François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Le Hitler de Volker Ullrich

Francfort, Fischer, 2013, tr. fr. Paris, Gallimard, 2017. 2 volumes, 59 €.

Né en 1943, journaliste de presse écrite et de télévision, auteur en 1997 d'une somme sur le Deuxième Reich (1871-1918), Volker Ullrich aborde Hitler par un premier tome portant sur ses cinquante premières années (de 1889 à 1939; le livre s'achève au moment de l'anniversaire du dictateur, échu le 20 avril, sans pousser l'étude jusqu'au déclenchement de la guerre). Le tome second de l'édition originale allemande n'est pas encore annoncé. La traduction française du premier tome par Olivier Mannoni est elle-même en deux volumes, réunis en un coffret.

L'introduction met l'eau à la bouche. Brossant un tableau de l'historiographie antérieure, elle indique à la fois que l'ouvrage "de référence"d'Ian Kershaw (1999-2000) commence à dater, vu la masse des travaux parus depuis, et que cette biographie de Hitler par Kershaw présente un gros défaut : trop sociologique, elle néglige la personne de Hitler après l'avoir déclarée inconsistante et vide. Le contraire est vrai, comme l'indique une quatrième de couverture qui résume convenablement l'introduction :

"Or toute histoire du nazisme, même renouvelée, reconduit toujours aux visions, théories et décisions de Hitler. Il y a une centralité du Führer à laquelle l'historien ne peut échapper, avec laquelle il doit se colleter.
Démagogue de premier ordre, comédien tout à fait doué qui préparait minutieusement ses prestations, pratiquant à merveille l’art de la dissimulation, qui lui permit constamment de tromper partisans comme adversaires sur ses intentions, doué d’une capacité d’appréhender et d’exploiter en un éclair les situations favorables, Hitler se montra bien supérieur à tous les concurrents de son propre parti, mais aussi à tous les hommes politiques œuvrant dans les partis bourgeois. Son style d’exercice de pouvoir, singulièrement improvisé et personnalisé, qui provoqua des conflits de compétence durables et une anarchie des services et des attributions, était une méthode, maniée avec raffinement, visant à rendre de fait inattaquable sa propre position de pouvoir. Mêlant de manière inhabituelle l’univers intime et l’univers politique, il se mit en scène comme un politicien qui avait renoncé à tous les plaisirs personnels pour se placer entièrement au service du «peuple et du Reich». " (souligné par moi)

Rien ne saurait plus combler le biographe hexagonal de Hitler, seul de son espèce depuis 1999, que le fait de se voir rejoint par un Allemand, avant même de l'être par un Français, dans son affirmation obstinée de la centralité de Hitler, quoi qu'il en coûte (et il en a beaucoup coûté), et dans le diagnostic de son intelligence manoeuvrière. Plus conscient que jamais que les forces et la vie d'un homme ne suffisent pas à faire l'inventaire des menées obliques du chef nazi, longtemps inaperçues faute d'être recherchées, il se réjouit de tout renfort, même partiel. Ici, hélas, après ces saines affirmations de principe, l'effort tourne court sur la plupart des points abordés.

Par exemple, si Ullrich tire grand parti des travaux d'Othmar Plöckinger sur la genèse de Mein Kampf, et dément les légendes bien enracinées d'une collaboration de Maurice, de Stempfle et de Hanfstaengl, il ne minore pas le rôle de Rudolf Hess autant qu'il le faudrait et ne souligne pas assez cette vérité nouvelle autant que capitale : Hitler a écrit son livre tout seul, c'est donc sa pensée qu'il reflète, et elle seule. Autre exemple, le journal de Goebbels, très utilisé, ne l'est jamais pour montrer que le Führer trompe son ministre de l'Information en lui annonçant ses changements de ligne au dernier moment, afin que sa propagande sonne plus vrai.

Ullrich se vante, sans doute à juste titre, d'être le premier biographe qui remarque un regain d'antisémitisme dans les discours hitlériens (après quelques années d'éclipse de ce thème) à l'automne de 1932, quand les nazis mènent la vie dure au chancelier von Papen après le refus de Hindenburg, le 13 août, de nommer Hitler chancelier à la suite de son triomphe aux législatives du 31 juillet. Il insiste aussi, plus classiquement, sur un certain rapprochement avec le parti communiste, qui se remarque surtout lors d'une grève des transports berlinois, le 4 novembre. Mais ni l'un, ni l'autre de ces infléchissements ne sont inscrits dans une analyse de sa stratégie : le propos est purement descriptif. Du coup, comme on ne peut parler de tout même quand on dispose de 1200 pages pour présenter le nazisme d'avant-guerre, l'épisode de Potempa (août-septembre 1932), auquel un Johann Chapoutot a cru devoir consacrer tout un livre, est traité en passant alors qu'il fournit la clé : en soutenant des brutes qui, en uniformes de SA, ont lâchement assassiné un ouvrier silésien et que Papen, pour affirmer son autorité, a fait condamner à mort, comme en faisant à d'autres moments des pas mesurés en direction des communistes ou en déployant une violence verbale contre les Juifs, Hitler attise des tensions de toutes sortes, défiant le gouvernement et le mettant en demeure de décréter l'état d'urgence... ou de céder, ce que fait Papen en acceptant la commutation des peines de mort.

D'une façon générale, le maniement par Hitler des SA pour effrayer le bourgeois, puis pour le rassurer en démontrant que le Führer nazi, et lui seul, est capable de maîtriser ce molosse, reste à étudier en détail afin de restaurer, et même en l'occurrence d'instaurer, la "centralité de Hitler", après quatre-vingts ans de divagations sur l'autonomie de cette milice (comme si quelque chose pouvait être à la fois nazi et autonome). Il faudrait réduire à leurs justes proportions les projets de révolte nourris par son chef d'état-major Ernst Röhm, soucieux, paraît-il, de lutter contre l'embourgeoisement du mouvement nazi. Une situation qui, au milieu de 1934, ne pouvait plus être maîtrisée, croient beaucoup d'auteurs, que par la brusque application d'une violence extrême, lors d'une "nuit des Longs couteaux" fatale à Röhm et à quelques dizaines d'autres cadres. Certes Ullrich échappe aux clichés les plus farfelus comme la légende d'une conspiration de Göring et de Himmler pour intoxiquer Hitler et l'inciter à frapper, en prêtant à Röhm un projet d'insurrection. Pour autant, il ne présente pas Hitler lui-même comme le cerveau de cette intoxication et le maître d'oeuvre d'une conspiration ourdie de longue main. D'où un obscurcissement, plutôt qu'une clarification, par rapport au récit traditionnel qui montre un Hitler improvisant sans cesse et épargnant même pendant 48h la vie de Röhm, tant le sacrifice d'un vieux compagnon lui coûtait. Ici, il est indiqué correctement qu'il avait fait baisser la tension en faisant mine de s'installer pour le week-end en Rhénanie à l'occasion des noces du Gauleiter Terboven : pourquoi alors écrire (p. 558) qu'il s'était brusquement décidé à gagner Munich en avion, à la nouvelle d'une manifestation des SA dans la rue ? Pire encore, le journal de Goebbels témoignant que Hitler lui raconte ce soir-là, d'un ton véhément, qu'il possède des preuves d'un projet de putsch, il s'agirait non pas d'une fable destinée à orienter le chef de la propagande, mais de l'auto-intoxication d'un chef qui pour frapper aurait eu besoin de se persuader lui-même de la culpabilité des victimes : " (...) tout laisse penser qu'à présent qu'il avait pris sa décision il se mit dans une sorte d'état de transe. Il est peu vraisemblable qu'il ait, comme cela a été dit, réellement cru les histoires mensongères et fabriquées de toutes pièces sur une menace de putsch de la SA, mais pour pouvoir légitimer cette opération à ses propres yeux et à ceux de son entourage, il les reprit toutes, dans un acte d'autosuggestion, y compris les théories du complot les plus absurdes. Il raconta ainsi à Goebbels qu'il existait "des preuves que Röhm complotait avec François-Poncet, Schleicher et Strasser".

L'auteur le plus obstinément aveugle devant les manoeuvres les plus cousues de fil blanc de la direction nazie est Fritz Tobias (1912-2011), qui avait écrit deux livres aussi retentissants que catégoriques sur l'incendie du Reichstag (27 février 1933) et la crise "Blomberg-Fritsch" (janvier-février 1938). Dans le premier cas, un jeune ouvrier anarchisant, venu à pied de Hollande, avait réduit en cendres le parlement sans aide ni commanditaire, fournissant sur un plateau aux nazis un prétexte pour supprimer les libertés. Dans le second, le limogeage en quelques jours des deux généraux les plus hauts gradés, compromis dans des affaires de moeurs, aurait été le fait d'un Hitler choqué et contrarié. Voilà qu'Ullrich donne raison à Tobias, à moitié dans le premier cas ("il n'y aura probablement jamais de certitude", p. 505 ) et entièrement dans le second !

Au chapitre de la politique extérieure, on retrouve une même frilosité. Certes Ullrich tourne résolument le dos aux théories selon lesquelles Hitler, loin de préparer la guerre sans relâche depuis son arrivée au pouvoir, se serait vu acculé à la faire en raison de sa gestion calamiteuse de l'économie. Mais la guerre qu'il aurait préparée l'aurait été seulement dans un azimut oriental, conformément aux rêves de conquête en pays slave étalés dans Mein Kampf. C'est ignorer que s'y étale non moins clairement le projet d'écraser préalablement la France pour assurer les arrières de ces conquêtes, ainsi que l'hégémonie allemande sur le continent. Dans le même ordre d'idées, l'auteur se méprend sur la politique hitlérienne à l'égard du Royaume-Uni, écrivant classiquement qu'il a cherché à s'allier avec lui et a été déçu des tièdes réactions de Chamberlain à ses avances. C'est méconnaître que le projet d'une guerre contre la France était incompatible avec celui d'une alliance préalable avec l'Angleterre, qui aurait mal toléré qu'on en profitât pour se rapprocher d'elle les armes à la main ! Il convenait de faire ce qui fut fait : provoquer une déclaration de guerre de la France en agressant violemment un allié qu'elle était juridiquement obligée de défendre, puis la mettre au tapis d'un coup sec et forcer l'Angleterre, nécessairement entrée en guerre aux côtés de la France, à reconnaître qu'elle ne pouvait plus s'appuyer sur aucune puissance continentale pour se préserver d'une invasion, sauf à faire avec l'Allemagne le partage "aryen" du monde dessiné dans Mein Kampf.

Ainsi, le livre de Volker Ullrich, s'il tient effectivement compte des sources nouvelles apparues depuis 2000 et progresse, par rapport à celui de Kershaw, dans la compréhension de l'unité de la politique hitlérienne et dans la description de la personnalité retorse et passionnée du chef nazi, laisse un goût d'inachevé. Il faut souhaiter que le volume sur la guerre sorte plus résolument des sentiers battus, affirme, avec une audace que John Lukacs déploie dans un relatif désert depuis une trentaine d'années, que Hitler a failli mettre la planète, et pas seulement la France, échec et mat en mai 1940, que Churchill l'en a empêché d'extrême justesse et que le conquérant a veillé personnellement sur la France pétainiste pour y limiter autant que faire se pouvait la résistance, pour ne parler que des premières campagnes et de leurs conséquences. Il faut souhaiter aussi que les Propos de 1941-42 récemment réédités, utilisés dans ce livre, assez classiquement, pour approcher les comportements de Hitler envers la gent féminine et préciser certains points de ses années de jeunesse, soient exploités pour affiner nos idées sur sa stratégie et ses espoirs, au fil de l'accumulation des défaites et des nuages. Ullrich sera attendu aussi sur la croissance numérique du mouvement SS et son investissement croissant de l'Etat : sera-t-il enfin regardé comme un outil entre les mains de Hitler ou ce nouveau livre resservira-t-il une énième version des fables sur son autonomisation croissante et sur la croissance parallèle des ambitions personnelles de son chef Himmler ?
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 30/01/17