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Le grand simplificateur
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lundi 11 septembre 2006


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"Der grosse Vereinfacher" : ainsi Houston Stewart Chamberlain, pape du racisme au début du XXème siècle et gendre de Richard Wagner, présentait élogieusement Hitler, dont il venait de faire la connaissance, dans une lettre d’octobre 1923. L’éditorial de 2003 où je le comparais, de mon côté, à George Bush junior, tout en relevant entre eux d’énormes différences, n’a pas été partout bien accueilli : il y eut même sur Wikipédia un quidam qui le brandit pour dissuader quiconque de lire toute prose de moi. Eh bien les événements survenus depuis trois ans, et surtout depuis trois mois, ne m’en font pas démordre. La tendance à simplifier abusivement l’histoire pour engager ses compatriotes, et bon nombre d’étrangers, dans des impasses épouvantables, rapproche comme jamais les deux chefs d’Etat.

Bush a hélas fait un disciple, en la personne d’Ehoud Olmert. Car si l’Etat d’Israël avait su jusqu’ici pratiquer un égoïsme sacré qui n’en faisait pas, malgré la propagande de beaucoup de ses adversaires, une marionnette des Etats-Unis dans la région, ses dirigeants de l’heure ont inscrit leur réaction torrentielle à la capture de deux soldats par le Hezbollah -une agression impitoyable contre le Liban tout entier- dans la logique et la thématique du "choc des civilisations". Il n’est que de lire le discours justificatif du premier ministre devant la Knesset, le 20 juillet. Rien n’y manque, ni l’axe du Mal, ni une référence appuyée au 11 septembre 2001.

Pendant toute cette crise Bush, soutenant sans désemparer l’aventurisme israélien, a ânonné ses slogans coutumiers, du "grand Moyen-Orient démocratique" aux "Etats-voyous" -sans y inclure le sien. Il s’est cependant passé une chose extraordinaire : la France chiraquienne qu’on disait à bout de souffle a entraîné l’Europe, présumée en voie d’éclatement, puis l’ONU tout entière, dont aucune résolution impliquant Israël n’avait jamais eu force de loi, vers la recherche d’une solution pacifique, qui depuis un mois se met en place lentement, mais sans recul. Et comme par hasard, Blair apparaît tout d’un coup, depuis quelques jours, proche de la sortie, et Bush affronte aujourd’hui une pénible épreuve avec les cérémonies du cinquième anniversaire des attentats, qu’il doit présider en reconnaissant de plus ou moins bonne grâce qu’il n’a fait, malgré ses rodomontades et sa violence, qu’accroître l’insécurité.

Ce début de triomphe du bon sens ne doit pas dissimuler l’ampleur du gâchis et la difficulté d’y mettre fin, en Irak, en Afghanistan et dans bien d’autres contrées. L’enrôlement abusif de la Seconde Guerre mondiale, en particulier, par les propagandes de tous bords, justifie et rend plus urgente que jamais la patiente pédagogie des historiens. Au discours négationniste, appelant au meurtre des Juifs, du président iranien et à l’inadmissible vente en kiosque, dans nombre de pays arabes, du faux antisémite "Protocoles des sages de Sion", répondent l’assimilation du Hamas au parti nazi et le qualificatif de "munichois" trop souvent asséné aux Occidentaux épris de paix et de justice, tandis qu’au discours précité d’Olmert les courtisans trouvent des accents "churchilliens".

O que oui, Bush junior est digne, comme Hitler, du titre de "grand simplificateur". C’est là une belle et bonne analogie, qui éclaire sans aveugler. Elle pointe la responsabilité principale : celle du dirigeant de la plus grande puissance. Elle ne mélange pas tout. Les époques et les enjeux sont différents, on ne peut plus se réclamer du racisme biologique et encore moins de l’esclavage (toutes choses que faisait Hitler) mais une manie détestable demeure : celle de scinder l’espéce humaine en groupes irrémédiablement rivaux.

Les époques diffèrent aussi parce que les 60 années qui nous séparent de la conclusion du procès de Nuremberg ont rendu beaucoup plus urgente une amélioration de la conduite des grandes puissances. L’humanité n’a plus une faute à commettre, sous peine de passer par une régression très longue et généralisée. Il s’agit de donner enfin sa chance à la coopération internationale, en mettant fin aux hégémonies et en élaborant des compromis qui rendent justice à chacun en s’imposant à tous.

Les anti-Lumières : un livre éclairant

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