François DELPLA

Livre d'or

Par pratclif

Bonjour
Je m'intéresse au cours de l'histoire et à la façon de parvenir aux commandes, façon Hitler.
La traduction de mon combat par Genoud, mérite [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Johann Chapoutot publie un livre important
du même auteur



La loi du sang / Penser et agir en nazi (Gallimard, Bibliothèque des histoires,9 octobre 2014)

Recension première mise en ligne le 24 novembre 2014

L'un des premiers ouvrages généraux sur le nazisme qui prennent son discours au sérieux... mais il gomme le rôle fondateur de la folie hitlérienne.


Cette thèse d'habilitation, soutenue en 2013, affirme haut et fort en introduction et en conclusion que le discours nazi a été beaucoup trop négligé par les historiens, qu'une évolution est en cours à ce sujet depuis quelques années et que des études précises des ouvrages théoriques produits par les philosophes, historiens, médecins et juristes, ainsi que des productions culturelles inspirées par eux notamment en matière de cinéma, sont indispensables à la compréhension des "pratiques" nazies, exclues par définition du champ de cette recherche. L'auteur a soin cependant de se démarquer de tout "intentionnalisme naïf" et de se rattacher au bon vieux courant fonctionnaliste, qui décidément a encore quelques beaux jours devant lui en dépit de son "dépassement" si souvent annoncé depuis les années 1990.
Dans sa conclusion (p. 528), Chapoutot pousse à l'extrême sa génuflexion devant le fonctionnalisme à propos de la Solution finale. Une décision qui, en novembre 1941 (plutôt que décembre, date retenue par JC), procède, plus que toute autre, de la folie hitlérienne, loin de toute "fonction" appelée par l'évolution de la situation. En effet, si la décision est censée être prise après l'entrée en guerre des Etats-Unis (le 7 décembre lors de l'attaque de Pearl Harbor), des raisons sanitaires semblent plus déterminantes encore :

Les idées avancées par l'antisémitisme biomédical ne sont que des conditions de possibilité d'actes qui, de pensables et possibles qu'ils étaient, vont devenir souhaitables dans un contexte spécifique, celui de l'automne 1941 : la brutalité de la politique nazie de ghettoïsation des Juifs de Pologne, puis d'ailleurs, dans les ghettos du Gouvernement général entraîne une situation sanitaire catastrophique telle que, comme l'a montré Paul Weindling, le meurtre s'impose, un meurtre qui épouse les justifications sanitaires et revêt la forme de procédures médicales.

Voilà qui noie l'impulsion hitlérienne, plus évidente et plus nécessaire qu'en toute autre matière, dans un tel flou qu'on a l'impression que la décision, en son absence, se serait imposée d'elle-même. Il est d'ailleurs censé (p. 505) avoir "emboîté le pas à Goebbels" dans un discours du 30 janvier 1942. Un Goebbels affirmant en public le 1er décembre que les Juifs subissaient un châtiment mérité. C'était avant Pearl Harbor ! Goebbels serait donc l'inspirateur suprême ? Mais au fond tout cela est bien confus.

Sans verser moi-même dans un "intentionnalisme" naïf ou non (j'ai toujours refusé l'étiquette), je pense avoir montré dans tous mes travaux que Hitler maîtrisait son affaire, du moins entre 1930 et la mi-mai1940 (la venue de Churchill au pouvoir changeant alors la donne), et, dans mes livres récents, que l'idéologie nazie était son invention personnelle, sous l'empire d'une psychose paranoïaque déclenchée en 1918. Même si, bien entendu, il utilise force matériaux préexistants, à la fois pour bâtir ses propres idées, et pour les mettre plus facilement en circulation. Sur ce dernier plan, rien ne semble avoir bougé dans la vision de Johann Chapoutot depuis ces lignes de 2010, résumant un article de la revue Parlements :

Tout fut fait, dans la propagande du Parti nazi, puis, à partir de 1933, de l’État, pour faire du Führer un homme providentiel, héros et sauveur doté de toutes les vertus. Hitler lui-même ne manquait pas de faire référence à la Providence et à un très haut qui, non content de l’avoir fait parvenir au pouvoir, le protégeait si visiblement contre ennemis et attentats. Une lecture plus attentive de ses propos montre, cependant, qu’il ne croyait lui-même guère à tout cela et que ce mystique apparent était, fondamentalement, un positiviste de la nature et de ses lois, le déterminisme biologique tenant lieu de cette grande force cosmologique qu’il invoquait parfois ou de cette Providence dont l’invocation nimbait son pouvoir d’une mystérieuse et séduisante aura.

La folie de Hitler se déploie suivant deux grands axes : la nocivité universelle et multiforme du Juif; la mission donnée par la Providence à Adolf Hitler d'y mettre bon ordre. Ces invocations n'ont donc rien de rhétorique et sont loin d'être de pure propagande (même si cette préoccupation existe, notamment pour ne pas provoquer trop vite les chrétiens). Cette Providence est bien un dieu personnel et substantiel, qui se mêle de près des affaires humaines.

Ce livre très riche deviendra vite un classique... mais il clôt une époque autant qu'il en ouvre une. Son curieux plan en est un indice : la matière est répartie en trois corpus intitulés respectivement "procréer", "combattre" et "régner"; cette classification n'est justifiée nulle part dans le livre et les chevauchements sont nombreux, de même que les développements mal reliés au titre sous lequel ils se rangent. Les faits seraient mieux ordonnés si on partait de Hitler et de ses lubies plutôt que de le croiser de temps à autre au milieu de ses disciples, et quasiment sur le même plan qu'eux.


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Deux longues recensions du livre de Chapoutot Le nazisme et l'Antiquité.


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Informations et réflexions ultérieures


Le courrier des lecteurs du magazine L'Histoire (numéro de janvier 2015) comporte une réponse de Johann Chapoutot à un correspondant qui s'étonnait d'une sienne affirmation, dans un numéro précédent : il avait écrit que Hitler ne voulait pas d'une guerre avec l'Ouest; le lecteur fait remarquer notamment que l'idée en était déjà bien dessinée dans Mein Kampf.

Chapoutot objecte :

Mein Kampf, on le sait, n'est pas un programme politique stricto sensu. Hitler au pouvoir n'est pas seul. D'une part, il a évolué en presque dix ans et d'autre part il doit composer avec militaires et industriels, fort réticents à l'idée d'une guerre à l'Ouest. Ce qui fait plus consensus est une expansion à l'Est.

Depuis 1936 et la remilitarisation de la Rhénanie, Hitler est persuadé qu'il pourra attaquer la Pologne sans aucune réaction des démocraties (Grande-Bretagne et France). Ce qui se profile est à ses yeux une solution négociée comme à Munich (pour les Sudètes), ce qui est le projet avéré de Georges Bonnet ministre des Affaires étrangères, mais aussi de lord Halifax. Je maintiens donc que Hitler s'est résolu à la guerre alors que depuis 1936, donc, l'hypothèse, quoique sérieusement envisagée, n'était plus privilégiée. Le réarmement auquel vous faites référence a pour objet avant tout la lutte contre l'Est. Cet armement devrait aussi pouvoir servir contre l'Ouest -mais la machine de production allemande n'est pas à la hauteur d'une guerre sur deux fronts.


L'idée que Hitler n'avait pas prévu les événements de septembre 1939 et a vu ses plans dérangés par la déclaration de guerre anglo-française est monnaie courante, depuis les événements eux-mêmes. Elle s'accompagne souvent de l'affirmation que le nazisme ne préparait pas, dès son installation, une guerre et s’est trouvé contraint, par sa gestion calamiteuse de l'économie allemande, d'en déclencher une pour éviter une faillite financière. Chapoutot reconnaît que le gouvernement nazi avait bel et bien préparé de longue date une guerre, mais voit dans l'URSS la seule grande puissance qu'il comptait affronter.

Mein Kampf, en son tome 2 (1927), n'est certes pas "un programme politique stricto sensu", mais comporte en revanche un projet militaire précis : éliminer la puissance française pour "assurer les arrières" d'une expansion vers l'est. Or c'est exactement ce qui se passe. L'entreprise échoue certes mais non point du fait de l'URSS, neutralisée au dernier moment par un pacte de non-agression et d'amitié avec l'Allemagne, ni du fait de la France, qui a docilement offert son cou au bourreau en déclarant la guerre sans la faire. Elle laisse alors Hitler frapper à son heure avec les moyens et la tactique adéquats. Reste l'Angleterre, censée se résigner, après la perte de son allié français, à une paix qui laisserait à l'Allemagne les "mains libres à l'est". Le remplacement, en pleine offensive allemande contre la France, du premier ministre britannique fait échouer la manoeuvre, d'extrême justesse. On sait en effet depuis peu que Churchill a éprouvé toutes les peines du monde à convaincre son cabinet de continuer, dans l'été 1940, une guerre ruineuse et apparemment vaine.

Il s'agit donc d'une tentative inouïe, menée de main de maître, de modifier en quelques offensives (contre la Pologne et la France principalement) les rapports de force planétaires. Elle a été annoncée dans un livre douze ans à l'avance... et elle devrait tout à l'improvisation ? ce serait plus inouï encore !

Hitler préparait, d'après Chapoutot, une guerre toute différente dans un azimut opposé. Voilà qui semble bien difficile à prouver. Il se présente au contraire comme un homme de paix, sans nuance aucune jusqu'en octobre 1938 puis, à partir de ce mois, il laisse entendre de plus en plus nettement que si on l'attaque on trouvera à qui parler. Mais l'assaillant présumé est occidental, et plus précisément britannique, la France n'étant mise en cause que pour sa trop grande docilité envers la "gouvernante anglaise" -une expression forgée par Hitler à ce moment. Il n'y a pas, avant la campagne de France, la moindre préparation en Allemagne d'une guerre contre la Russie. L'anticommunisme récurrent de la propagande nazie n'empêche pas des relations diplomatiques et commerciales avec l'Union soviétique, moins étroites que sous le régime précédent mais encore bien éloignées d'une rupture. Surtout, si Hitler voulait s'attaquer à l'URSS, il devrait écarter d'une manière ou d'un autre un obstacle important, sur le plan géographique plus encore que militaire : la Pologne. Il faudrait soit lui faire la guerre, soit s'en faire une alliée en jouant sur son propre anticommunisme. Dans le premier cas, l'Allemagne se mettrait immanquablement à dos la France, liée à la Pologne par un traité contraignant, et aussi l'Angleterre, obligée d'assister la France si l'Allemagne se lançait dans des agressions caractérisées. C'est bien ce qui se produit, et qui amène Hitler tout près d'un triomphe total en mai ou juin 1940.

Si en revanche Hitler se faisait de la Pologne une alliée, et une armée d'appoint dans une croisade antisoviétique, il devrait commencer par supprimer les points de friction entre les deux pays (comme il le fait avec l'Italie... dans le droit-fil de Mein Kampf) : Dantzig, son corridor et la condition des minorités allemandes de Pologne; il s'engagerait ensuite dans une collaboration militaire plus ou moins discrète. Mais il romprait du même coup avec un bonne partie du projet de Mein Kampf, imprégné de racisme antislave et désignant nommément le territoire polonais comme une partie intégrante de l'"espace" vital convoité. Au lieu de cela que fait-il ? Un pacte de non-agression avec Varsovie, signé pour dix ans le 26 janvier 1934, qui gèle les questions pendantes et permet donc de les réactiver sous un prétexte quelconque au moment opportun (un art dans lequel Hitler est maître). Ce pacte est pour beaucoup dans la crédibilité relative de son image d'homme de paix. Il rassure en particulier les deux puissances qui ont tout à craindre d'un rapprochement germano-polonais, la France et la Russie. Puisqu'il s'agit de non-agression, et non d'une alliance pour faire des conquêtes, il sera toujours temps de s'inquiéter plus tard...

Quant aux industriels et aux militaires dont Hitler doit tenir compte, il en est le premier conscient : il gratifie les uns et les autres d'un discours-programme dès février 1933. Mais il organise son pouvoir de telle sorte qu'il est de moins en moins tributaire de leurs avis. L'étape la plus importante de ce processus est accomplie le 4 février 1938 quand l'économie, la diplomatie et l'armée sont prises en main par des nazis bon teint (respectivement Funk, Ribbentrop et Hitler lui-même) en lieu et place de conservateurs qui rassuraient l'étranger.

Au total, la façon dont l'Allemagne replonge le monde dans la guerre deux décennies après une déroute apparaît comme un pari audacieux et très maîtrisé, en cohérence parfaite avec une idéologie délirante que le livre de Chapoutot montre fort bien à l'oeuvre dans d'autres domaines.

En d’autres termes, une erreur politique et diplomatique, florissante dans les années trente, a contaminé les études historiques : il serait toujours temps de s’inquiéter et d’agir le jour où un Reich militairement immature oserait se frotter à l’URSS et semblerait en voie de l’emporter ; une action prématurée de l’Occident risquerait au contraire de renforcer le communisme. Cette vision est (enfin) en voie de dépérissement dans le monde de la recherche, au profit d’une perception résolue de la continuité des desseins hitlériens. Un Churchill en Angleterre, un Mandel en France, deux fieffés anticommunistes déjà actifs au niveau gouvernemental dans la guerre précédente, avaient amplement raison de sonner le tocsin dès 1933, quelque immatures que fussent les armées de leurs pays respectifs, et l’affaire aurait d’ailleurs pu se conclure sans guerre, Hitler étant déposé par des militaires incomplètement mis au pas et effrayés, précisément, par la perspective d’une guerre sur deux fronts. Un chercheur d’avant-garde, Johann Chapoutot, livre sur ce point un combat d’arrière-garde, en avançant que Hitler comptait faire l’économie, avant sa croisade vers l’est, d’un écrasement militaire de la France –qu’il a accompli avec une froide résolution et dont tout démontre que la pensée ne l’a jamais quitté.

(mis en ligne le 6 janvier 2015, 10h)


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La folie dans l'ouvrage de Chapoutot


Il en est essentiellement question dans l'introduction, lorsque l'auteur présente les conceptions antérieures auxquelles il s'oppose :

Dès qu'il est question du nazisme et de ses crimes, "on" -entendons la presse, les éditorialistes, les commentateurs, tous ceux qui donnent forme à l'expression publique- mobilise toute une série d'explications qui n'en sont pas. Les acteurs du crime nazi auraient été "fous", dit-on. Un passage en revue, du haut en bas de la hiérarchie (souligné par FD), laisse le psychiatre presque (idem) totalement bredouille : s'il y eut des fous dans les rangs nazis, il n'y en eut guère plus que dans tout autre groupe humain, ce qui laisse la quasi-totalité de ceux qui dirent et firent le IIIème Reich sous la juridiction de l'historien.
L'explication par la barbarie est plus séduisante (...).
(p. 13)

On croit comprendre (mais cela irait mieux en le disant) que le haut, c'est-à-dire Hitler, est ressorti "non fou" de cet examen universel des adeptes du nazisme par un psychiatre non identifié. En outre, la folie n'aurait en l'affaire aucune valeur explicative. Enfin, il ne serait pas plus important et explicatif d'examiner le psychisme du chef que celui des exécutants.

De fait, le Führer est souvent cité dans l'ouvrage -c'est une de ses originalités et de ses qualités- mais presque comme le serait un simple soldat. Il n'est jamais en position d'inspirateur suprême, et presque jamais, même, un primus inter pares. J'en prendrai pour exemple ce qui est dit, p. 155, de la répudiation du christianisme par les nazis. Elle est censée s'être faite par étapes :

Comme souvent, les propos du Führer font écho à ce qui se dit ailleurs et que Hitler, hypermnésique touche-à-tout, a lu, entendu et retenu. L'aryanité de Jésus est une vieille lune qui permet aux chrétiens de concilier leur amour du Crucifié et leur révérence pour la race nordique. C'est dans cet esprit que le programme du NSDAP, en 1920, professe l'attachement du parti à un "christianisme positif" dont Hitler, pour des raisons personnelles mais aussi d'opportunisme politique, va mettre longtemps à se détacher. Il faudra attendre le milieu des années 1930 et les réticences du Vatican devant les lois eugénistes pour que le Führer rompe intérieurement avec le christianisme de son enfance et envisage clairement un avenir sans christianisme.

La psychose de Hitler se déclenche vraisemblablement en novembre 1918 à l'hôpital de Pasewalk. Ce paranoïaque identifie définitivement son ennemi et le baptise "le Juif" à l'époque de son trentième anniversaire (avril 1919). Il s'imagine appelé par une "Providence" à lutter contre ce fléau et invoquera souvent cette instance. Il y a dès cette époque peu de place pour le "christianisme de son enfance" et beaucoup, en revanche, pour l'opportunisme politique, qui lui fait rechercher dès avant son arrivée au pouvoir le concours de l'Eglise catholique et de son parti, le Zentrum (ce dernier contribue à élire Göring, en août 1932, à la présidence du Reichstag), qui l'incite à signer au plus vite un concordat et à ne jamais le dénoncer même si son application est jalonnée de crises, et même à rester catholique jusqu'au bout puisque les papes n'ont osé l'excommunier et que lui-même n'a pas renié son appartenance fiscale à l'Eglise (contrairement à un Heydrich qui franchit le pas en octobre 1936).



(mis en ligne le 6 janvier 2015, 21h)

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Les leçons de L'Histoire


Les erreurs de JC dans sa réponse au lecteur, ainsi que les rares réserves de Chrisitian Ingrao dans sa recension (dans le même magazine en novembre 2014)

"Ce très beau livre appelle une discussion notamment sur la question du continuum entre discours et pratiques, sur le statut des contre-exemples, sur l'articulation des impératifs catégoriques entre eux, et enfin sur le statut des sources et l'inscription et la circulation sociales."

attirent l'attention (du moins la mienne) sur la plus grosse lacune du livre : il ne dit rien ou presque de la Grande-Bretagne et de sa place dans l'idéologie nazie. Or son propos l'appellerait, en deux occasions surtout :

-lorsqu'il est question de ce que l'idéologie nazie doit au colonialisme;

-dans les pages sur la politique extérieure.

Diversement résolue, une question capitale est du moins posée dans la plupart des autres ouvrages : l'offre d'alliance de Hitler à la Grande-Bretagne sur la base d'une répartition de la domination sur les peuples présumés inférieurs (à toi les mers et les peuples de couleur, à moi l'Europe et les Slaves) est-elle sincère et constante ?

J'y apporte pour ma part une réponse positive, étroitement corrélée à mon diagnostic de folie individuelle. Hitler n'est pas un cinglé, un excité tous azimuts (vision notamment de Rauschning, que Chapoutot cite volontiers sans la moindre réserve), mais un paranoïaque des plus conséquents qui non seulement croit que "le Juif" persécute son pays, mais développe contre cet ennemi imaginaire une stratégie réaliste : il n'est pas question de dominer avec 80 millions d'habitants une planète de deux milliards, mais de pervertir de l'intérieur la puissance et l'expérience d'un immense empire colonial en le mettant au service de l'idée délirante d'une inégalité des races.

C'est cette stratégie qui se casse les dents contre Churchill... à quelques heures près.


(mis en ligne le 7 janvier 2015, 10h)

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Sur nonfiction.fr


Nicolas Patin écrit une recension entièrement laudative.

Mon commentaire :


22/02/15 12:52
L'ouvrage de Chapoutot est plus une banque de données (ô combien précieuse) qu'un livre d'histoire, dans la mesure où il n'explique absolument pas comment un fonds idéologique que lui-même qualifie d'européen et qui, en matière par exemple d'antijudaïsme, prend racine quelques millénaires plus tôt, a pu se cristalliser dans le projet guerrier le plus vaste et le dispositif meurtrier le plus systématique en un moment et en un pays précis.

Le traumatisme de la défaite et de la sortie de guerre ne fait pas ici l'affaire, car quinze ans plus tard, et malgré la nouvelle épreuve qu'était la crise "de 29", plus personne ne pouvait craindre que l'étranger fût en train de tuer l'Allemagne.

Je propose pour ma part une piste : non pas une folie collective, mais une psychose déclenchée dans l'esprit d'un individu nommé Adolf Hitler. Là se forme un fantasme : "ce sera nous ou eux". Hitler met au service de ce fantasme un génie manoeuvrier et organisationnel longtemps inaperçu, dont la description va probablement mobiliser les historiens pendant quelques années, et peut-être quelques décennies.




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Antisémitisme et négationnisme chez Jean-Marie Le Pen



Dans les commentaires d'un billet de Mediapart


09/04/2015, 18:27 | Par François Delpla en réponse au commentaire de valandre78 le 09/04/2015 à 10:18

Je laisse Dieu sonder les reins et les coeurs, et peu me chaut que Le Pen soit intimement et constamment antisémite ou belliciste. Ce que je commente, ce sont des actes et des propos.

En tant qu'addict à l'étude des mystères du nazisme, et conscient que je suis loin moi-même de tout comprendre, je constate que le négationnisme est une chose très répandue et partagée chez les observateurs du phénomène (journalistes, politiciens ou historiens), depuis bientôt un siècle. J'entends par là le fait de nier ou de minorer l'agressivité de Hitler.

Par exemple, le courrier des lecteurs de janvier du magazine L'Histoire contient une réponse très surprenante (mais en fait, pas tant que cela) de Johann Chapoutot (qui passe, en partie à juste titre, pour l'un des historiens du nazisme les plus novateurs de notre époque) à un lecteur qui s'étonnait qu'il présente la guerre sur le front de l'Ouest comme un accident, alors que la guerre à l'est aurait été voulue et prévue. C'est nier l'agressivité anti-française du nazisme, qui imposait de plumer le coq gaulois avant de se lancer franchement vers l'est. Et cela passait nécessairement par une guerre non seulement contre la France, mais contre l'Angleterre -qui, dans son éternel souci d'"équilibre européen", ne pouvait laisser tomber la France, au profit d'une Allemagne aussi ambitieuse, avant qu'elle ne soit battue. Mein Kampf annonçait donc ce qui allait se passer, mais dissimulait l'ordre des opérations. L'alliance éternelle contre les peuples inférieurs proposée à l'Angleterre, annoncée sur le même plan que le projet d'écraser la France, ne pouvait en fait qu'être postérieure.

L'un des pères de l'église négationniste est l'historien anglais AJP Taylor, qui se disait lui-même "révisionniste". Dans un livre retentissant de 1961, The Origins of the SWW, il présentait précisément cette thèse de l'accident que Chapoutot, consciemment ou non, reprend aujourd'hui. En 1939, Hitler n'aurait nullement cherché à provoquer une guerre et la situation aurait échappé à tout le monde, comme en 1914. Très peu d'ouvrages parus depuis sur la guerre ou sur ses origines immédiates (par exemple, en 2009, celui de Richard Overy) ont pris suffisamment le contrepied de ces fariboles, l'idée la plus courante étant que, puisque par les accords de Munich on avait abandonné à Hitler les Sudètes sans combat en septembre 1938 et qu'on l'avait sans réaction militaire laissé occuper le reste de la Tchécoslovaquie en mars 1939, il devait penser qu'on le laisserait bien prendre encore en septembre, avec Dantzig et son corridor, un bout de terre plus petit et plus allemand. Or de nombreux documents montrent, et qu'il visait d'emblée à occuper toute la Pologne, dès le mois d'avril, et qu'il avait sciemment fermé à Paris et à Londres la porte de sortie d'un nouveau Munich : en d'autres termes, il avait sciemment provoqué la déclaration de guerre de Paris et de Londres. Pour une raison évidente : parce qu'il voulait écraser la France. Et il n'avait pas d'autre choix que de le faire d'un coup sec, pour obtenir de Londres une paix de résignation et ne pas provoquer une mobilisation américaine.

On voit que pour moi le négationniste Le Pen est en bonne compagnie. Ce qui est en jeu, c'est le constat (mieux vaut tard que jamais) de la cohérence du projet nazi.

Dont la chambre à gaz est un parfait symbole.


(09/04/2015, 21:13 | Par François Delpla

Si le cahier livres du jeudi a du retard sur l'actualité de l'historiographie du Troisième Reich, en revanche Libé a sa pêche de toujours sur les titres de Une !) (le titre en question : "Marine joue à qui père gagne")


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Quand le débat sur Mein Kampf radicalise Johann Chapoutot


Une interview parue le 26 octobre 2015 dans Libération


Vous avez été sollicité pour travailler sur l’édition de Mein Kampf. Pourquoi avoir refusé ?


Pour des raisons de lassitude personnelle avant tout : j’ai beaucoup travaillé sur l’idéologie nazie et sur des sources qui, à mon avis, sont bien plus intéressantes et décisives que ce texte. J’estime avoir mieux à faire que préparer une édition critique que nos collègues allemands de l’Institut für Zeitgeschichte (Munich) élaborent avec science et talent depuis des années. Vous me répondrez que cette édition sera en allemand, et que le public français n’y aura pas accès. Mais les chercheurs, eux, pourront toujours la lire. A part eux, qui peut avoir un intérêt à la lecture de Mein Kampf ? Les professeurs d’histoire, sans doute, et les collègues et amis qui vont travailler à cette édition française estiment de leur devoir de fournir aux enseignants un outil de travail. J’entends cet argument, tout en estimant que, par leurs travaux et publications, ils travaillent déjà pour eux.

Pour quelles raisons êtes-vous opposé à la publication de Mein Kampf telle qu’elle est réalisée par Fayard ?

Je n’y suis pas opposé. Fayard a eu la sagesse de s’adresser à d’excellents historiens qui se disposent à faire un très bon travail d’édition critique : contextualisation du texte, notes, élucidation des notions… Ce travail, je le répète, gagnerait à être effectué pour une myriade d’autres sources, produites par des hauts fonctionnaires, des scientifiques (médecins, juristes, géographes, historiens, anthropologues spécialistes de la race, etc.) qui travaillaient dans les années 20, 30 et 40 et qui ont informé l’univers culturel et mental dans lequel les actes nazis ont ensuite pris place et sens.

Je trouve, mais mes collègues le savent aussi bien que moi, que cette focalisation sur Mein Kampf a l’inconvénient d’encourager une lecture hitléro-centriste du nazisme, depuis longtemps dépassée.

Cela dit, une bonne édition critique du livre pourrait précisément montrer cela : que ce texte n’a pas eu l’importance qu’on lui prête, ni son auteur la centralité absolue que l’on croit.

Cela signifie-t-il qu’il faut interdire toute publication des textes de propagande comme le Protocole des Sages de Sion ? Et interdire la diffusion de film comme le Juif Süss ?


Interdire n’appartient généralement pas au vocabulaire de l’historien. Tout travail sur une source est légitime : les sources produites par les nazis n’échappent pas à ce principe. Un travail de mise en perspective (critique externe) et d’élucidation (critique interne) doit aiguiser l’intelligence et permettre la connaissance, voire la compréhension, des phénomènes historiques. Cela dit, on n’est pas obligé non plus de saturer l’espace public de ces objets. Un historien est avant tout là pour écrire des livres d’histoire. C’est armé de cette intelligence partagée que l’on peut ensuite travailler sur des sources.


Philippe DOUROUX


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Un mot de commentaire :

"Historien" est pris ici en un sens bien étroit, qui exclut tout recoupement avec la catégorie de citoyen.

Comme trop souvent dans le débat sur la réédition de MK qui prend de l'ampleur en cet automne, le lecteur des tribunes et autres interventions diverses et variées n'apprend rien de précis sur le contenu du livre, sinon qu'il serait mal écrit, pénible à lire et raciste. Johann Chapoutot ajoute, et il est heureusement le seul, qu'il n'apprend pas grand-chose sur le nazisme. Il pousse ici cette formulation à l'extrême : une grande quantité d'autres sources seraient plus intéressantes et plus décisives. Elles auraient "informé l’univers culturel et mental dans lequel les actes nazis ont ensuite pris place et sens".

J'insiste pour ma part, [url=International Society for the Study of Nazism]notamment dans le cadre du groupe Facebook[/url] "International Society for the Study of Nazism", sur un aspect du livre gravement méconnu, tant par les responsables politiques de l'époque que par ceux qui aujourd'hui, ent tant qu'historiens, citoyens ou simples curieux, tentent de comprendre le siècle passé : son caractère foncièrement anti-français.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 18/11/15