François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss A nos Zemmour !
A propos de : Zemmour (Eric), Le Suicide français, Albin Michel, septembre 2014


La France est malade, assurément, et ses habitants perplexes. Le délitement à mi-parcours du pouvoir de François Hollande stimule les ventes des ouvrages qui prétendent apporter une explication. Il est heureux en un sens que celui-ci, qui brasse une foule de causes et traque sur quatre décennies des symptômes de décadence, supplante en quelques jours les confessions de Valérie Trierweiler, capables tout au plus de jeter une falote lumière sur la personne privée du solitaire élyséen.

Zemmour déploie un grand art du récit, tant par son plan en cent épisodes échelonnés de 1970 à nos jours que par la façon dont il trousse en quelques pages chaque séquence. Il choisit des épisodes en général connus et les traite souvent à rebours de ce qu’on croyait savoir, sans s’interdire les rapprochements hasardeux ni les chiffres assénés à l’esbroufe qui étonnent, intriguent ou irritent, maintenant dans tous les cas l’intérêt. Mais surtout, il fait courir entre ces épisodes un fil rouge, en décrétant que les premiers, autour de 1970, ont été fondateurs et que les suivants en déroulent les conséquences inexorables.

Tout part de la disparition du général de Gaulle. Avec cependant une ambiguïté fondamentale : Reprochant aux événements de mai 1968 (cette autre source de déclin) d’avoir favorisé l’émergence d’une image tiers-mondiste et pro-arabe du Général et éclipsé son nationalisme barrésien, il réduit lui-même son héros à un grand-prêtre de la nation, et de ce pilier de toute nation que serait la famille traditionnelle. Une telle méthode implique de couper tout ce qui dépasse : que faire ainsi de la loi Neuwirth de 1967 libéralisant (prudemment) l’usage de la pilule contraceptive ? En transférant aux femmes le « feu sacré » de la procréation, de Gaulle aurait « lui-même sapé son œuvre » (p. 29). Diantre, et pourquoi ? Aucune explication n’est esquissée. De Gaulle n’était certes plus tout à fait lui-même après « Mai » (Zemmour emprunte au moins à l’adversaire la majuscule !), comme le Napoléon des Cent-Jours, mais on croyait savoir que 67 précédait 68. Dès lors le ver est dans le fruit et la politique décolonisatrice du Général n’échappe pas elle-même à une sourde critique. L’armée française n’avait-elle pas « contrairement à l’Indochine, gagné la bataille d’Alger » (p. 27), comme les nostalgiques de l’Algérie française se plaisent encore à le seriner ? Et comme si une victoire militaire sans consécration politique était autre chose qu’un épiphénomène. Sous de telles plumes (…dupant ! le jeu de mots est de bonne guerre puisque les femmes françaises, en conquérant des droits dans les années 1970, sont censées s’être « parées des plumes du paon »), de Gaulle se retrouve à la fois raciste et inconséquent. La phrase dite un jour en privé à Peyrefitte sur « Colombey-les-deux-Mosquées » est en passe d’éclipser l’appel du 18 juin.

Remettons les choses en place : de Gaulle ce jour-là rompait des lances contre l’ « intégration », c’est-à-dire la « France de cent millions d’habitants » à cheval sur la Méditerranée que prônaient en désespoir de cause les partisans de l’Algérie française après 120 ans de mépris majoritaire pour le « bougnoul ». Pour récuser ce bricolage de dernière minute il n’y avait pas besoin d’être barrésien, un peu de bon sens suffisait, qu’on pouvait trouver chez La Fontaine : « Rien ne sert de courir… ». Outre une peur panique et très actuelle de « l’invasion », de Gaulle est censé avoir reculé devant l’effort économique de la prise en charge sur un pied d’égalité de dix millions de Musulmans pauvres : à ces deux facteurs se seraient bornées ses raisons de décoloniser. Mais ce faisant aussi il sciait sa branche : en permettant à la France de s’affranchir de ce poids il la précipitait dans l’amollissante « société de consommation à l’américaine ». « Il privilégia la jouissance hédoniste pour enterrer l’héroïsme chevaleresque ». Celui d’Aussaresses sans doute ? Maurice Audin a peut-être été mortellement blessé dans un combat loyal ? Certains raccourcis de Zemmour gagneraient à être développés ! Quant à la décolonisation, son ressort principal, notamment pour un de Gaulle, était bien la nation et le fait que chacune doit être libre de s’occuper de ses affaires. Sans qu’il niât l’intérêt de l’effort colonial du XIXème siècle (Zemmour erre aussi sur ce point en faisant de De Gaulle, sans aucun répondant, l’adversaire d’une expansion outre-mer qui aurait distrait la France de son effort pour récupérer l’Alsace-Lorraine), mais les temps, constatait-il, avaient inexorablement changé.

Au chapitre algérien toujours, Zemmour achève sa tournée des propos de comptoir de l’OAS en glissant (p. 27) une incidente sur le pétrole saharien qui « aurait assuré à la France un destin royal d’émirat pétrolier ». Il oublie sans doute qu’avant tout émirat le désert est la terre des mirages.

Deux thèmes servent plus particulièrement de fil conducteur : la famille et l’immigration.

La nostalgie de la famille traditionnelle revient à vingt reprises, avec des attendus catégoriques. La suprématie de l’homme sur la femme est naturelle, y porter atteinte est le fait de dégénérés et l’égalité est un pur et simple ravalement de l’homme, non seulement au niveau de la femme mais à son être même. Egalitaire, une société devient tout bonnement féminine. Un record de mauvaise foi est atteint p. 74 quand est enfin abolie, en 1982, une loi de Vichy punissant plus sévèrement le détournement de mineur (ou le viol, comme Zemmour ne le précise pas) en cas d’homosexualité : cette réforme de bon sens est dite survenir « après d’intenses campagnes vantant dans le journal Libération l’initiation ‘des enfants au plaisir’ ». La confusion entre « mineur » et « enfant » ne doit pas être prise trop au sérieux. Tout à son souci de suggérer un lien entre gauche et pédophilie, Zemmour n’a peut-être pas pris garde au risque de vexer les gens de 17 ans en les traitant comme des bambins.

En matière d’immigration, outre des chiffres fallacieux, on peut lire des considérations dont la banalité n’a d’égale que la sottise. Du côté des chiffres, on peut aussi déplorer des absences. Le patronat est accusé d’avoir importé massivement des Maghrébins mais on ne sait trop quand et en quel nombre alors qu’il s’agissait des années d’avant la montée du chômage en 1973-74 et que cette immigration, loin de concurrencer un prolétariat français pleinement employé, favorisait sa promotion. Il est ensuite question du regroupement familial, sans préciser qu’il devient le mode essentiel d’entrée sur le territoire à partir justement du milieu des années 1970. On fait de ce regroupement un épouvantail en jouant sur les mots : il aurait pris entièrement la place du choix du conjoint dans le pays d’accueil, qui prévalait dans les vagues précédentes d’immigration ; on se retrouverait ainsi avec des « communautés » qui ne chercheraient plus du tout à s’intégrer. L’auteur insiste lourdement sur la religion musulmane qui rendrait ses adeptes moins assimilables encore… au point d’en oublier par moments ses hymnes à la famille traditionnelle. Quant au racisme, il est retourné comme un gant : le film Dupont-Lajoie comme la chanson Lily sont présentés comme des provocations contre les Blancs de condition modeste. Zemmour la trouve plutôt moche, Lily !

Pourtant, l’ouvrage est loin d’être un bréviaire des haines de droite. Il pourfend l’Amérique reaganienne en épargnant davantage Roosevelt et Nixon (lequel, admirateur de De Gaulle, a « sorti l’Amérique du guêpier vietnamien », p. 63), vomit le capitalisme et plus encore sa variante libérale, raille l’empire du Bien qui a troqué le Satan soviétique contre l’islamiste (p. 64), ne parle jamais de Karl Marx en mauvaise part et seulement une fois sur deux de Pierre Bourdieu, exécute la bourgeoisie française et trouve le prolétariat plus sain. Enfin, il déplore l’affaiblissement des structures qui encadraient la population au bon vieux temps (avant les quatre décennies abhorrées) sans en exclure le parti communiste.
Mais ces considérations, loin d’équilibrer le propos, ressemblent plutôt à des démonstrations d’indépendance et de sérieux propres à mieux faire accepter le reste. Et le comportement de Zemmour pendant la promotion du livre, tant à la télévision que dans des meetings , suggère qu’il ne rechigne pas à être présenté comme un penseur proche du Front national.

Les passages déjà fameux du livre sur Vichy sont à l’avenant de ce qui est dit plus haut sur l’OAS : pas d’allégeance, mais des clins d’œil qui ne pourront que réjouir les nostalgiques. Il s’agit en l’occurrence d’opposer Robert Paxton, coupable entre autres méfaits de cosmopolitisme à la sauce américaine, à un historien précédent, Robert Aron, et à un successeur, Alain Michel. Au Vichy épris de collaboration d’un Paxton est opposé un Vichy défensif et sauvant ce qui peut l’être en sacrifiant le reste au nom de la « raison d’Etat ». L’affaire mérite à elle seule un article et même un dossier. En attendant, on peut trouver en ligne une réaction de Paxton et une autre de Michel , ainsi qu’un[url= http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=30&t=40116 ] débat sur le forum beige[/url] et un autre sur mon blog de Mediapart .

mon article sur Herodote.net et ses commentaires
sa reprise abondamment commentée sur Mediapart
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 18/10/14