en cultivant avec le plus grand succès l’apparence d’une action confuse et impulsive.

Parmi les naïfs qui croient pouvoir utiliser le phénomène en le maîtrisant je suis loin de n’inscrire que Krupp et Thyssen. Staline, Roosevelt et Pie XII sont les trois plus beaux exemples et je me plais à les associer.

Quant à mon titre d’article, il faudrait savoir : soit le contenu le dément, et n’est-il pas quelque peu excessif de parler de mensonge ? de danger ?? Soit il lui est fidèle. C’est cette dernière solution qui est la bonne. Je ne dis ni ne pense que Hitler prend le pouvoir sans le moindre centime d’argent patronal. Je dis et je maintiens que ces versement, modestes, ne sont en aucune façon déterminants.



Ecrit le : lundi 5 avril 2004 à 13:50

Ben dites donc, pour mes débuts sur ce forum, je ne suis pas à la fête !

C’est somme toute assez normal. L’intelligence manoeuvrière de Hitler est encore un immense tabou.

J’invite ceux qui ne viennent pas ici uniquement pour ressasser entre eux des thèses antédiluviennes à prendre connaissance tranquillement de mes analyses, de préférence dans les livres, auxquels le site http://www.delpla.org n’est qu’une introduction.

Il y a juste un point que je ne voudrais pas laisser sans réponse.

Traité à plusieurs reprises de menteur, je n’ai pour l’instant pas répondu par la pareille. Tout de même, je dirai que tous ceux qui m’accusent de dire que les patrons des usines allemandes, du Vatican, de la Maison-Blanche et du Kremlin sont des naÏfs

sont des...

sont des.......

sont des..............

... allez disons : se vautrent dans l’inexactitude.

Cette naïveté n’existe bien entendu que par rapport à l’extrême capacité de mystification d’un prénommé Adolf.

Je mets au défi quiconque de montrer que j’ai dit ou écrit autre chose.



Ecrit le : lundi 5 avril 2004 à 21:21

Il se trouve qu’en tant qu’historien je suis plutôt sensible aux phénomènes de classe et de groupe, et que j’ai mis moi-même un peu de temps à comprendre que la personnalité de Hitler constituait un cas exceptionnel d’influence de l’individu sur l’histoire, inimaginable avant le XXème siècle et difficilement reproductible.

D’ailleurs dans l’analyse de ce phénomène je ne m’interdis pas les considérations sociologiques : ainsi le fait qu’il soit issu d’un milieu humble a très certainement joué un rôle capital. Si un peu plus de gens dans sa famille avaient fait des études, il n’aurait vraisemblablement pas raté les siennes, serait devenu architecte peu avant 1914, se serait probablement marié et aurait été moins disponible fin 1918, pour se consacrer à la revanche.

L’incendie du Reichstag donne lieu un peu plus haut à une dispute amusante : l’un dit que "tous les historiens sérieux" l’ont toujours attribué aux nazis et un autre (pardon de n’avoir pas encore bien assimilé les noms) risque timidement la théorie de Mommsen, en disant que ce n’est pas important. Et comment, que ça l’est !

Voir ici.

Précisément, il diffère profondément de Mussolini. Celui-ci ne lui arrive pas, en matière de manipulation, à la cheville. Il est un ange de candeur à côté. Et parmi ses dupes, face au trio Roosevelt -Staline-Pie XII, il rate de peu la médaille de bronze.

Après avoir commis la première biographie française et à ce jour la seule, je m’intéresse un peu en ce moment à ses relations avec les femmes et, dans la période de la prise du pouvoir, j’ai attiré l’attention sur l’importance d’une rencontre avec Leni Riefenstahl : cliquer



Ecrit le : mardi 6 avril 2004 à 06:26

En quoi Hitler mystifie-t-il le patronat ? A la fois en le dessaisissant de son influence politique, et en lui faisant croire que ce n’est pas tout à fait le cas.

Il réinstalle l’enfant chéri du capitalisme allemand, Hjalmar Schacht, à la présidence de la Reichsbank puis, en pleine agonie de Hindenburg, le fait entrer au gouvernement comme ministre de l’Economie. Mais avec lui un bonheur n’arrive jamais seul : un mois plus tôt, la nuit des Longs couteaux a vu le meurtre, non seulement d’un certain nombre de chefs SA (à ne pas exagérer -il l’est souvent, et dans de grandes proportions), mais d’un certain nombre d’icônes de la bourgeoisie et des élites (notamment les plus proches collaborateurs de von Papen, lui-même étant au secret pendant quelques jours). Aux cadeaux de Hitler il pend toujours quelque goutte de sang, et leur acceptation vaut absolution d’un droit de vie et de mort du donateur sur l’humanité entière.

Et vous trouvez vraiment que, tout en remplissant les caisses de Krupp, un tel processus ne botte pas son arrière-train ?

Quant à Schacht, qui s’en est très bien, trop bien, tiré à Nuremberg, il est certes largement mouillé dans les turpitudes du régime, mais on ne peut lui retirer qu’il a pris position, au nom de sa classe, contre le rythme et l’ampleur du réarmement, ce qui lui a valu d’être progressivement évincé de la direction de l’économie par Göring en 1936-38.



Ecrit le : mardi 6 avril 2004 à 17:17

Désolé, dans l’ensemble de vos réactions, je trouve bien peu de curiosité intellectuelle et beaucoup de ronronnements satisfaits.

Les militants ont besoin de l’histoire... et cela devrait pouvoir être réciproque. Mais il y faudrait plus d’ouverture, de capacité de se laisser remettre en question par des choses qu’on ignorait, au lieu d’essayer à toute force de retomber dans son sommeil en ramenant l’inconnu au connu ou en guettant l’expression fautive (d’après soi) qui va permettre (ou plutôt permettre qu’on se permette) de jeter le tout.

Par exemple, la personne qui me reproche de parler de la relation Hitler-Riefenstahl n’a visiblement pas poussé le scrupule jusqu’à cliquer pour voir de quoi il s’agissait. C’est le fait même de faire allusion à un objet aussi vulgaire qui à ses yeux me disqualifie : drôle de façon de dialoguer.

Outre mes quelques spécialités d’historien, il y a une compétence qu’on devrait me reconnaître : de savoir ce que cela fait aux publics les plus variés, notamment internautiques, d’entendre parler de la capacité manipulatrice de Hitler. Ici, vous dites presque tous que vous l’avez toujours connue et reconnue, mais croyez-moi, ce n’est pas une généralité !

Mais vous-mêmes ne la reconnaissez pas vraiment. Vous pensez qu’il s’agit simplement d’un art de l’enrobage, vous en revenez invinciblement à des précédents : Mussolini, les pompes et les oeuvres de l’Eglise catholique... Rien à voir, ou plutôt si : Hitler intègre ces registres, et en joue. Par exemple il joue au fasciste, pour abriter derrière le paravent de Mussolini ou de Franco son propre système, différent du leur par la place cardinale du racisme et la pulsion de meurtre y afférente (je dis bien afférente au racisme... je vois déjà ceux qui se précipitent sur leur clavier pour écrire que je dis que Franco et Musso n’ont jamais tué personne).

Je vous laisse le soin de découvrir à votre rythme les multiples facettes de cette manipulation que j’ai d’ores et déjà mises au jour (en ayant conscience de n’être qu’au début du travail). Par exemple sur le fameux arrêt devant Dunkerque : http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=44

Aujourd’hui je me contenterai d’une brève mise au point sur la prétendue "aile gauche" du nazisme. Elle n’a jamais existé. Elle n’est qu’un chiffon rouge agité par Hitler pour faire peur au bourgeois, et se mettre en mesure de le rassurer un peu plus tard. Le chef de cette aile serait Gregor Strasser : or Hitler le met au pas dès 1926 et, depuis lors, le prive de toute autonomie réelle. Et les violences de Strasser (qu’il est d’ailleurs assez incongru de classer à gauche, fût-ce la gauche de la droite, pour ma part j’appellerais plutôt cela du fascisme grand teint) trouvent dès le début ou presque leur pendant : Göring se spécialise dès 1927 dans la séduction des élites. Cela ne veut pas du tout dire qu’il y aurait là deux tendances. Il n’y a qu’un Führer, se plaisant à jouer de différents masques et calculant ses effets au plus juste.



Ecrit le : mercredi 7 avril 2004 à 09:29

Bonjour !

Merci pour le lien sur van der Lubbe et pour l’appel à un comportement plus dialoguant.

Loin de moi l’idée de me réfugier derrière des sommités universitaires mais en l’occurrence, sur le financement du NSDAP avant le 30/1/33, je ne prétends nullement à l’originalité, et m’inspire largement des recherches d’autrui (Turner et Rousso notamment).

La conclusion que j’en tire, c’est que le patronat, en tant que tel, préfère d’autres partis de droite, notamment lors des élections de 1930 -alors que la littérature militante antinazie a une furieuse tendance, nous en avons de nombreux échos dans le présent débat, à prétendre que dès cette première poussée électorale les marks industriels coulent à flots.

D’autre intervenants ne sont guère plus sérieux quand aux données issues de la recherche récente ils opposent des livres de mémoires datant des années 30 ou 40.

Voilà. Je crois n’avoir laissé aucune question sans réponse, soit ici, soit dans l’article sur http://www.delpla.org.

A bons lecteurs salut !



Frédéric F. Clairmont : Grand capital et IIIe Reich : Quand Volkswagen exploitait les déportés in Le Monde diplomatique (janvier 1998) © Le Monde diplomatique 1998

Les historiens français auront-ils un jour accès aux archives des entreprises accusées de collaboration économique avec le IIIe Reich ? La plupart des « découvertes » faites jusqu’ici sortent des archives publiques. Et bien des chercheurs, en revanche, se plaignent que celles de Peugeot, Ugine, Paribas, Rhône-Poulenc, etc. soient perdues, inaccessibles ou incomplètes. En Allemagne, Volkswagen aussi a refusé d’ouvrir ses dossiers à Hans Mommer et Manfred Grieger. Ces deux historiens ont néanmoins publié un livre de plus de mille pages dans lequel ils soulignent l’exploitation par la firme de la main-d’oeuvre concentrationnaire.

Dans l’Europe en crise, le premier constructeur automobile est le groupe allemand Volkswagen, dont la naissance remonte aux années 30. Son patron, Ferdinand Porsche (1875-1951), devait, comme les dirigeants d’IG Farben ou de la Deutsche Bank, incarner ce grand capital qui se mit au service de la machine de guerre nazie, profitant directement des largesses du régime et de sa législation du travail inhumaine. Outre le Führer lui-même, Ferdinand Porsche comptait parmi ses proches amis le Dr Robert Ley, patron du Front du travail (Arbeitsfront), le Reichsführer SS Heinrich Himmler, et Fritz Sauckel qui portait le titre pompeux de « plénipotentiaire général pour la mise au travail » (Generalbevollmachtigter für den Arbeitseinsatz). En un peu plus de mille pages, deux chercheurs allemands, Hans Mommsen et Manfred Grieger, décrivent le rôle de Ferdinand Porsche et de son entreprise dans l’Allemagne du IIIe Reich ainsi que le traitement alors infligé aux travailleurs de toutes origines embrigadés dans les usines. Sous le titre : Das Volkswagenwerk und seine Arbeiter im Dritten Reich (« Volkswagen et ses travailleurs sous le IIIe Reich »)1, ce livre pose du même coup une première pierre à l’histoire qui reste à écrire. C’est un travail de recherche très documenté, écrit dans un style limpide et froid, qui n’a rien à voir avec la passion indignée ayant pu inspirer d’autres récits se rapportant à la même période 2.

Certaines lacunes sont imputables au refus du descendant direct de Porsche, M. Ferdinand Piëch, de communiquer aux auteurs les archives de la société Volkswagen - comme si un honneur perdu pouvait jamais être sauvé. La dynastie Peugeot leur a également refusé la consultation de ses archives, pour ce qui concerne sa collaboration à l’époq ue avec Volkswagen. Et, plus déconcertant encore, ils se sont heurtés à une attitude identique de la part du ministère de l’intérieur, sans doute soucieux de ne point divulguer, au nom des « intérêts nationaux », les complicités de la bourgeoisie française avec les entreprises de l’Allemagne nazie. En réalité, c’est la plus grande partie du patronat de l’Europe occupée et non occupée qui fut complice des crimes de Hitler, et l’on sait comment les banques suisses et suédoises continuèrent à financer l’industrie allemande après la prise de pouvoir des nazis en 1933.

Destruction par le travail Le « grand ingénieur » Ferdinand Porsche, ainsi qu’on l’appelait dans les milieux d’affaires, avait été le disciple de Frederick Winslow Taylor (1856-1915), dont les principes d’ « organisation scientifique » du travail trouvèrent leur application dans le fordisme. Il avait visité plusieurs fois les usines de Detroit, et des ingénieurs germano-américains recrutés chez Ford contribuèrent au développement de l’usine Volkswagen. C’est donc à Detroit que Ferdinand Porsche comprit toute l’importance de la mise sous contrôle du travail de l’ouvrier et de sa subordination à un système d’espionnage constant d’un bout à l’autre de la chaîne, grâce à des méthodes « scientifiques ». Sans doute avait-il lu aussi les enseignements d’Henry Ford, dans The International Jew3, qui fut un best-seller dans l’Allemagne de Weimar et qui, avec Mein Kampf, alimenta la réflexion des esprits au sein du Parti national-socialiste (NSDAP).

Ferdinand Porsche avait saisi l’importance de la productivité, la nécessité de l’augmenter sans cesse était devenue chez lui une véritable obsession. Une nécessité que l’ami SS Fritz Sauckel, responsable de la déportation massive des travailleurs, résumait ainsi dans sa première directive du travail : « Les travailleurs étrangers seront traités de manière qu’on les exploite au maximum, avec un minimum de dépenses. » Et cette règle ne s’appliqua pas seulement à la main-d’oeuvre étrangère. Aux méthodes classiques pour accroître la productivité (allongement de la journée de travail, accélération des rythmes, introduction d’innovations techniques économisant le travail), Porsche et l’appareil de terreur nazi en avaient redécouvert une quatrième : l’esclavage. C’est ainsi que l’ordre hitlérien ouvrit aux capitalistes allemands frappés par la grande récession de vastes perspectives de profits. Certes, les ouvriers allemands jouirent du plein emploi ; mais ce fut, comme l’a rappelé William Schirer4, au prix de leur abaissement à l’état de serfs et à des salaires de misère. Bientôt, de telles conditions devinrent le lot de toute l’Europe occupée. Compétitivité et flexibilité du travail étaient les mots d’ordre dans le IIIe Reich, et cette sorte d’ajustement structurel avant la lettre devait permettre de préparer l’explosion guerrière de 1937. Mais le slogan « Freude durch Arbeit » (la joie par le travail) dégénéra en « Vernichtung durch Arbeit » (la destruction par le travail), car, au bout de cet ajustement-là, il y avait la mort. Chez Volkswagen, la main-d’oeuvre étrangère soumise au travail forcé était exposée au froid (des photos dans le livre montrent de jeunes femmes soviétiques travaillant pieds nus, réduites à l’état d’esclaves), aux coups incessants, à la malnutrition et à la mort précoce. Un mois à peine après sa prise de pouvoir5, Hitler adressait une note de politique industrielle à la toute-puissante Fédération allemande de l’industrie automobile dont - comme par hasard - Ferdinand Porsche était le président. L’avant-projet du texte av ait été soumis auparavant à toutes les grandes lumières du capital financier allemand, car il s’agissait de définir un total remodelage de l’industrie. Le Führer y réitérait l’assurance que la bourgeoisie n’avait rien à craindre, grâce au soutien illimité de l’Etat nazi. Les mesures d’aide prévoyaient la rapide construction d’infrastructures, des avantages fiscaux et des subventions à l’exportation, la mise à disposition d’une main-d’oeuvre et de matières premières bon marché ainsi que d’importants crédits. Que demander de plus, en pleine dépression mondiale ? Privatiser les gains, socialiser les pertes : la même recette serait préconisée, plus tard, par la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Des dizaines de milliers de PME, également au service du credo nazi, profitèrent de l’essor des industries d’armement, de l’expropriation de la bourgeoisie juive et des pillages de la Wehrmacht. Parallèlement, la nouvelle législation du travail signifia la complète liquidation des institutions de la classe ouvrière, édifiées au fil de plus d’un siècle de luttes acharnées.

Le livre de Hans Mommsen et de Manfred Grieger n’est pas une biographie de Ferdinand Porsche, mais les prouesses techniques de l’homme sont indissociables de son idéologie et de la manière dont il traita des ouvriers, libres ou esclaves. Lui-même rallia de son plein gré le parti nazi en 1937, l’année où Hitler achevait la première phase de consolidation de son pouvoir. Deux ans auparavant, un prototype de la légendaire Coccinelle ( Kafer : « scarabée », en allemand) était sorti de la ligne de production.

L’usine Volkswagen fut achevée en 1938, grâce à l’afflux d’une main-d’oeuvre italienne (l’exploitation des travailleurs étrangers deviendrait une constante de la politique du travail chez Volkswagen). Le patron de la firme fit alors l’objet d’un véritable culte de la personnalité et reçut les plus hautes distinctions du régime hitlérien. Car i l était le modèle-type du capitaliste nazi qu’il fallait imiter partout et l’on exalta son rôle dans des documentaires, dans la presse et à la radio, et, bien sûr, dans les réunions du parti.

1938 fut aussi l’année de l’abandon de la Tchécoslovaquie par Paris et Londres. Comme IG Farben, Volkswagen prit une part décisive aux victoires de l’armée allemande dans sa guerre éclair. En tant que président de la Commission Panzer, Ferdinand Porsche fit des innovations à l’origine de toute une variété de blindés, dont le « Tigre » et le chasseur « Ferdinand ». Sa production militaire allait embrasser une large gamme d’avions, parmi lesquels le Junker 88, bombardier courant de la Luftwaffe, et l’intercepteur Focke Wolf, fléau des bombardiers alliés. Il eut aussi un rôle essentiel dans la mise au point et la fabrication d’armes de représailles (Vergeltungswaffe) telles que les bombes volantes Fi 103, utilisées sans discrimination contre les civils.

Durant la guerre en Europe (1939-1941) puis la guerre mondiale (1941-1945), des millions d’hommes furent réduits en esclavage, sans parler des déportations et de l’extermination de millions de gens appartenant à des minorités sans défense. L’opération Barbarossa - l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941 - fut pour Volkswagen l’occasion de s’illustrer particulièrement, pour ce qui concerne l’exploitation du travail forcé. Au début d’août 1940, avant même la fin de la bataille d’Angleterre, tout était prêt pour le pillage de la main-d’oeuvre et des ressources matérielles de l’ « Etat rouge ».

Sur les trois millions de civils soviétiques réduits en esclavage, plus de la moitié furent des femmes. Tel était l’ordre nouveau auquel Ferdinand Porsche s’était voué. Certes, lui-même n’a jamais eu de sang sur les mains. mais, comme activiste SS, il faisait partie de la machine d’extermination. Sans le travail des étrangers, et notamment des esclaves soviétiques, toute l’indus trie allemande se serait effondrée. Ainsi, au printemps 1945, la main-d’oeuvre de Volkswagen était à 90 % non allemande. Paradoxe des paradoxes, ce furent les victimes de l’ordre fasciste qui contribuèrent à prolonger la vie des industries allemandes. Dans l’idéologie nazie, racisme et politique économique ne faisaient qu’un. Ecoutons ces propos de Hitler sur les sous-hommes (Untermenschen) slaves : « Quant à ces cent millions de Slaves ridicules, nous modèlerons les meilleurs d’entre eux selon nos convenances et nous laisserons de côté les autres, dans leurs porcheries ; et quiconque parlera de dorloter les habitants locaux et de les civiliser ira tout droit au camp de concentration 6. » En tout, il y eut plus de 5,75 millions de prisonniers de guerre soviétiques : à peine un million furent retrouvés vivants à la libération des camps. Et ces malheureux avaient bien servi les actionnaires du grand capital allemand...

En 1943, année de Stalingrad, le Reichsführer SS Heinrich Himmler, l’un des copains de Ferdinand Porsche, livrait cette réflexion : « Ce qui arrive à un Russe, à un Tchèque, ne m’intéresse pas le moins du monde... Que des nations vivent dans la prospérité ou meurent de faim comme du bétail ne m’intéresse que dans la mesure où nous en avons besoin comme esclaves de notre culture. Autrement, cela ne m’intéresse pas. Que dix mille femmes russes tombent d’épuisement en creusant un fossé antichar, cela ne m’intéresse pas dans la mesure où le fossé antichar est terminé pour l’Allemagne7 . » Ainsi s’exprimait le plus grand des racketteurs de main-d’oeuvre, pour qui le mot « culture » était synonyme de profits : en effet, les fonds des sociétés allemandes en mal de main-d’oeuvre se déversaient dans ses coffres personnels à une vitesse phénoménale. Les pots-de-vin payés aux Himmler, Sauckel et autres escrocs du travail forcé auront atteint des sommes stupéfiantes, déposées, comme l’or des nazis et le produit des évasions de capitaux, dans des banques suisses, turques, portugaises, espagnoles et suédoises. La dégradation du travail humain témoignait de la criminalisation de l’économie. Comme les tueurs en masse d’IG Farben, Ferdinand Porsche demeura le disciple non repenti de son Führer. Pourquoi donc a-t-il échappé au sort de Himmler (qui s’est suicidé), de Sauckel (qui a été pendu) ou d’autres de la même trempe ? C’est une question à laquelle les auteurs ne répondent pas. On peut penser que les procès de Nuremberg répondaient à une logique pleinement justifiée, mais qu’il eût sans doute été inadmissible pour la politique étrangère américaine, compte tenu des impératifs de la guerre froide, d’étendre la culpabilité aux survivants de l’oligarchie de la caste capitaliste. A l’époque, un raciste invétéré tel que John E. Rankin, représentant du Mississippi au Congrès, pouvait écrire ceci : « Ce qui se passe à Nuremberg est une disgrâce pour les Etats-Unis. Tous les autres pays se sont lavé les mains et se sont retirés de ces saturnales de la persécution. Mais une minorité raciale (les juifs et les communistes) , deux ans après la fin de la guerre, se trouve à Nuremberg non seulement pour pendre des soldats allemands mais aussi pour juger des hommes d’affaires allemands au nom des Etats-Unis 8. »

A la fin de la guerre, la plupart des usines Volkswagen étaient en ruine. Mais cela ne donna pas pour autant le signal de l’effondrement du capitalisme allemand. Les amis SS de Volkswagen n’étaient plus là, ou bien ils avaient changé d’apparence ; mais, grâce à l’occupation alliée et au plan Marshall, Volkswagen et les autres ressurgirent rapidement de leurs cendres. La Coccinelle d evint le symbole du « miracle économique » d’Adenauer. Le parti nazi de Ferdinand Porsche avait cédé la place à l’Union chrétienne démocrate (CDU) de Konrad Adenauer. La transition s’était faite dans le calme. Les temps avaient changé, des slogans différents apparurent. Et Ferdinand Porsche proclama sa foi en la démocratie, dans le marché libre et la construction européenne.



Ecrit le : mercredi 7 avril 2004 à 16:15

Merci pour ce texte, effectivement très intéressant. Il n’évite pas toujours l’insinuation amalgamante, par exemple lorsqu’il a l’air de projeter l’antisémitisme bien réel et fondamental de Ford sur Porsche, sans beaucoup d’éléments à l’appui.

Pour ma part, j’espère qu’on commence à le comprendre, je ne songe nullement à dédouaner le patronat allemand de sa longue compromission avec le régime le plus abject de l’histoire. Pas plus que je ne vois dans le fait qu’il se commettait ainsi par souci de sauvegarder ses profits une circonstance atténuante.

Je cherche seulement à savoir comment tout cela fonctionnait et je mets l’accent, plus clairement que beaucoup je crois, sur le fait que Hitler était à l’initiative.

Je ne sais pas ce que vous pensez de la définition de Dimitrov suivant laquelle le nazisme est la "dictature des éléments les plus chauvins et les plus réactionnaires du capital financier", mais pour ma part je la trouve aujourd’hui singulièrement myope.

Ce qui me paraît moteur en cette affaire c’est la capacité mobilisatrice du discours et de la politique de Hitler (et je dis bien de lui, pas de Goebbels ou de Rosenberg).

Dans le confort de l’après coup, où nous sommes tous, il me paraît difficilement niable que ses adversaires, quels qu’ils fussent, auraient dû faire taire leurs querelles avant que de l’abattre. C’est ce que Churchill a compris le premier et si j’étais de gauche (sait-on jamais !) il me semble que j’en concevrais une grande honte.



Ecrit le : jeudi 8 avril 2004 à 07:32

Bonjour !

En ce jour où la recherche française célèbre une grande victoire, permettez-moi de rappeler que c’est en tant que chercheur que j’ai été interpellé et que je réponds.

Ce rappel signifie :

-  que je n’interviens pas en tant que "churchillien" et, plus généralement, que je ne cherche pas à ranger les faits et les gens de part et d’autre d’un axe séparant le bien et le mal ;
-  que je ne suis pas spécialiste de tout (sur la vie et l’oeuvre de Trotsky, par exemple, j’ai des lumières lacunaires et parfois un peu anciennes) ;
-  que je juge non seulement intéressant mais primordial de discuter sur des textes précis, certes en les éclairant par un contexte, mais pas en leur faisant dire le contraire de ce qu’ils disent au nom de ce contexte.



Message du 26 avril 2004

Bonjour !

Je passe de temps en temps des vacances dans des pays de dictature, en essayant de discerner les ressemblances et les différences avec le nazisme. Cette année c’était la Tunisie. Les portraits de Ben Ali se sont beaucoup accrus depuis mon dernier séjour (il y a quatre ans), tant en taille qu’en quantité. De ce point de vue je ne serais pas étonné que le pays mérite la médaille d’argent, certes loin derrière la Corée du Nord. Mais deux choses nous ramènent plutôt vers le nazisme : la répression est discrète, et le régime prétend profiter à tous. "Le désemploi fait l’objet d’une lutte de tous les instants", lisait-on hier dans l’éloge quotidien de la presse libre envers le chef de l’Etat.

Rassurez-vous, j’en arrive au présent débat, et d’autant plus vite que je laisserai de côté, suivant une habitude ancrée et fructueuse, toute considération sur les débattants, y compris moi-même, pour me concentrer sur le débattu.

Le titre "Hitler prend le pouvoir sans l’argent du patronat" n’est en rien mensonger. Simplement il demande à être explicité, et figurez-vous qu’il y a pour cela un long article juste derrière. Il ne veut évidemment pas dire que les trésoriers du NSDAP refusaient vertueusement, en 1930-32, toute obole dont le donateur employait plus de x salariés. Il signifie simplement que les dons des grandes entreprises, si souvent présentés comme décisifs, vont en fait très majoritairement aux partis non nazis et que si, au lendemain de sa poussée électorale d’avril 1932, la part du parti nazi s’accroît, cela ne joue aucun rôle dans sa victoire, le 30 janvier suivant.

Ceux qui veulent bien m’accorder ce point me reprochent de le mettre en lumière, alors que selon eux il est tout à fait secondaire et pourrait sans dommage être ignoré. Peu importe qui manipule qui, l’essentiel est qu’à l’arrivée les nazis et les patrons sont bien dans le même camp, contre les travailleurs. Là-dessus, je réponds que la question, précisément, n’a rien de secondaire.

Si vous laissez faire le jeu habituel des forces, vous n’avez certainement pas une guerre mondiale dès 1939. Adolf Hitler fait mûrir l’objet jour et nuit par toutes sortes d’artifices, une fois qu’il a obtenu le pouvoir. Les satisfactions données aux patrons sont l’un des moteurs de sa réussite, mais aussi celles qu’il donne à la classe ouvrière, certes privée de droits mais point du tout aussi accablée de travail et frappée dans son pouvoir d’achat qu’on ne le dit dans la quasi-totalité de la littérature de gauche. La hausse du niveau de vie est certaine, et paraît devoir se poursuivre.

Car il ne faut pas oublier que Hitler se présente longtemps comme un homme de paix et ne jette vraiment le masque, à cet égard, que le 15 mars 1939, lorsqu’il s’empare de Prague en violant ouvertement l’accord de Munich. Dans ses conversations secrètes, que ce soit avec ses généraux ou avec Mussolini, il prétend que la guerre n’aura pas lieu avant 1942. Ce bluff a une dimension prolétarienne : la gestation de la Volkswagen, à grands renforts de discours suivant lesquels les producteurs des voitures doivent aussi les conduire... à condition qu’il commencent par les financer. Or, comme on sait, les fonds récoltés et les préparatifs industriels seront brutalement détournés vers la production d’armes, dès que les insolents Polonais auront assailli le grand Reich magnanime.

Ne voilà-t-il pas une façon originale d’extorquer la plus-value ?

Mais c’est aussi une manière de créer un consensus patriotique -et là-dessus, plus ou moins vite, tous les historiens ont avancé depuis une trentaine d’années, au rebours de la tradition antinazie de papa et de grand-papa, qui insistait bien davantage, et bien trop, sur la répression.

Hitler, qui a une peur bleue de la lutte des classes, enrôle toute la société, sans le lui dire, dans une aventure militaire préparée au pas de course et déclenchée dès que possible. Le patronat allemand, lui, est pour le moins divisé sur cette question. La guerre est certes une occasion de profits, de pillages et de surexploitation, mais si la défaite est au bout, à quoi bon ? En revanche, ce patronat a beaucoup à gagner au maintien de la paix et se réjouit sans réserve des succès non sanglants du gouvernement nazi contre le traité de Versailles. D’où une mise au pas des instances économiques en 1936-38, lorsque pâlit l’étoile de Schacht et se lèvent celles de Göring et de Funk.

Pour revenir, en conclusion, au bercail chronologique de notre dispute, la période précédant la prise du pouvoir, tous les Allemands non nazis ont été alors bien légers, poursuivant des intrigues qui n’étaient plus de saison alors qu’un maître dompteur s’apprêtait à les atteler au char de ses projets.



Contribution du 27 avril :

Canardos cite, pour corroborer l’idée qu’en 1939 Hitler pensait circonscrire la guerre à la seule Pologne, le compte rendu de sa réunion avec ses généraux du 23 mai, cité par Shirer (Le Troisième Reich, Stock 1961, t. 1, p. 521-525). Or ce dernier est loin d’en tirer la même conclusion : il dit qu’il s’agit d’un texte bourré de contradictions, propre à faire craindre aux généraux que Hitler ne se jette dans une guerre sur deux fronts à l’instar de Guillaume II.

Mais laissons Shirer : débattons sur les documents et non sur ce que Pierre ou Paul en a tiré. Je vois dans ce texte une merveilleuse illustration de l’art hitlérien de la manipulation. Ayant décidé la guerre pour le 1er septembre, il met à ses généraux le doigt dans l’engrenage tout en feignant d’hésiter et en jetant le doute sur sa compétence et son sang-froid (une chose très utile pour qu’en cas de guerre les militaires se croient indispensables et maîtres de la situation, alors qu’ils seront plus que jamais des marionnettes).

Puis il les réunit à nouveau le 22 août... pour leur offrir la primeur de l’annonce du pacte germano-soviétique. Il en tire bien entendu l’idée que ce pacte livre à l’Allemagne une Pologne peu défendable par la France et l’Angleterre et suggère que de ce fait elles pourraient s’abstenir, mais en demi-teinte, sans en faire du tout une certitude.

Les très nombreux auteurs qui écrivent encore de nos jours que Hitler ne savait pas qu’en entrant en Pologne il s’attirerait une déclaration de guerre française et anglaise s’appuient (de la plus branlante manière) sur ce texte et, surtout, sur quelques témoignages montrant sa surprise et sa déception au reçu de la déclaration de guerre britannique. C’est faire bon marché de ses talents de comédien. C’est aussi oublier l’intérêt, pour lui, prétendre qu’il n’avait pas voulu la guerre, et de le faire dire à ses lieutenants.

Quant à l’affirmation de Canardos suivant laquelle Churchill s’est réjoui de l’arrivée de Hitler au pouvoir, j’attends toujours une référence. Il n’est tout de même pas homme à se contenter du piètre secours d’un autre contributeur, qui a produit une citation chronologiquement et nationalement très vague sur l’appréciation, par Churchill, du "contrôle social" que permet le fascisme.



Quelques heures plus tard, "Canardos" écrit (et m’autorise à citer en précisant que cela n’engage que lui, dont acte) :

Hitler n’a pas bluffé, il a fait un pari, pari qui s’est révelé exact, que la France et l’Angleterre n’attaqueraient pas à l’ouest pendant qu’il envahissait la Pologne, ce qui lui a permis de dégarnir ses forces à l’ouest...

il a toujours été obsedé par l’idée d’éviter la guerre sur deux fronts...même s’il n’a pas réussi.

il a attaqué ensuite la France parce qu’il avait les mains libre à l’est puis essayé de négocier avec l’Angleterre pour avoir les mains libres à l’est.

il ne s’agissait pas de tromper ses généraux qui préparaient les plans et savaient à quoi s’en tenir, mais de tactique militaire...

et plus les paris de Hitler se révélaient exacts plus les généraux prussiens et la bourgeoisie y adhéraient...

Je suis assez d’accord, tout en déplorant votre allergie à l’idée que Hitler trompe ses généraux. A mon avis c’est fondamental, et cela présente pour lui un intérêt militaire : les officiers allemands renâclent plus ou moins devant son aventurisme et cela se sait à l’étranger. La passivité franco-britannique et l’attitude de Ponce Pilate des Etats-Unis pendant la drôle de guerre s’expliquent en grande partie par l’idée que l’Allemagne est un bateau ivre, guidé par un peintre en bâtiment que les gens raisonnables devraient finir par renverser, alors qu’en montrant les dents on ne ferait que resserrer les rangs derrière lui.



Je voudrais maintenant donner une référence et quelques réflexions sur le niveau de vie ouvrier dans le Troisième Reich d’avant la guerre.

La meilleure synthèse récente en français est sans doute celle de Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIème Reich, Seuil 1998.

Apparemment personne n’est arrivé à une synthèse chiffrée pour l’ensemble du Reich et des branches, et les données sont assez disparates. Certaines branches n’ont pas retrouvé le niveau de salaire de 1929, comme les mineurs, d’autres l’ont largement dépassé, notamment dans la métallurgie. Les congés payés ont été généralisés en 1937, à raison d’une semaine. Quelques historiens supposent que les nazis ont cultivé les disparités, pour mieux diviser. L’emploi féminin, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’a globalement pas baissé, il n’y a donc pas eu de surexploitation ni de paupérisation par ce biais-là. Au niveau des revenus donc, aucune baisse d’ensemble n’apparaît -même si Elser, à partir d’exemples locaux, a pu en diagnostiquer une de bonne foi.

Ce qui me paraît justifier mon affirmation précédente d’une augmentation indiscutable du niveau de vie (et, par suite, d’une classe ouvrière assagie au moins autant par la satisfaction de certaines revendications que par la répression) c’est d’une part la disparition du chômage, qui comme chacun sait était massif (certes il y a eu des camps de travail forcé avec une rémunération misérable, mais sur une échelle réduite -le livre parle de 400 000 personnes), et d’autre part l’organisation des loisirs. J’ai aussi le souvenir (un peu embrumé, il faudrait retrouver les références, mais il n’y a pas de raison que je sois le seul à bosser !) d’une nette amélioration (logique, dans une société en pleine industrialisation) du logement populaire.



"Pascal" écrit le mercredi 28 avril 2004 à 13:08 en tentant de prouver l’aggravation de l’exploitation par des données empruntées à Daniel Guérin et en mélangeant joyeusement les époques, ainsi que les nationalités, ce qui revient à peu près à dire que le nazisme était très méchant mais que les riches en souffraient moins que les pauvres.

Je réplique le mercredi 28 avril 2004 à 13:59

Permettez-moi une critique rapide de deux ordres :

1) Encore Daniel Guérin ! La connaissance historique progresse par accumulation. On ne peut mettre sur le même plan des ouvrages récents, intégrant force travaux d’archives, et un travail militant dont les données, précisément, datent d’une époque où les nazis empêchaient toute libre recherche.

2) Sur bien des points, votre propos complète le mien sans le contredire. Le débat portait sur le niveau de vie, qui est un concept précis, n’intégrant pas la liberté de choix des associations culturelles ou des caisses sociales. Et pas davantage la notion de "terreur" (dont je maintiens qu’on a mis trop exclusivement, dans beaucoup de publications, l’accent sur elle). Même chose quand vous parlez de la main d’oeuvre déportée ou de la dégradation de la condition des travailleurs allemands pendant la guerre : ce n’était pas le sujet, et je suis le premier à dire que le régime a, de ce point de vue, affreusement dupé les ouvriers en les appâtant par les loisirs, la sécurité de l’emploi, la Volkswagen, etc., alors qu’il les entraînait sans le dire dans la plus risquée des aventures.



Puis le silence s’installe :

Ecrit le : vendredi 30 avril 2004 à 13:36

Bonjour !

Le silence de deux jours, pour l’instant, consécutif à mon dernier message me laisse perplexe. Aurais-je été convaincant ? Ou, à défaut, le caractère sérieux et documenté de mes analyses forcerait-il le respect de mes contradicteurs pas du tout convaincus, mais adonnés à des efforts de documentation et soucieux de conférer à leur argumentation les nuances, en particulier chronologiques, qui s’imposent ?

Il serait dommage, en tout cas, de rester sur ce point d’interrogation.



Puis, avec une jeune militante, l’échange va être pendant quelques jours un peu vif (de sa part). Voici un échantillon encore à peu près convenable :

Ecrit le : samedi 1 mai 2004 à 13:27

dans votre avant-dernier message, je ne vois pas d’élément apporté à la discussion, hormis "Guérin, il n’est pas historien archiviste mais militant"

Très mal lu. Je dis surtout qu’il est antérieur.

et "le travail forcé, l’esclavage-déportation, le manque absolu de liberté des travailleurs, la terreur, tout ça c’est hors sujet".

Exact. C’est très important, de bien cerner le champ d’un débat, sinon chacun s’éloigne tellement qu’il n’y a même plus besoin d’être infirmes pour que ce soit un dialogue de sourds.



Voilà qui m’amène à préciser :

mardi 4 mai 2004 à 09:27

Je voudrais mettre en garde une fois de plus, mais peut-être plus nettement qu’avant, contre une façon de débattre que je ne dirai pas seulement militante, mais militaire. Il y aurait une ligne de front et deux camps. Chacun serait solidaire de son camp, excusant ses bourdes et faisant flèche de la moindre peccadille pour marquer des points contre l’autre. Il ne s’agirait absolument pas de savoir ce qui s’est passé dans une période historique donnée mais uniquement d’enfoncer aujourd’hui la mêlée adverse.

Revenons donc au sujet, non choisi par moi, de ce débat : Hitler est-il ou non mis en place pour gérer les intérêts du patronat ? Ma thèse est qu’il a son propre projet, qui passe par la satisfaction partielle des aspirations des prolétaires et par l’enrôlement de l’économie dans une préparation expéditive de la guerre, une chose que le patronat était loin de réclamer.

Cette thèse continue de trôner intacte, au milieu des polémiques annexes.



Ecrit le : mercredi 5 mai 2004 à 19:58

Inutile d’exiger que je fasse amende honorable pour avoir dit que Hitler avait pris le pouvoir sans l’argent du patronat alors qu’il en a touché un peu. Ma formulation n’est pas incorrecte pour autant. Elle signifie que cet argent n’a rien eu de décisif. Et elle a le mérite de prendre bille en tête un préjugé encore répandu, n’est-il pas ?

Sur le dosage de la répression : Franco tire dans le tas, et pendant des années. Pinochet tire dans le tas, et pendant des années. Staline tire dans le tas, et pendant des années. Hitler est économe de ses actes répressifs. Savez-vous par exemple que la nuit des Longs couteaux a fait une centaine de morts, contrairement aux centaines ou aux milliers habituellement avancés ?

Sur le plan moral, je ne dis pas que c’est mieux et j’aurais même tendance à penser que c’est moins bien (car ce n’est pas par philanthropie qu’il laisse ces gens en liberté et en vie, mais pour les associer à un projet barbare).



Un contributeur écrit le : samedi 8 mai 2004 à 10:12

"De plus tu fais un amalgame entre un conditionnement axé sur la terreur et l’acceptation délibérée.

Tu connais le syndrome de Stockholm ?. On peut participer à une opération sous la terreur et en faire sienne.

C’est ce que tu voulais dire peut-être ?"

Justement non. Mes recherches tendent à minorer le rôle de la terreur. Le nazisme, si ça marche, c’est avant tout parce que ça charme. Et pas seulement des Allemands.



Ecrit le : dimanche 9 mai 2004 à 05:37

Avec Hitler tout est biaisé. Les mots n’ont pas leur sens habituel. Ainsi terreur.

Le préjugé que je pourchasse, c’est l’idée, si répandue de droite et de gauche, que la terreur nazie du temps de paix ressemblerait à la terreur stalinienne : multiplication des flics, disparition rapide de quiconque ne fait pas montre d’un enthousiasme délirant. La terreur nazie est plutôt une menace diffuse, un orage redouté qui éclate rarement. On sait que ces gens sont méchants, ils l’ont dit, ils le montrent quelquefois. Mais dans l’ensemble c’est plutôt un "ouf" quotidien. Ca ne se passe pas aussi mal qu’on aurait cru... et ce constat est un levier puissant du consensus. D’autant que les journaux étrangers caricaturent volontiers et que le régime en met régulièrement des morceaux choisis dans sa propre presse... ce qui, outre le sentiment de sécurité, accroît la xénophobie et la mobilisation patriotique.

Que Trotsky ait vu venir une catastrophe et eu raison de dénoncer les staliniens qui, dans leur haine prioritaire de la social-démocratie, sous-estimaient le péril nazi, voilà qui est bel et bon. Mais proposer d’unir les milices socialistes et communistes pour damer militairement aux SA le pion dans la rue n’est sans doute pas une réponse suffisante. Hitler ne manie pas les SA comme un instrument direct de prise du pouvoir mais bien plutôt comme un épouvantail destiné à créer un besoin d’ordre. Répliquer sur ce terrain, la gauche, unie ou non, ne l’a peut-être que trop fait. Car justement, ce que je dis ci-dessus sur le calme relatif des premières années, contribuant puissamment au consensus, est un bon indice qu’une grande partie des couches populaires aspiraient à ce même calme. De ce point de vue, la petite bougeoisie sempiternellement mise à contribution pour écarter l’idée qu’une bonne partie de la classe ouvrière a soutenu le régime dès les premiers mois, est une mini-jupe sur laquelle on s’épuise à tirer pour qu’elle cache à la fois les genoux et le nombril.

Non, la classe ouvrière allemande a marché, à sa manière : inégalement, plus passivement qu’activement, en se laissant duper sur la finalité du réarmement, en pensant que le rédémarrage de l’économie entraînerait tôt ou tard celui des luttes, en se permettant des critiques feutrées et en les prenant pour des gages de courage et d’insoumission... Rien de cela n’est très criminel... ni très reluisant. Mais qu’on cesse de surexploiter, à titre de bouc émissaire, un petit-bourgeois abstrait et mal défini !

Personne n’a relevé le fait que Hitler accorde à tous, en 1937, une semaine de congés payés. C’est pas beau, ça ? D’une part, comme Hitler est réputé n’avoir été que méchant envers les travailleurs, l’information reste très peu connue 67 ans plus tard. D’autre part, la date est édifiante et la durée aussi. On dirait que le Führer se croit obligé de lâcher du lest pour éviter que la victoire des prolétaires français ne donne des idées aux siens. Mais on ne donne qu’une semaine (contre deux en France) pour bien faire la part du feu, montrer qui commande, suggérer que les exigences de la patrie imposent de ne pas se relâcher et en particulier de bosser plus que les flemmards d’outre-Rhin.

Du grand art, je vous dis !



Ecrit le : dimanche 9 mai 2004 à 18:42

En dépit du ton inadmissible de certains, le débat va son bonhomme de chemin.

Si j’ai bien compris, du moment qu’il y a des violences contre la classe ouvrière, il n’y a pas à se soucier des formes plus subtiles d’agression.

Curieuse logique de lutte !



Digression sur Raymond Aron

mardi 11 mai 2004 à 10:02

un contributeur apporte une citation fort intéresante de Raymond Aron, lors d’une interview de 1982 :

"Vous ne mettiez pas sur le même plan Hitler et Staline à l’époque.

-  Je faisais toujours des réserves sur la comparaison tout en disant qu’un grand nombre des phénomènes des deux régimes étaient comparables, même semblables, mais je disais toujours qu’il y avait une différence et je le maintiens encore aujourd’hui. Car le mouvement hitlérien c’était essentiellement une personne, le mouvement communiste c’était un mouvement historique considérable qui a survécu à la disparition de plusieurs numéros 1 tandis que le national socialisme en fait, c’était l’aventure d’un homme génial et pathologique donc je pense encore aujourd’hui qu’il y avait une des différences considérables entre les deux. Mais nous savons aujourd’hui que Staline a tué encore plus de monde que Hitler. "



Je réponds mardi 11 mai 2004 à 10:50

Belle question, qui récompense ma patience devant certaines avanies !

Pas le temps de me plonger dans les mémoires d’Aron ou ses articles de la période de guerre, mais s’il avait beaucoup développé cette intuition je crois que je le saurais. M’est avis qu’il est tombé dans plein de traquenards, liés aux limites des recherches savantes, comme des vulgates militantes, sur Hitler à son époque.

Et le 16 mai à 17h 29 :

Dans ses mémoires parus en 1983 (poche, t. 1, p. 204), Aron reprend à propos de Munich une problématique qui me semble éculée, et même d’une lourdeur de fer à repasser : soit Hitler bluffait et ne voulait pas la guerre, soit il ne bluffait pas et la voulait. La vérité, qui devrait être évidente aujourd’hui, c’est qu’il bluffait et voulait la guerre, mais pas en 1938 contre la Tchécoslovaquie : il entendait la faire contre la Pologne l’année suivante et déclencher ainsi une guerre européenne contrôlée, permettant d’écraser rapidement l’armée française, de contraindre l’Angleterre à la paix et de présenter la facture ukrainienne (tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre) à Staline.



Rebond chilien

Le 20 mai, "Caupo", un internaute probablement d’origine chilienne conteste mon assertion que "Pinochet tire dans le tas, et pendant des années".

Voici une brève citation, en attendant l’autorisation d’une plus longue :

"Pinochet, sa police, n’a jamais tiré dans le tas. Bien au contraire, dès qu’il a pu (à peu près 6 mois après le coup d’Etat) il a mené une destruction systématique, scientifque même des partis qui étaient à son avis les plus farouches opposants de son régime, mais en visant à la tête (très bonne tactique) et en liquidant les militants après discusion rigoureuse de l’utilité de cette liquidation.

C’est sûr, cette affirmation va soulever quelques indignations mais elle est rigoureusement vraie. En fait, la repression de Pinochet correspond bien à la description qui fait Delpla de celle de Hitler."

Réponse :

Enfin un reproche justifié, qui ouvre la discussion au lieu de la refuser !

Vous connaissez cela beaucoup mieux que moi. Cependant, en me fondant sur votre propre description, je trouve qu’il y a un abîme entre la palette de Hitler et les ficelles de Pinochet. Il ne tire pas dans le tas pendant des années au sens littéral de l’expression, mais tout de même, il terrorise la gauche bien plus qu’il ne la prive de sa base par la séduction et, surtout, par un mouvement permanent (vers la guerre et la conquête, dans le cas de Hitler) qui ne laisse à personne le temps de respirer et de réfléchir.



20 mai, 14h 06

Il y a tout de même une différence irréductible entre le nazisme et toutes les autres dictatures du XXème siècle (y compris le colonialisme) : dans tous les cas sauf le sien, il n’y a pas vraiment de projet. On terrorise pour ne pas être chassé, point final. C’est le cas aussi en URSS, à partir de l’enterrement des projets de révolution mondiale. Tous ces régimes pourrissent sur pied en attendant qu’on soit assez fort pour les renverser ou qu’ils cèdent la place devant une lassitude générale.

Rien de tel en Allemagne : il y a une mise en mouvement du pays vers une guerre mondiale à quitte ou double. Contre cet OPNI ou plutôt OPAPEVR (objet politique aujourd’hui pas encore vastement reconnu) quelle préparation militante eût été adéquate ? Je ne connais que le refus instinctif de Churchill, fondé sur son expérience militante pas vraiment de gauche (consistant à réfléchir pendant 40 ans sur la formation de la puissance impériale anglaise et les conditions de son maintien, et à agir au moins mal en conséquence), et ses efforts pour regrouper tout le monde contre ce danger (et à cet effet il n’hésite pas à chercher des alliances très à gauche, écrivant par moment sur le Front populaire français des choses à donner des apoplexies dans son milieu et son parti).



20 mai, 18h 32

"Ce serait une erreur de prendre pour argent les plus au moins délirantes fantaisies idéologiques nazies qui habillent un projet qui au fond (et pas tant que cela) est celui des capitalistes allemands à l’étroit dans leur camisole de force nationale."

C’est là que nous divergeons. Je persiste à ne pas voir là un projet patronal. Et je pense, oui, que l’historien doit prendre assez au sérieux une partie du délire hitlérien, qui devient "une force matérielle".

Donc, pas d’absolution : le patronat a tous les torts qu’on veut, en matière de suivisme et de complicité. Mais justement : il subit l’aventure, en essayant de ne pas trop se poser de questions.

Par exemple, la manière dont Hitler avance sans guerre, en particulier en 1938, séduit fort les trusts : en voilà, une manière d’augmenter les profits et de repartager le monde (en particulier en évinçant le capital français de Tchécoslovaquie) qui agrée à Krupp. Mais il est berné : Hitler change de braquet début 39 sans prévenir et son patronat, comme l’immense majorité des observateurs dans le monde, se prend à espérer qu’il bluffe.



Ecrit le : vendredi 21 mai 2004 à 09:56

Bonjour !

Nul ne se vexera, j’espère, si je dis que décidément vous relevez le niveau.

La comparaison Pinochet-Hitler me paraît souffrir des mêmes inconvénients que toutes les nazifications polémiques de roitelets défiant les Etats-Unis (Milosevic, Saddam et même à certains égards Ben Laden) qu’on essaie de nous faire avaler depuis des années.

Pinochet, c’est l’inverse : le bon élève, au premier rang de la classe des soumis. Alors il peut bien défier son patronat local, il est du côté du manche, et quel manche !

Hitler est unique, entre autres raisons parce qu’il prend la barre d’une très grande puissance à une époque où aucune ne domine, où le jeu est plus ouvert que jamais au sein de ce que des historiens ont appelé le "club des 7" (EU, GB, France, Allemagne, URSS, Italie, Japon).

Ses rapports avec le patronat peuvent et doivent s’étudier historiquement. Celui-ci a toujours été inquiet de ses initiatives. C’est bien pour cela qu’avant la prise du pouvoir il est avare de ses marks. Certes, il est ravi de la destruction des syndicats, de l’arrêt des grèves, etc. Mais il aimerait bien se débarrasser du pompier une fois le feu éteint (quand il devient clair que la crise de 29 ne débouchera pas sur une "contagion" de la Russie bolchevique). Rien, vraiment rien ne montre qu’il est désireux d’une nouvelle aventure guerrière, surtout précipitée et à quitte ou double.

Sur le long terme, il me semble que c’est la tendance "Stresemann" du capitalisme allemand (privilégier la conquête des marchés sur celle des territoires) qui l’a emporté, et s’est épanouie dans les "Trente Glorieuses" et la construction européenne.



21 mai, 14h 38

Ce dont il est question depuis le début, c’est de ma thèse (dont je n’ai pas été le premier à parler ici) suivant laquelle Hitler n’est pas une marionnette du patronat, tout au contraire.

Ce qu’on peut constater (et que l’élaguage de l’accessoire sur mon site met, je pense, bien en relief), c’est que les faits ne sont pas contestés, ou alors dans une soupe mélangeant l’avant et l’après 30/1/33, le temps de paix et le temps de guerre, la répression anti-ouvrière et l’antisémitisme, les décisions patronales et les décisions nazies, etc., avec un cheval de données empruntées à Guérin ou Bettelheim et une alouette de références historiennes récentes. J’ai dans l’idée, et certes, cela doit parfois apparaître, qu’on m’oppose ce mur en raison d’une appartenance idéologique, et je le déplore au nom de la tenue du débat, mais en aucun cas je ne fais de cette appartenance un argument pour démontrer quoi que ce soit.

Delpla intègre le colonialisme du XXème siècle dans la notion de "dictature" ? Ya bon, il est fait, c’est un vulgaire idéaliste démocrassouillard ! Ben non, une telle chose ne peut, pas plus que, pour faire avancer le débat, elle ne doit, être déduite de mes propos. Ils signifient que le mode de fonctionnement d’une colonie, au XXème siècle, ne passe guère par la consultation régulière de ses habitants sur la sauce à laquelle on les mange, point.

Non seulement je dis que l’empreinte de Hitler sur l’histoire est unique et que les phénomènes de classe et de groupe retiennent tout mon intérêt, mais je le prouve au fil des livres, des articles de mon site et des posts sur ce forum en montrant comment Hitler manipule les patrons, les généraux, le grand capital international, etc.



Ecrit le : samedi 22 mai 2004 à 09:14

Bonjour !

Derrière les agitations superficielles, une question de fond est posée, y compris par les interventions de Caupo.

Je veux bien me plonger, quand j’en trouverai le temps, dans tel ouvrage de Trotsky, mais en attendant nous devrions pouvoir débattre de faits précis concernant l’Allemagne hitlérienne. Pour mémoire et en résumé :

-  y avait-il vraiment une tendance de gauche dans la parti nazi ? Incarnée par Röhm ???

-  Hitler s’est-il jamais préoccupé d’autre chose, à partir de 1919, que d’une guerre de revanche ?

-  son racisme anti-juif et anti-slave résultait-il d’une commande patronale ou de la conception même de cette guerre et du souci d’en rendre les résultats durables ?

-  avait-il ou non un doigté remarquable pour mettre au pas la classe ouvrière en alternant la carotte et le bâton ?



Ecrit le : samedi 22 mai 2004 à 13:43

(en réponse à un contributeur qui a évoqué les tendances "plébéiennes" de Röhm et de ses partisans tout en reconnaisant que cela n’avait pas grand sens de les dire "de gauche")

1) Il y a bien ici un contributeur, pas le temps de rechercher qui et peu importe, qui a dit qu’il dirigeait une tendance de gauche à l’intérieur du NSDAP, sans réserve ni guillemets. Voilà au moins quelqu’un à qui ce débat aura appris quelque chose... à moins qu’il ne revienne et n’argumente.

2) Je ne dis pas, pour ma part, qu’il ait présidé une tendance. Il y a sur la question un travail décisif, celui de Jean Philippon, qui démontre le caractère très relatif des luttes de clans parmi les nazis. Elles ont été montées en soufflé, pendant quelques semaines, pour les besoins d’une cause. Je diverge de Philippon sur les auteurs et le sens de la manoeuvre : il voudrait que Himmler et Göring, dans une complicité étroite avec les généraux, aient manipulé Hitler. Je n’en vois pas le moindre indice. Plus son comportement est coléreux, plus il est joué. Son intérêt dans l’affaire est évident : il s’agit de faire croire qu’il y avait un danger et qu’il l’a conjuré en sacrifiant, après moult hésitations, un vieil ami, en étant mis en demeure de le faire par la Reichswehr. Voilà qui fait de celle-ci le vainqueur apparent alors qu’en fait la crise profite aux SS, armée personnelle du Führer, et qu’elle met aux généraux le doigt dans l’engrenage du crime en leur faisant approuver une centaine d’exécutions sommaires, y compris celle de leur ancien patron, Schleicher.



Ecrit le : dimanche 23 mai 2004 à 08:13

Un contributeur a écrit :" Nous avons notre philosophie, notre vision des choses, vous avez la vôtre. Ne dites simplement pas que vous êtes objectif, car, comme nous, vous n’apportez que peu d’éléments nous montrant que votre vision est la bonne."

Réponse :

"Objectif" ne fait pas partie de mon vocabulaire. Je reconnais et revendique dans mon approche, et je pense qu’il y a dans tout travail d’historien, une part de subjectivité, non seulement inévitable, mais utile... à condition qu’elle soit sans cesse confrontée aux faits, qu’on ne triche jamais avec eux.

Départager l’hypothèse que Hitler organise savamment les tueries du 30/6/34 pour augmenter son emprise sur l’Allemagne et celle que la bourgeoisie les commandite, en faveur de la seconde, au nom d’une foi dans le primat de la classe dirigeante, ne mène pas très loin et contourne le travail nécessaire.

Je cite Jean Philippon (La nuit des Longs couteaux, Colin 1992, p. 394-95) : "Tous les historiens qui ont étudié l’affaire Röhm, de Wheeler-Bennett à Marlis Steinert, ont offert, à deux réserves près, le même cocktail à la recette simple : une bonne dose de lutte des classes, corsée par une mystérieuse convergence des intérêts du Führer et des conservateurs ou des généraux, et, avec cela, un zeste de barbarie germanique. En soixante ans, la recherche n’a fait que deux progrès : Mau (1953) et Krausnick (1954) ont établi que Röhm et la SA n’avaient pas préparé de putsch. (...) Bennecke (1962) puis KJ Muller (1969), qui, lui, s’appuyait sur un dépouillement systématique des archives militaires, ont montré que la Reichswehr a joué sa propre partition dans ce concert infernal."

Je ne cite pas Philippon comme une Bible. Ce n’est pas mon "Introduction à l’histoire de la Révolution russe" ! Mais ces lignes donnent une idée des exigences du travail historique, et des sottises auxquelles mène toute négligence à cet égard. Et puisqu’il est question du marxisme, il me semble que ses fondateurs et leurs principaux continuateurs tenaient ce travail en haute estime.

Dans le même ordre d’idées, permettez-moi un mouvement de surprise devant le fait qu’un disciple du créateur de l’Armée rouge, employant de surcroît le "nous", se vante de n’éprouver qu’un intérêt médiocre pour les rapports entre Hitler et l’armée allemande.




François Delpla, le 25 mai 2004



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations