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Affaire Himmler-Allen (à partir du 17 novembre 2005)
http://www.delpla.org/article.php3?id_article=204

samedi 2 septembre 2006

sur Histoforums SGM

Himmler (le point)

de François Delpla

(17/11/2005 10:22:36)

Après la publication des éléments qui donnent nettement l’avantage au témoignage de Selvester sur celui de Murphy, le moment est peut-être venu de faire le point.

Les révélations enclenchées par le livre de Martin Allen sont un scoop qu’aucun de nous ne peut être accusé d’avoir recherché puisqu’il est venu à nous fin mai sous la forme d’un livre.

Quant à ma motivation personnelle, puisqu’elle n’est pas la recherche dudit, qu’est-elle ?

C’est celle d’un vieux churchillien, pas inconditionnel certes, mais plus conscient que beaucoup du service rendu par l’homme en mai-juin 40 puisque je pense, avec l’Américain John Lukacs et jusqu’ici pas beaucoup d’autres, que Hitler, qui savait s’arrêter, avait alors quasiment partie gagnée : acceptation de ses conquêtes passées vers l’est par toute la planète moyennant une évacuation de celles de l’ouest, possibilité de récupérer à plus ou moins long terme l’est polonais, la Biélorussie et l’Ukraine face à un Staline filant doux, déjudaïsation brutale de l’ensemble ainsi obtenu, et Mein Kampf était appliqué, quasiment à la lettre.

Cela reste un tabou, pour d’évidentes raisons, mais il me semble recouvert d’une pellicule de plus en plus mince et j’ai à présent très bon espoir de la voir s’écailler comme une coquille donnant naissance à un vigoureux volatile.

Donc, ayant placé très haut le mérite churchillien, je ne suis retenu moi-même par aucun tabou quand il s’agit de critiquer, à l’usage de notre temps, la façon dont Churchill, en décidant de ce qui devait être connu et de ce qui devait être retained, a édulcoré certains épisodes scabreux en récits de pensionnats pour jeunes filles. Et là on serait imprudent si on disait que je m’avance dans une chaloupe en ayant oublié de me munir de biscuits. Churchill a dit dans ses mémoires que la question de la paix n’avait jamais été abordée avec ses ministres au printemps 40 et tous les auteurs lui donnent tort depuis 1990, en s’indignant plus ou moins du mensonge.

Pour ma part je ne m’en indigne nullement. Avec Lukacs, mais en corsant un peu ses formulations, je remarque que nier cette divergence était à ce moment la seule façon de la combattre, et que continuer de la nier après la guerre fut jugé nécessaire pour l’unité du parti conservateur et le prestige britannique, compte tenu de la menace puis de la réalité de la guerre froide qui ne permettait pas de tempérer les turpitudes de Halifax (et autres appeasers non repentis en mai-juin 40) par celles de Roosevelt, Joseph Kennedy et autres Américains assoiffés de paix (non par philonazisme pour la plupart, mais parce qu’ils ne voyaient plus comment contenir autrement les gains hitlériens).

Bref, Hitler était plus dangereux qu’on ne l’a cru et qu’on ne le croit encore communément aujourd’hui (Kershaw & C°, very many C°) et mes recherches à paraître sur Nuremberg comme sur Churchill et Hitler vont encore le montrer davantage, cette fois-ci pour la période finale de la guerre (où les bévues sur Speer ont remplacé, pour nourrir les erreurs d’analyse, les myopies sur le Halifax de 1940). Dans ces conditions, le scoop sur la mort de Himmler est venu s’emboîter à la bonne place dans un puzzle : Churchill était toujours aussi sensible au danger hitlérien, incarné cette fois par un successeur encore plus gratiné que l’original, et il se sentait toujours bien seul à emboucher ses trompettes dans une atmosphère de fin de guerre où les autres pensaient surtout à la quille. Il fallait un choc opératoire pour mettre la dénazification sur les bons rails (c’est aussi la logique de Dresde, Hiroshima et consorts).

Tuer les dirigeants nazis était depuis l’origine ou presque (Heydrich 1941) une des obsessions du SOE. Churchill résiste jusqu’au 3 mai à l’idée de les juger et s’y rallie de mauvaise grâce le 3 mai en raison d’une intense pression soviétique et surtout américaine (Roosevelt avait temporisé, Truman tranche). Dans ses explications il dit carrément que c’est moins embêtant puisque Hitler est mort... et que d’autres peuvent mourir encore.

Arrivent sur mon cerveau ainsi préparé les trois documents d’Allen, un spécialiste des archives inédites et surprenantes dont je sais qu’il laisse traîner tous azimuts les épreuves de ses livres des mois avant leur sortie. Pas de réaction négative, pas de plainte des archives (encore à ce jour, bientôt six mois après !). Ces trois documents, faut faire avec. Et pour commencer, relire la version traditionnelle... et s’apercevoir qu’elle ne tient pas debout : Himmler se dénonce de lui-même à ses gardes, et se suiciderait quelques heures après ? Et puis il y a les divergences abyssales des témoignages de ses deux geôliers successifs, le second accusant le premier de très graves négligences sans aucun... biscuit.

Alors après (5 semaines après la sortie) on se met à nous parler de faux, mais de façon bizarre, feutrée, sans permettre à personne la moindre vérification et, je le redis, sans plainte aucune, sans demande de retrait du livre par voie judiciaire, sans le moindre communiqué du cabinet britannique pourtant un peu concerné ; il y aurait deux faux très grossiers et un troisième tellement bien fait qu’il tient la route et n’est incriminé qu’à partir des deux autres.

Mais j’ai été un peu long et comme chantait Brel : "et nous voilà ce soir..." (enfin ce matin plutôt mais on ne va pas m’accuser de faux j’espère, c’est ce qu’on appelle une licence littéraire).



Après la mise en ligne des archives du cabinet britannique

ou plus exactement des notes de son secrétaire (à partir d’avril 1942), Norman Brook

Sur Histoforums SGM

La mort de Himmler éclaircie ?

de François Delpla

(03/01/2006 14:37:25)

Les notes prises par le secrétaire du cabinet de guerre et récemment mises en ligne sur le site des National Archives comportent un passage prémonitoire, recueilli lors de la séance du 3 mai 1945. Pour la énième fois, il est question du traitement à réserver aux chefs nazis arrêtés et la solution d’une exécution sommaire, fermement adoptée lors de la réunion du 12 avril précédent, et communiquée aux Alliés, est encore prônée au début de la discussion :

S.

I prepared a statement of objns to trial procedure. Gave it to Cadogan. But see his later views as at Annex C. Esp. para. 2 & 3. Situation has changed : if we can’t agree on procedure for leaders, let us get agreed procedure for the others. The leaders are being liquidated anyhow.

P.M.

Cd. you negotiate with e.g. Himmler & bump him off later.

H.O.

Quite entitled to do so. And trouble if he isn’t - Head of Gestapo.

W.M.(45)57th Meeting held on 3 May 1945

Ce qui pourrait se traduire ainsi :

Swinton (ministre de l’Aviation civile).- J’ai préparé une déclaration sur les objections à la procédure judiciaire. L’ai remise à Cadogan. Mais voyez ses dernières opinions dans le mémo, annexe C, notamment paragraphes 2 et 3.

La situation a changé : si nous ne pouvons agréer une procédure pour les leaders, faisons-le pour les subalternes. Les leaders vont être liquidés de toute façon.

Churchill.- Pourrait-on négocier avec je ne sais pas, moi, Himmler, et le buter ensuite ?

HO (vraisemblablement Home Office, soit Herbert Morrisson, travailliste).- Entièrement fondés à le faire. Et problèmes s’il ne l’est pas. Chef de la Gestapo.

Est-ce que cela fait avancer la question ? Pas exactement !

La suite de la discussion voit Churchill déclarer brusquement qu’il faut céder au point de vue des deux grands alliés, et admettre un procès, moyennant une discussion sur les modalités -il gagne donc encore un peu de temps et se fait mandater pour toute éventualité. La position britannique reste hostile, et les négociations sur les modalités pratiques pourraient, sait-on jamais, permettre de faire admettre in extremis à Moscou et Washington qu’un procès présenterait plus d’inconvénients que d’avantages.

Conclusion prudente : si nous ne tenons pas là la preuve que Churchill a fait tuer Himmler, celle de son désir de le faire, vingt jours avant son mystérieux décès, s’étale toute nue, ainsi que les mobiles d’un tel acte -exprimés crûment par Morrisson, l’un des travailistes préférés (politiquement parlant car, nous dit son biographe Bernard Donoughue, il n’était pas admis aux libations d’après minuit ! Herbert Morrisson, Londres, Weidenfeld, 1973, p. 314) du Vieux Lion.

Cela dit, il coule infiniment d’eau sous les ponts de l’Ilmenau entre le 3 et le 24 mai 1945 : l’Allemagne n’est plus en guerre (mais l’Angleterre si, contre le Japon, et elle veut avoir LA PAIX en Europe ! et pas du trouble causé par une Head of Gestapo ). Dönitz a rompu avec Himmler. Le Wehrwolf ne se manifeste guère etc. Autant de choses qui écartent le trouble. Resterait à savoir comment tout ça s’articule et nous mesurons que nous ne savons pas grand-chose.

Sinon que Selvester a fouillé consciencieusement Himmler, qu’il lui a soustrait une ampoule de cyanure et que Murphy, responsable du lascar à l’heure de son décès, a obstinément nié cette fouille.

Une dernière petite chose : le nom de Himmler ne revient plus dans la discussion du cabinet en 1945. Churchill a-t-il considéré que là-dessus aussi la réunion du 3 mai lui délivrait un chèque en blanc ?



Après une série de mises en cause

de François Delpla (02/09/2006 08:59:44) (sur Histoforums)

Bon maintenant que ça a l’air de se calmer un peu, c’est peut-être le moment de tirer à chaud quelques leçons.

Ne pas personnaliser, ne plus causer que d’histoire, c’est ce qui permet justement de faire avancer ladite, en accueillant les thèses nouvelles comme elles doivent l’être. Avec respect, car toute hostilité de principe contre quelqu’un qui sort des sentiers balisés vous désigne vous-même comme un réac frileux et un beni oui-oui de star académique. Mais aussi, bien sûr, avec circonspection, et chacun peut jouer au jury de thèse : "êtes-vous bien sûr de ne pas trop négliger tel aspect ?" etc. C’est alors qu’on avance, tous ensemble. Et que nous l’avons fait, en gros, jusqu’en mai 2003. Cf. la transcription de certains débats sur un certain site (...).

"Effets de meute" : l’expression est pourtant claire ! et la référence à Brassens devrait achever d’empêcher les erreurs d’interprétation. Il s’agit des gens "bien intentionnés" qui rient de voir emmener le malfaiteur sans vérifier qu’il l’est. Nul besoin de leur supposer un chef d’orchestre... ni une pathologie individuelle. C’est bien d’un mal collectif qu’il s’agit, vieux comme le monde, nul n’est prophète en son pays, calomniez il en restera toujours quelque chose, etc.

Mai 2003 donc. Mon refus de hurler avec les loups contre deux résistants octogénaires me vaut l’éviction d’une revue et une traque éphémère, par son rédacteur en chef, sur tous les forums où je m’exprime. Dès lors un certain ver est dans le fruit... et le soutien, à l’époque, de quelques uns qui m’accablent aujourd’hui, s’il n’a pas quitté ma mémoire, n’en est que plus démonstratif de ce contre quoi nous devons être en garde.

L’affaire ne dégénère vraiment que l’an dernier, à l’occasion du débat ouvert par Martin Allen sur la mort de Himmler. Je donne ici (mi-juin 2005) la primeur de l’information, en disant deux choses bien différentes mais hélas souvent confondues : 1) Himmler ne s’est pas suicidé mais a été exécuté par les Britanniques ; 2) La version officielle, datant du lendemain, est profondément illogique et suspecte.

La première affirmation est mise en doute à Londres début juillet dans des conditions elles-mêmes hautement suspectes : des trois archives invoquées par Allen, deux auraient été expertisées comme des faux grossiers... et la troisième (la plus explicite) serait donc fausse par contamination ; l’expertise a été diligentée par un journal et les institutions responsables ne démentent pas mais multiplient (jusqu’à ce jour) les communiqués dilatoires. Tout de même, comme Allen lui-même fait profil bas, il convient de suspendre son jugement, et d’enquêter soi-même si on le peut. Ce que je fais à la Toussaint, et qui aboutit :

1) à une correction importante de la thèse : ce que donnent à penser les pièces fiables du dossier, c’est qu’il n’y a pas eu exécution mais suicide assisté (par fourniture, et d’un mobile, et du poison) ;

2) à la confirmation pleine et entière de la seconde affirmation : la version officielle ne vaut pas un clou.

Là nous ne sommes plus dans la fièvre de la découverte et la joie de faire partager aussitôt aux copains une information nouvelle. C’est du réfléchi, du posé, du signé, grâce non seulement à mon effort de documentation, mais à la contradiction permanente qui l’a ici même accompagné. Mais voilà qu’en novembre elle perd toute mesure.

Il y a là un usage métaphysique (et bien sûr, au passage, méta-historique) du faux : du moment que la thèse d’Allen en était entachée, la thèse gouvernementale émise au lendemain des faits serait assurée, indubitable et intouchable ; et du moment que pour votre serviteur tout n’est pas aussi simple, il serait lui-même un suppôt du mal, un pseudo-historien qui ne s’embarasse pas de la moindre rigueur dans le choix des documents ou leur interprétation. Et bien sûr on a droit dès lors à des fils transversaux, balayant toute son oeuvre et ce site qu’il devient peccamineux de citer, pour y repérer ce culte du faux.

Loin d’en faire une affaire perso, je vois là une dérive qui est bien de son époque et suis heureux, en tant qu’historien, qu’on me livre à domicile de tels éléments pour la connaître (l’époque). Ca s’énerve dans tous les azimuts. L’analyse des questions sous toutes leurs facettes est un sport qui se perd un peu chaque jour, au profit des visions étroitements militantes -et militaires. Mais si on se dit passionné d’histoire, on est condamné à faire taire toute autre passion.

NB.- Un nouveau communiqué dilatoire des National Archives est paru le 18 juillet. Ils tendent à devenir saisonniers et plus précisément bisannuels.

La principale nouveauté contenue dans celui-ci est que six dossiers seraient à présent considérés comme "infectés"... contre 7 en février dernier, mais sans faire remarquer la chose ! 18 July 2006

The police investigation into the six files found to contain forged documents is still ongoing. At this stage The National Archives is unable to make any announcements on the progress of the police investigation. However, we will provide further information when we are able to do so.



Pour reprendre du début

Le point à la mi-avril 2006 :

Himmler-Allen : un an de brouillard londonien

(en fin de dossier)

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