dimanche 28 août 2005
Hiroshima : zéro mort US, zéro débat ! de François Delpla (23/08/2005 12:59:25 Le Nouvel Obs du 28 juillet dernier mettait en doute le bien fondé de l’utilisation de la bombe en faisant état du travail d’un historien américain d’origine japonaise, longuement interviewé. Extrait : N. O. - Commençons par Truman. Il a toujours affirmé n’avoir utilisé la bombe atomique qu’en dernier recours, pour épargner la vie d’un demi-million de soldats américains. Vrai ou faux ? Tsuyoshi Hasegawa. - Faux. Dans ses Mémoires, Truman affirme en effet que, pour mettre un terme à la guerre du Pacifique, il était face à une alternative terrible : soit envahir le Japon, ce qui, selon lui, aurait coûté la vie à 500000 GI, soit larguer plusieurs bombes atomiques sur l’île. La mort dans l’âme, il aurait choisi la seconde solution afin de sauver des boys. Or tout cela n’est que pure invention, un mythe soigneusement entretenu après la guerre. En réfléchissant à ce texte que m’avait transmis un internaute, et sous l’influence de mes recherches en cours sur le procès de Nuremberg, j’ai constaté un fait qui m’avait complètement échappé, y compris lorsque j’avais dirigé un dossier sur le sujet, et qui n’est guère mis en lumière dans l’hebdomadaire de Jean Daniel, ni dans aucune des gloses venues récemment à ma connaissance : il n’y a pas eu, avant le lancement de la bombe, un débat digne de ce nom sur ses conséquences, que ce soit en matière politique, stratégique ou morale. Tout au plus s’est-on affronté sur son efficacité technique. C’est ainsi que, parmi les grands dirigeants américains, l’amiral Leahy (conseiller militaire du président depuis son départ de Vichy au printemps 42) est faussement salué pour s’être opposé à l’utilisation de la bombe. Il ne semble pas, d’après ses propres mémoires, qu’il soit allé au-delà d’un scepticisme sur son caractère révolutionnaire d’une part, son aptitude à faire plier le Japon de l’autre. Surtout, il ne semble pas que Truman ait organisé une véritable discussion, du moins sur d’autres aspects que l’efficacité militaire immédiate. Il fait deux choses : au printemps 1945 il nomme une commission, autour de Stimson, le ministre de la Guerre, chargée de le conseiller sur l’utilisation de la bombe après sa mise au point, encore hypothétique. Le chef scientifique du projet "Manhattan", Robert Oppenheimer, n’en fait pas nommément partie, mais dirige un comité d’experts qui assiste la commission, laquelle rend son rapport le 1er juin. Il n’y est nullement question de pertes humaines comparées ou de considérations géostratégiques sur le rôle de l’URSS dans la bataille à venir (un aspect déterminant selon Hasegawa). Le grand dilemme semble avoir été : frappe-t-on d’abord l’ennemi ou fait-on une démonstration préalable dans une région déserte ? et la réponse, peu controversée : on frappe d’abord et on discute ensuite. Puis la bombe est mise au point, Truman l’apprend par un télégramme de Stimson le deuxième jour de la conférence de Potsdam et le ministre vient lui-même avec les détails. Truman confère aussitôt avec lui (le 17 juillet) en présence des chefs de trois armes et de Leahy. Il est décidé de conserver les plans d’attaque terrestre contre le Japon (élaborés quelques semaines plus tôt) car "nous n’avions pas encore décidé de faire usage de cette arme". Il ne faut pas voir là le fruit d’une hésitation, mais seulement de l’attente des résultats d’un ultimatum, alors en cours de gestation. Par ailleurs, dans l’extrait ci-dessus, la lecture des mémoires de Truman est des plus fantaisistes. Il n’y est fait nulle mention d’une tempête sous un crâne ni d’une décision prise "la mort dans l’âme", et le chiffre ahurissant de pertes maximales énoncé par Marshall, 500 000, loin d’être au coeur du propos, n’est cité qu’en passant. En conséquence, je porterai une critique de fond contre les thèses de Tsuyoshi Hasegawa et le journal qui les héberge : une ignorance profonde et préoccupante de ce qu’est une guerre. Elle passe, en l’occurrence, par la méconnaissance du rôle d’un homme qu’il ne cite que de manière anecdotique, comme s’il n’avait pesé que sur le choix de l’objectif et non sur celui de l’emploi de la bombe : Henry Stimson. La logique de ce vieux pacifiste est limpide : la guerre est une chose suffisamment abominable pour que, si on nous y oblige, nous l’abrégions avec la plus grande brutalité (voilà, soit dit en passant, qui place l’administration américaine de 1945 aux antipodes des partisans de la « guerre préventive » tous azimuts, quelle que soit leur nationalité). Les analyses de Tsuyoshi Hasegawa sont donc surtout précieuses pour une raison qui semble échapper à leur auteur : elles démystifient l’habillage idéologique de la décision, qui n’a effectivement rien à voir avec ses raisons profondes (tout en ignorant, à mon avis, le plus énorme : l’affirmation par Truman, dans sa déclaration du 8 août -et encore dans ses mémoires- qu’Hiroshima était un objectif militaire : il prétend, dans la déclaration, que le tour des civils viendra plus tard). L’emploi immédiat de la terrible invention, loin de résulter d’un savant calcul du pour et du contre devant une grande carte de l’Asie, est précisément le résultat d’une absence de calcul : on était en guerre et on fonçait. Oui et non de François Delpla (23/08/2005 14:11:22) (Un interlocuteur soumet l’hypothèse d’une "radicalisation, notamment à partir de 44 et plus encore en 45, du conflit") J’utiliserai plutôt un concept de mes confrères fonctionnalistes : il s’agit à mon avis d’un processus cumulatif ! Plus la guerre avance, plus (du point de vue américain) elle coûte, plus elle lasse, plus il urge qu’elle s’arrête pour qu’on puisse reconstruire, gérer les rapports avec l’URSS, mettre à profit l’explosion des susdits et la ruine des économies rivales, etc. (...) S’agissant du Japon, ta théorie a l’inconvénient de risquer de faire oublier deux choses : la haine irrationnelle des dirigeants yankees envers les "Jaunes", et le traumatisme de Pearl Harbor. Il est là, bien vivant, et, si j’emprunte sans trop me prendre au sérieux un concept à Freud, aide à coup sûr, au moins inconsciemment, à lever les hésitations, ou plutôt à n’en avoir aucune. La lassitude n’explique pas tout de Vincent Bernard (23/08/2005 15:32:55) Je me permets d’intervenir très brièvement pour que ne soit pas oublié dans ce débat le rôle de la pure théorie douhetiste dont les adeptes sont légion à la fois dans la RAF et l’USAAF dès avant la guerre. Je suis assez d’accord avec la remarque de M malgré la justesse des paramètres "haine du Jaune" et vengeance de Pearl Harbor. Il y a une évolution saisissante dans la perception et l’usage de la violence sans retenue, laquelle est préparée dès 1941, bien avant Anfa, au sein du Bomber Command (notamment avec Cologne, que l’on peut voir - me semble t-il - comme une sorte de test ainsi que l’avait été Guernica pour les Nazis.) Cette évolution est d’autant plus saisissante si l’on se réfère à "l’appel" de Roosevelt du 1er septembre 1939 aux quasi-belligérants : *** " Les cruels bombardements aériens de populations civiles dans des centres qui ne sont pas fortifiés pendant les hostilités qui ont fait rage en différents points de la terre au cours des récentes années et qui ont eu pour conséquence la mutilation et la mort de milliers de femmes et d’enfants sans défense ont blessé le coeur de tous les hommes et de toutes les femmes civilisés et ont profondément choqué la conscience de l’humanité. S’il est fait recours à cette forme de barbarie au cours de la tragique conflagration qui maintenant menace le monde, des centaines de milliers d’êtres humains innocents, qui ne sont pas responsables des hostilités présentes et qui n’y participent en aucune façon, perdront leur vie. En conséquence, j’adresse ce présent appel aux gouvernements qui peuvent être engagés dans les hostilités présentes, pour que chacun d’eux affirme publiquement sa détermination de ne faire procéder, en aucun cas et dans aucune circonstance , à un bombardement aérien de populations civiles ou de villes qui ne sont pas fortifiées, étant entendu que ces mêmes règles seront scrupuleusement observées par tous les adversaires" *** F.D.Roosevelt, 1er septembre 1939 (source : Livre Jaune français, document n°325)
Coup de pied de recentrage de François Delpla (23/08/2005 20:08:39) Merci à tous deux pour ces renvois de balle qui permettent de cerner différents facteurs. Cependant, mon sujet initial était l’absence de débat, dont j’ai moi-même pris conscience tout récemment, et là-dessus on ne me répond rien. Or si on m’accorde ce point, les facteurs en question ne sont plus ceux de la décision, mais peuvent tout au plus être présentés comme des circonstances favorisantes, qui ont aidé à ne pas se poser de questions. Le processus qui conduit à Hiroshima peut être schématisé ainsi : on est alerté sur le danger que Hitler ait la bombe le premier, on met les bouchées doubles à partir de 1942, l’engin est prêt alors qu’il reste un adversaire, le Japon, et on se sert, comme on l’a toujours fait dans toutes les guerres, de ce qu’on a de mieux. Tout le reste nous renvoie à l’après-Hiroshima, à une mauvaise conscience universelle tout à fait salutaire, qui crée un besoin d’habillage idéologique de la décision et l’impression qu’il y a eu un vif débat, y compris dans la conscience de chacun des dirigeants américains. Cependant, et Truman, et Stimson, et Leahy ont été clairs dans leurs livres respectifs, sur l’absence de toute discussion autre que technique, et je redis qu’il est ahurissant, et révélateur, de voir un historien américain actuel, complaisamment relayé par un hebdo français qu’on a parfois connu plus vigilant, trouver dans les mémoires de Truman le récit d’un débat de conscience dramatique alors qu’il ne s’agit que de la projection de son propre préjugé, et d’un anachronisme complet. Quant au texte de Roosevelt en 1939, il est effectivement fort intéressant. Il nous renvoie à l’extrême lenteur de la prise de position américaine contre le nazisme -car c’est bien, encore et toujours, d’appeasement qu’il est question. On est aux antipodes de l’attitude de Churchill qui à cette époque, depuis déjà belle lurette, ne parle que de grouper tout le monde contre Hitler et certainement pas de négocier avec lui une limitation chevaleresque des violences. La fatigue de François Delpla (24/08/2005 07:28:25) (...) je voudrais ajouter une réaction sur l’affirmation de Vincent que la fatigue des GI’s "n’explique pas tout". Les mémoires de Stimson (alternant des passages de journal et des récits à la troisième peronne) portent (p. 427) : "Mon dessein principal était de terminer la guerre par la victoire avec le moins de pertes possibles en vies humaines. A la lumière des alternatives qui s’offraient à nous, je crois qu’il n’est pas un homme, dans notre position et devant les mêmes responsabilités, tenant entre ses mains une arme semblable, qui eût renoncé à s’en servir et osât ensuite regarder en face ses compatriotes." Stimson aurait pu ajouter ici un commentaire plus personnel. Il visita au mois de mars un centre de redistribution des fores aériennes en Floride. Il s’y rencontra et s’entretint avec des hommes qui partaient pour le Pacifique après avoir accompli leur devoir en Europe. Il en éprouva une impression profonde. Ces hommes étaient fatigués à un point qu’aucun rapport ne pouvait rendre. Ils partiraient dans le Pacifique et ils se battraient encore, mais cette entrevue fit comprendre à Stimson plus clairement que jamais que la première obligation de tout chef responsable de ces Américains était de terminer la guerre le plus rapidement possible. Cet élément, encore une fois, va dans le sens d’une utilisation de la bombe évidente et instinctive, et non d’une pesée minutieuse, à froid, des différents aspects de la question. Stimson dit ensuite ceci, qui me semble assez fort, totalement opposé aux mièvreries sucrées de Roosevelt en septembre 39 et propre à relativiser les vues ici exprimées sur une escalade de la brutalité : En me reportant à mes 5 années au ministère de la Guerre, je me remémore beaucoup trop de décisions sévères et déchirantes pour prétendre que la guerre est autre chose que ce qu’elle est. La face de la guerre est le visage de la mort ; la mort est une part inévitable de tout ordre donné pendant la guerre par un chef. (...) Oui, cette dernière grande action de la Deuxième Guerre mondiale nous donna la preuve finale que la guerre ne représente que la mort. La guerre est devenue de plus en plus barbare au cours du XXème siècle, plus destructive, plus vile à tous égards. La capacité de l’homme à se détruire lui-même maintenant que l’on produit l’énergie atomique est presque complète. Les bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki ont mis fin à une guerre. Elles ont aussi fait voir clairement qu’il ne devrait plus jamais y avoir une autre guerre. C’est la leçon que tous les hommes et tous les chefs doivent apprendre, et je crois que lorsqu’ils l’auront apprise ils trouveront le chemin de la paix durable. Il n’y a pas d’autre choix. Réponse carrée de François Delpla (24/08/2005 10:26:24) à la "question naïve" d’une personne qui se demandait ce qu’on savait réellement de la bombe à l’époque, le texte de Stimson (1949) étant assez postérieur. C’est bien ce que je dis : on est dans une logique militaire, on fonce pour terminer la guerre au plus vite, on utilise tout bonnement l’explosif le plus puissant. Cela dit, Stimson, contrairement à Truman, est un philosophe de la guerre. Juriste de formation, diplomate par prédilection, il est l’un des théoriciens du pacifisme de l’entre-deux-guerres... et du procès de Nuremberg, dont il attend sérieusement qu’il installe une paix durable. Pour lui, il n’y a pas la plus petite contradiction avec Hiroshima : la guerre c’est moche de toute façon, et l’agresseur doit être écrasé par ce qu’on a de plus lourd. Continuité du processus = absence de débat de Vincent Bernard (24/08/2005 10:53:17) ) N’y a t-il pas là justement une erreur d’analyse à trop voir le double bombardement atomique comme un fait singulier isolé de la logique de bombardement stratégique en général ? Hiroshima et Nagazaki sont, sauf en terme de vecteur et donc de puissance, dans la stricte continuité de ce qui a été initié plusieurs années plus tôt, et formalisé entre les alliés à Casablanca. Il s’agit d’abattre le moral de l’ennemi en le frappant au coeur, aussi souvent et durement que possible (influence de Douhet et de la guerre intégrale). Dès 1940 - 1941, les tenants des bombardements intégraux tels Harris formalisent strictement cette intention, tout comme Hitler qui en 1940 promet aux Anglais, devant un auditoire à l’hystérie "pavlovienne", de "raser leurs villes" : il n’y a pas de limitation aux objectifs, tant que ceux ci sont suceptibles de répondre à l’un des deux impératifs : A cet égard, les Harris, Spaatz, Eaker ou Doolittle sont en parfaite concordance de vues au contraire d’Eisenhower qui aurait semble t-il préféré user plus largement de la force aérienne stratégique à des fins opérationnelles. « L’objet de la force aérienne stratégique est la défaite de la nation ennemie. Les missions sélectionnées sont celles pouvant apporter une contribution maximum à cet objectif. Les objectifs peuvent être trouvés dans les centres vitaux des lignes de communication ennemies ou les établissements importants du système économique du pays hostile. » Field Manual 100-20 : « Command and employment of air power » , juillet 1943. Voilà qui laisse toute latitude d’interprétation.
Il y a tout de même une spécificité ! de François Delpla (24/08/05 11:50:36) Il est sûr que l’emploi de la bombe A est dans la continuité des actions "classiques", contre Tokyo par exemple, destinées indistinctement à saper le moral et à entraver l’économie. Cependant il s’agit aussi de jouer sur la radicale nouveauté de l’arme pour donner l’impression d’une toute-puissance, après un ultimatum rejeté, et en bluffant sur le nombre de bombes, puisqu’on n’en a que deux et qu’on laisse entendre qu’on pourrait continuer, après Hirohima le 6 août et Nagasaki le 9, à raser une à une les ville de l’archipel. Effrayant pour l’avenir ... de Vincent Bernard (24/08/2005 15:13:49) Difficile à concevoir de nos jours ? Pas si sûr ! Ce qui est révélateur au plan historique, c’est je crois le rapide glissement des valeurs en fonction des circonstances. L’horreur universelle provoquée par Guernica, les bombardements italiens en Ethiopie, ou encore comme le rappelait Matthieu les crimes japonais en Chine n’étaient pas si éloignée de notre perception actuelle. Ce qui est effrayant pour l’avenir, c’est la possibilité de voir cette perception basculer si rapidement, si totalement, et si unaninement. Quant à "humaniser" la guerre, le terme le plus approprié pourrait être la règlementer et ne pas renoncer à en criminaliser certains excès. De la "Paix de Dieu" à la charte de l’ONU en passant par les conventions de La Haye et de Genève, les tentatives ont été nombreuses, et pas toujours complètement inutiles. D’où la nécessité d’analyser aujourd’hui de manière critique les justifications a posteriori concernant la 2e guerre mondiale (ainsi que les nombreux conflits ultérieurs). Pour le reste, nous déborderions largement du cadre de ce forum historique vers une hypothétique rubrique "actualité". explication de François Delpla (24/08/2005 15:31:50) ***En somme, on utilise l’arme nouvelle comme un moyen d’action "traditionnel"*** tout en sachant bien qu’elle est nouvelle, c’est pourquoi cette absence de débat est si révélatrice... et si difficile à concevoir de nos jours. ************************************************************ Difficile à concevoir de nos jours ? Pas si sûr ! Ce qui est révélateur au plan historique, c’est je crois le rapide glissement des valeurs en fonction des circonstances. L’horreur universelle provoquée par Guernica, les bombardements italiens en Ethiopie, ou encore comme le rappelait Matthieu les crimes japonais en Chine n’étaient pas si éloignée de notre perception actuelle. ****************************************************** ****************************************************** Je crois que je me suis mal fait comprendre : je veux dire qu’il n’y a pas eu de débat avant l’utilisation de la bombe A, et que nos contemporains ont du mal à s’en rendre compte. Témoin les journaux de la période anniversaire récente, qui tous font comme si ce débat avait eu lieu et si la décision avait été la résultante de la prise en compte d’un ensemble varié de facteurs. L’idée qu’on ne peut humaniser la guerre mérite aussi une précision, et Vincent a raison : si les conventions de La Haye et autres lieux sauvent des vies, tant mieux. Mais il ne faudrait pas qu’elles aident à donner bonne conscience (en supposant qu’ils en aient une) à ceux qui en toute légèreté prennent parti pour le déclenchement de guerres non nécessaires. Un exemple célèbre : à Nuremberg, les amiraux Raeder et Dönitz ont été relaxés du chef d’avoir ordonné aux équipages de sous-marins de ne pas secourir les naufragés s’il y avait danger pour eux, en violation des conventions, pour l’excellente raison que c’était la pratique commune à tous les belligérants et que le prestigieux amiral américain Nimitz l’avait fait dire à la barre. Il avait même ajouté qu’on ne secourait pas si le sous-marin ne risquait rien mais qu’on avait besoin de lui ailleurs ! Yes but... de Nicolas Bernard (27/08/2005 11:12:43) Je crois que je me suis mal fait comprendre : je veux dire qu’il n’y a pas eu de débat avant l’utilisation de la bombe A, et que nos contemporains ont du mal à s’en rendre compte. Témoin les journaux de la période anniversaire récente, qui tous font comme si ce débat avait eu lieu et si la décision avait été la résultante de la prise en compte d’un ensemble varié de facteurs. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Il y a eu débat au sein des hautes instances, mais ce débat a été marqué par... la guerre. Il est vrai que la conclusion a été rapide, et que Truman s’était formé sa propre opinion, similaire à l’avis de la majorité. Il est également vrai que la Bombe a été utilisée sans avoir été pleinement testée : une seule expérience, à Alamogordo, a été menée, et il n’y a pas eu, à ma connaissance, d’analyse précise du niveau de radiations engendrées. La Bombe a été perçue comme une arme de destruction massive, et c’est ce point - non le problème de la radioactivité - qui a marqué les discussions au point de susciter quelques remous, en particulier parmi les savants. En ce sens, la nouveauté de l’outil a été relativement bien appréhendée, mais elle n’a pas empêché, du fait de la guerre, son utilisation hâtive. En témoignent le fait qu’il ne s’écoulera pas trois semaines entre Alamogordo et Hiroshima, ainsi que le larguage de deux bombes en vue, comme tu l’as écrit, de faire comprendre au Japon que l’arsenal atomique américain était incommensurable. Mais il est nécessaire de faire usage d’une chronologie plus fine. L’arme, en effet, est nouvelle. Jusqu’au 16 juillet 1945, elle n’a pas été testée. Truman, qui n’a été informé de l’existence du projet Manhattan que le 25 avril, n’est pas totalement au fait de toutes ses potentialités. D’ailleurs, personne n’est en mesure de lui fournir de conclusions scientifiquement définitives sur un tel instrument. Le comité Stimson a certes recommandé l’usage de la Bombe sur un objectif à la fois civil et militaire, sans avertissement, dans son rapport du 1er juin de la même année. Cette opinion résulte d’un débat dans les hautes sphères, mais il est encore question de mettre l’accent sur l’autre option, à savoir l’invasion du Japon pour l’automne - Truman avalisera ces opérations le 18 juin. Ce n’est qu’avec le décryptage des messages diplomatiques nippons, et la révélation qu’il existe une faction pacifiste au sein du Gouvernement japonais, que la Bombe acquerra une plus grande valeur politique. Toutefois, la prudence reste de mise. Et si le test d’Alamogordo échouait ? A l’annonce du succès, il n’y a plus aucune hésitation. Truman se laisse certes convaincre par Churchill de transmettre le 26 juillet un avertissement au Japon. Le rejet de cet ultimatum scelle le destin d’Hiroshima. Le débat quant à l’utilisation de la Bombe ne peut s’analyser en faisant abstraction du contexte de la guerre. Les crimes japonais ont alimenté un certain racisme préexistant, lequel n’était pas de nature à prévenir les raids atomiques : la décision de Truman visait à sauver des vies américaines (soldats du front et, on l’oublie trop souvent, prisonniers de guerre), pas des vies japonaises. Après la capitulation allemande, une certaine lassitude s’était fait jour dans l’opinion, en particulier face aux bains de sang d’Iwo-Jima et Okinawa. Des cas de mutinerie avaient été signalés dans l’armée américaine. L’ennemi principal (l’Allemagne) avait été abattu, mais les Boys continuaient à mourir. Or, la stratégie américaine visait à en finir le plus rapidement possible avec le Japon. C’est d’ailleurs à cet effet que Roosevelt avait demandé à Staline d’intervenir en Mandchourie, en vue d’accélérer la défaite nippone - un tel fait démontre au passage que les Etats-Unis ne s’attendaient certes pas à une partie de plaisir en cas de débarquement sur les plages du Sanctuaire national... Dans cette optique, le débat ne pouvait qu’aboutir qu’au recours à la Bombe. Encore fallait-il qu’elle fonctionne. En d’autres termes, la guerre a facilité l’emploi de cette arme nouvelle. Ce ne sont que les inconnues technologiques qu’elle soulevait qui ont suscité diverses hésitations. PS. Quant à Hasegawa, il professe tant de sottises qu’il est permis de douter de ses compétences professionnelles. Essai de clarification de François Delpla (27/08/2005 16:07:07) Tout d’abord une précision : ce n’est pas le 25 avril que Truman est mis au courant du projet Manhattan mais le 12, dès sa prise de fonctions et quelques heures après la mort de Roosevelt. Il prête serment puis réunit le cabinet, et Stimson reste après la dispersion des ministres, disant qu’il a à lui donner une information de toute urgence. (source : mémoires de Truman) Des précisions données par Nicolas il me paraît ressortir que si débat il y a eu, portant non sur les qualités techniques de la bombe et sur la manière de s’en servir pour impressionner au mieux l’ennemi, mais sur les conséquences stratégiques et les aspects moraux de son emploi, c’est seulement du côté des savants. Certains ont émis des objections comme "on a fait la bombe contre Hitler et parce qu’on croyait qu’il en faisait autant, pas pour donner le coup de grâce à un adversaire asiatique". Je n’ai d’ailleurs à cet égard que de vagues souvenirs et il serait utile que quelqu’un précise. Car cela même a peut-être bien été dit seulement après coup. Je réitère donc ce constat, que les politiques n’ont pas eu la moindre hésitation et n’ont donc jamais comparé les pertes du scénario nucléaire et de l’autre, etc., contrairement à ce qu’on nous raconte. Il y a donc bien eu un habillage idéologique de la décision, après coup, et toutes sortes de reconstitutions anachroniques du mécanisme de ladite décision, que ce soit à propos des pertes prévisibles en cas de débarquement ou de la volonté des Américains d’impressionner les Soviétiques (pour les en féliciter ou pour les en blâmer). Ces considérations doivent désormais déserter les manuels. Ah mais ! PS. Quant à Hasegawa, il professe tant de sottises qu’il est permis de douter de ses compétences professionnelles. ******************************************** Pour l’instant, nous n’avons débattu que de sa thèse sur le choix cornélien des dirigeants américains, et il est loin d’avoir le monopole de cette inexactitude. Truman a bien été informé le 25 avril 1945 de Nicolas Bernard (27/08/2005 19:24:07) ) Tout d’abord une précision : ce n’est pas le 25 avril que Truman est mis au courant du projet Manhattan mais le 12, dès sa prise de fonctions et quelques heures après la mort de Roosevelt. Il prête serment puis réunit le cabinet, et Stimson reste après la dispersion des ministres, disant qu’il a à lui donner une information de toute urgence. (source : mémoires de Truman) Non. Le 12 avril 1945, Truman est averti qu’il existe une question de haute importance, pas que les Etats-Unis ont avancé dans leurs recherches nucléaires. Il est en effet une vérité admise que Truman n’a été informé de la véritable nature du projet Manhattan que le 25 avril 1945. La veille, Stimson lui avait envoyé cette missive : "Dear Mr. President, I think it is very important that I should have a talk with you as soon as possible on a highly secret matter. I mentioned it to you shortly after you took office but have not urged it since on account of the pressure you have been under. It, however, has such a bearing on our present foreign relations and has such an important effect upon all my thinking in this field that I think you ought to know about it without much further delay." (reproduit in Harry Truman, Memoirs, Vol. 1, p. 85) Un tel document prouve que la question a été abordée le 12 avril, mais pas que Truman a été précisément informé de l’objet du projet Manhattan le même jour. Ce n’est que le 25 avril 1945 que Truman sera briefé sur le sujet, par Stimson et le patron du projet, le général Groves. Il lui sera remis un mémoire rédigé par le premier et un rapport complet par le second. Voir le compte-rendu du Journal de Stimson pour le 25 avril 1945 : "At twelve o’clock noon I went over for my conference with the President at the White House over S-1. General Groves was to meet me there, but he had to take a secret road around because if the newspaper men, who are now gathered in great numbers every morning in the President’s anteroom, should see us both together there they would be sure to guess what I was going to see the President about. So Colonel McCarthy, the Secretary of the General Staff, arranged to have General Groves conducted around through underground passages to a room near the President and there wait till I had got far on in my talk with the President. The talk worked very well indeed. First of all I showed the President the paper that I had drawn yesterday and this morning. It is on the political aspects of the S-1 performance and the problems which are involved with the public. He read it carefully and was very much interested in it. I then produced General Groves and his account of the manufacturing operation, and Groves and I and this report explained the matter to the President. The President took one copy and we took the other and we went over it and answered his questions and told him all about the process and about the problems that are coming up and in fact I think very much interested him. He was very nice about it. He remembered the time that I refused to let him to into this project when he was chairman of the Truman Committee and was investigating it, and he said that he understood now perfectly why it was inadvisable for me to have taken any other course than I had taken." Source En conséquence, Truman ne peut avoir été informé le 12 avril 1945 d’un fait qui était encore, à son égard, classé secret le 24 avril de la même année. A-t-il un peu triché avec la réalité, pour se poser en digne successeur de Roosevelt ? Il était certes humiliant pour ledit successeur d’être informé d’un tel secret deux semaines après sa prestation de serment ! Les savants et la Bombe de Nicolas Bernard (27/08/2005 20:32:36) Des précisions données par Nicolas il me paraît ressortir que si débat il y a eu, portant non sur les qualités techniques de la bombe et sur la manière de s’en servir pour impressionner au mieux l’ennemi, mais sur les conséquences stratégiques et les aspects moraux de son emploi, c’est seulement du côté des savants. Certains ont émis des objections comme "on a fait la bombe contre Hitler et parce qu’on croyait qu’il en faisait autant, pas pour donner le coup de grâce à un adversaire asiatique". Je n’ai d’ailleurs à cet égard que de vagues souvenirs et il serait utile que quelqu’un précise. Car cela même a peut-être bien été dit seulement après coup. Les savants étaient divisés. Certains ne souhaitaient même pas que la Bombe fût utilisée, à quelque degré que ce fût. Le 28 mai 1945, le "père" de la Bombe, celui qui avait poussé Roosevelt à la concevoir, Leo Szilard en personne, avait eu une discussion orageuse avec le Secrétaire d’Etat de Truman, James Byrnes. Il s’opposait à ce que le secret fût divulgué : à la première explosion nucléaire, Staline voudrait constituer son propre arsenal atomique, et le monde se lancerait dans une nouvelle course aux armements. Byrnes, de son côté, était très favorable à l’utilisation de l’arme nucléaire. Selon lui, cette dernière permettrait de tenir tête à Staline en Europe orientale (Gar Alperovitz, The Decision to use the Atomic Bomb, Vintage Books, 1996, p. 186-187). Stimson avait, de son côté, réuni un comité de conseillers scientifiques, regroupant des pointures telles qu’Arthur Compton, Enrico Fermi (celui qui avait organisé la première réaction en chaîne à Chicago en 1942), Ernest Lawrence, Robert Oppenheimer (le directeur du laboratoire de Los Alamos). Les physiciens allaient proposer, en cas de non utilisation "opérationnelle" de la bombe, de la larguer sur une zone désertique du territoire nippon ou lancer un avertissement préalable au Japon en lui faisant signifier ce qui adviendrait en cas de refus de se rendre (Flectcher Knebel & Charles W. Bailey II, Hiroshima bombe A, J’ai lu, 1964, p. 160). Mais cette proposition fut rejetée par la commission Stimson, et le 16 juin 1945, le panel scientifique donna son accord à un usage militaire de l’arme nouvelle (Alperovitz, op. cit., p. 188). Szilard ne se laissait toutefois pas faire. Fin juin 1945, il fit signer une pétition déclarant l’hostilité des physiciens à toute utilisation de la Bombe : "Les avantages militaires et l’économie des vies américaines obtenus au moyen de l’emploi subit de bombes atomiques contre le Japon risquent d’être contrebalancés par la vague d’horreur et de répulsion qui se répandra sur le reste du monde. Si les États-Unis devaient être les premiers à déchaîner ce nouveau moyen de destruction aveugle sur l’humanité, ils renonceraient à la sympathie populaire dans le monde entier, précipiteraient la course aux armements et nuiraient aux chances d’arriver à un accord international sur le contrôle de ces armes dans l’avenir. [...] Nous pensons que ces considérations rendent l’emploi de bombes nucléaires, dans un futur rapproché et contre le Japon, inopportun." 69 membres du Laboratoire de Métallurgie de Chicago, une des annexes du projet Manhattan, apposèrent leur signature sur le texte. 88 autres, membres du complexe d’Oak Ridge, agirent de même, avant que le général Groves ne fît interdire sa diffusion. Mais Oppenheimer et son confrère Edward Teller refusèrent de le publier à Los Alamos (Alperovitz, op. cit., p. 190-191). En d’autres termes, les savants étaient partagés. D’un côté, ceux qui refusaient tout emploi de la Bombe. De l’autre, ceux qui admettaient qu’elle pût être larguée sur le Japon. De tels désaccords n’étaient pas nouveaux. Ils s’étaient faits jour dès la fin de l’année 1944, lorsqu’il devenait évident que la Bombe serait conçue pour l’année suivante. Stimson allait en toucher un mot à Roosevelt, le 25 mars 1945 - ce fut d’ailleurs leur dernier entretien avant le décès du Président (Fletcher & Knebel, op. cit., p. 151). Les savants et ceux qui ignorent de François Delpla (28/08/2005 05:43:24) Tes infos sur l’attitude des scientifiques tranchent une question que nous nous sommes posée : le débat sur les conséquences de la bombe, en termes de souffrances des civils (entre autres) et de course aux armements était pensable, en théorie, avant Hiroshima. Mais le fait qu’on fût en guerre, c’est-à-dire soucieux de tuer pour ne pas mourir, rendait assez fatalement les politiques, et les généraux, imperméables à de telles considérations.
Désorganiser / détruire le sytème économique ennemi.
Démoraliser les populations en leur otant toute volonté de se battre.
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