François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Le Hitler de Sebastian Haffner

UN LIVRE CHARNIERE




Sebastian Haffner, Anmerkungen zu Hitler, Munich, Kindler, 1978, tr. fr. Un certain Adolf Hitler, Grasset 1979, rééd. Perrin 2014 avec une présentation de Jean Lopez sous le titre Considérations sur Hitler

https://www.amazon.fr/Certain-Adolf-Hitler-Seb…/…/2246008638

Ce livre de 1978 n'est pas encore discuté comme il le mériterait.

Voici ce que j'en disais dans la bio de 1999 (la pagination est celle de l'édition Grasset) :

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(...) , les raisons qui poussent à antidater la conversion de Hitler à ses idées fondamentales sont transparentes. Plus elle était précoce et plus on va pouvoir l'attribuer à des influences vulgaires et mal assimilées – la littérature antisémite des kiosques de Vienne, voire de Linz, ayant ici une place de choix. De là à dire qu'elles étaient innées, donc infernales, la distance est courte, et elle est franchie subrepticement par un bon nombre d'auteurs, qui ne situent même pas cette conversion. Ainsi, entre cent exemples, l'un des essayistes les plus estimés, Sebastian Haffner, tout en notant un changement dans la personnalité de Hitler à l'automne de 1919, le trouve « plus apparent que réel », et écrit qu'après comme avant il n'était qu'un raté (Versager), « certes de grand style ». Ceux qui voient le principal basculement de sa personnalité après la Première Guerre mondiale ont été longtemps minoritaires. Mais quelques-uns, à mon avis, poussent trop loin en l'attribuant aux traumatismes que constituèrent, en avril 1919, les cruautés de la dictature rouge à Munich ou même, en septembre 1931, le suicide de Geli.
(...)



Sebastian Haffner (1907-1998) est un journaliste antinazi que l'exil a momentanément anglicisé : c'est à titre de correspondant de l'Observer qu'il est revenu en Allemagne dans les années 50, avant de trouver sa place dans la presse de RFA, à partir de 1961. Après plusieurs essais sur l'histoire allemande, c'est en 1978 qu'il livre sa vision du nazisme et surtout de son chef, par ses Remarques sur Hitler. Cette synthèse, appréciée du public et des spécialistes, est la plus courte. Sans doute aussi la meilleure : celle qui tient ensemble le plus d'aspects du personnage, en les éclairant par les plus fondamentaux de ses propos. C'est aussi un bel objet d'histoire, dévoilant les acquis et les impasses de l'hitlérologie au moment de sa parution.
Haffner s'étend à peu près autant sur les côtés positifs et négatifs du personnage, tout en concluant à la domination et au triomphe des seconds. Son Hitler est un génie politique et militaire, qui a de ses mains gâché son œuvre. Mais si sa vie est divisée en quatre parties fondamentalement distinctes – trente ans d'obscure médiocrité, dix de ratages, dix de réussites éclatantes, cinq de gâchis et de destruction –, l'unité du personnage est aussi nettement affirmée que sa dualité. Le fin mot de l'aventure est la médiocrité de son héros. Ses succès ne sont obtenus que sur des moribonds – Weimar, la SDN, la France. C'est donc un charognard : si ses victoires s'expliquent par un sûr instinct politique, c'est celui « non de l'aigle, mais du vautour ». Ce qui suffit à le distinguer radicalement des grands Allemands, épris de durée et de continuité, que sont Luther, Frédéric II ou Bismarck, bref à l'éliminer radicalement de l'histoire allemande. Et l'auteur de gloser, d'autant plus lourdement que le reste de l'ouvrage ne comporte guère de répétitions, sur la volonté qu'il prête à Hitler de « détruire l'Allemagne ».
Par là, Haffner mérite une critique qu'à ma connaissance personne ne lui a faite – les recensions défavorables lui reprochant surtout le ton trop laudateur de ses passages sur les « réalisations ». Il affirme en dépit d'informations contraires nombreuses et accessibles que Hitler ne préparait pas sa succession. Le comparant en particulier à Napoléon, Lénine et Mao, il note que tous trois s'étaient souciés de la transmission de leur héritage et il passe sous silence les dispositions prises dans le même sens par Hitler. Il nie même farouchement qu'il y en ait eu... Cet ennemi déclaré des fonctionnalistes leur fait le cadeau de pousser au paroxysme l'idée que le nazisme était un « hitlérisme » et que rien d'autre en Allemagne ne comptait, sinon la paralysie générale du sens critique devant les fameuses « réalisations ». Il pousse également à l'extrême, voire à l'absurde, l'idée que Hitler était double. Ainsi, l'antisémitisme serait une « bosse » cohabitant avec son sens politique comme un hostile voisin de palier.
En d'autres termes, lorsqu'il livre la quintessence de ses pensées sur le dictateur qui a scellé son destin, Haffner se conduit en digne contemporain de Stern et du dernier Friedländer : il concède que Hitler réalise, mais à peine l'a-t-il écrit qu'il s'empresse de préciser, sans l'expliquer, qu'il détruit d'une main ce qu'il a construit de l'autre. Si sa vie est une alternance de succès et de revers, les uns sont inscrits dans les autres, et si Haffner ne fait aucune allusion à l'histoire psychanalytique dont les hautes eaux sont contemporaines de son essai, la fascination de la mort et de la destruction est en filigrane presque à chaque page. Elle n'affleure guère qu'au chapitre sur le génocide. Hitler est assimilé à un serial killer : ses propos de table étaient pleins d'entrain à partir de 1942, en dépit des mauvaises nouvelles du front, parce que celui qui les proférait « pouvait désormais cultiver le plaisir du meurtrier qui abandonne toute retenue, tenant sa victime et pouvant en faire tout ce qu'il veut » (p. 221).
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En d'autres termes encore, Haffner s'approche de beaucoup de vérités (la psychose de Hitler, ses talents, sa centralité dans son propre régime) mais gâche sa synthèse par un certain nombre d'affirmations bien peu étayées : sa joie de tuer, sa haine des Allemands, son aspiration démente à la domination du monde...
Le caractère réaliste et raisonnable de l'offensive de mai 1940 et de ses buts ("la paix sur le sable de Dunkerque" -pour reprendre l'expression du général Jodl à Nuremberg-, plus que péniblement évitée par un Churchill jusque là bien en peine de convaincre ses compatriotes, et vierge dans la fonction de premier ministre) échappe complètement à l'observateur, qui ne pouvait certes bénéficier des apports des deux John, Lukacs et Costello (1990-91).

Un symptôme : Churchill est à peine mentionné dans l'ouvrage, et pas avant l'année 1944 !
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 17/11/17