François DELPLA

 
Rss Bien envoyé !
Une critique du documentaire de D8 sur Hitler par François Kersaudy
(et un avertissement à méditer par les responsables des chaînes désireuses d'utiliser mes services)


parue dans le Point le 2 mai 2015


Kersaudy : l'accession d'Hitler au pouvoir, l'histoire interdite

Au lendemain de la diffusion d'un documentaire sur D8, François Kersaudy revient sur les véritables causes de l'accession au pouvoir des nazis.
Par François Kersaudy
Publié le 02/05/2015 à 10:48 | Le Point.fr


"Chez nous, disaient naguère les dissidents soviétiques, l'avenir est bien connu ; c'est le passé qui change tout le temps !" Voilà ce qu'ont dû penser beaucoup de téléspectateurs en voyant sur la chaîne D8 le film Hitler, les secrets de l'ascension d'un monstre. Pour ce qui est de l'ascension, les secrets se sont faits plus épais à l'issue du film, car, en dehors de la preuve photographique que le Führer essayait ses postures devant l'objectif avant d'entrer en scène et de la révélation du fait que le peintre Hitler n'était pas vraiment antisémite avant la Grande Guerre (chose aisément explicable par le fait que certains de ses bienfaiteurs et beaucoup de ses clients viennois étaient juifs), ceux qui voulaient connaître les véritables circonstances de l'ascension d'Hitler en ont été pour leurs frais.


Un procès très médiatisé

Le film est pourtant fort bien fait et plein d'intérêt, mais il lui manque une bonne dizaine d'éléments permettant de comprendre les causes proches et lointaines de la prise du pouvoir par les nazis. Pour ne citer que les omissions les plus sérieuses : le contexte insurrectionnel au printemps de 1919, lorsque l'extrême gauche révolutionnaire prend un court instant le pouvoir à Munich ; l'inflation débridée et la misère généralisée dans l'Allemagne d'après la Grande Guerre ; l'occupation française de la Ruhr en 1923, avec toutes ses conséquences sur l'instabilité économique et politique dans le pays ; les tentations monarchistes et séparatistes du gouvernement bavarois qui créent une ambiance favorable aux menées subversives de l'extrême droite. Rien de tout cela n'est mentionné, mais, sans ces quatre facteurs essentiels, Hitler aurait été inaudible même en Bavière, et il n'aurait certainement pas tenté son putsch de novembre 1923. Par chance, le putsch en question est bien évoqué, de même que son échec, mais pas un mot sur le procès de Munich qui a suivi en février 1924. Or c'est ce procès très médiatisé qui a offert à Hitler une tribune nationale et l'a fait connaître dans toute l'Allemagne. Oubliez ce fait et le Führer serait resté un petit agitateur apatride parfaitement inconnu au-delà de la grande banlieue munichoise. Pourtant, le film de D8 réussit l'exploit d'omettre ce "détail" pour survoler à grande vitesse et haute altitude la période 1924-1927...


Warum nur, warum ?

Après la "révélation" de la crise économique de 1929, tous les éléments ayant concouru à la prise de pouvoir manquent à l'appel : ces millions de chômeurs qui fournissent à Hitler 400 000 SA, sans lesquels il n'aurait pu tenir tête aux solides organisations ouvrières communistes (non mentionnées) ni intimider les populations et impressionner électeurs et politiciens ; l'accession de Goering à la présidence du Reichstag, qui introduit le loup dans la bergerie ; la campagne présidentielle d'avril 1932 contre Hindenburg (non évoquée en tant que telle), qui donne tout de même au perdant 13 millions de voix et en fait une figure nationale. Enfin, on ne saura rien non plus des tractations décisives avec le président Hindenburg pour le décider à nommer Hitler chancelier, grâce à l'entremise de Göring et de von Papen, ce futur vice-chancelier dont le nom est également oublié (mais que l'on voit fugacement à droite d'une photo). En l'absence de tout cela, Les secrets de l'ascension d'un monstre resteront surtout secrets pour le téléspectateur, qui voit ensuite passer un récit économique sans le moindre rapport avec l'ascension d'Hitler : c'est, en gros, l'histoire de la société IG Farben pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi cette société-là plutôt qu'une autre ? Pourquoi n'est-il fait mention ni de Goering (le maître du plan quadriennal) ni de Himmler (le chef de l'empire SS qui fournissait la "main-d'oeuvre") ? Pourquoi le narrateur du film a-t-il devancé les souhaits de la ministre de l'Éducation nationale en écorchant à ce point les mots allemands ? Pourquoi, finalement, le spectateur a-t-il eu la déconcertante impression d'avoir vu deux ébauches de film réunies en une seule ? Das ist die frage - telle est la question...


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Ayant été mêlé de près à l'élaboration de ce produit, à de nombreux titres et à de nombreux stades (consultant téléphonique pendant des heures de la conception jusqu'au montage, prêteur de livres, à disposition jusqu'au bout pour des recherches documentaires, longuement interviewé devant la caméra), j'ai pris de bonnes résolutions et avant tout celle de ne plus coopérer au moindre projet audiovisuel sans une charte écrite préalable des droits et des devoirs.

Si l'oeuvre finie évoque à François Kersaudy le régime soviétique, son élaboration m'a rappelé un slogan soixante-huitard : "La hiérarchie c'est comme les étagères, plus c'est haut moins ça sert". J'ai eu affaire à des journalistes curieux et consciencieux, à des directeurs de projet impérieux et lunatiques, à une production sacrifiant des pans entiers pour des raisons futiles et à un commanditaire qui ne se souciait pas plus des engagements pris par ces différentes instances que de sa première barboteuse. Cela vaut entre autres pour le générique, qui aurait pu me fâcher avec mon éditeur si nos relations n'avaient pas été au beau fixe : il allait de soi que mon nom allait être mentionné au moins comme celui de l'auteur d'une Histoire du Troisième Reich aussi récente qu'unique, en francophonie du moins. Mais aucun nom d'historien n'est mentionné, à part deux "consultants", les autres n'étant même pas remerciés. Des consultants que nul ne m'avait nommés et, à plus forte raison, qu'on n'avait pas mis en rapport avec moi.

Je revendique cependant une influence sur un point signalé par Kersaudy : l'absence d'antisémitisme chez Hitler avant la fin de la Première Guerre mondiale. Lorsque une équipe est venue en mon logis m'interroger sur ce point, elle était au départ convaincue du contraire ! Finalement d'ailleurs, l'affaire n'est pas clarifiée dans le film autant qu'il le faudrait, ni suffisamment mise en relief et surtout aucune conséquence n'est tirée du préjugé qui a longtemps fait antidater cet antisémitisme... comme Hitler lui-même l'avait fait dans Mein Kampf ! Puisque le film prétendait apporter des révélations, c'était pourtant le moment. Car au-delà du point en question, deux machines à fabriquer des préjugés sont à l'oeuvre, et ce depuis 1920, les historiens ayant pris le relais des journalistes : 1) la tendance à croire les nazis et leur chef sur parole quand ils disent du mal d'eux-mêmes (ainsi, si Hitler se présente comme déjà antisémite depuis 1910 environ, aucune vérification n'est requise); 2) Hitler est un être fruste et primaire, qui n'a aucune pensée propre et reste constamment tributaire des auteurs chez lesquels il a pioché ses théories.

Aux lacunes relevées par F. Kersaudy, j'ajouterai donc une grande cécité, ou dans le meilleur des cas une lucidité insuffisante, sur la personne de Hitler lui-même, tant en ce qui concerne ses délires que son talent politique. Par exemple, je ne suis pas du tout persuadé que sans la tribune de son procès de 1924, sa notoriété serait restée confinée à l'agglomération munichoise. Il est toujours dangereux d'estimer que les voies empruntées par l'histoire étaient les seules possibles.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 04/12/15