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Débats

Sur les origines de l’ONU



dans Histoforums, avril 2004



Sur les origines de l’ONU

Un message du 22/03/2003, posté à nouveau le 30 avril 2004

Si l’histoire a une utilité, c’est bien de nous aider à nous repérer dans le présent et à cet égard l’histoire de la SGM n’offre rien de plus intéressant que le jeu américain dans la genèse de l’ONU.

Le principe d’une nouvelle organisation ayant été acquis dès la rencontre de l’Atlantique entre Roosevelt et Churchill en août 41, les modalités restent floues jusqu’au 27 mars 43. Ce jour-là, Roosevelt dévoile brutalement ses batteries à un visiteur nommé Anthony Eden. Les Nations-Unies seront dotées d’une assemblée générale sans pouvoir, d’un « conseil des Quatre » (Etats-Unis, Grande-Bretagne, URSS et Chine) prenant toutes les décisions et d’un conseil intermédiaire, à peu près analogue à l’actuel conseil de sécurité (le droit de veto en moins car il serait sans objet, les décisions importantes étant prises par les Quatre). A l’exception des Quatre, tous les pays seront désarmés -ils n’auront, précise le président, pas d’armes plus puissantes que des fusils. Le « maintien de la paix » sera donc assuré par les Quatre, nommément désignés comme les policemen du monde.

En conséquence, les empires coloniaux seront profondément remaniés et même, en un sens, supprimés : ils seront mis gracieusement à la disposition des « gendarmes ». Dakar et Bizerte, par exemple, fleurons de l’empire colonial français, seront occupés respectivement par les marines américaine et britannique. Voilà qui n’est gentil ni pour la France ni, au fond, pour la Grande-Bretagne, pour ne rien dire des neutres, qui ont cru se tenir à l’écart des retombées du conflit, et se verraient tout d’un coup désarmés comme des vaincus !

Il vaut peut-être mieux que de Gaulle ait ignoré cette séance, traitée dans les mémoires de Churchill d’une façon en tous sens légère et révélée par ceux d’Eden en 1965, à un moment où plus grand-chose ne pouvait altérer les rapports gaullo-américains. Cependant, la question française est ici secondaire.

Il se trouve qu’au moment de ce voyage Churchill se remet doucement de sa première maladie contractée pendant le conflit, une pneumonie déclarée à la mi-février. Les Américains ont sans doute voulu à la fois profiter de son affaiblissement et, Eden faisant de plus en plus figure de successeur, poser devant la future direction britannique, avec une franchise brutale, des exigences qui allaient bien au-delà de ce qui avait été discuté à Casablanca entre Roosevelt et Churchill deux mois plus tôt.

Mal leur en a pris. La troisième visite de Churchill à Washington, en mai, va leur faire abandonner une partie de leurs propositions du 27 mars, et les obliger à tenir compte bien davantage des intérêts européens, même si Churchill doit aussi jeter du lest. Le 22 mai, lors de la conférence « Trident », le premier Anglais obtient un succès qui fait que l’après-guerre, jusqu’à nos jours, porte en grande partie sa marque. Sa performance est ignorée sur le moment et aussi, plus bizarrement, au cours des décennies suivantes, même après l’ouverture des archives, alors qu’elle fait l’objet d’un imprimé du cabinet, qui s’y retrouve dans un certain nombre de cartons.

Ainsi son biographe officiel Martin Gilbert, qui limite presque entièrement le récit de ces journées aux questions militaires, écrit que « la plus grande victoire à ‘Trident’, dont la presse ne sut rien », fut la décision obtenue par Churchill que la bombe atomique serait construite en commun. Une décision certes importante... mais assez peu suivie d’effet puisqu’on sait que l’Angleterre, qui avait loyalement communiqué le résultat de ses recherches, dut se débrouiller seule pour fabriquer sa bombe, et n’y parvint qu’en 1952.

Ce 22 mai, donc, à l’ambassade anglaise de Washington, Winston (flanqué de Halifax, alors ambassadeur et parfaitement loyal à sa politique) expose devant les plus hautes autorités américaines (à l’exception du président) sa conception de la future organisation. La différence essentielle est qu’il n’y a plus de « conseil des Quatre », réduisant les autres instances au rôle de chambre d’enregistrement. L’organe suprême est une structure assez analogue au futur conseil de Sécurité. Il n’est pas question de la Chine, mais des « trois pays » qui supportent le poids essentiel de la guerre. S’il ne trace pas, dans cet exposé introductif, une distinction nette entre des membres permanents, pourvus du droit de veto, et d’autres membres, tournants (mais il introduit plus tard, dans la discussion, l’idée de membres tournants et le sous-secrétaire d’Etat américain Welles, au cours d’une conversation avec Halifax le 8 juin, celle du droit de veto), c’est qu’il ne veut pas être trop précis. Il entend rétablir, pas à pas, le rôle de grande puissance de la France (c’est bien pourquoi, au même moment, il s’insurge contre l’impatience de De Gaulle au point d’être plus près que jamais d’une rupture avec lui) et ne demande donc pas trop abruptement que la France prenne la place que Roosevelt assignait à la Chine, mais l’idée est bien là, quand il dit qu’« il est important de recréer une France puissante ».

Le reste de son schéma aura moins d’avenir... et c’est là-dessus qu’il devra jeter du lest : il voudrait créer trois sous-conseils, pour l’Europe, l’Asie et l’Amérique, les Etats-Unis étant membres des trois, l’URSS des deux premiers et l’Angleterre de ceux d’Europe et d’Amérique. Il appelle aussi à la création de fédérations : ainsi l’Europe ne comprendrait plus que huit entités politiques. Les Etats-Unis, déjà fort ambivalents devant l’idée d’une union européenne, ne reprendront pas ces suggestions. En revanche, Churchill obtient ce jour-là une avancée fondamentale (préfigurant, elle, la structure de l’OTAN) sur la question de l’armement, par rapport à l’idée rooseveltienne de désarmer tout le monde à l’exception des quatre « gendarmes » : tous les pays sauf les vaincus, rigoureusement désarmés, partageront leurs forces entre un contingent national et un autre, mis à la disposition des conseils.

Au moment de la dispersion de la réunion et dans les jours suivants, Churchill et Halifax ont des entretiens particuliers avec Stimson (ministre américain de la Guerre) et Welles, qui tous deux insistent sur la nécessité de faire vite pour mettre en place une coopération internationale permanente, tant que l’opinion américaine est préservée par la guerre de l’isolationnisme, et que l’URSS manifeste sa bonne volonté. Dans cette affaire, Churchill n’a pas imposé entièrement ses vues mais il s’est montré particulièrement efficace, et singulièrement plus que Roosevelt, pour écarter des projets fantaisistes et faire coopérer les compétences et les bonnes volontés.

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Cette ONU dont nous venons de suivre la gestation a vu son fonctionnement grandement faussé par la guerre froide, puis par la suprématie américaine. Néanmoins, dire qu’on peut s’en passer reviendrait à dire que, dans un pays quelconque, l’Etat de droit a échoué et que les milices privées, il n’y a que cela qui compte et doit compter.

Churchill a su en 1943 ramener les Américains à une certaine sagesse, tout en leur faisant des concessions qui indisposaient de Gaulle.

Ce débat reste ouvert, et le restera tant que nous n’aurons pas une police et une justice internationales, reconnues par tous.



Re :Sur l’ONU

de Roy-Henry (30/04/2004 11:06:34)

Mince ! J’ignorais ce projet rooseveltien "grandiose" ! A croire que Bush y puise son inspiration...

On revient de loin...



Passionnant !

de Victor Slavescu (30/04/2004 11:53:16)

Retour sur le forum

en réponse à Sur l’ONU de François Delpla (30/04/2004 10:14:24)

Quel chemin parcouru par la diplomatie étatsunienne depuis la fin de la Première Guerre mondiale et le retour à l’isolement. Comment expliquer cette "révolution" ?



Isolationnisme ?

de François Delpla (01/05/2004 12:22:52)

Je crois que l’isolationnisme en question n’a jamais été qu’un terme idéologique. Il faut y voir le désir de ne pas se mêler n’importe comment des affaires du monde, et celui de s’en mêler d’une certaine façon. Par exemple les années 20, loin de voir un repli général, sont caractérisées par les bons auteurs comme celles de la "diplomatie du dollar".

Ce dont on ne veut plus à Washington, après les mécomptes de Wilson, c’est précisément d’une participation au jeu mondial qui engage le pays dans des aventures dont il ne serait pas pleinement maître. Le rêve rooseveltien d’une ONU totalement maîtrisée par les States (en dominant une GB et une URSS exsangues avec l’aide d’une Chine qui leur devrait tout) est fort cohérent avec cette démarche. Et le fait que Churchill fasse en partie avorter ce rêve (quant à Staline, sa tendance au repliement sur son pré carré agrandi va finalement jouer dans le même sens) est à l’origine de l’attitude des Etats-Unis envers l’ONU jusqu’à nos jours : ils en disent du bien tant qu’elle les sert, sinon ils l’ignorent.

François Delpla, le 8 mai 2004



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