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Débats

Valeur et limites du travail de Paxton




Sur Histoforums

06/06/2004 15:33:05

Que la France continuât de disposer d’une armée organisée pendant la période de l’armistice faisait donc partie intégrante de la politique de Hitler vis-à-vis de la France, conçue en vue de favoriser les intérêts de l’Allemagne durant les semaines précédant la conférence de paix finale. Une armée d’armistice aiderait les Allemands à maintenir l’ordre pendant l’assaut final sur la Grande-Bretagne, tandis qu’une France parée des attributs de la souveraineté épargnerait à l’Allemagne le fardeau qu’aurait entraîné une occupation totale et empêcherait l’exploitation par les Britanniques des derniers atouts de la puissance française dans le monde : la flotte et l’empire. L’armée d’armistice faisait partie intégrante du diktat allemand.

En lisant cette analyse à la page 25 de L’armée de Vichy, j’ai d’abord pensé : « mais alors, Paxton a régressé entre ce livre de 1966 et La France de Vichy (1972) ». En effet, tout en étant en désaccord avec l’idée que Hitler ait jamais voulu envahir l’Angleterre, je trouve pionnière, et même très étonnante pour l’époque, la manière dont Paxton montre qu’il roule les dirigeants français dans la farine au moment de l’armistice, en leur faisant croire que l’armée française de 100 000 hommes, prévue dans la convention d’armistice, est une concession de sa part, alors qu’elle correspond étroitement à ses besoins à lui.

Comme dans La France de Vichy il accuse le gouvernement Pétain d’avoir, surtout entre 1940 et 1942, mené de manière autonome une politique de rapprochement avec l’Allemagne, que Hitler a repoussée parce que « cela ne l’intéressait pas », j’ai donc pensé qu’il avait changé d’idée et abandonné regrettablement son intuition première. Or c’est faux : on trouve dans le livre de 1972, p. 50 (de l’édition de 1997), une reprise, certes fugitive, de l’idée que l’armistice arrangeait bien Hitler. On la retrouve, plus nettement, dans l’avant-propos de la nouvelle édition (p. 10).

Ce qui apparaît, c’est que Paxton est sensible à l’habileté de Hitler pendant la période de l’armistice, pour solde de tout compte. Après, seules jouent la noirceur et la sottise de Vichy. Ainsi, Montoire résulte à la fois d’une demande de Vichy et d’un jeu confus d’influences dans l’entourage du Führer. Le gouvernement du maréchal est imprudent de foncer vers la collaboration alors que les bonnes dispositions allemandes ne sont pas claires. L’idée que Hitler manœuvre et manipule n’effleure guère le chercheur américain.

C’est d’autant plus incohérent que l’armistice est bien ce qui donne à Hitler, jusqu’au bout (c’est-à-dire en août 1944), sa marge de manœuvre : il obtient le 22/6/40 une telle emprise sur la France qu’il peut ensuite doser à son gré les promesses et les menaces, les libertés apparentes laissées à Vichy et les brusques diktats, etc.

L’idée d’un Vichy à l’initiative, fût-ce pour se vendre, est une erreur grave. La France est, jusqu’à ce que Hitler l’évacue, un trop gros enjeu pour qu’il laisse à son gouvernement la moindre autonomie. Le contrôle est quotidien et étroit, même s’il n’est pas toujours ressenti.

Cela dit, je n’ai pas lu encore le petit dernier, écrit en collaboration avec Azéma et Burrin. Il va bien falloir que je m’y mette !



Le pétard mouillé des archives allemandes

de François Delpla (07/06/2004 11:34:38) en réponse à Re :L’erreur fondamentale de Paxton de Roy-Henry (07/06/2004 11:01:27)

>J’ai du mal à vous suivre : n’est-ce pas un peu confus ? > >En 1966, Paxton a une bonne intuition ; Mais c’est surtout une réalité que l’historien constate. > >En quoi régresse-t-il en 1972 ? **********************************************

Je ne suis précisément pas sûr qu’il régresse. Peut-être se contente-t-il de négliger une piste féconde qu’il a été un des premiers à ouvrir.

Son intuition doit beaucoup à la publication, au début des années 60, de larges extraits des archives allemandes saisies en 45 : pour analyser le jeu hitlérien au sujet des clauses de l’armistice, il s’appuie sur le compte rendu de la conversation du 18 juin entre Hitler et Mussolini, jusque là connu seulement par des sources italiennes peut-être moins limpides, parce qu’elles-mêmes peu lucides sur le jeu de Hitler.

En tout cas Paxton, comme Henri Michel et quelques autres, va lire trop distraitement le compte rendu de la conversation de Montoire et louper des constatations essentielles (avant tout le fait que Pétain propose à Hitler, sous le nom de "collaboration", une tentative de reconquête de l’AEF passée à de Gaulle -cf. ici ).

Finalement, l’immense majorité des lecteurs de ces recueils (traduits en français -jusqu’à celui sur Montoire exclu !- sous le titre Archives secrètes de la Wilhelmstrasse) ont négligé le conseil évangélique : "Ne mettez pas du vin nouveau dans de vieilles outres".

Et pour les mécréants : c’est comme si les préjugés antérieurs (sur un Vichy résistant, un Hitler maladroit, des luttes de clans dans l’appareil nazi, etc., etc.) avaient mouillé la poudre.

Mais peut-être ne me suivez-vous pas lorsque je dis que le régime de Vichy est en permanence sous un contrôle étroit ?



Re :Le pétard mouillé des archives allemandes de Fournier Luc (07/06/2004 11:56:44)

On ne peut cependant nier, du moins est-ce les renseignements que je possède,qu’en juillet 1940, après Mers el-Kébir, la France a proposé sa contribution militaire aux Allemands et que Darlan a même proposé à la commission de Wiesbasden l’achèvement de nos porte- avions "Joffre" et "Painlevé" afin "de les intégrer dans la future flotte européenne".

Vichy a donc pris l’initaitive alors que Hitler ne lui demandait rien. Tout comme Pétain avalisera l’idée de colaboration trois mois plus tard sans même savoir ce que l’Allemagne mettrait derrière ce mot.



Re :Re :Le pétard mouillé des archives allemandes de Roy-Henry (07/06/2004 12:25:45)

Bien sûr... Il est évident que Vichy aurait souhaité un renversement des alliances. Ainsi donc, en échange de l’Alsace-Lorraine (nous n’y aurions pas coupé), on aurait pu espérer recevoir le Soudan...

Mais ce que Vichy ne comprenait pas, c’est que le Führer était anglophile et francophobe.

Heureusement !

Nota : pour F. Delpla : je suis bien convaincu que Vichy était "sous contrôle". Je suis moins catégorique pour Pétain...



Re :Re :Re :Le pétard mouillé des archives allemandes de Fournier Luc (07/06/2004 12:36:36)

Il paraît que Goering à Saint- Florentin a proposé à Darlan la "location" de la flotte française en échange de la libération d’un province...Pétain est monté sur cette idée comme sur un cheval de bataille...Mais Darlan a refusé...Fait dont l’importance est plus que relative compte- tenu de ce que la flotte est devenue dans la seconde moitié du conflit...



Autonomie de Vichy ?

de François Delpla (07/06/2004 15:48:03)

Bien entendu, quand il se passe une chose dont l’initiative échappe complètement aux Allemands, comme l’attaque de Mers el-Kébir, la réaction première de Pétain n’est pas téléguidée de Berchtesgaden. Et il est bien vrai (vérité trop rarement admise) que cette réaction première, le soir du 3 juillet 40, est de proposer à l’Allemagne l’entrée en guerre de Vichy contre l’Angleterre.

Malheureusement pour Paxton (nouvelle édition, p. 101), cette affaire lui échappe complètement : il s’en tient aux molles représailles de Vichy contre Gibraltar, sans voir que, s’il n’y a pas eu bien plus, c’est parce que Hitler a dit à ses représentants à Wiesbaden de refuser, sauf un peu en matière navale, le "desserrement des clauses de l’armistice" que réclamait Huntziger pour pouvoir entrer en guerre.

Mais dès que Hitler est remis de sa surprise devant l’audace churchilllienne du 3 juillet (qui lui inspire sans doute, mais c’est une autre histoire, sa décision d’attaquer l’URSS), il reprend l’initiative, par un acte souvent mal compris : la demande de bases en Afrique du Nord, le 15 juillet, que Vichy refuse en tremblant deux jours plus tard, sans vraiment refuser puisque Pétain répond qu’une telle demande, sortant du cadre de l’armistice, exigerait une nouvelle négociation d’ensemble entre les deux pays. La voilà bien, la logique de Montoire, des protocoles de Paris et de Saint-Florentin, et elle est clairement mise en place par l’Allemagne.



Darlan à Toulon

de Fournier Luc (09/06/2004 10:30:51)

Une question d’histoire- fiction, de "what if".

Supposons que Darlan, au lieu d’être à Alger au moment du débarquement anglo-saxon se soit trouvé en métropole.

A votre avis, au moment de l’invasion de la zone sud, aurait-il eu suffisament d’ascendant et d’autorité pour rejoindre Toulon et partir avec la flotte ?

Question subsidiaire : en admettant cette hypothèse, le voyage vers l’Algérie n’aurait-il pas été émaillé de défections (les commandants de certains navires n’auraient- ils pas été tenté de rebrousser chemin ou de se faire interner en Espagne). D’autres ne se seraient- ils pas sabordés en vue des côtes algériennes ou n’auraient- ils pas été tentés de tirer sur les Alliés afin de perturber un ralliement qui leur serait apparu comme une trahison ?

-  Autre question subsidiaire : et la réaction des Alliés en apprenant que la flotte française filait vers l’Afrique du Nord ?



Ouatiffes et présupposés

de François Delpla (10/06/2004 10:37:58)

Je n’ai pas de prévention de principe contre ce genre de spéculation ; encore faut-il, pour que cela ait un intérêt, bousculer le moins de prémisses possible. La question présuppose un Darlan au bord de la rupture avec Pétain avant le débarquement d’AFN. Je n’en crois rien, ne serait-ce qu’en raison de sa réaction dans l’histoire réelle : à cette nouvelle, il télégraphie à Vichy pour demander des ordres !

Donc, pour désobéir il lui fallait bien la pression d’une situation où il était hors de la métropole et le couteau sur la gorge.

L’ascendant sur la flotte, il l’avait. Je doute fort qu’il l’ait utilisé dans le sens que tu indiques. Mais dans ce cas, sans doute aurait-il été obéi, et la flotte ralliée aux Alliés, en totalité ou presque.

Finalement cela nous ramène au début de la discussion : Hitler a bel et bien piégé Pétain dès le départ. Et en novembre 42, il l’a assez englué dans la collaboration pour pouvoir se permettre d’envahir la zone sud sans opposition, et de pousser la flotte au sabordage (cas de figure envisagé, si mes souvenirs sont exacts, dès l’entretien avec Mussolini du 18/6/40).

François Delpla, le 6 juin 2004



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