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Repères bibliographiques sur Churchill



Paru dans Histoire de guerre hors série no 5, mars 2002



Churchill défie les biographes, par la longueur et la diversité de son existence, par l’énormité de ses succès comme de ses échecs, par une énergie et une inventivité qui passeraient pour avoir été d’un rendement médiocre si les provisoires réussites de Hitler ne lui avaient permis enfin, à soixante ans bien sonnés, de dominer la politique de son pays et de s’illustrer sur la scène mondiale. Les portraits sont souvent déséquilibrés, soit vers l’éloge, soit vers la critique. Par exemple, l’âge respectable auquel il a obtenu le pouvoir lui vaut d’être présenté tantôt comme un « victorien attardé », tantôt comme un sage auquel son expérience permettait de voir plus haut et plus loin que ses contemporains.

Les ouvrages qui font date sont ceux qui préfèrent aux facilités des jugements tranchés l’examen méthodique des faits et là, tout d’un coup, le maquis est plus clairsemé. A tout seigneur tout honneur : le travail de Martin Gilbert, s’il présente, comme toute œuvre, des limites, mérite avant tout le respect. Depuis son arrivée, en 1962, dans l’équipe de Randolph Churchill, le seul fils de Winston, qui écrivait la « biographie officielle » avec l’aide de jeunes historiens, il a consacré beaucoup de temps et de soin à recueillir les témoignages écrits et oraux de tous les familiers du Vieux Lion. Prenant le relais de Randolph (décédé en 1968) à partir du troisième volume et de la première guerre mondiale, il a produit six gros tomes et plus encore de « Companions Volumes », ces recueils de documents dont les deux premiers sont également signés de Randolph et qui aident le lecteur à forger sa propre opinion. La publication des volumes documentaires n’est pas achevée : ils s’arrêtent pour l’instant en 1941. In Search of Churchill, où M. Gilbert raconte ses enquêtes, est un complément indispensable. Le premier chapitre apporte une confirmation de ce qu’on dit au long de ce numéro : Churchill a toujours été controversé, même dans les années 50, au point culminant du culte que lui rendait sa nation reconnaissante. Gilbert a toujours connu deux clans bien tranchés de laudateurs et de détracteurs, tant parmi ses enseignants que, pendant son service militaire, parmi les officiers.

La principale limite de son travail est qu’il puise son information presque exclusivement en Grande-Bretagne. Une autre, son caractère essentiellement analytique. Actions et décisions sont cernées au jour le jour, plus que mises en perspective.

Le meilleur livre est... virtuel : de la biographie de William Manchester en trois volumes deux seulement ont été écrits et elle s’arrête en queue de poisson, juste après l’arrivée de son héros au pouvoir. Son Churchill est profondément senti, et quelque chose de l’énergie du personnage passe dans l’écriture. Seul chez nous Kersaudy s’approche d’une telle réussite. De solides recherches sur la bataille de Norvège et la relation de Gaulle-Churchill l’avaient préalablement familiarisé avec les méthodes de son modèle.

François Bédarida, spécialiste de l’Angleterre victorienne, a écrit assez tard sur son plus célèbre rejeton et n’a pas mené à proprement parler de recherches sur lui, si on excepte ce maître livre peu connu de 1979, La stratégie secrète de la drôle de guerre, où à propos des conseils suprêmes interalliés il montre comment Churchill s’est peu à peu imposé au détriment de Chamberlain, tout en le ménageant. L’auteur participe alors à la découverte majeure qui permet, à la fin du XXème siècle, de réviser un certain nombre d’analyses, celle de l’action méthodique des appeasers pour contrarier l’action de Churchill, même après son entrée au gouvernement. Il récidive en 1985 avec sa Bataille d’Angleterre, un modèle de synthèse, où les difficultés du Vieux Lion pour imposer sa politique sont en pleine lumière, comme l’est l’importance, pour ce faire, du verbe et du mythe. La biographie qu’il donne sur le tard, assez courte pour une telle vie, et passant rapidement sur la seconde guerre mondiale, est surtout une réflexion sur les paradoxes de cette carrière.

Ce qu’on appelle assez improprement la révision du rôle de Churchill n’a, en fait, jamais cessé. Dès le temps de la guerre, les plumes se déchaînaient facilement contre ses foucades et ses erreurs réelles ou supposées. Des universitaires qui ont commencé à produire dans les années 60, si Martin Gilbert a constamment pourfendu les appeasers et mis en relief le difficile combat de Churchill contre eux, un DC Watt, un David Dilks et un Robert Rhodes James ne lui ont, et c’est un euphémisme, jamais fait de cadeaux.

La critique s’est enhardie à partir des années 1980. Loin de regarder, comme lui-même, ses 65 premières années comme un apprentissage, on s’est mis à n’y voir que caprices de gamin attardé et à projeter ce diagnostic sur son comportement à la tête du pays -certains continuant d’ailleurs à le juger favorablement : ses défauts se seraient, dans la conjoncture engendrée par le défi hitlérien, mués brièvement en qualités. Mais beaucoup de ces détracteurs récents considèrent qu’il s’est mal tiré d’affaire, même en 1940, et que n’importe qui aurait fait, à sa place, au moins aussi bien. La matrice de cette idée se trouve dans le tome 1 du Churchill’s War de David Irving et sa version universitaire policée chez John Charmley (The End of Glory, Londres, Hodder & Stoughton, 1993).

Les livres et articles qui répondent à ces charges se gardent difficilement de deux périls : ils sont soit entachés d’intégrisme, soit excessivement influencés par les proses qu’ils combattent, et souvent les deux à la fois. On achète volontiers le droit de continuer à encenser la « plus belle heure » -l’impulsion donnée par Churchill à la résistance solitaire de son pays en 1940- en concédant que tout le reste était médiocre.

Pour échapper à ce piège il fallait, tout d’abord, réviser le rôle de Hitler en remarquant, enfin, la cohérence de ses projets et leur réalisme : cela seul permet de prendre la dimension de celui qui s’y est opposé, des montagnes qu’il a soulevées pour regrouper des forces suffisantes et de la gageure qu’il a réalisée en maintenant leur cohésion jusqu’au bout. Un auteur américain d’origine hongroise et plutôt spécialiste de littérature que de batailles, John Lukacs, a ouvert la voie et s’y est tenu au long de trois ouvrages fondamentaux . On lira avec intérêt, pour compléter les présentes indications, l’« essai bibliographique » qui conclut le second.

Le flux des publications n’a pas tendance à se tarir. Il y a encore, et sans doute pour quelque temps, des hommes dont l’enfance a été marquée par la « plus belle heure » et qui tiennent au soir de leur vie, peut-être pour préserver les jeunes des iconoclasmes faciles, à rendre hommage à l’implacable lutteur. On peut trouver là des éclairages originaux, par exemple lorsque l’auteur a lui-même exercé certaines des fonctions de Churchill et enrichit de son expérience la compréhension de son action : c’est le cas de Roy Jenkins, ancien chancelier de l’Echiquier. On voit aussi se multiplier les livres et les articles sur les rapports de Churchill avec tel pays, tel personnage ou telle question. Si la qualité des conclusions est parfois altérée par des a priori, le questionnement et les pièces originales qu’il permet de mettre au jour sont rarement dépourvus d’intérêt.

Une lacune persiste : Churchill et l’alcool . Beaucoup évoquent son penchant pour la boisson sur un mode prêcheur ou badin, peu ont cherché à le cerner, tant dans sa matérialité que dans ses effets. Le journal de son médecin, lord Moran, a mis le feu aux poudres en 1966 . Sa publication a été jugée malencontreuse par beaucoup de collaborateurs du premier ministre qui ont publié en réaction, sous le titre Action this Day, un recueil de témoignages montrant qu’il était un patron dynamique et constamment lucide. Le cas le plus flagrant de pieuse censure est le caviardage, avec son consentement, du journal du général Brooke (commandant en chef de 1941 à 1945) par l’écrivain Arthur Bryant, en 1957-59. La récente parution intégrale a montré que les accusations d’éthylisme, complètement absentes dans l’édition Bryant, étaient fréquentes, mais il ne faut pas nécessairement les prendre au pied de la lettre. Brooke apparaît comme un militaire étroitement confiné dans sa spécialité et prompt à attribuer à des causes triviales les décisions qu’il ne comprend pas. Si on traite historiquement ce matériel, on est plutôt frappé par le fait qu’après avoir usé rapidement deux commandants en chef dont le choix n’avait guère dépendu de lui (Ironside et Dill, ce dernier recyclé avec profit dans les relations avec les officiers américains), Churchill a opté en toute liberté pour une personnalité forte, apte à le contredire, qu’il a supportée jusqu’au bout... et qui se défoulait après leurs fréquentes disputes dans des écritures secrètes.

Churchill est aujourd’hui plus populaire aux Etats-Unis qu’en Angleterre -témoin les références fréquentes de Bush junior à sa phraséologie- et on y trouve un institut dynamique pourvu d’un précieux site Internet.

François Delpla, le 16 mai 2004



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