François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Hitler et la France



Ce livre aborde un sujet quasiment neuf : la part personnelle de Hitler dans le traitement de la France par le Troisième Reich. Il s’inscrit d’autre part dans un mouvement pendulaire de grande amplitude : le dépassement progressif, depuis les années 1990, de la "révolution paxtonienne".

L’historien Robert Paxton, en 1972, s’était en effet inscrit en faux contre l’idée, jusque là dominante sous une forme ou sous une autre, que Vichy était une marionnette de l’occupant allemand. Le chercheur américain voyait au contraire dans le gouvernement du maréchal Pétain une entité relativement autonome, à la recherche d’une politique de collaboration. L’Allemagne aurait accueilli ces offres avec réserve, pour finalement ne pas donner suite. En 2004, Philippe Burrin avait noté que, chez Paxton et ses disciples, l’occupant passait à l’arrière-plan et devenait flou. L’un des mérites de ce livre est de lui rendre toute sa netteté.

L’entre-deux-guerres


L’auteur commence par présenter en détail la genèse des idées du Führer sur la France et de ses intentions la concernant. Ses idées se forment dans une ambiance pangermaniste : les plus radicaux des conseillers de Guillaume II étaient partisans d’un abaissement drastique de la puissance française pour que celle de l’Allemagne se déploie plus à l’aise. Mais Hitler, nourri de ce brouet, en cuisine une version beaucoup plus épicée que le tome 2 de Mein Kampf, en 1926, dévoile pour la première fois : il faudra terrasser la France dans une opération militaire à titre de préface d’une expédition vers l’est, qui seule permettra à l’Allemagne de conquérir son "espace vital", aux dépens de peuples slaves. Au passage, la folie de Hitler apparaît, étroitement corrélée à son fantasme du "Juif ennemi du genre humain". La place d’Adolf Hitler dans les projets du nazisme est présentée comme tout à fait centrale, ce qui pourrait paraître un truisme mais fait encore largement figure d’hérésie, en raison de l’imprégnation "fonctionnaliste" des travaux sur le Troisième Reich depuis le début des années 1960. Il en va de même de la place de Hitler dans les décisions politiques et militaires concernant le grand pays voisin. Faisant fi des analyses fonctionnalistes qui l’ignorent ou la minorent, Cointet la présente comme essentielle et cela marque un très grand progrès, notamment par rapport aux vues de Robert Paxton.

Cointet affirme d’ailleurs à juste titre que son ouvrage n’a guère de précédents. Car l’un des rares à chasser sur les mêmes terres était celui d’Eberhardt Jäckel Frankreich in Hitlers Europa - Die deutsche Frankreichpolitik im Zweiten Weltkrieg, Deutsche Verlag-Anstalt, Stuttgart, 1966 (tr. fr. La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968), mais Jäckel (élogieusement cité par Cointet pour ses travaux sur l’idéologie hitlérienne) passait rapidement, dans ce livre, sur la préhistoire de l’Occupation et sur les conceptions du Führer.

Il en va de même de sa stratégie des années 1933-1939. Cointet est l’un des tout premiers à indiquer nettement, et de façon détaillée, que le projet guerrier de Hitler contre le grand voisin de l’ouest, certes dissimulé pendant toute cette période, n’avait été perdu de vue à aucun moment et que la France s’était laissé endormir par de belles paroles de réconciliation. Elles étaient prodiguées notamment par Otto Abetz (animateur d’un comité de chaque côté du Rhin), à seule fin de gagner du temps pour la préparation de l’offensive. Hitler "joue au chat et à la souris", "abat ses cartes", escompte que dans la guerre "la France sera la première abattue, et cela définitivement" (p. 102). Il faut encore un certain courage aujourd’hui pour enfoncer ces portes, après des décennies de formulations vagues, frileuses et agnostiques (on se passerait en revanche d’un rapprochement expéditif et peu convaincant, p. 71, avec les "méthodes léninistes de prise du pouvoir").

Il me semble cependant que les portes ne sont qu’à moitié ouvertes et doivent l’être davantage. Ainsi, dans la citation de la page 102, l’intention de frapper la France n’est que conditionnelle : elle sera écrasée si et seulement si, de concert avec Londres, elle déclare la guerre après l’agression nazie contre la Pologne. Or pourquoi ne le ferait-elle pas, et pourquoi Hitler l’espérerait-il ? Il a bel et bien, dans son jeu félin, acculé la souris à s’exposer et la brutalité même de son comportement vis-à-vis de la Pologne interdit sinon toute hésitation (la déclaration de guerre survient avec un retard suspect, le 3 septembre en fin d’après-midi, pour punir une agression matinale du 1er, après maintes tentatives de palabres), du moins toute abstention. Hitler s’est donc bel et bien fait sciemment déclarer la guerre par la France en lui barrant toute autre issue, au plus mauvais moment pour elle et au meilleur pour lui, afin de lui porter au printemps suivant un coup qui l’anéantisse en tant que grande puissance... pour mille ans. C’est ainsi qu’il conviendrait de raconter les choses, même si cela n’a point encore été fait. Cointet en vient même à reproduire des contre-vérités classiques, par exemple p. 103 quand il dit que Hitler "n’avait pas prévu le redressement français et le ressaisissement de l’opinion au lendemain de Munich".

Il en avait besoin, puisqu’il voulait la guerre ! Mieux : il avait lui-même par petites touches été le chef d’orchestre de ce ressaisissement, à partir de son discours de Sarrebruck, le 9 octobre [1] .

La drôle de guerre et les combats de mai-juin 1940

Cointet aborde alors un paysage historiographique modelé depuis bientôt vingt ans par un livre de Karl-Heinz Frieser. On peut résumer celui-ci en quelques traits ( et renvoyer pour les détails à d’autres pages de ce site, et à une intervention de Frieser dans la presse allemande en 2010) :

- Hitler est présenté par Frieser comme un gamin honteux d’avoir fait une grosse bêtise, en provoquant une déclaration de guerre ; un plan providentiel du général von Manstein le sauve in extremis du désarroi dans lequel il avait sombré après avoir vaincu la Pologne ;

- malgré l’excellence de ce plan l’Allemagne remporte une victoire beaucoup plus facile, rapide et complète que prévu, grâce à une chance insolente, à des erreurs imprévisibles du commandement adverse et à l’insubordination des chefs de blindés, qui vont de l’avant en dépit des ordres d’une hiérarchie affolée par leur audace.

Loin de marquer un progrès, l’oeuvre de Frieser avait ramassé et aggravé les bévues antérieures. Grâce à ce livre et à quelques autres de la même époque la thèse d’une "étrange victoire allemande", sidérant non seulement ses victimes mais ses bénéficiaires, s’était imposée.

Sans mentionner cette théorie, Cointet lui tourne le dos, par exemple quand il analyse la directive hitlérienne du 9 octobre 1939 [2]. Il en retient surtout (p. 110) que l’offensive préparée a pour but "d’ôter aux nations occidentales la force et la possibilité de s’opposer une fois encore à la consolidation de l’Etat allemand et au développement du peuple allemand en Europe". Voilà qui indique indubitablement (mais peut-être d’une manière un peu trop allusive) que l’armée française, avant tout, est dans le collimateur. Quant à la paternité du plan victorieux, Cointet concède que la question "a pu faire débat" mais tranche que "le mérite de la décision revient à Hitler" (p. 111).

En ce qui concerne les combats, ils sont racontés rapidement, mais sans la moindre concession aux poncifs précités : "Le coup de poker fonctionne à la perfection" et la victoire marque le "triomphe d’une logistique exceptionnelle"... ce qui s’oppose diamétralement à l’idée friesérienne d’un Rommel et d’un Guderian fonçant en enfants perdus. L’offre allemande "généreuse" destinée à obtenir une paix rapide est mentionnée, ce qui reste hélas une rareté dans les travaux sur cette campagne qui manquent par là l’essentiel. Malheureusement l’auteur n’utilise pas ici la meilleure source : il s’appuie sur les mémoires de Nordling, publiés en 2002, en ignorant la percée réalisée en 1991 par Costello, découvreur d’un document beaucoup plus précis sur les conditions allemandes, transmises par Göring à Dahlerus et parvenues à Paul Reynaud le 20 mai. Du coup, l’arrêt devant Dunkerque n’est pas mis en rapport avec cette recherche de la paix et se voit réduit à la portion congrue des explications classiques (souci de ménager l’Angleterre, forfanterie de Göring, crainte d’une contre-attaque venue du sud) avec une petite préférence pour la dernière, donc pour une explication militaire.

Les pages 114 et 115 concentrent les qualités et les défauts du livre : la volonté d’affaiblir la France, tant dans les combats que dans les conditions d’armistice puis de paix, est nettement affirmée, mais la stratégie de Hitler est dite incohérente, notamment parce que les conditions de paix offertes à l’Angleterre (à en juger par un entretien avec Rudolf Hess, rapporté plus tard par ce dernier) révéleraient son "incapacité à entrer dans la psychologie profonde des peuples." Il semble tout au contraire qu’il ait bien calculé son coup, puisque selon la même source (et tout ce qu’on peut savoir ou subodorer par ailleurs) il ne réclame, après sa victoire inouïe, que le statu quo, mise à part la restitution des quelques territoires africains confisqués à l’Allemagne en 1919 (auxquels il n’a jamais semblé tenir et qui pourraient donc être abandonnés pendant les négociations, comme on lâche du lest).

Ce qui est certain, c’est que l’Allemagne ne laisse entendre à aucun moment qu’elle pourrait demander davantage, et que les ministres de Londres sont fort sensibles à ce langage à l’exception d’une poignée d’entre eux, dont le premier. Mais le nom de Churchill, rare dans le livre, est complètement absent dans ce chapitre.

Si l’historien peut à bon droit caractériser l’armistice du 22 juin entre la France (moins la dissidence gaulliste) et l’Allemagne comme une faute, c’est avant tout en raison de l’insensibilité, voire de l’hostilité, à la révolution churchillienne dont témoigne cette signature : une répudiation totale et définitive de l’appeasement britannique, qui imprégnait encore la politique de Londres pendant la drôle de guerre et n’est vaincu, de façon encore précaire, que lorsque Churchill réussit à maintenir le pays dans la guerre tout au long de l’effondrement français. En dépit de cette très fâcheuse lacune, Cointet affirme nettement une idée apparue récemment dans les études sur Vichy : Pétain et son gouvernement signent ce texte parce qu’ils sont persuadés que la résolution britannique va fléchir d’un jour à l’autre, que la paix générale sera bientôt à l’ordre du jour et que la raison commande d’arrêter une hémorragie humaine et matérielle devenue sans objet.

Voilà un clou de plus, qu’on peut espérer décisif, dans le cercueil de l’idée pétainiste largement dominante, quoi qu’on en dise, des années 50 à la fin du siècle, suivant laquelle la France épuisée ne pouvait que se retirer du jeu en espérant sourdement une victoire anglo-saxonne. Peut-être, mais ce n’est pas ce qu’elle fit ! Elle collabora au contraire, dès le discours de Pétain appelant le 17 juin à "cesser le combat", à contraindre l’Angleterre à la paix, une manoeuvre dont l’échec tint à un fil.

Les deux premières années

Les pages 194 à 198, portant sur les intentions générales de Hitler vis-à-vis de la France occupée, sont parmi les meilleures du livre. Elles montrent que les velléités de collaboration qui émaillent ces deux années, en maintenant à Vichy l’espoir d’un traité adoucissant le traitement du pays avant la fin de la guerre, ne sont que poudre aux yeux, dosée par l’illusionniste Hitler. Lequel, fidèle à sa ligne exposée dès Mein Kampf, met tout en oeuvre pour affaiblir durablement, et si possible définitivement, le pays. Son instrument principal est Abetz. Excellente aussi, la remarque suivant laquelle la déception du maréchal Keitel, le plus proche collaborateur militaire du Führer, le 8 mai 1945 lorsqu’il arrive dans la salle où doit se signer la capitulation ("Quoi ? Les Français aussi !"), reflète l’influence de Hitler sur Keitel et la prégnance dans les élites allemandes, au sein même de l’effondrement final, de l’illusion d’avoir, au moins, vaincu la France.

Le récit de la mise en oeuvre de cette politique charrie cependant force préjugés antérieurs. La vieille idée qu’Abetz avait une politique personnelle, pourtant bien entamée en 2001 lorsque Barbara Lambauer avait mis en lumière ses voyages à Berlin et à Berchtesgaden, affleure encore en maints endroits. Le fonctionnalisme aussi : par exemple,

- lorsque dans la période précédant et suivant Montoire Hitler semble se tourner vers des entreprises méditerranéennes et africaines, Cointet nous parle de la nécessité de ménager le lobby colonialiste allemand et de tenir compte des appétits italiens ou espagnols ;

- pour expliquer l’absence de toute concrétisation de ces projets, il fait grand cas des contradictions entre les protagonistes concernés.

Alors qu’il s’agit à l’évidence d’une diversion et que l’absence d’exécution est dans l’ordre des choses. Hitler a en effet, dès juillet, décidé d’attaquer l’URSS l’année suivante et Cointet fait partie des auteurs, encore trop rares, qui tirent parti du journal du général Halder pour l’affirmer sans ambages. Il ne saurait donc être question pour lui (Hitler) d’effectuer le moindre mouvement militaire qui ne soit pas une couverture des arrières de cette expédition (ce sera l’opération Marita de mars-mai 1941, sécurisant les Balkans), ou une diversion très localisée (une seule sera entreprise, par l’Afrika Korps de Rommel en Libye). Pour le reste, la diversion consistera en moulinets de sabre non suivis d’effet, et c’est tout particulièrement le cas des prétendues pressions sur Franco et Pétain pour les faire entrer dans la guerre contre les Anglais, au moment et au lendemain des rencontres d’Hendaye (le 23 octobre 1940) et de Montoire (le 24).

Si un des grands mérites de l’auteur est d’insister sur la mission confiée à Abetz de diviser inlassablement les Français, il a tort cependant de borner là son analyse en prétendant qu’il tient la balance égale entre les groupes collaborateurs, au lieu de montrer qu’il leur confie des missions spécifiques, par exemple lorsque le PPF de Doriot assassine Marx Dormoy en juillet 1941 [3] ou lorsque le MSR d’Eugène Deloncle est chargé de plastiquer la moitié des synagogues parisiennes en octobre suivant. Mais aucun de ces deux crimes n’est mentionné dans le livre.

J’ai fait grand cas du premier, sur les conseils avisés de Robert Courrier, dans mon livre sur l’assassinat de Mandel (cet événement de 1944 est un autre parent pauvre du livre de Cointet, j’y reviendrai). Hitler développe un chantage permanent sur le sort des personnalités de la Troisième République que Pétain est censé faire juger à Riom et qu’il laisse croupir dans divers lieux de détention en ne pressant nullement les magistrats instructeurs. Le meurtre de Dormoy sonne ici comme un avertissement. D’une façon générale, le ministère Darlan, qui est l’objet de ce chantage, n’est pas apprécié à sa juste valeur, du point de vue du sujet même du livre. Il est guidé par Hitler d’un bout à l’autre, notamment lors de deux comparutions de l’amiral devant le dictateur, or Hitler est censé s’en désintéresser (cf. le sous-titre p. 269) et laisser ici presque complètement à Abetz la bride sur le cou. Mais la plus grosse lacune de ces pages sur Darlan est l’absence totale du nom de Pierre Pucheu, du moins dans ses fonctions de ministre de l’Intérieur depuis l’été 1941, son passage antérieur à la Production industrielle faisant l’objet de deux mentions rapides. Or cet automne-là, celui des attentats et des otages, les uns et les autres communistes en grande partie, Pucheu est bel et bien au coeur des relations entre Hitler et la France et, tout en se croyant très patriote, se conduit en dupe docile.

Le second gouvernement Laval

Le 18 avril 1942, la chute de Darlan et le retour de Laval au pouvoir marquent la fin, du côté de Hitler, des simulacres de négociations en vue d’un traité, et le début d’une exploitation franche et directe du pays occupé, avant comme après l’occupation totale qui survient le 11 novembre 1942. Cointet commence par se demander si "Hitler a imposé Laval" et répond par la négative, en grossissant l’influence d’Abetz ainsi que la sincérité et l’importance d’un propos de Göring qui en mars avait conseillé à Laval d’attendre, pour recueillir un pouvoir plus complet. Pour décider Hitler, il n’aurait pas fallu moins qu’un télégramme de Roosevelt disant que la nomination de Laval ulcérerait les Etats-Unis et tombé dans des mains allemandes : le Führer se serait cabré devant ce défi. Cette analyse ne décolle guère de la lettre des documents et fait fi d’une question toute simple : en dehors de Laval, qui ? Il se trouve que les Allemands avaient consciencieusement usé Darlan et n’avaient fourbi d’autre successeur potentiel que Laval. Leur dictateur devait être au moins un peu d’accord, ou il faut cesser de lui donner ce titre.

La phrase "Je souhaite la victoire de l’Allemagne", prononcée à la radio par le nouveau chef de gouvernement le 22 juin 1942, avait été, écrit Cointet, "testée sur divers auditoires". Il conviendrait ici de relever que l’un des auditeurs préalables était le bras droit d’Abetz, Achenbach, le 21 juin et que le délai était suffisant pour faire retirer la phrase si elle avait déplu, comme d’autres exemples en attestent. Là encore, il est douteux qu’Abetz ait été à l’initiative, sans en référer. Il faut croire que cela arrangeait Hitler, entamant sa deuxième et décisive campagne de Russie, d’exhiber une France aussi soumise.

L’ouvrage montre bien que l’occupant en profite pour donner un grand coup d’accélérateur à la persécution des Juifs, notamment par le remplacement de Vallat par Darquier à la tête du Commissariat ad hoc. Le propos se fait ici très descriptif, loin des débats sans cesse réactivés sur le jeu plus ou moins atténuant ou aggravant de Vichy dans les déportations, et les rôles respectifs des Justes, de l’opinion publique et de l’administration dans les sauvetages.

De bonnes pages attendent ensuite le lecteur, quand il est question de l’invasion de la zone sud après le débarquement allié d’Afrique du Nord. On retrouve ici un Hitler expert à manoeuvrer, qui obtient de Vichy exactement ce qu’il veut : une invasion sans coup férir, Tunisie comprise, un maintien à la tête de Vichy d’un Pétain plus utile que jamais, un enfermement de la flotte à Toulon où il n’a plus qu’à la pousser au sabordage, un Laval de plus en plus docile et de moins en moins revendicatif, un maintien du traité d’armistice en dépit de ses énormes violations par la partie allemande. En cas de victoire allemande totale ou partielle, on voit de plus en plus se dessiner une France amputée et à jamais vassalisée.

Reste à mettre en place le dernier Vichy, cet "Etat milicien" qui va attendre le débarquement de 1944 puis essayer d’en limiter les effets ou au moins de les ralentir. Le récit se fait ici un peu rapide, et le rôle de Hitler bien flou, alors qu’on pourrait encore le cerner d’assez près, notamment dans l’assassinat de Mandel, le massacre d’Oradour, les palinodies faisant rentrer Edouard Herriot dans le jeu à la veille de la libération de Paris...

Quant à la légende née en 1964, vivace comme du chiendent et encore réactivée lors des célébrations de 2014, d’un Hitler exigeant la destruction de Paris avant son abandon, et s’enquérant frénétiquement au téléphone de l’exécution de cet ordre, Jean-Paul Cointet l’exécute comme il se détourne d’autres préjugés, sans s’appesantir mais en toute netteté (p.385-386) :

L’ordre fameux d’Hitler -médiatiquement immortalisé dans la formule "Paris brûle-t-il ?"- a-t-il été autre chose qu’un élan d’humeur ? Choltitz ne disposait pas d’explosifs en quantité suffisante pour assurer fût-ce un début de destruction ; ce faisant, il aurait fait obstacle au passage des troupes allemandes en retraite.


L’ouvrage se termine par un récit de l’agonie du pétainisme à Sigmaringen qui résume l’ouvrage de l’auteur sur la question,... et manque d’une conclusion.

Tirons-la donc : beaucoup reste à dire sur Hitler et la France... tellement que pour ma part je bornerais le sujet d’un futur livre à "Hitler et Pétain". Jean-Paul Cointet ouvre une énorme brèche alors que la recherche, depuis Paxton, s’était confinée pour l’essentiel à des considérations sur les rapports des Français entre eux, dans une vision essentiellement moralisante et souvent tributaire des enjeux politiques ultérieurs. Enfin l’Allemagne est réintroduite dans la pièce, ainsi que son régime d’une part hors du commun (par son racisme et son mépris de la vie humaine notamment), d’autre part viscéralement anti-français. A ce degré de netteté, c’est une grande nouveauté. Elle appelle bien d’autres développements, non seulement sur la période de l’Occupation, mais sur les années trente. Il s’agira de mettre au jour l’habileté de Hitler à neutraliser les dirigeants anticommunistes français, de Laval à Daladier en passant par Pétain, déjà : le chef allemand fait mine de nourrir des projets offensifs contre la seule URSS, pour solde de tout compte, et les gouvernements français, à la seule et velléitaire exception de ceux de Léon Blum, ne s’en alarment guère.

une nouvelle biographie de Pétain

Notes :

[1] cf. Delpla (François), Une histoire du Troisième Reich, Paris, Perrin, 2014, p. 256.

[2] comme je le fais moi-même longuement dans Une histoire du Troisième Reich, p. 321 à 325.

[3] L’implication de Doriot est documentée ; la commandite abetzienne est visible dans le rapprochement tout récent entre Abetz et Doriot, qui a beaucoup à se faire pardonner et ne se risquerait pas à une initiative pareille sans y être nommément incité.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 02/10/14