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Hitler et l’économie de guerre du Reich
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A propos du livre "Why the Allies won" de Richard Overy

dimanche 3 octobre 2004

sur Histoforums

Hitler et l’économie du Reich

de Arnaud Christen (13/09/2004)

Dans son ouvrage "Why the Allies won", R. Overy fait quelques observations intéressantes concernant les lacunes de la production de guerre allemande.

Aucun pays ne semblait mieux disposé que le Reich hitlérien à adopter une économie de guerre, ni ne semblait avoir mieux perçu l’intime connection entre les sphères industrielle et militaire. Et pourtant jusqu’en 1943, même l’économie anglaise parvint à dépasser la production de guerre allemande. En 1943, l’Allemagne convertissait une production de 30 millions de tonnes d’acier et 340 millions de tonnes de charbon en seulement 17 000 chars et 27 000 canons lourds, alors que les Soviétiques transformaient 8 millions de tonnes d’acier et 90 millions de tonnes de charbon en 27 000 chars et 27 000 canons lourds. Ses conquêtes semblaient pourtant devoir assurer à l’Allemagne les ressources lui permettant de se hisser au niveau de ses adversaires (ce qui ne pouvait être le cas ni de l’Italie ni du Japon).

Pour comprendre cet échec, Overy pointe du doigt l’absence d’une centralisation et d’une planification de l’économie équivalente à celle dont bénéficiait l’économie soviétique : absence de ligne directe de commandement entre le Führer et les usines, bureaucratie excessive, confusion entre ministères, commissaires du parti...

Surtout Overy fait peser la plus grande responsabilité de l’échec sur le dos des militaires. Ces derniers tendaient à traiter les industriels comme une annexe par rapport au front. Leur souci de voir la moindre évolution du champ de bataille être automatiquement répercutée sur la production des armes nuisait à l’efficacité de celle-ci. Les consultations des industriels et des ingénieurs étaient rares. Les incessantes interventions de la bureaucratie militaire dans la production d’armement furent un vrai fléau pour les entreprises. Certes, l’Allemagne parvint à produire des armes d’une qualité remarquable, mais cela se fit au détriment de la standardisation avec comme conséquence une multiplication des projets : à un moment donné, près de 425 modèles différents d’avions et de variantes étaient dans la chaîne de production. Au milieu de la guerre, la Wehrmacht était équipée avec 151 différents modèles de camion. Evidemment, tout cela nuisait gravement à la constitution de stocks suffisants de pièces de rechange. L’URSS, de son côté, se contentait en 1942 de concentrer sa production sur seulement 5 types d’avions différents.

Incapables de comprendre l’importance des vastes complexes industriels pour la production de guerre, les militaires cherchèrent souvent à les faire éclater en plus petites unités. Au même moment, les Soviétiques développaient le gigantesque complexe de Magnitogorsk... Au final, il semblerait que près de 50 % du potentiel industriel allemand resta inexploité durant les années cruciales du milieu de la guerre.

Et pourtant, Hitler semble avoir pris conscience assez tôt du problème. En mai 1941, il réunit industriels et militaires à Berchtesgaden et reprocha à ces derniers de harceler les premiers avec des demandes techniques inutiles. Hitler demanda des "constructions plus primitives, plus robustes" et l’introduction d’une véritable "production de masse". Cette demande devint un ordre dans un Décret du Führer de décembre 1941, citant d’ailleurs l’exemple de la réussite soviétique dans le domaine de la production de masse.

Mais en fait ce ne fut pas avant l’arrivée de Speer aux commandes que la situation put réellement évoluer. L’économie allemande s’engagea alors enfin dans la voie de la centralisation et de la rationalisation. De 42 modèles d’avion, on passa à 5, de 151 modèles de camions l’on passa à 23. Les petites usines laissèrent la place à de grands complexes. Les industriels pouvaient enfin travailler sans la crainte constante des interférences militaires. Tout cela entraîna les résultats que l’on sait en 1944. Malheureusement pour Speer, l’offensive aérienne alliée limita considérablement à partir de 1944 la rationalisation de l’économie allemande, contraignant notamment à un éparpillement des cellules de production.

Overy conclut sur cette remarque : l’économie allemande n’était pas assez "dirigée", centralisée, pour réaliser ce que le système soviétique parvint à faire, ni assez capitaliste pour s’appuyer sur les performances de l’entreprise privée, comme purent le faire les Américains.

Cet exposé me semble soulever d’autres questions cependant, notamment sur la nature du pouvoir hitlérien. Etait-il aussi "faible" que Hitler ne pût obtenir une complète mobilisation de l’économie du Reich avant 1943-1944 ? Le problème de ses relations avec l’armée est fondamental. S’il faut en croire Overy, en 1941, il ne semble pas en mesure d’enlever à celle-ci sa mainmise néfaste sur la production de guerre. En mai 1941, il se contente de "demander" aux militaires de favoriser une rationalisation de l’économie. En décembre, c’est un ordre, mais en fait, il y a peu d’évolution concrète. Faiblesse réelle ou aveuglement de Hitler ? Quelle est la responsibilité réelle de Hitler dans les retards de l’économie du Reich à se rationaliser et à se hisser au niveau des exigences nouvelles du conflit ? En d’autres termes, Hitler suit-il une logique propre qui l’amène à négliger ou à retarder la mobilisation industrielle du Reich, ou bien subit-il la loi d’institutions encombrantes ou potentiellement dangereuses pour le régime et donc à ménager, et d’un système excessivement bureaucratisé avec lequel il doit composer jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour rattraper le retard sur les Alliés ? L’accroissement de l’emprise nazie sur l’Allemagne, avec notamment la subordination croissante de l’armée au Führer, vers la fin de la guerre a-t-il un lien direct avec le sursaut industriel de 1944 (ce qui supposerait que la dictature hitlérienne n’était auparavant pas suffisamment "achevée" pour permettre une mobilisation totale du potentiel économique Reich pour la guerre comparable à celle de l’URSS stalinienne) ?



Vaste question, silhouette de réponse

de François Delpla (14/09/2004)

Un grand merci pour ce clair résumé d’un travail fondamental.

Dans le peu de temps que Hitler et ses femmes m’accordent, je voudrais juste esquisser la direction que prendrait ma réponse si j’en avais plus.

J’ai toujours trouvé risible la théorie "Hitler, dictateur faible" et je continue, mais je viens de comprendre en quel sens elle pouvait être tenue pour valide. Hitler va tellement vite qu’il est obligé de faire avec l’Allemagne telle qu’elle est. C’est-à-dire non seulement de laisser une apparence de pouvoir aux élites traditionnelles (en particulier à l’armée), mais de ménager une classe ouvrière longtemps sous influence marxiste, etc. D’une part il sait que la "nazification" demandera du temps, d’autre part il utilise la guerre elle-même comme accélérateur de cette nazification.

Il y a là des éléments de faiblesse... qui font sa force car ils endorment la vigilance de ses adversaires potentiels, intérieurs et extérieurs.

Il est donc totalement faux que Hitler soit le jouet de qui que ce soit, c’est lui qui joue. Il mobilise ce qu’il a sous la main, aussi vite que possible. Certes il réalise un coup de maître avec l’installation de son favori Speer à la tête de l’industrie pour plier celle-ci à ses desiderata guerriers mais il ne pouvait pas aller plus vite et il est déjà allé très, très vite.

Il avait préparé l’Allemagne à une guerre courte et il avait bien raison. D’une part ça a failli marcher comme sur des chenillettes, d’autre part, s’il avait dit ou seulement laissé entendre, et deviner par ses actes, qu’il programmait une guerre longue, lesdites élites traditionnelles auraient fortement renâclé, pour ne rien dire des autres puissances, et l’élan donné jour après jour depuis 1933 aurait été ruiné.



Cascade de questions...

de Arnaud Christen (14/09/2004)

La question est vaste en effet : comme les poupées russes elle en cache bien d’autres en son sein.

Hitler va vite dans la construction de son régime, c’est vrai. Et il semble conscient de la nécessité de composer encroe un temps avec la "vieille Allemagne". Pourtant, c’est bien lui qui accélère le cours des événements. En 1938, il annonce un conflit mondial pour 1943-1944 : alors pourquoi 1939 ? Le Gِtterdنmmerung hitlérien de 1945 découle-t-il d’une erreur de jugement qui rendit Hitler convaincu de la passivité occidentale dans l’affaire polonaise ?

Autre question : quand Hitler évoque une préparation à la guerre pour 1943-1944, faut-il faire une double-lecture de son propos ? Car, pour ce qui est de l’armement, il finit par affirmer que le temps jouait contre l’Allemagne en permettant aux futurs adversaires de se lancer dans la course aux armements (argument pour convaincre l’armée de la nécessité de régler le problème polonais au plus vite et sans regrets). Alors à quoi pense Hitler quand il évoque l’horizon 1943-1944 ? Hitler songerait-il à la nécessité d’achever la construction de son régime (et donc d’en finir avec la vieille Allemagne qu’incarne si bien ces Prussiens de militaires ?), avant de pouvoir affronter l’épreuve titanesque de la guerre mondiale ?

Alors pourquoi l’accélération de 1938-1941 ? Certes, Hitler mise sur une guerre courte en 1939-1940, mais, une fois évaporé cet espoir à l’été 1940, il saute à pied joint dans la guerre mondiale. Alors que l’Allemagne n’est pas encore prête à en accepter les contraintes. Mauvaise estimation des capacités de ses adversaires (et notamment de la capacité du capitalisme américain à faire des Etats-Unis la première puissance militaire au monde), "dérapage" ? Ou ultime tentative d’accélérer l’émergence de la "nouvelle Allemagne" en brûlant tous ses vaisseaux ?



Ma grille

de François Delpla (14/09/2004)

Je me suis mal fait comprendre si on croit que je dis que H compose avec la vieille Allemagne, point final. Je crois plutôt qu’il compose avec elle, et avec bien d’autres entités... une partition.

Ainsi il ne fait pas pour moi l’ombre d’un doute que quand le 5 novembre 37 il annonce aux généraux la guerre pour 1943-45 il sait qu’elle aura lieu bien avant et veut leur faire croire qu’il n’y a pas urgence, qu’ils ont au bas mot 6 ans pour jauger la préparation allemande et contrarier le Führer s’ils l’estiment inadéquate... un Führer qui de surcroît ce jour-là se présente en humble quémandeur de conseils.

Je ne pense pas non plus qu’il ait cru que l’Angleterre et la France le laisseraient agir en Pologne. Tout montre qu’il s’attendait à une déclaration de guerre (certes peu suivie d’effet), contrairement à ce que dit, entre bien d’autres, Kershaw.



Mais où est la faille ?

de Arnaud Christen (14/09/2004)

Il est certain que la partition ne se résume pas à la vieille Allemagne, mais il reste que Hitler compose bien avec elle, malgré les freins qu’elle met à la mobilisation totale du Reich pour la guerre.

Je pense également que Hitler s’attendait à la guerre avec la France et l’Angleterre en 1939, à la différence de 1938 : c’est ce qui donne au pacte avec Staline tout son sens.

Mais où en est Hitler à l’été 1940 ? Il est manifeste qu’il ne croit plus en une "guerre courte". Il ne croit même pas à la réussite d’une invasion de l’Angleterre. Par contre, il peut s’attendre à voir les Etats-Unis se laisser entraîner dans le conflit à plus ou moins court terme (Churchill ne pense pas autrement). Il en va de même d’ailleurs pour l’URSS : le pacte est une duperie dont les deux signataires sont bien conscients. Bref, l’Allemagne a-t-elle alors d’autre choix que de se préparer à une guerre longue ? On peut répliquer que Barbarossa repose sur la conception d’une guerre courte. Mais Hitler croit-il tellement dans le coup de poker d’un écrasement de l’URSS en 6 mois ? Barbarossa ne ressemble-t-elle simplement pas dans le fond à la déclaration de guerre aux Etats-Unis : anticiper contre un adversaire que l’on sait devoir de toute façon affronter sous peu ? Bref, alors que tant d’indicateurs annoncent une guerre longue et de proportion inédite, qu’est-ce qui explique les difficultés de Hitler à obtenir la pleine mobilisation du Reich face à cette épreuve, et la perte pour l’économie allemande de trois années cruciales ?



Des questions à creuser

de François Delpla (16/09/2004)

Je trouve ce débat très stimulant. En conséquence, je ne saurais faire des réponses tout armées et définitives, mais seulement indiquer dans quel sens vont mes réflexions.

Hitler se dit l’époux de l’Allemagne, alors qu’il est son violeur -de façon comparable aux criminels qui, de nos jours, glissent une drogue dans le verre de leurs victimes (la fameuse "pilule du violeur"). Cela fait partie intégrante de son jeu de ne pas l’annoncer (tout en le laissant entendre). C’est, je pense, une première et importante réponse. Tout reconvertir vers une guerre longue fin août 40, quand on constate que les bombardements n’ont pas l’air d’ébranler le fauteuil de Churchill, ce serait jeter un masque qui reste indispensable.

"On ne change pas une équipe qui gagne" : autant utiliser l’instrument militaire qu’on vient d’affûter contre la France, et son soubassement industriel, pour porter à l’URSS le coup le plus puissant possible, tout en trompant le monde entier par des amuse-gueule anti-britanniques.

C’est du moins ce que Hitler a l’air de penser, d’après ses actes. Corollaire : il pense que Churchill a déjà gagné ou, pour reprendre une problématique de l’époque, que "le temps travaille" pour lui. La mobilisation industrielle, elle sera de tout façon supérieure en face. Reste à compenser par la surprise et la vitesse sur le terrain.



Le sens de la guerre...

de Arnaud Christen (16/09/2004)

Cette "faiblesse" du pouvoir hitlérien, à savoir l’impossibilité d’obtenir une mobilisation immédiate du Reich pour une guerre longue, contraste étrangement avec les réussites du communisme soviétique et du capitalisme américain. En fait, on semble tourner en rond : Hitler a besoin de renforcer son emprise sur l’Allemagne, donc d’accélérer l’évolution de son régime, afin de forger l’instrument indispensable pour faire face aux nouvelles exigences du conflit, mais en même temps, c’est de cette guerre seule que semble pouvoir venir l’achèvement de la construction du IIIème Reich. Hitler a-t-il conçu la guerre comme un passage obligé, le véritable acte fondateur de la nouvelle Allemagne ? En ce cas, il s’est enfermé de lui-même dans un sacré dilemne. Mais pouvait-il faire autrement ?



Deux autres remarques...

de Arnaud Christen (16/09/2004)

Il peut paraître surprenant que malgré l’aura que lui apporta la victoire contre la France, Hitler ne puisse pas davantage plier l’Allemagne à ses volontés. Qui peut lui résister à l’été 1940, lui que l’on considère alors comme le plus grand capitaine de tous les temps ? Il y a en tout cas là de quoi apporter de l’eau au moulin aux partisans de l’idée d’un "dictateur faible"...

D’autre part, une défaite à long terme contre les Etats-Unis et l’URSS est-elle si certaine que cela ? Les victoires de 1938-1940 ont permis à l’Allemagne de mettre la main sur des ressources importantes. L’écart entre l’URSS, les Etats-Unis et l’Allemagne semble devoir évoluer plus favorablement pour le Reich. R. Overy considère d’ailleurs que ces victoires ont mis l’Allemagne en mesure de tenir la comparaison. En supposant qu’elle parvienne à tirer le meilleur parti de son potentiel, ce qui ne fut pas le cas. Mais il y a une belle carte à jouer pour Hitler : la guerre longue n’est plus si défavorable à l’Allemagne. En tout cas, pas au point de réduire sa stratégie à la guerre courte et aux coups de poker. Mais une fois de plus, tout reste lié à la question du régime et de la nature du pouvoir hitlérien, qui semblent conditionner largement l’effort de guerre.



Mon moulin va trop vite...

de Arnaud Christen (16/09/2004)

...de l’eau au moulin DES partisans de l’idée d’un "dictateur faible"...

Je me corrige...

Et je précise ma pensée. Quand je pose la question de la certitude d’une défaite allemande face aux deux super-puissances, j’entends évoquer l’appréciation que Hitler peut se faire de la situation en 1940. L’entente entre ses deux futurs adversaires n’est pas garantie, ni le niveau exceptionnel de leur mobilisation. Face à cela, l’Allemagne n’aurait-elle pas une carte à jouer si elle parvenait à "digérer" ses conquêtes et à passer la vitesse supérieure dans sa mobilisation et la rationalisation de son effort de guerre ? La volonté de détruire l’URSS en 6 mois est d’une audace remarquable : qu’est-ce qui retient Hitler de faire montre de la même audace vis-à-vis de l’Allemagne, alors que sa popularité est au zénith ? Bien entendu, ces deux questions restent conditionnées par l’hypothèse que Hitler soit conscient dès 1940 de l’inéluctabilité d’une guerre longue et totale (reposant notamment sur l’intervention du géant américain).



Et trop fort !

de François Delpla (17/09/2004 13:38:28)

J’essaye de suivre, mais mon emploi du temps ne me permet pas du tout d’approfondir les questions fondamentales soulevées par Arnaud. Juste de rebondir de temps à autre.

Nous sommes au coeur de la question la plus difficile : l’articulation, dans le jeu de Hitler, entre rationalité et irrationalité.

Je n’ai jamais dit pour ma part qu’il était un grand stratège, point. Mais plutôt qu’il était un grand metteur en scène, apte et même aptissime à se dissimuler comme tel (et jusqu’à nos jours aux yeux de beaucoup !). Il n’est pas bien à l’aise dans la bagarre, la vraie. Son terrain de prédilection, c’est un scénario écrit par lui, où l’ennemi se coule dans le rôle prévu. C’est ainsi que vont les choses, impeccablement, jusqu’au 24 mai 40, date de l’arrêt devant Dunkerque. Les opérations sont menées rationnellement, mais le dessein général est irrationnel, il procède d’une "mission" donnée par la "Providence" et consistant à faire revivre l’humanité d’une façon "naturelle" après les ravages provoqués par 2000 ans de charité judéo-chrétienne.

Sa mise en scène est destinée à tromper l’ennemi, mais aussi l’Allemand "aryen", enrôlé à son insu (enfin, en partie) puisqu’on n’est pas en démocratie, puisqu’un seul connaît les plans (bien que l’idéologie annonce, ô combien, la couleur).

Je rappellerai aussi qu’à mon avis la terreur n’est pas l’instrument principal de la domination des esprits (à l’inverse des régimes staliniens et notamment du premier d’entre eux). C’est la séduction, c’est l’illusion, ce sont les résultats qui au jour le jour désarment la méfiance (alors que le stalinisme fonctionne très bien avec des résultats inverses de ceux annoncés).

Je vais maintenant emprunter une munition aux gens qui ne partagent pas mon approche : Hitler est aussi un soldat marqué par la Première Guerre mondiale, avec la calamité des deux fronts et le deus ex machina américain qui, sitôt qu’un front s’effondre, empêche l’Allemagne d’en profiter et vient faire pencher définitivement la balance. Mais 14-18, ce sont encore deux autres traumatismes, bien présents à son esprit : l’effondrement de l’arrière en raison, notamment, de la sous-alimentation (elle-même due au blocus) et la prise du pouvoir, de fait, par les généraux, à partir de 1916.

Tout cela ne milite guère en faveur de la guerre longue ! Ni du point de vue des chances de victoire, ni surtout de celles d’une victoire nazie.

Une guerre longue, ça se gagne à l’arraché et ça a les plus grandes chances de déboucher, au mieux, sur un compromis négocié par des gens "raisonnables", prenant la barre à la place des "jusqu’auboutistes".

En avril 45, Hitler est prêt à tous les compromis, même au prix de son suicide. Au printemps 41, quand (en application d’une décision de juillet précédent) il mise sur un écrasement de l’URSS en trois mois, il a encore une liberté de choix, qui ménage de bonnes chances de réussite dans un processus qu’il peut espérer maîtriser.



Une conception unique de la politique

de Arnaud Christen (18/09/2004)

C’est tout le problème que pose le chapitre de l’ouvrage d’Overy que j’ai résumé précédemment. Quand il évoque l’insuffisante rationalisation de la production de guerre allemande, il montre un Hitler subissant cette situation et la déplorant. Jusqu’à la mise en place de Speer, personne ne semble en mesure d’améliorer les choses, pas même Hitler dont les "demandes" de mai 1941 restent sans effet auprès de l’armée. Bref, de ce point de vue, l’analyse d’Overy pencherait vers la thèse du dictateur faible. D’où mon embarras face à cela : Hitler pouvait-il "accélérer" les choses ?

Tout change du moment que l’on considère que Hitler ne subit justement pas les choses. Au contraire, il aurait géré la mobilisation du Reich en fonction de ses besoins, c’est-à-dire en accord avec sa façon unique de concevoir la politique. Et ceci exclut l’idée même d’une guerre longue, si je vous suis bien. Donc, bien qu’Overy place la responsabilité de l’insuffisante mobilisation allemande avant tout sur les pesanteurs bureaucratiques, sur l’insuffisante centralisation de l’économie (ou à l’inverse sur l’insuffisante marge de manoeuvre laissée aux industriels), supposant que Hitler "subit" tout cela, il faudrait plutôt accorder davantage de crédit à la volonté du Führer. Hitler avait préparé l’Allemagne à la guerre, mais pas à celle qu’elle finit par devoir affronter (et qu’il ne pouvait lui faire accepter brutalement). Paradoxalement, ceci serait donc la conséquence de l’extraordinaire fusion entre guerre et politique auquel il était parvenu, et qui finit par le convaincre qu’une guerre pouvait se gagner par d’autres "méthodes" que celle d’un long et épuisant choc d’hommes et de matériels, certitude qui le conduisit vers des choix stratégiques désatreux. Il est vrai que ses victoires contre la Tchécoslovaquie, la Pologne et la France ont bien failli lui donner complètement raison.



"Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude"

de François Delpla (19/09/2004)

"Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude" : que vient faire ici ce vieux principe des manuels de droit ?

C’est qu’il me trotte bien souvent dans l’esprit par les temps qui courent. Qu’il s’agisse de l’Europe ou des Etats-Unis en effet, les adversaires de tout changement des politiques entreprises assènent pour principal argument le fait même qu’elles aient été entreprises !

Le serpent, également, se mord volontiers la queue dans les débats sur le nazisme. Hitler serait un dictateur faible parce que, ayant engagé son pays dans une guerre, il n’arriverait pas à convertir plus vite l’économie de paix en une économie de guerre. Ce qu’on refuse ici de voir, c’est que pour mettre en guerre ce pays échaudé au moins autant que les autres par l’expérience de 1914-18, il fallait être très, très fort ! Dans tous les sens du terme : jouer très bien, savoir où on va, développer et mobiliser à point nommé les énergies et les ressources.

Une chose est de dire que, puisqu’il s’avance masqué, il ne peut pas jeter le masque n’importe quand -et que sa ruse, en ce sens, le rend faible, en lui interdisant certains coups, certains ordres directs et sans bavure. Une autre d’écrire (comme les fonctionnalistes et en particulier Hans Mommsen) qu’il est d’un bout à l’autre, dans tous les domaines, un dictateur faible.

"Il adapte mal le pays à une guerre longue, donc il est faible". Mais qu’aurait donc fait un plus fort ? Quand donc aurait-il fait la guerre et au nom de quoi ?

C’est une idée à la mode depuis quelques années que si le général von Schleicher avait gagné, début 33, la course pour le pouvoir, il y aurait eu une guerre contre la Pologne pour récupérer Dantzig et le corridor, et rien d’autre. On trouve cette affirmation sur un mode péremptoire, et sans le moindre souci démonstratif, dans le livre de Turner sur la prise du pouvoir (1996) et Eric-Emmanuel Schmitt lui emboîte le pas dans son célèbre roman, La part de l’autre, en 2001. Ce n’est gentil ni pour les Français, censés abandonner leurs alliés sans même entrer en guerre, ni pour les Polonais, qui ont quelques excuses de s’être fait rouler dans la farine par un maître comme Hitler et n’en auraient aucune (d’entrer en guerre dans l’isolement, sans aucun allié à même de les protéger) s’il s’était agi de ce lourdaud de Schleicher.

C’est de toute façon une attitude moraliste et non historienne, que de parler de force ou de faiblesse en soi, sans mesurer ce dont il s’agit à un objectif et aux possiblités qui existent de l’atteindre.



Une force qui conditionne une faiblesse ? de Arnaud Christen (19/09/2004 19:04:21)

Vos remarques attirent mon attention sur le fait que c’est peut-être dans la force même du pouvoir hitlérien que réside un des principaux handicaps qui freinent la rationalisation de l’économie allemande. Je m’explique.

Pour manipuler son monde, il faut cacher ses propres intentions. Hitler l’avoua lui-même aux généraux : jamais ils ne connaîtraient le fond de sa pensée. Ayant choisi la ruse plutôt que la terreur (tel un Staline qui bénéficie d’un contrôle sur son armée sans commune mesure avec celui de Hitler), Hitler semble cependant se condamner à ne pouvoir livrer qu’un seul type de guerre, celle dont il peut maîtriser tous les fils. C’est à double tranchant, à la fois force et faiblesse. Jouant l’araignée au coeur de la toile, il ne laisse que des bribes d’information à ses subordonnés : ceci rend impossible toute forme de planification à long terme, toute discussion des choix stratégiques. Il n’y a aucune unité de commandement en-dehors du Führer. Par conséquent les différents services sont plus placés dans une situation de rivalité les uns envers les autres, que dans de bonnes conditions pour coopérer. Rien ne coordonne les différents services : production, logistique, renseignement, main-d’oeuvre. Par exemple, aucune structure ne gère les relations entre l’armée et les industriels, d’où le désordre souligné par R. Overy, avec une bureaucratie militaire qui ne cesse de perturber les industries par ses interventions incessantes.

Bref, s’il est sans intérêt de parler de "faiblesse" ou de "force" concernant la dictature de Hitler, il semble par contre notable que l’exercice du pouvoir par Hitler est en soi un handicap majeur pour l’effort de guerre allemand, puisqu’il compromet sa rationalisation. De la sorte on passe aisément des triomphes de 1938-1940, quand Hitler a pu mener "sa" guerre, aux désastres leur succédant : c’est la force même du pouvoir hitlérien, à savoir la dissimulation et la manipulation, qui conditionne les difficultés du Reich à affronter l’épreuve de la guerre totale ! Que l’Allemagne ait eu la moindre chance ou non de sortir victorieuse d’un tel conflit n’est pas la question. Ce qui importe ici, c’est que l’exercice du pouvoir par Hitler, et surtout sa conduite de la guerre, si elle est parfaitement rationnelle, aboutit au résultat inverse pour l’effort de guerre. En fait, on dirait que Hitler fonce "tête baissée" vers un objectif précis (logique parfaite), la victoire rapide, mais échouant de peu, il se retrouvre avec une montagne d’obstacles qu’il a accumulés sur son chemin...



Speer ?

de Arnaud Christen (19/09/2004)

Je pense que l’on peut considérer que jusqu’en 1942 la production de guerre allemande est très en-dessous du potentiel du pays. R. Overy donne l’estimation de 50 % de ce potentiel inexploité. A partir de 1943 cela évolue jusqu’aux résultats de 1944, en effet non négligeables, bien que toujours inférieurs à ce que pourrait obtenir l’économie allemande, car alors le bombardement stratégique allié, en obligeant par exemple Speer à disperser les usines, compromet l’effort de rationalisation. Le rôle de Speer semble crucial pour comprendre la rationalisation de la production de guerre du Reich à la fin de la guerre. Ce qui soulève de nouvelles questions. Quelle marge de manoeuvre Hitler lui donne-t-il (Speer ne manque d’ailleurs pas de rivaux...) ? L’échec de sa guerre courte a-t-il contraint le dictateur à "déléguer" davantage ses compétences afin de favoriser une rationalisation de l’effort de guerre ? Speer marque-t-il au contraire un renforcement (déguisé ?) de la centralisation du pouvoir au profit de Hitler ? Car quand bien même l’économie gagne en cohérence et en efficacité sous la conduite d’un Speer, il n’y a guère de collaboration entre les différents "responsables" : Hitler reste au centre de la toile et conserve pour lui seul l’unité de commandement, avec des conséquences stratégiques dramatiques.



Speer : l’une des voix de son maître

de François Delpla (21/09/2004)

Qu’est-ce que ça veut dire, que l’industrie de guerre fonctionne à 50% ? Que les fabrications civiles continuent malgré la guerre. La population non mobilisable, par exemple, continue de se construire des maisons et trouve des matériaux, le rationnement reste modéré, etc.

Sans doute Hitler ne veut pas trop inquiéter. Il tente encore sa chance dans l’année 42 : une offensive terrible en URSS, pour laquelle je ne crois pas que les munitions ou le carburant aient manqué (du moins au point que cette pénurie joue un rôle décisif dans l’échec final). Il peut miser, encore que ce ne soit pas à coup sûr, sur les lenteurs de la préparation américaine, une avancée plus importante des Japonais, un fléchissement soviétique... autant d’éventualités propres à améliorer la situation économique, et à créer pour faire accepter la "guerre totale" de meilleures conditions politiques.

Finalement c’est la défaite de Stalingrad, couplée aux dégâts croissants des bombardements, qui permet de lancer la "guerre totale" en février 43.

Quant à Speer, il est mis sur orbite un an plus tôt, grâce à la très opportune mort accidentelle de Todt. Un choix des plus judicieux : l’homme change les patrons des bonzes nazis, en même temps qu’il est depuis dix ans dans les petits papiers du Führer, s’entend bien avec Gِring et Goebbels, etc.

Je pense donc qu’il y a à la fois une délégation apparente de compétences (les bourgeois ont, comme lors de la nuit des Longs couteaux, l’impression que le pouvoir se dénazifie et passe aux mains de gens sérieux, de "technocrates" dirions-nous aujourd’hui) en même temps que le lien, des plus directs, de Hitler à Speer lui permet plus que jamais de tout surveiller et, au besoin, d’imposer ses choix.

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