François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Churchill et la France
HITLER A LA TRAPPE, ENCORE UNE FOIS !



Churchill et la France, de Christian Destremau, Paris, Perrin, 2017.


HITLER A LA TRAPPE, ENCORE UNE FOIS !

Churchill et la France, de Christian Destremau, Paris, Perrin, 2017.

Christian Destremau poursuit une oeuvre consciencieuse de chercheur indépendant, jalonnée par une biographie de Louis Massignon (1995), un livre sur la connaissance du nazisme par ses ennemis au cours de la guerre (Ce que savaient les Alliés, Perrin, 2007), une étude sur Le Moyen-Orient pendant la SGM (Perrin, 2011) et une biographie de Lawrence d'Arabie (Perrin, 2014). Ses recherches l'ont souvent amené à croiser Churchill et à traiter de la France, sous divers angles : le voilà bien armé pour étudier leurs rapports.

Il le fait avec une profondeur d'analyse qu'on ne rencontre pas toujours dans la littérature sur le sujet, au demeurant restreinte. Elle se cantonne souvent dans le pittoresque des disputes entre Churchill et de Gaulle, moyennant une allusion, de loin en loin, à leur admiration réciproque. Ici l'analyse géopolitique ne perd jamais ses droits : l'attitude de Churchill, lorsqu'il mesure son soutien à de Gaulle tout en tenant bon devant ses ruades, est expliquée principalement non par un conflit de caractères ni par l'égoïsme britannique, mais par les nécessités du rassemblement le plus large possible contre Hitler.

Par ailleurs, Destremau écrit des pages fortes et nuancées sur les sentiments de Churchill envers la France. S'il a une grande admiration pour Napoléon et un faible pour Jeanne d'Arc, le fait qu'il séjourne souvent dans leur pays tient à la proximité géographique et au besoin de soleil, conjugué avec celui de fuir son foyer. Ses parcours sont étroits, géographiquement et plus encore socialement : les châteaux et les villas des aristocrates et des milliardaires tiennent la vedette et les contacts avec le peuple sont inexistants, avant comme après la Seconde Guerre mondiale. Le reste est affaire de conjoncture internationale. La puissance française qui n'a pas été encouragée, dans les années 20, à se croire tout permis, est appelée à la rescousse dès l'arrivée au pouvoir de Hitler : Churchill se met à vanter à tout propos son armée, considérée comme une bonne assurance contre une trop forte expansion de l'Allemagne, cependant qu'elle dispense le Royaume-Uni de développer la sienne. Du coup, le désastre de 1940 provoque un sérieux désamour. Le Vieux lion exhale, du moins dans ses conversations avec ses proches, un mépris profond pour la nation qui a déserté la lutte contre le nazisme après s'être effondrée au premier choc et il le manifeste aussi dans sa politique. Refusant d'assimiler la France libre à la France, il cherche surtout à s'appuyer sur Vichy, sans grande illusion sur les services qu'il peut en attendre.

C'est là que je mettrai à mon tour des nuances. Tout d'abord Destremau, qui n'a jamais écrit sur le Troisième Reich, semble en avoir une vision classique et courte. Il répercute même, p. 176, l'idée répandue mais fausse que son chef a été "élu démocratiquement" (alors que lui-même et son parti n'ont jamais dépassé 37% des voix, avant la prise du pouvoir). Il n'évoque nulle part Mein Kampf, sauf pour dire, de façon probablement inexacte, que Churchill l'a lu "très tôt" (il l'a fait probablement vers la fin de 1932). Or le sujet "Churchill et la France" appellerait une mise en évidence du traitement très différent que le manifeste du nazisme réserve aux deux pays concernés : Hitler écrit en toute netteté qu'il compte écraser la France et s'allier avec l'Angleterre. Or si Churchill est isolé, sur la scène anglaise, pendant la plus grande partie des années trente, c'est bien parce que les appeasers, de concert avec la majorité des élites anglaises, sont sinon séduits, du moins rassurés par ce chant de sirène. Témoin l'accord naval anglo-allemand de juin 1935, longtemps sous-estimé dans le récit de ces années (il est le digne pendant de la passivité occidentale devant la remilitarisation de la Rhénanie, ou de l'abandon de la Tchécoslovaquie à Munich et, étant antérieur à ces deux reculades, il leur sert de matrice). Si Destremau en souligne l'importance, il ne l'analyse pas dans son contexte international : il serait le fruit, non des manoeuvres de subornation de Hitler, mais d'un égoïsme cocardier qui dicterait à la Grande-Bretagne, à l'égard de la France, une attitude faite de déloyauté et de "condescendance aristocratique". Churchill s'y opposerait mollement, à la fois, croit-on comprendre, parce qu'il partagerait au moins un peu l'attitude de ses collègues conservateurs, et parce qu'il aimerait revenir au gouvernement. Seul ce dernier trait est véridique; encore conviendrait-il de le présenter avec exactitude : s'il est un appétit qui ne tenaille pas alors Churchill, c'est bien celui du pouvoir pour le pouvoir. Il ne brigue qu'un poste en rapport avec la défense nationale et compte, à partir de là, muscler la politique anglaise vis-à-vis de l'Allemagne, comme il le tentera pendant toute la drôle de guerre à partir du strapontin de l'Amirauté, enfin concédé par Chamberlain.

La sévérité de Churchill envers la France préexiste d'ailleurs au désastre de 1940, d'après l'auteur qui fait grand cas (p. 202) d'une phrase du discours adressé par Churchill au peuple américain le 17 octobre 1938. A Munich, dit l'orateur, la France a perdu son "bon renom" : cette "flèche du Parthe" n'était "sans doute pas nécessaire". Mais c'est celle de Destremau, ici, qui est superflue ! Munich est pour Churchill une lâcheté équitablement partagée des deux côtés du Channel et il est moins "égoïste national" que jamais. Eternel optimiste, c'est par amour qu'il châtie, pour faire mesurer la portée des défaillances et en appeler au ressaisissement, dans les deux pays.

Sur un plan plus anecdotique, Destremau sacrifie au préjugé selon lequel Churchill a développé avec le général français Georges des liens d'amitié précoces, alors qu'il n'a fait sa connaissance qu'en août 1939, lorsqu'il s'est fait inviter pour une visite sur la ligne Maginot. Le récit de son assistance aux manoeuvres françaises de 1936 indique au contraire qu'il a été reçu et accompagné par Gamelin.

Destremau survole certains épisodes essentiels, sans doute parce qu'il les estime trop connus, alors que précisément on attendrait de l'auteur du premier livre sur les rapports churchillo-français qu'il les revisite attentivement. Ainsi du retour de Churchill au gouvernement, le 3 septembre 1939. On a l'impression qu'il coule de source : Hitler attaque, l'appeasement est effacé comme par une ardoise magique et un vieux guerrier retrouve tout naturellement son poste de 1914 à l'Amirauté. Pas un mot n'est dit de l'essentiel, la mise en place d'un cabinet de guerre où certes Churchill figure, mais au milieu de sept appeasers : sept nains qu'il va s'acharner à faire un peu grandir, sans grand succès. Ce jeu est presque complètement passé sous silence de même que les tentatives churchilliennes de s'appuyer sur la France pour forcer la main de ses collègues. Voilà qui conduit à marches forcées vers la surprise de Sedan... après que la nouvelle et essentielle étape de la promotion de Churchill, sa nomination au poste de premier ministre, eut été elle-même expédiée en quelques lignes sagement traditionnelles : il bénéficie du fiasco de Chamberlain en Norvège "dont il est lui-même le principal responsable" (comme si Gulliver n'avait pas été entravé pendant des mois par les lilliputiens dans la préparation du coup, et autorisé à le tenter dans l'improvisation la plus totale, parce que Hitler avait frappé le premier) et des "hésitations de lord Halifax qui, en théorie, devait être le successeur de Chamberlain". C'est méconnaître qu'alors Chamberlain et Halifax se disputent, sous le masque d'une politesse glacée, comme des chiffonniers, et que Churchill surgit comme un troisième larron, en faisant assaut d'amabilités vis-à-vis de l'un comme de l'autre.

Le succès foudroyant de l'offensive allemande surprend tout le monde car la solidité de l'armée française était une opinion universellement partagée... mais dans cet ensemble Churchill est présenté comme spécialement fautif car spécialement confiant dans les généraux français. C'est ici que l'absence de tout regard au-delà du Rhin se fait le plus dommageable. Car tout ce qu'on a dit sur la révolution des blindés manoeuvrant en larges masses, appliquée par l'Allemagne seule tandis que l'adversaire en restait à la doctrine de 1918 du char accompagnant l'infanterie, méconnaît la différence principale entre 1918 et 1940 : la présence à la tête de l'Allemagne d'un pouvoir ferme, résolu, constant dans des objectifs caressés à loisir, passé maître dans l'art de la surprise et disposant à sa guise de tous les leviers civils et militaires. En d'autres termes, Hitler savait mieux que personne que l'armée française ne pouvait être vaincue, du moins par la sienne, si ce n'est par KO dans les premières secondes du premier round. La mise sur pied de dix divisions blindées et le rodage de cette arme en Pologne étaient, de ce point de vue, un simple détail d'exécution. L'important était la création d'une atmosphère dans laquelle l'Allemagne apparaissait comme un gagne-petit, terrorisé à l'idée d'affronter la France sur terre et l'Angleterre sur mer, et plaçant tous ses espoirs dans une "bataille des neutres", c'est-à-dire une mainmise progressive sur ses petits voisins. Il fallait que, le 10 mai, Hitler ait l'air de ne s'en prendre, après l'Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, le Danemark et la Norvège, qu'à la Belgique et aux Pays-Bas, en sorte que l'adversaire place à son tour sa mise sur une seule carte : la contention de l'offensive le plus loin possible dans ces pays, et l'émergence consécutive, pour un Hitler stoppé dans son aventure, de difficultés politiques gigantesques. C'est si l'adversaire se précipitait tête baissée en Belgique, et seulement à cette condition, que se dessinerait la possibilité d'un coup allemand mortel dans la région de Sedan. Et c'est ce qui advint. Si on tient à ne pas faire de Churchill un portait trop hagiographique, c'est son parfait aveuglement devant ce processus qu'il conviendrait avant tout de relever. La cécité était certes universelle, mais précisément Winston était censé être le veilleur perçant à jour les ténèbres. Quant à de Gaulle, écrivant le 10 mai à son Yvonne qu'il pensait que l'heure de la "grande attaque" sonnerait "un peu plus tard", il n'était pas plus perspicace.

La performance de Churchill commence le 15 mai, lorsque l'annonce de la percée de Sedan lui inspire une série de gestes salutaires qui vont frustrer in extremis Hitler d'un triomphe absolu. Si la place manque pour les résumer ici, il convient de montrer le peu de pertinence des reproches que croit devoir lui faire Destremau. Il semble d'après lui tarder à comprendre la révolution des blindés et n'abandonner ses préjugés antérieurs qu'à reculons; le facteur principal de ce retard serait la vanité. En réalité s'il fait flèche de tout bois pour tenter de faire croire aux Français que tout n'est pas perdu, il mesure parfaitement la gravité de l'heure. A preuve, son discours radiodiffusé du18, dont Destremau isole quelques phrases sur la possibilité de contre-attaques, exagérément confiantes mais de bonne guerre pour éviter une débandade (p. 220-221). Pire, Churchill serait alors obnubilé par "sa place dans l'Histoire" : l'historien ne peut écrire cela que s'il oublie que cet homme pare à chaque seconde au plus pressé pour qu'un autre homme échoue au dernier moment dans l'application complète d'un programme délirant et effrayant, après avoir pris de court toute une planète.

Un parent pauvre du livre est la crise qui se déroule entre le 24 et le 28 mai, à la fois sur le champ de bataille, au sein des deux principaux gouvernements alliés et dans leurs relations. Destremau indique à juste titre, de façon encore trop rare, que Churchill dans un premier temps sacrifie son armée de terre sur l'autel de l'alliance avec la France, en se refusant à envisager son embarquement. Cependant il omet complètement le facteur qui permet tout de même l'évacuation : la suspension de l'offensive hitlérienne par un fameux "Haltbefehl" entre le 24 et le 27 mai. En lieu et place, c'est le général Gort qui est censé, en désobéissant, avoir ordonné un "repli vers les ports". Sur les empoignades entre Churchill et Halifax au sein du cabinet de guerre, à raison de trois réunions par jour les 26, 27 et 28 mai, il faut se contenter d'une allusion rapide et inexacte : "C'est dans les jours qui suivent qu'ont lieu les trois réunions de Cabinet dramatiques qui, depuis, divisent les historiens" (suivant quelles lignes, mystère; d'autre part ces débats, loin de "diviser les historiens" depuis toujours, avaient été niés avec aplomb dans les mémoires de Churchill, n'ont été révélés que par l'ouverture des archives du cabinet, en 1971, et ont pris quelques décennies de vacances supplémentaires avant d'arriver au centre des discussions). De façon très surprenante, Destremau attribue la "première attaque" à Chamberlain qui accuserait Churchill d'une présentation "totalement trompeuse" de la situation. Or une telle imputation ne figure pas dans les documents, cités d'ailleurs sans précision (comme souvent dans le livre). En réalité c'est Halifax qui, dès le 26, a dégainé en souhaitant qu'on s'enquière des conditions allemandes de paix, ce à quoi Churchill s'est opposé très péniblement avant de clore la discussion le 28, non pas sur une décision, mais sur le constat qu'il fallait avant de statuer connaître le bilan de l'évacuation par Dunkerque... moyennant quoi la discussion sur l'opportunité de s'enquérir des conditions allemandes ne revint jamais à l'ordre du jour.

En reprenant les minutes du cabinet, désormais aisément accessibles en ligne ( http://www.nationalarchives.gov.uk/cabinetpapers/cabinet-gov/cab65-second-world-war-conclusions.htm#Cabinet%20Conclusions%201939%20to%201945 ), j'ai trouvé l'origine probable de l'erreur ci-dessus. Lors de la réunion du 27 mai à 16h 30, Chamberlain parle bien d'une "présentation trompeuse" de la situation militaire ((the completely misleading account of military operations in Northern France) mais il impute la tromperie... aux Français, en l'expliquant par leur souci de mettre la défaite sur le dos des Anglais pour mieux justifier un abandon de la lutte. C'est là un discours qui tend, par d'autres voies, aux mêmes conclusions que celui de Churchill et l'un des signes qui montrent que, après deux jours d'âpres débats où il avait plutôt tendance à compter les points, l'ancien premier ministre commence à prendre parti pour le nouveau dans son match avec Halifax. Le contresens de Destremau est dû soit à une lecture rapide, soit à la consultation d'un texte incomplet, et dans tous les cas au préjugé qui porte beaucoup d'auteurs à prêter indûment à Winston des discours irréalistes.

Pendant toute cette période et jusqu'à la fin de juin 1940, la seule question qui se pose au Royaume-Uni est, à en croire l'auteur, non pas la comparaison des avantages et des inconvénients d'un rétablissement de la paix avec l'Allemagne, mais la sauvegarde des moyens de sa propre défense (comme si l'envie de l'Allemagne d'assaillir la Grande-Bretagne ne faisait aucun doute). La francophilie brouillonne de Churchill et son souci de lustrer son image "devant l'Histoire" dégarniraient les défenses de son pays en faveur d'un allié en perdition, s'il était suivi; mais heureusement d'autres dirigeants, principalement militaires, sauvent l'essentiel par leur bon sens, leur courage à lui tenir tête et, au besoin, leur indiscipline. C'est ici que la carence dans la prise en compte des intentions hitlériennes en général et de Mein Kampf en particulier limite drastiquement l'analyse. La proposition hitlérienne d'une "alliance aryenne" rendant l'intégrité de la puissance britannique non seulement tolérable à l'Allemagne, mais indispensable à ses desseins, est-elle sincère ? ou n'était-elle que poudre aux yeux destinée à masquer la reprise pure et simple par le Troisième Reich du Drang nach Westen, de la folie des grandeurs maritimes et de l'anglophobie de Guillaume II ? Il va de soi que la propagande churchillienne, pendant et après la guerre, développe le second terme de l'alternative, faisant durablement de Hitler un Icare en proie à l'hubris et un fou épris de domination mondiale. Cependant l'idée progresse, depuis quelques décennies, que son racisme était sincère et passait par un compromis durable avec l'autre "grande puissance aryenne", en bornant à l'Europe les ambitions territoriales de l'Allemagne. Il y a donc fort à parier que Churchill, sans jamais pouvoir l'avouer, était un lecteur conséquent de Mein Kampf et mettait sciemment l'adversaire au défi de débarquer dans son île, en sachant que cela bouleverserait ses plans de fond en comble et dresserait irréparablement l'Amérique contre lui.

Les passages du livre sur les débuts de la France libre sont parmi les moins réussis et les moins au fait des recherches récentes. La journée du 18 juin est carrément passée sous silence alors que depuis 1990 tous les auteurs sérieux mettent l'accent sur les difficultés du Général à trouver le chemin de la BBC et l'aide intermittente de Churchill à cet égard, d'une part, et d'autre part sur les nombreuses corrections subies par son texte, sous la férule anglaise, pendant toute la journée et une bonne partie de la nuit. Il s'agit en fait d'une nouvelle manche du duel Churchill-Halifax, dans une nouvelle passe où le premier ministre a toutes les peines du monde à éviter que l'abandon français soit suivi de près par celui de son pays.

Les imperfections ici relevées ne doivent pas être reçues comme une incitation à négliger ce travail, mais plutôt à creuser son sillon.
 
 
Note: Aucune note
(0 note)
Ecrit par: François Delpla, Le: 10/02/17