François DELPLA

 
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Billets écrits sur Facebook dans le cadre du groupe ouvert International Society for the Study of Nazism



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10 octobre 2016

SUR LE COLONEL HOSSBACH

Nous avons beaucoup causé ici du livre du premier Adjutant militaire de Hitler (août 1934-janvier 1938). Je l'ai acquis pour une bouchée de pain chez un bouquiniste de Blois et vais de découverte en découverte (ne l'ayant lu jadis que pour éclairer 1) les circonstances de la réunion du 5 novembre 37 où Hitler, soi-disant, dévoilait ses projets militaires, et 2) les à-côté de la crise Blomberg-Fritsch).

Le premier paragraphe, sous des dehors anodins et platement factuels, est un modèle d'enfumage et d'invraisemblance :

"Après la mort du maréchal von Hindenburg, président du Reich, survenue le 2 août 1934, le général von Schwedler, directeur du personnel de l'armée, me chargea, en ma qualité de chef de la section du personnel d'état-major, de lui proposer le nom d'un officier breveté pour devenir aide de camp militaire de Hitler. Lorsque j'allai trouver le général, le lendemain ou le surlendemain, pour lui présenter mes propositions, j'appris à ma grande surprise que la décision était déjà prise et que le choix était tombé sur moi. J'objectai aussitôt que mon caractère me désignait mal pour des fonctions aussi personnelles et que, étant sans autres ressources pécuniaires que ma solde, il m'était fort difficile de jouer un rôle avant tout représentatif."

Ah le grand muet de la grande muette ! Ah le soldat modeste, discipliné, acceptant sans état d'âme les missions délicates et toujours prêt au sacrifice !

Si on veut rafraîchir sa mémoire et éveiller l'attention de son lectorat, on rappellera que le 2 août 1934 la direction du personnel avait fort à faire : non seulement désigner une ample délégation pour les obsèques d'un maréchal-président, mais, surtout, s'assurer que ledit personnel prêtait le jour même un hommage médiéval à son aimable successeur. Et surtout, que toute l'armée était encore sous le choc opératoire de la nuit des Longs couteaux, vieille d'un mois, par laquelle le futur chef d'Etat avait acheté son allégeance et sa complicité en la faisant patauger dans le sang de sa propre milice SA, et en lui faisant passer par pertes et profits le meurtre de celui qui la commandait encore un an et demi plus tôt en qualité de ministre, Kurt von Schleicher, ainsi que ceux de son épouse et de son plus proche collaborateur, le général von Bredow.

Mais évidemment, ces accessoires circonstances ne sauraient faire oublier que la fonction proposée était purement technique (quel chef-d'oeuvre que ce "rôle avant tout représentatif" !) et n'impliquait, de la part de qui l'acceptait, aucune prise de position politique.

Tout le livre est à l'avenant. Publié en 1949, au lendemain des condamnations de Nuremberg et peu avant les remises de peine y afférentes, docilement traduit en français deux ans plus tard, Zwischen Wehrmacht und Hitler est une soigneuse entreprise de blanchiment de futurs cadres de l'OTAN, destinée à prouver que ces braves n'ont jamais fait que leur métier.

Je reviendrai dans la discussion sur les efforts faits, tout au long du bouquin, pour démontrer que RIEN ne laissait prévoir la dérive agressive du régime... avant la fameuse réunion du 5 novembre 37 qui, elle, aurait semé un trouble très profond.

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9 octobre

RESUME D'UNE CONFERENCE TENUE HIER A BLOIS



Samedi 8 octobre bibliothèque Abbé Grégoire 10-11h

"Que nous apprennent les Propos intimes et politiques d'Adolf Hitler ?"

Plan 1) Brève histoire des Propos 2) Leur sous-utilisation par l'historiographie 3) Aperçu des richesses

1) Brève histoire du texte

5 juillet 1941-12 mars 1942 : prise de notes par Heinrich Heim

21 mars-3 juillet 1942 : prise de notes par Henry Picker

1er août-7 septembre 1942 : prise de notes par Heinrich Heim

13 juin 1943-30 novembre 1944 : prise de notes très intermittente, auteurs inconnus

1941-1945 : tri, contrôle et conservation par Martin Bormann pour un usage inconnu

fin des années 1940 : achat par François Genoud d'un exemplaire ayant appartenu à Bormann

1951 : publication par Picker, dans un ordre thématique brisant la chronologie, de ses propres notes (incomplètes) et d'une sélection de celles de Heim sous le titre Hitlers Tischgespräche

1952-53 : publication par Genoud chez Flammarion d'une mauvaise traduction française de son achat (embellissements et contresens), sous le titre Libres propos sur la guerre et la paix

1953 : publication d'une traduction anglaise du livre de Genoud (encore rééditée sans vérification ni changement en 2007) sous le titre Hitler's Table Talk

1963 : publication par Picker de ses notes par ordre chronologique (avec une sélection de celles de Heim)

1980 : publication du texte allemand dont était parti Genoud (correspondant aux passages retenus par Bormann) par Werner Jochmann, sous le titre Monologe im Führerhauptquartier , à l'exclusion des passages notés par Picker (mars-juillet 1942)

2) L'utilisation du texte dans l'historiographie

Elle a tendance à citer toujours les mêmes passages, concentrés sur deux sujets : les Juifs et les femmes

-Hitler et les Juifs : les passages très violents qui accompagnent la mise en place de la Solution finale, entre octobre 1941 et janvier 1942, ont été exploités notamment par Philippe Burrin et Edouard Husson;

-Hitler et les femmes : quelques passages sexistes ont retenu l'attention, notamment celui qui, le 25 janvier 1942, compare la jeune fille à une cire molle qu'un homme peut façonner à sa guise et qui "ne demande d'ailleurs rien d'autre";

-une hirondelle n'a pas fait le printemps : Ernst Nolte, en 1963. Ce professeur quadragénaire de philosophie, ancien étudiant de Heidegger, se tourne vers l'histoire avec un livre retentissant, Le Fascisme en son époque. Il est de loin l'historien qui utilise le plus les Propos. Il en tire essentiellement trois enseignements : Hitler était angoissé, sauvage et infantile. Il est insensible en particulier à l'humour, dont l'orateur n'est pas dépourvu. Ainsi, pour illustrer sa détestation du tabac, il dit, le 22 janvier 1942, que l'air chargé de fumée l'enrhume car "les bactéries se ruent" sur lui et Nolte y voit une preuve de sa nature angoissée !

3) Ce que les lectures antérieures ont négligé

- un exemple : Ian Kershaw, dans The End, entreprend d'expliquer pourquoi les Allemands ont obéi jusqu'à la consommation d'un désastre sans précédent. Il donne des explications convaincantes mais néglige le fait que Hitler a prévu très tôt l'éventualité de ce désastre : il s'est organisé en conséquence dès les premiers signes de piétinement de son offensive en URSS. C'est le 14 septembre 1941 qu'il dit pour la première fois (il le répétera à plusieurs reprises) qu'il a donné l'ordre à Himmler, en cas de "menace de troubles intérieurs", de tuer toute la population des camps -moyennant quoi il ne le fera qu'à titre symbolique, par exemple en faisant assassiner à Buchenwald le chef communiste Thälmann (décrété irrécupérable par un propos du 2 août 1941) le 18 août 1944, quand les armées alliées viennent de percer en Normandie.

-sur le plan de la stratégie générale, ces Propos devraient faire progresser l'idée que Hitler menait ses guerres avec le souci de les gagner, autrement dit d'amener ses adversaires à la paix -tantôt par la puissance de ses coups, tantôt par la bénignité de ses demandes. Il laisse entendre à plusieurs reprises, et déclare carrément à d'autres, qu'il se croit sur le point de pouvoir traiter : avec l'URSS, surtout au lendemain de la prise de Kiev; avec la Grande-Bretagne, plus étonnamment, surtout au dans les semaines suivant l'engagement de Pearl Harbor. Il s'exprime dans ce sens un mois plus tard, le 7 janvier 1942. Son raisonnement n'est point sot : l'Angleterre, concentrant ses coups contre l'Allemagne, a dégarni ses défenses en Extrême-Orient, où le Japon est en train de lui chiper ses positions l'une après l'autre. La couche dirigeant anglaise devrait bien finir par s'en alarmer, et par congédier le politicien aventuriste, vendu aux Américains, qui par un antigermanisme stupide et borné est à l'origine de ce désastre. La paix semble d'autant plus à portée de la main que Hitler n'envisage pas de demander des réparations de guerre, ainsi qu'il le déclare le 11 août 1942. On peut en conclure qu'il persiste, envers et contre tout, dans l'orientation fondamentale qu'il avait définie dès avant le putsch de 1923 : la recherche d'une alliance "aryenne" avec le Royaume-Uni pour dominer les "peuples inférieurs".

A la suite d'une demande venue du public de préciser ce que ces Propos nous apprennent sur Vichy, je donne l'exemple du remplacement de Darlan par Laval, le 18 avril 1942 : quelques jours plus tôt, le 5, Hitler avait évoqué railleusement l'amiral, ce qui avait tout l'air d'un ordre de congédiement. Du moins la question de son intervention personnelle dans cet événement mérite-t-elle, quand on lit une telle parole, d'être posée.

Conclusion : ces textes ont fait l'objet d'un mépris que reflétaient, tout d'abord, les titres des recueils. Si "libres propos" signifie "paroles à bâtons rompus sans aucun effet pratique", on est aux antipodes de la vérité; ils portent sur bien d'autres sujets que la guerre et la paix; ils sont prononcés à table (souvent, pas toujours) mais nullement "de table"; et ce ne sont pas des monologues (Picker, en particulier, résume force discussions). Ils ouvrent une voie royale vers l'idéologie nazie et la manière de gouverner de Hitler, et une vue précieuse sur les réactions du camp allemand aux événements formidables qui jalonnent l'histoire du monde, depuis l'agression contre l'URSS jusqu'à la veille de Stalingrad.

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30 septembre 2016


UN SPECIMEN RARE : UN CROISEMENT DE RECHERCHE NOVATRICE ET DE PREJUGES ECULES

Le[url= http://www.midilibre.fr/2016/09/22/les-nazis-etaient-des-junkies-sous-speed,1397712.php] livre de Norman Ohler[/url], un écrivain et journaliste allemand familier des Etats-Unis, qui s'est immergé pendant cinq ans dans des archives allemandes et surtout américaines, est encensé par Hans Mommsen dans une courte postface (l'un de ses derniers textes) et par Ian Kershaw dans les médias (“a serious piece of scholarship”;). Or il mérite mieux que cela : une fraternelle sévérité.

Enfin on nous parle de la relation de Hitler avec son médecin Theo Morell d'une manière non sarcastique et en allant y voir de près. Enfin un auteur s'efforce de cerner le statut civil et militaire de la drogue sous le Troisième Reich. Mais tout cela laisse une grande impression d'inachèvement.

Tout pionnier est menacé de mettre du vin nouveau dans de vieilles outres. On peut dire ici, en... supplément, qu'elles sont percées et font vin de toutes parts !

S'agissant de la santé, de la forme et du moral de Hitler, les archives de Morell sont utilisées presque uniquement pour traquer, dans ses traitements, des traces de produits stupéfiants et attribuer à leur injection des regains de forme passagers. Car pour le reste, Ohler est tributaire de l'image la plus ressassée d'un dictateur minable, surtout dans les derniers mois et particulièrement dans le bunker final. Les drogues le maintiennent alors quasiment en survie artificielle. C'est ainsi que les deux testaments dictés à Traudl Junge dans la nuit du 28 au 29 avril 1945, certes délirants mais remarquables, pour tout lecteur non prévenu, par leur cohérence et leur ampleur de vues, sont réduits à l'aboiement antisémite final. Il est vrai que, la drogue venant à manquer, Hitler avait renvoyé Morell quelques jours plus tôt !

Pires encore sont les passages sur l'invasion de la France. L'arme décisive n'est plus le char manoeuvrant en grandes masses à partir d'une percée entre Sedan et Namur, mais la pervitine croquée par ses servants à intervalles réguliers. "Pas de drogue, pas d'invasion", va jusqu'à dire l'auteur, non dans le livre tout de même, mais dans les interviews... révélant par là un certain non-dit de l'ouvrage. Il est vrai que l'historien sur lequel il s'appuie dans ce chapitre n'est autre que Karl-Heinz Frieser, le plus étroitement militaire des analystes du nazisme et le plus méprisant pour les qualités de chef de Hitler.

Des matériaux bruts donc, voire brutes. Il reste à les intégrer dans une vision qui prenne en compte l'ensemble des sources d'information et des dimensions de la réalité.

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6 octobre 2016

SUR L'ATTITUDE DE LA POLOGNE ENTRE 1933 ET LA GUERRE



C'est un fait que la Pologne a ressuscité en 1919 grâce aux défaites de deux grands voisins qui, s'ils se refaisaient une santé et arrivaient à s'entendre, n'auraient de cesse de la remettre six pieds sous terre. C'est un fait que, lorsque dans les années 1930 ils s'en sont refait une mais avec de graves différends entre eux, elle avait le plus grand intérêt à s'entendre avec chacun tout en soufflant sur les braises de leurs discordes. C'est un fait que ce jeu était difficile.

MAIS CE N'EST PAS UN FAIT QU'ELLE L'AIT TENTE, PAS LE MOINS DU MONDE !

Elle s'est laissé complètement illusionner par Hitler et caresser en fonction des deux traits qu'elle croyait partager avec le nazisme, l'anticommunisme et l'antisémitisme.

Cela commence dès 1930, par l'envoi à Hitler d'un émissaire discret de Pilsudski, qui au cas où le Führer arriverait au pouvoir propose de laisser en sommeil la question de Dantzig par la signature d'un pacte de non-agression pour dix ans. Hitler, qui est encore tout entier absorbé par la politique intérieure, réagit avec une joie d'enfant... un peu comme Ségolène Royal toute fière, pendant sa campagne de 2007, d'avoir reçu un coup de fil du premier ministre québecois et s'en vantant en public. Mais en l'occurrence, il ne s'agissait pas d'une farce. Cette révélation des mémoires d'Otto Wagener, passée largement inaperçue lors de leur tardive venue au jour (1978), est mentionnée dans quelques études pour l'écarter comme suspecte, ou pour prétendre qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat (quelques unes sont accessibles par Internet en googlisant Hitler+ Wagener + Pilsudski). Mais celles qui, comme l'article d'Anna Maria Cienciala, n'en soufflent mot, ne jouent vraiment pas le jeu.

Du reste, son article, en lieu et place des pensées de Pilsudski devant la montée du nazisme, s'étend sur la perception de sa politique en Occident et s'efforce de prouver qu'elle est caricaturale ou erronée.


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2 OCTOBRE 2016

SUR MUNICH

Hitler a mené la crise de main de maître depuis mars 1938 !
On peut le démontrer en suivant pas à pas son action. Je l'ai fait dans quelques livres et, dernièrement, dans Une histoire du Troisième Reich (Perrin 2014).

On peut aussi se contenter d'analyser la genèse immédiate de la conférence, et s'apercevoir que
1) la proposition mussolinienne d'une conférence "de la dernière chance" et
2) le contenu du compromis proposé par l'Italie
sont d'origine allemande.

Sa réputation, orchestrée par lui-même, de "bouffeur de tapis", dont nous avons déjà parlé http://www.delpla.org/site/articles/articles.php… est un indice quasiment décisif de mise en scène minutieuse de la crise par Hitler, pendant au moins des semaines.

Un autre argument me semble de poids : la comparaison avec la crise polonaise, près d'un an plus tard. Là, Hitler verrouille soigneusement toutes les issues non militaires, depuis la mi-mars 1939.

Il sait ce qu'il veut, ce garçon ! Et il fait ce qu'il veut, tant qu'il arrive à dissimuler ses talents de planificateur sous le masque d'une réactivité hystérique.


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14 septembre 2016

WANNSEE ET LE FONCTIONNALISME


Si je châtie le fonctionnalisme à longueur d'analyses, ce n'est pas (contrairement à ce que maint fonctionnaliste insinue ou proclame) pour "concentrer la responsabilité sur Hitler". Ce fou enrôle dans des pratiques dictées par sa folie des millions d'acteurs sains d'esprit. Lui-même est responsable, étant intelligent (une vérité peu à peu admise). Eux aussi, étant sains d'esprit.

Sur Wannsee, j'ai été peut-être le premier, en tout cas l'un des, en 1999, à tirer parti du membre de phrase " les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes" pour déduire que Heydrich avertissait, implicitement mais clairement, auditeurs et lecteurs que les enfants, les vieillards et les malades seraient tués à leur descente de train. Il ne fallait qu'un tout petit peu plus d'imagination pour comprendre que bien des femmes jeunes et en pleine santé subiraient le même sort car on aurait besoin d'elles pour canaliser les enfants jusqu'au lieu d'exécution.


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18 août

HITLER A-T-IL DICTÉ MEIN KAMPF À HESS ?

Nous l'avons tous pensé voire écrit et pourtant. ..

Le livre d'Othmar Plöckinger Quellen und Dokumente zur Geschichte von MK comporte une lettre de Hess du 29 juin 1924 disant sa surprise émue que son maître à qui il venait porter le thé l'ait retenu pour lui lire de nombreuses pages : celles-là au moins auraient été soit écrites à la main soit tapées en solitaire.

Quel intérêt dira-t- on ? Au moins celui-ci : Plöckinger cite un livre de 1933 (1) sur l'écriture de MK suivant lequel le livre avait été dicté à Hess. Il s'agit donc d'une vérité officielle, vraisemblablement destinée à accroître l'aura du lieutenant.

En la colportant on se montre ignorant sans doute, mais avant tout naïf et docile.

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(1) Otto Lurker (éd.), Hitler hinter Festungsmauern, Berlin, Mitter, 1933.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 15/12/16