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Hitler et la bataille d’Angleterre



paru dans Histoire de guerre no 27, juillet-août 2002



Si la bataille d’Angleterre est, du côté du défenseur, d’une simplicité biblique bien rendue par une fameuse phrase de Churchill en hommage aux pilotes de la chasse anglaise (« jamais un aussi grand nombre d’hommes n’a dû autant à un aussi petit »), elle est, du côté de l’assaillant, particulièrement ténébreuse. Où l’Allemagne voulait-elle en venir ? Comme souvent avec Hitler, ses motivations étaient multiples. Diversion pour masquer les préparatifs d’agression contre l’URSS, tentative pour faire tomber Churchill, test vis-à-vis des Etats-Unis, tromperie envers Franco, Mussolini et Pétain, manipulation des officiers allemands : tels sont les facteurs qu’il faut essayer de hiérarchiser.

Un besoin de paix

En tout cas, si une motivation semble absente, à quelque moment que ce soit, c’est bien le désir d’envahir les îles Britanniques. Rien n’avait été prévu à cet effet avant l’offensive de mai 1940 sur le front de l’ouest. L’encerclement des meilleures troupes adverses grâce à la percée de Sedan semble avoir été l’alpha et l’oméga de cette campagne. Des offres de paix avaient été remises quelques jours avant par Göring à l’industriel suédois Dahlerus, interlocuteur habituel du Foreign Office, en un temps où le cabinet était dirigé par Chamberlain. En dépit de son remplacement de dernière minute par Churchill, le titulaire inchangé du Foreign Office, Halifax, avait esquissé le 25 mai une ouverture de paix par l’intermédiaire de l’Italie, que Churchill avait fait très difficilement avorter.

Malgré ce premier échec, qui le pousse à s’enfoncer en territoire français, Hitler continue de traiter l’obstination anglaise par des remèdes diplomatiques, pendant presque deux mois : la demande française d’armistice survient le 16 juin et la première attaque d’envergure contre le Royaume-Uni, le 13 août. La diplomatie allemande s’efforce de faire comprendre à l’anglaise, par des intermédiaires variés dans un grand nombre de pays neutres, qu’elle ne désire que la paix, sans rien réclamer en échange, sinon l’acceptation par Londres d’une hégémonie allemande sur le continent.

On a trop dit que Hitler, contrairement à Bismarck, ne savait pas s’arrêter. Il le savait, mais Churchill a mis sa science en échec, de justesse. Nul n’est plus conscient que le dictateur allemand des risques d’une guerre sur deux fronts : puisqu’il recherche avec opiniâtreté son « espace vital » vers l’est, il doit donc faire en sorte que la campagne à l’ouest soit, pour employer un mot de notre époque raffinée, la plus « chirurgicale » possible. La paix avec Londres est peut-être une chimère, elle l’est assurément tant que Churchill reste premier ministre, mais elle est recherchée avec assiduité, non seulement avant l’attaque contre l’URSS, mais beaucoup plus tard, puisque les derniers efforts du Führer avant son suicide tendront à regrouper l’Occident contre la marée soviétique.

Contrairement à un autre préjugé, qui veut que Hitler soit un « joueur de poker » (là encore en contraste avec Bismarck, qui serait un joueur d’échecs), le nazisme a la manie du programme et Hitler déteste l’improvisation. Sa stratégie, une fois qu’il a constaté que l’armistice français n’entraînait pas la résignation britannique, peut donc se lire, même si c’est parfois en filigrane, dans un mémorandum de son principal conseiller militaire, Jodl, en date du 30 juin :

Si les moyens politiques ne donnent pas de résultats, la volonté anglaise de résistance devra être brisée par la force

a) par le combat contre la métropole anglaise

b) par l’élargissement de la guerre à la périphérie.

Pour « a », il y a trois possibilités :

1) Le « siège » : il comprend le combat maritime et aérien contre tout ce qui entre ou sort, le combat contre l’armée de l’air anglaise et contre toutes les ressources économiques du pays

2) Le bombardement de terreur contre les concentrations de population anglaises

3) le débarquement ayant pour but d’occuper l’Angleterre.

La victoire finale de l’Allemagne n’est qu’une question de temps. Des attaques ennemies importantes ne sont plus possibles. Aussi l’Allemagne peut-elle choisir des méthodes de guerre qui économisent ses forces et évitent les risques. Au début doit prendre place le combat contre la force aérienne anglaise [souligné par Jodl]. (...)

Un débarquement en Angleterre ne peut être envisagé que si la maîtrise du ciel est acquise par la Luftwaffe.

(...) Tout débarquement ne doit être préparé que comme un dernier recours.

(...) Comme l’Angleterre ne se bat ni ne peut plus se battre pour la victoire mais pour le maintien de ses possessions et de sa situation, tout indique qu’elle inclinera vers la paix quand elle apprendra qu’elle peut encore l’obtenir à relativement bas prix .

Ce texte, dont les conditions de rédaction sont inconnues, pourrait bien avoir été dicté par le Führer en personne. Il exprime en tout cas fort bien sa politique au cours des trois mois suivants, à un élément près, que nous verrons apparaître un peu plus tard, concernant l’URSS. Ici, elle est mentionnée en passant, dans une liste de pays avec lesquels l’Allemagne doit garder des liens étroits, pour isoler l’Angleterre.

Dès cette fin de juin, donc, on trouve bien en place l’idée qu’il faut convaincre l’Angleterre de signer la paix, et que l’aviation est, de tous les moyens militaires, celui qui devra être mis le plus à contribution pour atteindre ce résultat. Un débarquement n’est pas exclu, mais la somme des préalables requis le rend bien improbable.

Un changement de cap

Une évolution fondamentale se produit au cours des jours suivants, qui se manifeste le 13 juillet lors d’une rencontre du Führer et des principaux chefs des forces armées : il leur dit que le maintien de l’Angleterre dans une guerre aussi mal engagée appelle une explication et qu’il n’en voit qu’une : elle spécule sur une rupture entre l’Allemagne et l’URSS.

Ses propos, connus par le journal du général Halder , chef d’état-major de l’armée de terre, méritent citation, d’autant plus que le commentaire du scribe a aussi son intérêt :

Le Führer est très intrigué par le refus persistant des Anglais de faire la paix. Il voit l’explication (et nous aussi) dans l’espoir qu’elle met en la Russie, et par suite calcule qu’il aura à la contraindre par la force d’accepter la paix. Mais c’est très contraire à sa nature. Pour la bonne raison qu’une défaite militaire de la Grande-Bretagne amènerait la fin de l’empire britannique, sans profit pour l’Allemagne. Le sang allemand coulerait pour un résultat qui profiterait uniquement au Japon, aux Etats-Unis et à d’autres.

Aucun réchauffement des rapports anglo-soviétiques dans la quinzaine écoulée ne peut justifier cette brusque alarme -même si les spéculations vont bon train sur la mission de Stafford Cripps, un socialiste anglais très antinazi nommé ambassadeur à Moscou fin mai et arrivé à la mi-juin dans la capitale soviétique : rien n’a filtré encore de son accueil par Staline, au total assez circonspect . Hitler ici tâte le terrain avec prudence : il enregistre sans doute avec une grande satisfaction que ses généraux de l’armée de terre partagent l’analyse suivant laquelle l’ultime espoir des Anglais réside dans un conflit germano-russe, mais il n’en encore d’autre conclusion que la nécessité d’écraser l’Angleterre.

En conséquence, le 16 juillet, il émet sa directive n° 16 sur l’invasion de ce pays, dont le vaniteux Halder constate qu’elle reprend les suggestions qu’il avait faites le 13. Contentons-nous pour l’instant du début :

Comme l’Angleterre, en dépit de sa situation militaire désespérée, ne laisse voir par aucun signe qu’elle est prête à une entente, j’ai décidé de préparer une opération de débarquement contre les îles Britanniques et, si nécessaire, de l’exécuter.

Cependant, l’URSS revient sur le tapis le 21 : Hitler demande à Brauchitsch, chef de l’armée de terre, de dresser les plans d’une attaque contre elle. Mais seulement pour lui prendre des territoires :

Objectif : écraser l’armée russe ou au moins prendre autant de territoire russe qu’il est nécessaire pour empêcher un bombardement de Berlin ou des industries silésiennes. Il est souhaitable de pénétrer assez loin pour rendre notre armée de l’air capable de frapper les centres stratégiques soviétiques.

Enfin, le 31, réunissant une nouvelle fois les chefs militaires à Berchtesgaden, le Führer leur met les points sur les i : l’attaque aura pour but de « détruire d’un seul coup » l’Etat soviétique lui-même.

A travers ces prises de position étalées sur un mois, on voit se dessiner, sous l’influence de Churchill, une mutation capitale. La place de l’Etat stalinien dans le dispositif nazi change du tout au tout En signant le pacte germano-soviétique le 23 août 1939, il s’était déconsidéré et marginalisé. A la fin de juin 1940, comme en témoigne le mémorandum de Jodl, l’Allemagne entendait réaffirmer sa solidarité avec l’URSS pour parachever le découragement britannique. Or un mois plus tard, le grand voisin slave est devenu, en grand secret, la cible majeure de l’effort de guerre allemand.

L’idée d’un assaut contre l’Angleterre n’est pas abandonnée pour autant et ses préparatifs vont bon train. Mais avec de curieuses incohérences.

Les fantaisies de la préparation

Revenons à la directive n° 16 du 16 juillet, qui va inspirer l’action de la Wehrmacht jusqu’au 17 septembre (date de sa suspension de fait mais elle reste théoriquement en vigueur, le débarquement n’étant qu’ajourné). De toutes celles qui ont été conservées (la dernière, datée du 15 avril 1945, porte le numéro 74), c’est sans conteste la plus floue, la plus molle et la moins réaliste.

On se souvient que dès l’introduction, il est dit que l’opération de débarquement sera exécutée « si nécessaire ». L’expression se retrouve trois lignes plus bas, s’agissant de l’occupation du pays.

Précise est, en revanche, l’aire géographique : le débarquement se fera « par surprise sur un large front, de Ramsgate à l’ouest de l’île de Wight ». Il est bien étrange que ce vaste déploiement, entre l’étroit Pas-de-Calais et une zone où la Manche est large de plus de 150 kilomètres, soit considéré comme susceptible de surprendre l’ennemi.

Quant à la chronologie, elle ne brille pas non plus par le réalisme : tout doit être prêt à la mi-août. On a bien lu : la chétive marine allemande doit improviser en un mois un assaut contre un pays jamais envahi depuis 800 ans et gardé par la plus puissante escadre du monde ! Dans ce laps de temps il faut à la fois, dit le texte, mettre hors de combat l’aviation ennemie, installer des barrages de mines aux deux entrées de la Manche, « puissants » s’il vous plaît, déminer en revanche les chenaux d’invasion, installer en Flandre, Picardie et Normandie une « puissante artillerie côtière », et enfin attirer au loin la flotte britannique, avec l’aide des Italiens. Qu’on se rassure : ce dernier point n’est pas impératif, mais seulement souhaité.

Une petite phrase peut atténuer l’impression d’irréalisme... tout en justifiant à l’avance de nouveaux atermoiements : « On devra autant que possible utiliser les navires des Etats ennemis vaincus ». Or le seul vaincu ayant quelque envergure navale s’appelle la France, et sa flotte a été neutralisée en vertu de l’armistice. Hitler fait mine, ici, de vouloir rapidement renégocier ce texte (puisqu’une mainmise violente sur les navires français supposerait d’amples dispositions militaires, dont il n’est pas question ici). Voilà qui est cohérent avec une demande qu’il a envoyée la veille à Vichy, d’autoriser son aviation à utiliser les aérodromes d’Afrique du Nord. Une sollicitation qui restera sans suite, après une réponse de Pétain demandant précisément en contrepartie une renégociation globale de l’armistice. En ne répondant pas, Hitler contrevient à sa propre directive et oblige la Kriegsmarine à compter essentiellement sur les bateaux allemands, civils et militaires.

Il est précisé plus loin que la « puissante artillerie côtière » devra être protégée par du béton et que ce travail sera confié (comme plus tard le mur de l’Atlantique) à l’organisation Todt. Compte tenu du temps nécessaire aux transmissions bureaucratiques, aux relevés, aux plans, aux travaux et au séchage, voilà déjà qui montre que le délai de la mi-août ne saurait être tenu.

Le dernier paragraphe n’est pas le moins éloquent : Hitler prie les commandants des trois armes de lui fournir « dès que possible » (et non « dans les plus brefs délais ») leurs plans pour la réalisation de tous ces points.

Voilà qui tranche avec les batailles passées et futures : l’état-major général que Hitler a institué autour de sa personne en février 1938 sous le nom d’OKW (Oberkommando der Wehrmacht) n’est pas, cette fois-ci, sur le pied de guerre. On laisse les trois armes se coordonner comme elles peuvent -et elles pourront peu. Le chef de l’OKW, Keitel, récemment promu maréchal, est même envoyé pour dix jours en permission, fin juillet... peut-être parce que, contrairement à Jodl, il n’est pas un farouche partisan d’une guerre à l’est . Quant au colonel Warlimont, chef de la section « L » (Opérations) de ce même OKW, il écrit non moins significativement, à propos des préparatifs d’invasion de l’Angleterre :

Jamais auparavant et jamais dans la suite [les officiers de la section L] ne disposèrent d’un champ d’action aussi étendu pour faire preuve d’initiative dans la préparation d’une opération. Mais jamais non plus leurs supérieurs, jusques et y compris Hitler, ne leur manifestèrent aussi peu d’intérêt.

L’historien John Lukacs, qui s’est beaucoup occupé de littérature avant de donner trois ouvrages fondamentaux sur les débuts de la seconde guerre mondiale, fait cette remarque subtile : la directive n° 16 donne pour la première fois à l’opération le nom de code d’Otarie (Seelöwe) alors que jusque là elle s’appelait Lion (Löwe). C’est là un signe révélateur : contrairement au lion, l’otarie n’est pas un animal bien farouche.

Comme de juste, les chefs des trois armes multiplient au cours des semaines suivantes les échanges d’aigres notes en même temps que les préparatifs fiévreux. Brauchitsch et l’amiral Raeder se disputent sur la largeur du front d’attaque, le second prônant une traversée courte et étroite, limitée donc au Pas-de-Calais et à ses abords immédiats, tandis que le premier clame qu’une tête de pont aussi limitée ne permettrait pas de progresser de manière satisfaisante. Finalement, le front envisagé se limite, début septembre , à la portion de côte comprise entre Fokestone et Brighton, soit une réduction de moitié par rapport aux exigences premières de l’armée de terre : un compromis qui ne satisfait personne et fait régresser l’ardeur générale.

Les hoquets de l’exécution

Le début de la bataille est flou, à telle enseigne que l’historiographie anglaise la fait commencer le 10 juillet et l’allemande le 3 . Il s’agit de la « bataille de la Manche », une série d’attaques de la Luftwaffe contre la navigation britannique, que protège la RAF. C’est donc la Luftwaffe de Göring qui prend la bataille à son compte et en règle le rythme à sa guise . L’assaut de la Grande-Bretagne proprement dite commence le 12 août et surtout le 13, baptisé « jour de l’Aigle » par Göring. Il entreprend de bombarder un certain nombre d’objectifs militaires proches de la côte sud, y compris les usines d’armement. La RAF est censée s’user en s’y opposant. Au bout d’une semaine, Churchill tire aux Communes un bilan triomphal : c’est alors qu’en une phrase fameuse il exalte les pilotes, ce « petit nombre » sauvant la grande masse. L’important, pour lui, est que le pays tienne tête sous l’orage... et que l’audace hitlérienne vienne à bout de la patience américaine.

Et pour Hitler, qu’est-ce qui importe ? Puisque, nous le savons, l’invasion est loin d’être prête, cette « préparation d’artillerie » (c’est le rôle assigné par Hitler à l’aviation dans la directive n° 16) est, pour le moins, mal coordonnée avec l’assaut qu’elle est censée favoriser.

Les récits traditionnels (auxquels les mémoires de Churchill ont donné le ton) veulent que la Luftwaffe, après trois semaines de match équilibré, ait commencé à faire plier son adversaire et qu’elle lui ait alors offert un répit inespéré, en changeant d’objectifs. C’est le 7 septembre, en effet, que commence le Blitz, ce bombardement d’objectifs civils et, en particulier, du port et des quartiers résidentiels de Londres.

La capitale avait été touchée le 24 août par un bombardement et, en représailles, Churchill avait envoyé quelques bombardiers à Berlin la nuit suivante . Hitler avait réagi en menaçant Londres et les grandes villes anglaises de destruction, dans son discours du 4 septembre. Il est peu probable qu’il faille prendre cette justification au pied de la lettre. Plus vraisemblablement, il réagit à la signature de l’accord anglo-américain sur les destroyers et les bases, le 2 septembre : ce premier pas des Etats-Unis hors de la neutralité dispense le Führer des ménagements qu‘il observait jusque là, peut-être parce que le gouvernement américain avait laissé entendre début juillet que le bombardement de Londres pourrait entraîner une vive réaction de sa part.

Finalement, la journée du 15 septembre, au cours de laquelle la Luftwaffe fait son plus gros effort contre Londres et subit ses plus lourdes pertes, est suivie de peu de l’ajournement du débarquement « jusqu’à nouvel ordre », le 17 septembre. En un dernier soubresaut, le 12 octobre, l’opération est reportée, au plus tôt, au printemps suivant.

Cependant, l’amiral Raeder avait appliqué les consignes et rassemblé dans les ports de la Manche et de la mer du Nord un grand nombre de bateaux de divers types, soustraits notamment à la navigation fluviale allemande. L’aviation anglaise leur avait infligé des pertes et leur dispersion commence aussitôt après l’ajournement du 17 septembre. Dès lors le Blitz, qui se poursuit durement tout le mois d’octobre et sporadiquement jusqu’en mai suivant, n’est plus qu’une tentative de terroriser les civils anglais, pour leur faire souhaiter le départ de Churchill.

Les ambiguïtés de l’automne

Hitler continue, mine de rien, d’appliquer le mémorandum de Jodl et les directives informelles qu’il donnait à ses généraux au début de juillet. Il continue de frapper et, plus encore, de menacer l’Angleterre, mais semble compter, pour la mettre hors de combat, beaucoup plus sur la lassitude et l’épuisement financier que sur des coups militaires décisifs... sinon, en dernier recours, celui qu’il espère appliquer à l’URSS, et qu’il finira par détailler, à l’usage d’une poignée d’initiés, dans la directive « Barbarossa » du 18 décembre. Ainsi un visiteur de marque, Serrano Suñer, beau-frère et ministre de Franco, est longuement et pompeusement reçu à Berlin dans la deuxième quinzaine de septembre, de manière à faire croire à l’univers que désormais Gibraltar est dans le collimateur de la Wehrmacht.

L’une des dupes est Pétain, qui va se précipiter pour offrir ses services, devant ce qu’il prend pour une réorientation vers le sud des efforts militaires allemands : à Montoire, le 24 octobre, il propose à Hitler que la collaboration franco-allemande, que le Führer dit souhaiter, consiste avant tout en une reconquête par Vichy de l’Afrique équatoriale, passée à de Gaulle fin août . Mussolini, de même, lance ses offensives d’Egypte (13 septembre) et de Grèce (28 octobre -dans les deux cas il s’agit de chasses gardées britanniques) en étant persuadé qu’en cas de malheur l’Allemagne lui sauvera la mise : il sera informé fort tardivement des projets contre l’URSS, en vertu desquels les secours allemands lui seront mesurés au plus juste.

Ainsi, du début à la fin, la bataille d’Angleterre est une entreprise informe, aux antipodes de toutes les autres actions militaires du Führer. La cause semble devoir être cherchée dans l’idéologie nazie : les Anglais sont des cousins germains, sincèrement admirés par Hitler pour avoir avec des moyens réduits imposé leur joug à de nombreux peuples extra-européens, en même temps que leur supériorité maritime les met hors de portée des Allemands. Leur effondrement ne profiterait qu’à d’autres : cette phrase-là est sincère, et juste. Pour la présente génération tout au moins, la tâche de l’Allemagne est de se tailler un empire continental aux dépens des « sous-hommes » slaves. La ténacité churchillienne est donc reçue par Hitler, après un bref moment de flottement début juillet, comme un cadeau du ciel : elle permet de préparer, en les dissimulant au mieux, les bases d’une agression vers l’est plus soudaine, plus cruelle et, pour les Allemands, plus mobilisatrice que si la paix avait été rétablie (ce qui ne l’empêchera pas de tenter un nouvel effort pour qu’elle le soit, dans la première quinzaine de mai 1941). Pour cela il faut faire semblant d’hésiter et changer apparemment plusieurs fois de tactique, ce qui a la vertu supplémentaire de restaurer l’image d’un dirigeant peu sûr de lui que Hitler avait cultivée avant guerre avec tant de profit, et que son triomphe sur la France avait sérieusement mise à mal.

François Delpla, le 7 mai 2004



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