François DELPLA

 
Rss Quand Théophraste surclasse Edmond et Jules
Prix littéraires : quand Renaudot surclasse Goncourt



Deux romans français sur le nazisme viennent d’être simultanément primés. Ils convergent dans le constat que la bête n’est pas morte. Pour Olivier Guez (La disparition de Josef Mengele, Grasset, prix Renaudot 2017), il suffit de deux générations pour qu’elle se réveille, d’après la dernière page du livre. Pour Eric Vuillard (L’ordre du jour, Actes Sud, prix Goncourt 2017), elle est là en permanence et se nomme le patronat –une assertion martelée à toutes les pages ou presque. Or la bête est bien morte, et c’est plutôt de son fantôme qu’il faudrait se débarrasser.
Le premier erre, malgré tout, moins que le second, puisque Guez parle d’histoire et Vuillard, seulement, de ce qui perdure. Pour ce dernier aucun individu ne compte car tous sont pris dans une glu, celle du capitalisme et de sa soif de profits, indifférente à la valeur morale des moyens mis en œuvre pour les accumuler. Chez Olivier Guez, deux personnes font l’objet de toutes les attentions : Josef Mengele, un biologiste aux débuts brillants qui vit entre 1945 et 1979, date de sa mort par épuisement de ses raisons de vivre, un calvaire de plus en plus insupportable, et Adolf Hitler qui, en incarnant l’espoir de sa patrie à grand renfort de simplisme racialiste et de talent politique, l’a détourné tout ensemble de la rigueur scientifique et de la rectitude morale.
L’historien a peu à dire sur le premier livre et laissera la critique… aux critiques. Le montage est intelligent, les formules souvent heureuses. A part sur quelques détails importants (Schacht ne devient pas en même temps président de la Reichsbank et ministre de l’Economie mais la première promotion est antérieure d’une année, riche en mutations qui créent pas à pas les conditions de la seconde ; la morphinomanie de Göring, contractée pendant une hospitalisation consécutive à ses blessures du putsch de 1923, n’est pas attestée durant le Troisième Reich), l’unique reproche est une vision datée du nazisme, focalisée sur la violence, la terreur et le cynisme sans faire de place à la séduction. Ni à l’intelligence, si ce n’est de façon négative : ce ne sont pas les nazis qui sont futés mais leurs dupes qui sont stupides, à moins que l’appât du gain et des places ne paralyse leur entendement.
Autant la documentation d’un tel récit est rudimentaire, se bornant à quelques synthèses antédiluviennes (plus proches de Bullock ou de Shirer que de Kershaw, ou même de Fest) et à une poignée de documents (principalement les mémoires de Kurt von Schuschnigg), autant le travail d’Olivier Guez en amont de sa rédaction mérite d’être salué et apprend beaucoup aux historiens eux-mêmes, s’ils n’étaient pas spécialisés dans l’exil des nazis et probablement même s’ils l’étaient. Car si Mengele avait bel et bien disparu et si sa mort était restée ignorée pendant une dizaine d’années, on savait depuis 1990 environ qu’il s’était noyé en 1979. Il n’y avait qu’à suivre cette piste pour reconstituer avec précision son parcours, ce qu’a fait le premier, à ma connaissance, Olivier Guez en allant sur place et en faisant parler les lieux comme les témoins.
Il en ressort que la survie en liberté, malgré des traques intermittentes, du bourreau médical d’Auschwitz, doit moins à une solidarité de groupe des réfugiés SS qu’à la fortune familiale, assise sur une firme qui, tout en portant le nom de Mengele, prospérait tout au long du prétendu miracle allemand et de trois décennies passant pour glorieuses. L’entreprise finançait à distance son mouton noir tout en achetant sa discrétion, et entretenait avec lui une correspondance suivie, grâce à deux chaperons successifs qui veillaient sur lui de près et le faisaient déménager en temps utile. D’où une insécurité matérielle et morale croissante, doublée d’un amer sentiment d’injustice. Le sort d’Eichmann, fréquenté de loin en Argentine, avait de quoi effrayer Mengele tandis que l’impunité et la prospérité, en RFA, de tant de complices à commencer par son patron scientifique et criminel, le généticien Othmar von Verschuer, pouvait à bon droit lui inspirer le sentiment d’être persécuté et de payer pour tout le monde.
Sur le plan historique, cette prose appelle des précisions : date et lieu des entretiens, estimation de la fiabilité des témoins, teneur des documents familiaux dont peu sont cités entre guillemets, etc. Les extrapolations sur sa vie sexuelle ou onirique sont heureusement rares, et clairement distinctes. Certaines affirmations mériteraient d’être développées et étayées, comme l’espoir qu’auraient nourri les exilés, dans les années 50, d’un retour en grâce politique après une guerre nucléaire est-ouest, sous la conduite d’un nouveau Führer nommé Juan Peron. Mais surtout, on eût aimé que le livre s’arrêtât une page plus tôt, car un paragraphe conclusif absolument superflu inscrit l’aventure de Mengele au confluent d’une crise de la société occidentale et d’un arrivisme individuel sans scrupules.
Lisons de confiance tout le reste, et ce sont des dizaines de relations interpersonnelles qui nous viendront à l’esprit : la fascination exercée par Hitler sur un étudiant qui avait dans sa giberne un prix Nobel de médecine avait dû posséder de manière similaire ou comparable Heidegger, Schmitt, Speer, Breker, Riefenstahl, Schacht, Lorenz, Jodl ou Rommel, ou encore la pléiade de brillants esprits étrangers, de Hamsun en Lovecraft, de Lindbergh en Degrelle (et j’ajouterai aujourd’hui volontiers, dans la catégorie politique, Pierre Laval), qu’Arnaud de la Croix portraiture dans son récent Ils admiraient Hitler, préfacé par votre serviteur.
Oui, la bête est bel et bien trépassée en 1945 mais les conditions de son apparition restent fort nébuleuses, en raison d’un déficit de courage politique et intellectuel. Si la dénonciation du patronat reste toujours, en la matière, aussi inféconde, la destinée d’un savant raté, issu de la bourgeoisie d’affaires, est des plus instructives.
 
 
Note: Aucune note
(0 note)
Ecrit par: François Delpla, Le: 11/11/17