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Débats

Hitler était-il libéral ?



Sur Histoforums 2ème Guerre mondiale, mai 2004



Relançant un débat à propos de mon éditorial sur Hitler et Bush, une humble personne, qui a désiré garder l’anonymat, s’interroge sur la spécificité du nazisme dans l’ensemble fasciste.

Vertus et limites du comparatisme de François Delpla (02/05/2004 11:52:19)

Les hommes, demandes-tu, sont-ils capables de tirer de l’histoire des leçons adéquates pour parer à de nouvelles formes de danger ?

La condition n’est sans doute pas suffisante mais elle est en tout cas nécessaire. C’est fort, avant tout, de ses connaissances historiques que Churchill refuse d’instinct le nazisme. Alors que le mussolinisme l’intrigue, l’amuse et même à certains égards le séduit (mais attention, pour des peuples un peu jeunes et bouillonnants, certainement pas pour la Grande-Bretagne).

Tu demandes ensuite si, en admettant que le fascisme transcende les époques, les sociétés actuelles sont aptes à le prévenir.

Justement, c’est cette définition que je n’admets pas. J’ai beaucoup de mal à discerner ailleurs un équivalent de ce qui se passe en Italie entre 1920 et 1938 : un mouvement de masse pourvu d’un chef énergique, immoral et pas trop bête, s’imposant avec la complicité des classes dirigeantes mais les dominant et ne se laissant pas récupérer par elles. Franco, par exemple, peut davantage être rapproché de Napoléon III et Pinochet également. Ce sont de purs candidats à la direction du pays tel qu’il est, sans la moindre visée transformatrice (sinon l’éradication de toute contestation ouvrière ou de gauche).

Cela dit, sans la SGM, on peut très bien imaginer pour Mussolini une fin à la Franco : dans son lit, mais entouré d’une contestation montante, de la part d’une société qui par son développement même appellerait, comme forme politique, la démocratie représentative. Peut-être pourrait-on parler, pour englober tout cela, d’une régression autoritaire dans un développement démocratique, liée à la peur des nantis devant les couches populaires.

Je ne pense pas qu’il y ait de cycle. Le nazisme, pour en venir à lui, naît de la recontre d’un individu hors du commun avec un pays et des circonstances uniques. Il est, tout entier, une protestation contre la défaite de 1918. Hitler fantasme une cause de défaite à laquelle personne n’avait songé, du moins de façon aussi exclusive et catégorique (l’action dissolvante du "Juif"), et met en scène un scénario inouï pour la revanche, une espèce d’enchantement collectif, et des Allemands, et du reste du monde, tirant sa force pratique de son caractère onirique même.

Quand Paxton dit : « Armés de notre savoir historique, nous devrions être capables de distinguer les pâles et hideuses imitations actuelles, avec leurs crânes rasés et leurs svastikas tatoués, des équivalents fonctionnels authentiques, sous la forme d’une alliance fascistes-conservateurs. Dûment avertis , nous devrions être en mesure de détecter le vrai fascisme quand il se présente à nous »

je suis d’accord avec le début. Il n’est jamais bon de se tromper d’ennemi, ni de confondre le principal et l’accessoire en dirigeant sa force militante plutôt contre le second. De ce point de vue j’ai eu l’occasion, en situation, de mettre mes modestes lumières historiques au service d’une clarification, quand par exemple, ainsi que je l’ai rappelé naguère, je fus consulté par un journaliste sur l’origine prétendument nazie du slogan "socialement de gauche, économiquement de droite, nationalement de France".

Tu en viens alors à un de mes dadas, la capacité des historiens à être des vigies.

Dans les années 30, réponds-je, ils ne se sont pas mieux conduits en moyenne que les autres, ni dans l’analyse, ni dans l’action. Mais c’est que la mystification hitlérienne était puissante ! Elle était, précisément, cet objet radicalement neuf dont tu parles, et d’autant plus sophistiqué qu’il s’amusait (et amusait le tapis) à prendre des formes anciennes et familières (telles que le militarisme prussien ou le fascisme italien).

(...)

Plus que le fascisme, le problème de l’heure est le racisme, alimenté quotidiennement par les déséquilibres économiques, démographiques et militaires.

Chaque jour, chaque sommet, chaque grand show européen, chaque campagne électorale passés à ne pas aborder la question, ou si peu, sont ce qui ne devrait pas être, et contre quoi les historiens d’aujourd’hui ont le devoir de mettre en garde. Si on continue à ne rien faire, l’histoire saura bien inventer toute seule les formes politiques propres à rétablir de solides exclusions.



Loïc Bonal attire l’attention sur le fait que Napoléon III avait des visées transformatrices, ce qui m’inspire la précision suivante :

"Le pays tel qu’il est"...

de François Delpla (03/05/2004 06:16:21)

... désigne, dans mon texte, non pas son état économique, à savoir, dans les trois cas (Napoléon III, Franco, Pinochet) une croissance industrielle souvent impétueuse qui bouscule beaucoup de choses et de gens, mais bien les rapports de pouvoir. Franchet et Pinocchio veulent "rétablir l’ordre" et proposent aux classes dirigeantes de gérer leurs intérêts en bons pères de familles, Mussolini installe bel et bien son pouvoir et ses gens, tant au sommet de l’Etat qu’aux échelons locaux (à l’inverse là encore de l’Allemagne, où le Führer a un tel poids, un tel charme et une telle habileté que ses propres Gauleiters ne savent jamais s’il va leur donner raison plutôt qu’au bourgeois ou à l’évêque du coin).



Le jeu des puissances

de François Delpla (04/05/2004 10:42:03)

Il me semble que les discussions politologiques sur la définition du fascisme, comme sur sa genèse, gomment volontiers le facteur essentiel : les dictatures sont le plus souvent des affaires locales, nées d’un rapport de forces dans un pays et de la victoire d’un clan, qui entend figer ses gains (en dehors du cas, mixte, de la révolution russe, événement local à prétention universelle, où en définitive le local pèse constamment plus lourd, au moins à partir de Staline -"socialisme dans un seul pays" etc.).

Ce qui fait l’exception radicale du nazisme, c’est qu’il est, de part en part, le fruit d’un rapport de forces planétaire : d’abord on proteste contre une défaite dans une guerre mondiale, puis on tente de faire appel de son résultat. Or l’Allemagne dispose de quelques moyens pour soutenir ses prétentions : base industrielle, poids démographique, traditions militaires... Et son principal rival, les Etats-Unis, s’il l’emporte industriellement et démographiquement, n’a précisément pas une tradition militaire qui fasse le poids, et son éloignement géographique laisse à l’Allemagne une fenêtre de tir.

Corollaire : après 1945 le fascisme est, plus que jamais, une affaire locale, les Etats-Unis surveillant avec vigilance toute menace militaire éventuelle. Quant aux atteintes aux droits de l’homme induites par la "lutte contre le terrorisme" et autres paniques, fondées ou non, devant les masses du Tiers Monde, elles s’accommodent, hélas, d’une certaine dose de démocratie : le but du jeu est de flanquer la trouille aux gens pour qu’ils élisent les plus obsessivement sécuritaires des candidats.



Le 5 mai, le débat bifurque vers les questions énonomiques :

(...) Le Pen lui-même vous répond qu’il est "économiquement de droite". Même chose pour Franco et Pinochet. Leur démarche consiste à rassurer les investisseurs en leur ouvrant des pays vierges de toute contestation. Mussolini n’est guère différent. Il n’y a guère que Hitler qui fait des entorses sérieuses au libéralisme (sans du tout abolir celui-ci) par toutes sortes de mesures qui empêchent les profits d’aller où ils veulent et notamment à l’étranger et qui les concentrent sur la préparation de la guerre.



(Un interlocuteur s’est offusqué qu’on puisse trouver une once de libéralisme dans un régime dictatorial)

Droite, fascisme, économie

de François Delpla (05/05/2004 06:26:02)

Voyons (...), je ne prends aucun propos de dirigeant pour argent comptant et j’espère que cela se sait ici désormais. Mais je n’en néglige aucun non plus ; ils mentent toujours significativement et même parfois ils disent la vérité.

Le Pen a de solides raisons de s’affirmer d’accord avec la droite classique sur le plan économique. Il a fait son fonds de commerce du thatchéro-reaganisme et d’une prétendue lenteur de la droite française à affronter la gauche "figée dans les privilèges corporatistes" sur ce terrain. Pas la moindre distance non plus, dans ce domaine, avec Hitler, qui ne tarit pas d’éloges larmoyants, depuis le début de sa prédication, sur les vaillants chefs d’entreprise aryens qui ont fait l’Allemagne en dépit du parasitisme des banquiers juifs.

Le libéralisme ? Beau sujet philosophique, et aussi historique. Il se veut anti-idéologique alors que, plus que toute autre pensée économique, il entraîne ses adeptes à faire n’importe quoi au nom de la ligne -par exemple à supprimer des postes de fonctionnaire sans réléchir que ce n’est pas le diable qui les avait mis en place, mais une nécessité fonctionnelle, à laquelle il faudra bien suppléer.

Bref, le libéralisme est partout et nulle part. Il se nichait même en URSS, dans la grande anarchie du marché kolkhozien, création stalinienne s’il en fut, en 1934.

Autant je nie que Hitler soit l’instrument du patronat allemand et pense que c’est plutôt l’inverse, autant je constate qu’il ne remet pas en cause le capitalisme, donc le libéralisme, dans le seul sens concret et précis du terme que je connaisse : l’omnipotence du patron dans son entreprise et l’immensité de sa marge de manoeuvre pour utiliser ses profits ; mais à chaque régime capitaliste ses nuances et je dirai que le premier aspect, sous le nazisme,est plus complètement incarné que le second (minoré par la difficulté d’exporter les capitaux et par une certaine orientation étatique de l’investissement).



Pour nous ancrer mieux dans les limites chronologiques du forum, nous pourrions causer un peu de Keynes. Les brillants libéraux qui ont pris dans la figure la crise de 29, de Hoover à Laval et de Baldwin à Brüning, ont été seulement capables de couper dans les budgets tant ils s’en tenaient à la "fonction régalienne" consistant, en vertu du credo libéral de l’époque, à donner l’exemple d’une saine gestion de père de famille en attendant que les choses s’arrangent toutes seules. Et le capitalisme a été bien content de trouver un Keynes qui, tout en se disant libéral, a enseigné qu’en cas de crise l’Etat doit faire tout autre chose, pour "réamorcer la pompe".



Hitler libéral ?

de François Delpla (07/05/2004 11:06:07)

Tirer argument du fait que Hitler déclare le programme de 1920 "intangible" en 1926 néglige fâcheusement le contexte de la lutte Hitler-Strasser à ce moment (cf. ma bio, p. 144-145). Le malheureux Gregor, si tant est qu’il pense, est le vrai "socialiste" des deux, au sens peu reluisant que Loïc donne à ce mot. Il bénéficie d’un certain courant de sympathie diffuse en tant que victime, et victime vaguement classée à gauche, mais il faut voir quel bourreau il eût été en ayant les coudées franches. Il voulait pendre les généraux, il l’a même dit un jour à la tribune du Reichstag (ibid., p. 147). S’il n’a pas aussi solennellement fixé le sort des patrons, on peut déduire de cent déclarations qu’ils n’avaient guère de chances de couler des jours plus paisibles et plus nombreux sous un tel Führer.

Tout le monde ou presque a été tellement dépassé devant le nazisme que j’ai renoncé pour ma part, depuis que je m’en occupe sérieusement, à chercher là des munitions contre un parti ou un bord politique quelconques.

Je trouve très sympathique la vision suivant laquelle le libéralisme fait mauvais ménage avec la dictature . Mais elle est affligée d’une contradiction interne. Elle suppose que les gens se tiennent bien, fassent jouer honnêtement la concurrence dans les marchés publics, y compris vis-à-vis de l’étranger, etc. Mais cela n’a jamais eu cours nulle part et pour que cela ait cours il faudrait un fameux pouvoir de coercition, précisément contraire au credo libéral. D’où mon idée que le libéralisme est une idéologie, et pas des plus réalistes.

Voilà qui autorise à dire que Hitler n’est pas moins libéral que beaucoup d’autres. A cet égard, les rappels d’Arnaud Christen sur la parenté étroite du darwinisme social et de la pensée libérale me paraissent très justifiés. Hitler est un libéral qui met particulièrement l’accent sur le versant agonistique de la doctrine : la lutte pour la vie, il n’y a que cela qui fait progresser l’humanité.

Quant à l’argument suivant lequel il ne saurait être libéral car il encadre sévèrement les échanges extérieurs, il fait bon marché du fait que les théoriciens libéraux n’ont jamais pu se mettre d’accord sur la question du libre-échange : plusieurs, et non des moindres, admettent le protectionnisme, au moins dans certains cas.



Churchill et Hitler

de François Delpla (08/05/2004 10:52:56)

Qu’on me permette encore un petit coup de pied de recentrage.

Un principe aussi fondamental, pour le libéralisme, que la libre concurrence, n’a jamais été appliqué, ne serait-ce qu’en raison des préférences nationales imposées par les Etats les plus puissants, du XVIIIème siècle à nos jours, ou encore, au XXème siècle, du poids écrasant des grandes firmes (comme le cartel du pétrole, dictant depuis 1928 la loi des 8 plus grands groupes privés aux producteurs et aux consommateurs du monde, dans un secteur qui n’est pas précisément marginal). Loïc, volontiers lyrique (que serait-ce, s’il était libéral !), ne l’est jamais plus que lorsqu’il prend au sérieux les lois anti-trust états-uniennes, parfait exemple d’alibi destiné à sauver les apparences.

Un principe aussi fondamental, pour le socialisme dans sa variante marxienne, que la dictature du prolétariat, n’a jamais été appliqué, celle du parti s’y substituant immédiatement en Russie et ailleurs.

Il est donc vain d’opposer des théories, l’une et l’autre aussi peu, aussi mal, aussi relativement incarnées, comme s’il s’agissait de réalités. En revanche, elles ont l’une et l’autre joué un rôle fondamental dans la conscience des hommes, et continuent de plus belle.

Hitler n’est certes pas plus libéral que Roosevelt. Cependant, c’est bien ce qu’il y a de libéral dans l’économie allemande pendant les premières années du IIIème Reich qui détermine le plus la mansuétude des Etats-Unis envers ce régime, le fait que Roosevelt ne dise pas un mot contre lui avant 1936 et ne le condamne que très progressivement ensuite, jusqu’à l’agression contre la Norvège qui détermine la rupture définitive.

Et c’est en dépit du libéralisme, dont il est un fervent adepte, que Churchill fait dès 1932 la leçon aux classes dominantes de tout l’Occident en disant que Hitler peut bien raconter ce qu’il veut, que son action mène à la guerre, que c’est inacceptable et qu’il faut unir contre cela toutes les forces possibles, y compris l’URSS.



Autre forum

Cette discussion a rebondi un an plus tard sur le site "passion histoire" , où j’ai fait

le 08 Juin 2005 11:36

la mise au point suivante :

Supposons que j’aie sur le libéralisme économique une opinion sévère. Jamais, au grand jamais, je ne l’argumenterai au moyen de l’utilisation par Hitler, au profit de sa funeste politique, d’une économie allemande restée largement libérale. De même, je m’interdis pour juger la politique extérieure des Etats-Unis au XXème siècle de mettre en avant leur neutralité de 1933 envers le nazisme, très progressivement muée en froncement de sourcil et ne débouchant sur une franche hostilité qu’à partir de l’agression contre la Norvège (avril 40). Ou, pour jauger des mérites du Vatican, d’insiter sur ses complaisances diverses et variées envers le Reich. Ou enfin, de reprocher trop vivement à Staline le pacte germano-soviétique, clauses secrètes comprises. C’est tellement Hitler qui a voulu et dosé ces comportements, et tellement à l’insu de ces marionnettes (qui le prenaient non pour un malfaiteur redoutablement cruel et habile, mais pour un excité brouillon n’occupant que très provisoirement le devant de la scène), que leur responsabilité, si elle n’est certes pas nulle, me paraît particulièrement malaisée à cerner. A propos de l’Eglise je trouve plus percutant de stigmatiser son hostilité aux filles-mères et aux enfants naturels (pourtant voulus par Dieu !), à propos du stalinisme les grandes purges et à propos des Etats-Unis leur traitement de l’Amérique latine ou l’aparheid si longtemps maintenu.

De même, les libéraux ne sont nullement à juger sur le cas du Troisième Reich, mais bien plutôt sur l’aptitude de l’économie des pays ordinaires où leurs idées triomphent à pourvoir durablement aux besoins des hommes, et à s’inscrire dans une dynamique mondiale ascendante à cet égard.

le 10 juin 2005



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