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Les relations Hitler-Göring
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lundi 19 décembre 2011

en ligne depuis 2002 (avec des illustrations) sur le site Histoire de l’Aviation

Hermann Göring est le plus bourgeois des dirigeants nazis, à la fois par ses origines et par son train de vie. Fils d’un haut fonctionnaire, As de l’aviation en 1914-1918, il rencontre Hitler en 1922 et devient rapidement chef des SA. Après une éclipse due à une vilaine blessure lors du putsch manqué de Münich, dont il était, avec Hitler, le maître d’oeuvre, il devient député en 1928.

Hitler rode alors une stratégie consistant à présenter plusieurs visages pour séduire des clientèles adverses. Göring incarne un versant conservateur du nazisme, et Gregor Strasser un avatar populiste. Cependant, si Strasser est manipulé par Hitler, qui le laisse devenir en apparence le second du parti tout en gardant sur lui un étroit contrôle, Göring apparaît comme un complice. Pour amener à Hitler des fleurons du conservatisme comme le docteur Schacht, auréolé du titre de "sauveur du mark", il faut bien qu’il leur explique que les aspects révolutionnaires du nazisme ne sont que façade, et qu’il le fasse d’une manière ou d’une autre confirmer par son chef. Ce processus ordinairement souterrain affleure parfois au grand jour, ainsi lorsqu’en octobre 1930 une proposition de loi nuisible aux intérêts patronaux, déposée par le groupe parlementaire nazi, est retirée sur l’intervention du Führer, puis reprise par le groupe communiste, et alors Hitler oblige les 107 députés nazis à voter contre. Göring, président du groupe parlementaire, tient là une solide preuve que lui-même et son Führer sauront contenir dans de sages limites les espoirs que leur démagogie soulève dans les couches laborieuses.

Si, dans les récits de la prise du pouvoir, on trouve le nom d’un autre bourgeois membre du parti, Ribbentrop, celui-ci ne fait que prêter des locaux et c’est l’entregent de Göring qui joue le rôle principal, notamment lorsqu’il s’agit de circonvenir le fils du président von Hindenburg pour qu’il décide son père à nommer chancelier le "caporal" qu’il déteste. Göring est d’ailleurs récompensé par l’un des rares titres ministériels qui reviennent aux nazis dans la combinaison. Il est ministre sans portefeuille, ce qui lui permet, aux côtés du pâle Frick, ministre de l’Intérieur, de seconder Hitler, et il est ministre de l’Intérieur en Prusse, fonction plus vitale encore qu’au plan national car c’est le ministre du Land qui contrôle la police, non celui du Reich. D’autre part, il préside le Reichstag, depuis août 1932.

Cette titulature va connaître une inflation qu’on rapporte trop souvent à un simple goût des honneurs et des décorations. L’ancien as devient chef de l’aviation civile et militaire, président de la Prusse, fondateur de la Gestapo avant de la confier à Himmler, patron de l’économie ("plan de quatre ans", septembre 1936) et de quelques firmes géantes, enfin soldat le plus titré de l’armée lorsque après la mise à la retraite de Blomberg il est promu Feldmarschall, et seul actif de ce grade (février 1938). Le tout accompagné d’une vie mondaine trépidante et même d’une vie amoureuse et parentale apparemment réussie, aux côtés d’une actrice en vogue. Poudre aux yeux que tout cela ? L’antinazisme, dès les années trente, le proclame volontiers et les historiens ne se dégagent pas aisément de tels sillons. On oppose à l’idée que Göring serait un chef efficace sa morphinomanie, absolument pas avérée en dehors des quelques années suivant sa blessure, et aussi sa cruauté, bien réelle. Hélas, la méchanceté peut être intelligente.

Au total, il remplit correctement et souvent brillamment ses diverses fonctions, ce qui montre à la fois qu’il était un bourreau de travail et qu’il savait s’entourer. Cependant, il est surtout le principal lieutenant de Hitler dans un domaine où il n’a occupé ni, semble-t-il, revendiqué aucune fonction officielle : la politique étrangère. Il joue un rôle majeur lors des crises à partir de l’Anschluss (mars 1938). Il s’ingénie à faire croire que lui-même et des cercles militaires importants sont anglophiles et opposés à une guerre européenne, à l’inverse des nazis "extrémistes" qui poussent Hitler vers l’aventure. Cette intoxication joue un rôle prépondérant dans l’avortement des pourparlers anglo-franco-soviétiques de 1939, ouvrant la voie au pacte germano-soviétique dont Göring est, en courtisant les conservateurs anticommunistes de Londres, un artisan bien plus considérable que Ribbentrop, simple greffier de la reddition de Staline. Voilà une belle illustration de la complicité entre Göring et Hitler.

En politique intérieure (pour autant que sous le nazisme on puisse distinguer les deux plans), leur coordination apparaît étroite lors de plusieurs tournants essentiels :
-  l’incendie du Reichstag (27 février 1933)
-  la nuit des Longs couteaux (30 juin 1934)
-  la marginalisation de Schacht (1936-1937)
-  la crise Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938)

Voilà qui nous amène à la période de guerre, où nous pouvons dresser une liste du même ordre, s’agissant de la manière très particulière dont la Luftwaffe est utilisée. Par trois fois son emploi jure avec les règles de l’art :
-  l’arrêt devant Dunkerque
-  la "bataille d’Angleterre"
-  la bataille de Stalingrad.

Ces trois épisodes présentent un point commun : à chaque fois Göring se fait fort, et le fait largement savoir, d’atteindre avec sa seule Luftwaffe des objectifs ambitieux, et il échoue. Il n’y a guère que deux interprétations possibles : soit le Reich est vraiment très mal dirigé, et alors, comment expliquer ses brillants succès entre 1933 et 1941 ? Soit les objectifs annoncés ne sont pas les vrais, et la vanité du maréchal est mise à contribution pour justifier et imposer aux autres chefs des décisions militairement aberrantes, dont on attend des effets politiques. Cette piste en tout cas est féconde. Dès qu’on l’examine, une logique politique apparaît en pleine lumière. À Dunkerque, la prétention du chef de l’aviation de "finir le travail" avec son "arme nazie" permet d’arrêter les troupes au sol pour laisser sa chance à un processus de paix lancé à travers une filière suédoise... par Hermann Göring. Dans l’été suivant, il s’agit de faire planer la menace d’une invasion sans que Hitler ait la moindre intention de la tenter, et de faire parler la poudre avec l’Angleterre, mais pas trop, dans l’espoir de faire renverser Churchill par la majorité conservatrice, censée calculer mieux que lui les profits et les coûts. À Stalingrad, dans une situation militaire devenue sans espoir, on s’interdit de replier des troupes sur le point d’être encerclées pour mettre en scène leur martyre, et en valeur la position de l’Allemagne, sentinelle de l’Occident chrétien contre la barbarie "asiatique".

Sur un plan plus général, il ne faut pas se hâter d’interpréter l’éclipse relative de Göring pendant les dernières années de guerre par une disgrâce ou un effondrement de ses facultés. Ne s’agirait-il pas plutôt de lui faire, avec son consentement, porter la responsabilité de l’impuissance croissante de la Luftwaffe, notamment dans la protection des grandes villes contre les bombardements, afin d’épargner autant que faire se peut l’image du Führer ?

Enfin, s’il ne se salit pas directement les mains dans le génocide des Juifs, il en prend la responsabilité éminente, puisque c’est lui qui commande le 31 juillet 1941 à Heydrich un plan de "solution d’ensemble de la question juive dans la zone d’influence allemande".

Son rôle semble s’estomper dans les dernières semaines de la guerre, un moment où Himmler et ses SS tentent de séduire l’Occident pour obtenir un renversement des alliances. Cependant, là aussi, Göring est impliqué. Sa disgrâce finale et celle de Himmler, sous l’accusation d’avoir négocié avec les Alliés, pourraient procéder d’un dernier calcul de Hitler : en les traitant brusquement de mauvais nazis, trop proches des démocraties occidentales, il invite Truman et Churchill à utiliser leurs services après son suicide, pour maintenir l’ordre en Allemagne tout en contenant la poussée soviétique. Mais ici, la découverte récente d’un télégramme au Führer, émanant de Göring déchu et protestant de sa loyauté, suggère que pour faire plus vrai, Hitler ne l’avait pas informé complètement du scénario.

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Une décennie plus tard

19 décembre 2011

Cet article reflète ma vision du nazisme telle que je l’avais exposée dans ma biographie de Hitler (Grasset, 1999) qui reste d’ailleurs la seule, à ce jour, écrite par un Français. Elle se ressentait de la découverte récente d’un grand nombre de ruses nazies et insistait sur les aspects rationnels de l’entreprise.

Dans la dernière décennie, j’ai progressivement pris mieux en compte les dimensions irrationnelles de la pensée et de l’action de Hitler et depuis un an environ je cerne de mieux en mieux sa folie : une psychose paranoïaque, qui lui fait considérer en toute sincérité "le Juif" comme un ennemi sournois et multiforme, et qui se déclenche à un moment précis : la fin de 1918.

Göring m’apparaît comme le type même de l’homme d’action intelligent et capable, qui se voue à un chef fou sans l’être lui-même. Accablé lui-même par la défaite et fort lucide sur son caractère irréversible (par rapport aux projets d’une domination allemande sur une vaste partie du continent européen) si on laisse s’installer l’ordre versaillais et sa Société des Nations, il décide que ce prophète incarne la meilleure chance de réveiller la nation au plus vite et de la remobiliser. Il en accepte toutes les conséquences, y compris le meurtre des Juifs -la dernière chose qui lui serait venue spontanément à l’esprit.

A Nuremberg, il va crânement et vainement tenter de présenter une image héroïque du nazisme, en se désolidarisant de ses aspects criminels et en les attribuant, carrément, à une bande de détraqués.

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